Claude Guerre en son jardin

un road-movie sud France en vers et à voix


Claude Guerre, longtemps, pour moi, c’était un de ces quelques-uns qui nous emmenaient dans l’art radiophonique neuf, l’imaginaire spécifique que développe la radio – et les grands repères de France-Culture (qui annonce impressionnants résultats de podcasting, maintenant qu’on en use comme d’une radio à la carte, et la preuve qu’Internet est un vecteur d’amplification pour ces mystères de la voix) qu’étaient (ou sont toujours) l’Atelier de création radiophonique ou les Nuits magnétiques.

Et j’ai bénéficié moi-même de Claude réalisateur pour les 2 feuilletons radio Led Zeppelin (écoute ici, mais discret ! plus studio) et Bob Dylan (plusieurs extraits), découvrant la complexité de cet écorché venu du théâtre militant de cette vallée du Rhône, avec André Benedetto, multipliant les expériences son et plateau (en particulier avec le percussionniste Gérard Siracusa, ou l’immense Jacques Bonnaffé). Je participerai aussi à quelques-uns de ces happenings, comme l’inauguration du Printemps des Poètes (2005) à la Cité Internationale, avec Jacques Darras, Serge Pey et le regretté Daniel Znyk, voir ici et ici.

L’écriture de Claude, c’est cette voix transcrite, poésie avec corps et routes. C’est ce qui le guide certainement en partie depuis qu’il est aux commandes de la Maison de la Poésie à Paris, dont il exploite tous les interstices jusqu’aux caves, et depuis 2 ans c’est plein comme un oeuf d’un début de l’année à l’autre. Et des ouvertures plus discrètes en apparence, mais au coeur de la respiration publique dont a besoin la poésie : débats ou lectures en streaming sur remue.net, captations des performances et spectacles par l’INA, etc.

Très heureux donc qu’il m’ait demandé – comme pour prolonger ce laboratoire des feuilletons – préface à son Jardin de mon père, qui paraît ces jours-ci chez Pierre Mainard (en vente chez l’éditeur ou à la Maison de la Poésie – chez Pierre Mainard [1] et était paru en 2002 Nasbinals), et joue lui-même son texte, seul en scène, voir sur theatre-contemporain.net. Voir aussi dans l’Humanité chronique de Charles Silvestre.

 

Claude Guerre | Le jardin de mon père (extrait, chants 5/7)

5
Dans le striement je suis à Nîmes
descends du train remets mes schouses
mon sac, c’est juste rien : mes poches
mes mains, elles tâtent partout
la nuit j’reviens dans mon pays
tel un aveugle décidé
caress’ les seins de sa patrie
la matière de son chemin :
métal, oui, brique, brique, brique
métal, bois, oui, métal encore
je tâte : alu, ciment, plastique
la gare église laïque
lampadaires écrasés par terre
pans de mur ajourés de verre
on voit le silence, la ville
dort, autos mortes sur des lits
de trottoir, là-bas une affiche
immense avec son air de conne :
« Pour rouler plus vite y a pas
« mieux : papier à rouler Rizla
« le papier qui colle et voilà ! »
comme une histoire sans histoires
mille histoires à pognon au mur
ça dort, ça rumine, ça dort
mon gars ! faut s’casser, casse-toi !
mais où ? mais où ? mais où ? mérou
dix ans femelle et dix ans mâle
le mouvement en soi, ça vaut
parfois, je le fais, je le crois.

Dans la gare déserte résonnent
mes pas, sur le mur une plaque
un lit de marbre, amis, salut !
seul au beau milieu de la nuit
entends-tu, dis, entendez-vous…
dans les campagnes, entends-tu ?…
c’est un bon moment pour vous lire :
Dante, Gondrand, Henri, Willaume
un tas de Fernand, douze Louis
une Fernande Saladin
un Robert Pons, Joseph Vernet
trois Marius, un Elie, un Jean
un Siméon, treize André, Pierre
Marcel, Albert, Raymond, Yvette
Valette, Sicard et Rouvier
Pasquier, Coste, Bousquet, Magloire
des Blanc ? à tire-larigot !…
sur le marbre couchés, mes beaux
« vous n’êtes plus que vos noms seuls »
mais le marbre debout au mur
vous garde et le passant regarde
et vous salue, salut, les potes !
Maintenant je bois le café
en bas de la gare c’est tard
au bord de la nuit un bol chaud
de ce jus d’Afrique, ce jus
de mots, vomis de vie, j’écris
pour vous tous mes autres vivants
ô mes humains obéissants
(calme-toi, Claude, calme-toi
payés au mètre, ils sont, au mètre
par le maître ! « ô polvérone
quan é finuta da fa tia
m’assète un poque davanza
la porta, passa lo quinque
de lo patron, lo polvérone
me fa mourir ») ô mes humains !
encore du café ! encore !
(le monde est un capharnaüm
Cendrillon ! bats le fer plus chaud
sans histoires, y-a pas d’histoire)
bois ton réveille-toi aux Lices
jeune homme, ici, cent fois tu vins v
à ce Café du Cours t’asseoir
fêtard en ribote, la gare
comme oreiller ô longues nuits 
sans sommeil ! quelle veille ! quelle
vieille idée du dessus dessous
ma lune n’a ni nuit ni jour
éclaire d’ombres ce pays
il s’étire, il dort sous moi
toujours j’aime ce long « ils dorment »
la nuit, je suis le seul vivant
noires, mes pensées au fusain
ma mer sans soleil, elle coule
là-bas aux pieds de la Camargue
long fleuve de sombres pensées
mais soudain, vise ! deux gazelles
truites des villes, elles s’asseyent
elles tchatchent avidement
à l’aube, s’en iront au car
du Grau-du-Roi, villégiature !
« Il y en avait du monde en ville ! »
« Vous trouvez ? » comme elles bavardent
les grives, « Zou ! vé ! maintenant
« à la mer ! Qu’il fait chaud, Lucette !
« Ah ! si j’ose, je quitte tout !
« Il fait tant sombre, on verrait pas
« gran causa ! le Maire de Nîmes !
« sas que, les lumières ! je dis.
(on entend la ville qui dort)
« La Grand-Motte, ça fait un bail
« j’y ai pas été depuis mai !
« Vé ! moi pareil, à Pentecôte
« pour la féria ! On nous observe 
« Lucette ? Vivi ! Il écrit
« tout ce que nous disons, çui-là
« non mais ! Mais non ! Mais si ! Quand même !
« dans son cahier, c’est pas possible !
« quelle audace avec son crayon !
« Il continue, dis ! C’est pas vrai !
« Il nous reste plus qu’à nous taire
« pardi ! Si c’est pas une honte ! »
Ah ! les clochettes de laiton
dans la voix de leur français comme
grains de Chasselas (le petit
raisin roussi, à la rouquine !
à la rouquine !) j’en suis coi
langui sur la table plastique
j’écris, je te le dis, je gratte
(le garçon retire la chaise
le patron gare son auto
à la place, putain ! ça pue
dans la montagne, il y a de l’air
se souvenir des airs : la Font
de Nîmes et Pastros dei Montanhos).

Mes truites des villes (elles font
semblant de dormir sous la pierre
avec la main tu les prendrais !)
à la plage de l’Espiguette
elles éploieront leurs beaux seins
intacts dans le sable des dunes
le soleil les caressera
je reviens pour te mettre en terre
ma rude femme carrée douce
et je te tiendrai par la main
il est trois heures du matin
l’heure où la nuit se brise en canne
le velours blanc si chaud, dedans
dehors, le vernis lisse froid
passe un long train fantôme d’ombres
de nuit interminablement
wagon, wagon, wagon, wagon
« …il me met la main, je lui dis… »
Taise té ! Les grives se taisent
rauque sous les platanes noirs
dans la radio, le jeune Bob
chante au vieux Dylan : les temps changent
the times they are changing !
oxyde les choses le temps
il agit, je passe, il décide
c’est comme un tableau de Breughel
la vie, la mort, joyeuses fêtes !
Il a remisé la bagnole
le patron, la chemise fraîche
il remonte son champ : un, deux
poivrots, les gonzesses, et moi
« qui c’est cui-là ? » maigre récolte ! 
au garçon : « oh ! ça va Michel ? »
mains dans la caisse, l’œil perçant
dans la radio : assassinat
de Santoni, compte le blé
patron ! garde-à-vous de profil
le gars Michel trop tôt vieilli
(vous tous, gardez-vous du profit !)
la radio : troisième journée
hélas, rien ne va plus pour Nantes !
rien ne va plus à nulle part
il dit le droit-fil de nos jours
la marchandise encule la
jeunesse, hommes ! où êtes-vous ?
Retourné la peau en dedans
crachant mes mots, mes mots, mes mots
eaux et forêts, ponts et chaussées
du devenir sentimental
l’autre ours, l’autre ourse, la blanche
la somnambule enfin s’endort
dans les bras du pâle soleil
pointe du matin, c’est cinq heures
le bus Raoux : les truites montent
« ah ! comme nous sommes heureuses ! »
ça pue le diesel c’est moderne
tant d’autos, tant de bruits, le jour
scie le velours de nuit, ara
maintenant, remontent en surface
ces mots quand je parle, soudain :
ambé, ara, vai-t-en ! forço
taise-té, pichot, taise-te
la langue arrache-toi, ça pue
atrocement les hommes vivent
sans plus d’air ni sans plus de mots
la nuit accouche, prends l’auto
dans le petit matin brouilleux
fais-la geindre, fais-la vrombir
va rejoindre ton coin de terre
(poussière ! tourbière puante
des feuilles mortes entassées
pourriture au fond des fossés
noire boue de vers sillonnant
rouge pourpre comme du sang
dans la terre noire à poireaux
la poudre magnifique y prend
l’esprit, un poème, un poème !
mon pays d’inhumanité
il n’y a pas de berceau qu’un jour
on ne quitte ô gaietés funestes)
ta terre, tu parles ! ta terre
ta terre ! la terre où t’es né !

 

6
Je loue un Pégase à essence
ô ! mon cheval ailé, bondis !
roule la route, auto, déroule
le rouleau d’asphalte au travers
des nuées de coquelicots
la cacophonie cigalière
se lève droit comme un orchestre
voilà le Pays : « Claude Guerre
« le voici, je vous le présente
(aqu’ un max de réverb, ok ?)
« il est né au Pays il y a…
« s’en est allé au fond des brumes
« de l’émigration, le voici
« qui nous revient, fait don d’un lot
« de saucissons…on l’applaudit… »
hurlements de caoutchouc, roule
(à Saint-Pons dans le Gard, on dit
gaïte, la scaïença, la foi :
Afan, c’est mon autre nom, Guerre :
braises et cendres et Gaïte, la Joie
la Tanz, la danse des paysans
dans les entrailles, les entrailles
de la terre, ma mère, ma
mère, ma terre, mère, le
fruit de tes entrailles est béni
mais le sang d’un sillon impur
le gitan, bohémien, caraque
est passé par là : gaïte : joie
Brandibas c’est la branle-bas
de Lyon, et d’Ardèche : Volle
ma mère, de Givors sur Rhône
les Sartre et les Œillets de Malte
Gaïte, au jardin de mon père
le gai savoir de Dionysos)
roule ! mon gars, roule là-bas
à Bagnols, village de Cèze
la route tape, ah ! j’ai rêvé :
je retournais aux miens, t’étais
jeune fille ô ma mère, je
venais de te naître en décembre
dans la Provence de Vermeer
Sainte Victoire ! sur la mer
des oliviers verts de tes yeux
le soleil en pluie éclabousse
dans le noir et blanc on devine
deux lions échappés d’un cirque
la fumée du train, le marché
aux cerises, au fond l’église
où j’ai tant aimé, la lumière
on en a bouffé, vive nos
vieilles jeunes filles poilues
robes claires, rires, la vie
en noir et blanc est-ce que c’était
la vie et la mort ? ah ! je rêve
la chair tord, la langue exécute 
nosto lenguo, fille d’esprit
mes chers parents inamicaux
mes toutes sœurs, vous tous mes frères
déchirement ! ô paure Leute !
mon pauvre peuple de bandits
mains cassées de nos beaux parleurs
pieds troués de nos doux Jésus
est-ce que tu t’appartiens ? chien !
s’appartenir ? hé ! Pour se vendre !
paure Leute, mon pauvre peuple
roulure ! roulons, allons droit
au fait : eaux claires, eau-de-vie
et rayons de lune, silences
linge et charbon, vin bleu, nos nuits
paillardes à Orpaillargues,
je klaxonne, salut Paulhan !
cio ! l’artiste ! plâtre et Pommard
on passe en bas de chez Lamblard
nos jeunesses discutent à l’ombre
Pays, tu t’es ouvert le ventre
au couteau de boucher, salut !
là-bas elle m’attend, là-bas
sur une table gisant, ombre
de son ombre, ombre de nous
allongée pour finir rejointe
par la lumière, enfin, plus rien
où va-t-elle celle sans ombre ?
Qu’y a t il ? soudain l’air se fige
les hommes ont disparu, les femmes
usinent aux champs, un sourd aigu
âne maraudant à bec jaune
le futur trahit le passé !
l’œil bleu au ciel planté, l’orbite…
toi, là-bas, blanche sur ta planche
de marbre, tu m’attends, vêtue
comme aux noces de la campagne :
marguerites piquées de pavots
saxifrage et mélilot
que flambe l’incendie des rouges !
gueules de loup, lilas d’Espagne
jaunes ! onagres, boutons d’or
soucis, narcisses et genets
bleus ! lavande, lin, iris, menthe
bouquet d’ordinaires splendeurs
dans l’habit d’or tu dors, ma mère
ta robe, un pré de juillet
chants d’azur mis d’anges bouffis
diables queue de chauves-souris
bleu des grandes ailes marines
drapeaux croisés vermeils en ut
les mains causent comme des lèvres
ma cohorte de va-nu-pieds
chemine entre les maisons ocre
au blanc et au pourpre ils songent
est-ce toi qui nous quittes, moi
est-ce que je pleurerai, est-ce que
je pleurerai, dis, c’est trop tard
l’auto tamponne le trottoir

 

7
un air de violoncelle vole
ma pâle énergie s’envole
et l’envie de vivre m’ennuie
allez–vous en ! fous de mon cœur
je suis né là où tu es morte
dans la maison du boulevard
sous ce toit de tuiles romaines
vents du Rhône, citernes à vin
commerce, biscuits, bassins d’eau
tourterelles à seins blancs et ombre
soleil, aboie de chien errant
senteurs de pisse, rues pavées
le monde s’enfuit vers l’avant
j’étais petit, tout semblait grand
tout semble petit maintenant
je suis grand, c’est ça qu’est fini
disparition, disparition
sable sévère dans mes veines
(mon visage offert en fontaine
les passants disent : comme il pleure
cet homme immobile debout
le temps, ma rivière de fer
charrue par le milieu de moi)
sons, couleurs, odeurs, tous mes moi
anciens du pays de mon cœur
il y a vingt Claude me regardent
et tous pleurent à me voir pleurer
mais comme une pierre dans l’eau 
l’immense violoncelle tu
le téléphone : « Où es-tu ? »
« Devant la maison ! » « À pleurer ? »
il me faut me rendre auprès d’elle
après ce qu’il reste des pierres
voyons ce qui reste du corps.

 

François Bon | Claude Guerre, jardin d’une inquiétude

jardin d’une inquiétude
ô mes trop humains têtes basses
dormir, manger, roter, caguer
est-ce que vous préférez Avoir
ou Être ? gardez-les vos pauvres
argent, auto, femme !
C G , Le jardin de mon père

On ne devrait pas appréhender un texte d’après la personnalité de son auteur. Mais, parfois, c’est le visage et la voix de l’auteur, sa gestuelle même, en arrière du texte, qui se superposent à la lecture : non pour « encombrer » le nécessaire rapport libre et solitaire du lecteur au texte, mais pour lui donner sa plénitude, son intensité.
Souvenir, donc, à Pont-à-Mousson (et le droit d’en parler, puisque lieu nommé dans le texte), de Claude Guerre dans la salle vide aménagée en théâtre de l’abbaye des Prémontrés, Mohamed Rouabhi dans la salle, non pas en metteur en scène, mais en « lecteur » lui aussi de cette partition physique et vocale, disant à mesure ce qu’il lui était donné à entendre pour mieux renvoyer, aiguiser, et un percussionniste à l’arrière du plateau, Gérard Siracusa. Parce que ce qui est donné à lire est d’abord matière rythmique ? Oui, partiellement, puisque Siracusa – en symétrie de ceux qui, avec Claude Guerre, réimposent que la poésie aille non de bouche à oreille mais de voix à corps – déplace son instrument de peaux, cuivres et bois vers un usage presque narratif, de grains, de nappes, de phrasé en somme.

Et que le jardin de mon père, au moment même où je le lis silencieusement, ce sont les inflexions, les rythmes et cascades de Claude Guerre qui me parviennent non pas depuis les mots, mais chaque vers provoquant cette sorte d’appel intérieur par quoi cet après-midi de répétition, préparation, travail, déstructuration et recomposition, j’entrais dans l’univers ou la dérive de ce qui est comme une épopée – épopée humble, non pas ces grandes aventures de l’histoire, mais la nôtre, celle des sans nom, celle de nos villes et de nos routes, de nos travaux et des visages qu’on y croise. Mais justement, épopée quand même, parce que mouvement, parce que départ, parce que cette passion de l’humain. Et s’il fallait juste un mot : inquiétude.

Et importe peu sans doute que l’auteur soit lui-même un champion de l’inquiétude, comme Franz Kafka nous avait proposé un champion de jeûne. L’inquiétude est celle du monde. Et que le tragique même, ce ne soit pas l’ombre massive des guerres, ou la folie des puissants, mais que tout ici-bas continue pareil ou le tente, la question déjà posée par Walter benjamin : « Pourquoi ne se révoltent-ils pas ? », et encore plus précisément, s’il s’agit de ces villes du Sud qui ici deviennent tourbillon, fuite qui n’en finit pas, mais renvoie toujours à une autre puisque c’est ici qu’on est né, ici dont on parle la langue, les démons mauvais qui dépassent même l’obéissance, font de ces terres en grande précarité sociale l’appui à ce qui est négation de l’homme – et que ça devient poésie, oui, si on l’affronte, si cette poésie ne craint pas les parkings de supermarché, les stations-service la nuit, les fêtes populaires et les cache-misères. Qu’elle apprend à les dire, au risque d’y étouffer. À portée immédiate des villes ici nommées, d’autres ont maison et piscine au lieu de ce jardin – et l’infinie symbolique du mot, et l’instance de nécessité que c’était dans la vie populaire –, le hurleur ici marche nu.

Et c’est bien ce travail de l’inquiétude qui – pour moi – est central dans ce texte de Claude Guerre. Et c’est la vieille tâche de la littérature, que se porter en avant. Un « en avant » (ces « horribles travailleurs » dont parlait Rimbaud : il y aurait quoi que ce soit dans l’état du monde qui nous débarrasserait de la tâche ?) dont la condition nouvelle, par rapport à cette universalité dont la littérature a si longtemps été porteuse, est qu’elle ne dispense pas de la responsabilité individuelle. On fait quoi, on le fait comment, on assigne quoi à son éthique individuelle de vie. Et cela définit un territoire. « Grand comme un timbre-poste », disait Faulkner : pour Claude Guerre, l’espace natal, les villes arpentées sous ciel de mistral et Méditerranée, et le flot brut du Rhône, et les rocades et les HLM de cette urbanisation depuis les années 70, et ce qu’il a pu en arpenter via les chemins de théâtre (pensée pour René Benedetto mort cet hiver : pour Claude Guerre, un autre « père » de son jardin ?), la poésie qu’on s’en va dire... C’est ce chemin de villes et leur image au présent qu’ici on entend, parking d’Auchan compris.

On arrive à l’âge des deuils. On traverse à nouveau le pays, route mille fois prise, mais cette fois c’est pour l’adieu à qui vous a fait naître. Les morts ensuite on les porte. Ils sont notre voix cent fois mâchée : l’adieu à la mère est une symphonie au monde, elle est la terre de je jardin. Et soi on a fait l’artiste, on s’en est allé dans la parole dite et l’estrade, on a laissé le monde sûr. Et celui qui l’a accepté, mais qu’on a affronté pour qu’il l’accepte, celui qui portait la confiance sans fruit, voilà qu’au moment des fruits il n’est plus là pour qu’on les lui rende : c’est cela, ce monologue comme un appel, aide, secours et récompense du même mouvement, n’a plus d’interlocuteur, que nous-mêmes. Fibre dure, sous ce qui conduit le texte depuis le début, et ce long train Corail ferraillant de Bordeaux à Nîmes : combien de fois moi-même je l’ai pris, ce Vintimille-Quimper qui s’arrête même à ma ville natale, Luçon, et traverse trois fois des cimetières où j’ai des morts ?

Mais ne pas se tromper : ce qu’il contient n’a jamais suffi au poème. Et la voix qui tout dissout, tout lance et rattrape, n’est pas une façon d’écarter ces visages qui nous hantent.
La voix n’est pas contournable, avec ces départs dans l’oralité façon jazz, jouant des onomatopées, des récurrences, jouant des parlers précis des âges et des géographies. C’est un texte en vers : le vers se définit par sa coupe, rythme contraint qui sans cesse relance mais aussi, immémorialement, permet à la langue d’appeler et d’enclore ce qu’elle nomme.

Ne pas s’y tromper : la technique ne peut disparaître, dans un poème, qu’à condition d’avoir été appelée, puis surmontée. Et que la technique, en poésie, se confond avec l’histoire de la poésie tout entière, ce qu’elle porte d’origine, de conquêtes successives, et que c’est tout cela, qu’on appelle, à quoi soi-même on va s’araser, qu’il faut ensuite jeter d’un geste du coude, et cela s’appelle liberté, ou indépendance, autonomie – mais dure épreuve : qui ne s’y est pas soumis, on le reconnaît de suite, ça tombe. Ainsi, l’apostrophe du poète à lui-même : vous pensez qu’Apollinaire (« Un jour je m’attendais moi-même / Je me disais Guillaume il est temps que tu viennes ») aurait osé cela sans Villon autrefois (« Et saura mon cou / Que mon cul poise ») ? Et cette façon que chaque vers soit ancré spatialement dans ce qu’il voit, et que de vers à vers c’est un chemin discontinu qui nous mène, à toute vitesse, par les villes et les visages, vous pensez qu’on n’a qu’à s’y risquer, sans savoir ce qu’on doit à Cendrars ? (« Et toutes les vitrines et toutes les rues / Et toutes les maisons et toutes les vies / Et toutes les roues des fiacres qui tournaient en tourbillon sur les mauvais pavés / J’aurais voulu les plonger dans une fournaise de glaive / Et j’aurais voulu broyer tous les os / Et arracher toutes les langues »). Et c’est bien à cette aune de la technique et de l’histoire de notre poésie qu’il faut entendre l’oralité ici déployée : elle recouvre le texte, elle en est la matrice. Elle en use de tous les registres : voix rapportées, voix adressées, retours sur soi-même, jeux d’assonances, contrainte permanente de rassembler la totalité du projet dans cet instant du « dire », poème pour la scène, poème qui laisse à qui le profère l’espace, sinon du jeu, de sa liberté d’appropriation – et c’est cela aussi qui doit contraindre notre silencieuse appropriation intérieure.

Claude Guerre est homme de voix, comme on disait homme de parole : pas un hasard si son chemin de saltimbanque (je ne suis pas assez savant pour mesurer ici ce qu’il doit au vieil art de sa langue d’Oc, les trouvères et troubadours que leur poésie menait aussi de lieu à lieu, avec cette fonction d’incarner leur dire) l’a mené des estrades du théâtre à celles plus mentales et secrètes de l’art radiophonique – l’écriture n’était pas nécessairement sur la route. La magie de la radio, dans ces quelques décennies qui peut-être ont été son âge d’or, vecteur privilégié d’illusions construites parce que chuchotées, savoir et « dépôt » – l’enquête, depuis Hérodote, est un art – de ce qui, dans tout le bruit du monde, résiste par les voix singulières, les anonymes comme les proches, nous sommes quelques-uns à savoir notre dette à Claude Guerre pour l’apprendre. Ce « jeté » dans le grand dehors, ce qu’on recueillait, dans le grand désordre moderne, à littéralement être tout ouïe.

Bien sûr, on peut oublier tout cela, en lisant ce Jardin de mon père (il suffit de prendre ce passage où soudain résonne, comme une enfance, la vieille chanson tri-centenaire, et la mélodie sans doute bien plus vieille : J’ai descendu / Dans mon jardin...). Mais pour ma part, à reconstruire, dans ce plaisir cinétique, quasi cinématographique, des figures qui naissent et s’en vont, de cet appel du monde et la façon dont on vous le charge à pleins bras, et ça pue la sueur et la misère, et il y a le bruit des villes et leur nuit, et il y a les voix en partage et les heures de voiture, et les rencontres de train, et les estrades des bateleurs, et la politique comme responsabilité, et bien sûr tout ça porté avec humilité immense devant ce seul héritage qui compte : ce qu’on doit, et à qui... savoir ce qui se joue formellement dans cet impératif du corps, dans cette subversion du dire par l’oralité, ne peut que grandir le plaisir tout immédiat : ce qui, dans ce Jardin de mon père ne tient pas de Claude Guerre, mais de nous-même. 

[1Voir Matricule des Anges du mois d’octobre, et entretien, sur cet éditeur atypique, dans la grande tradition typo.


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1ère mise en ligne et dernière modification le 17 décembre 2009
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