pourquoi on ne nous demande jamais de parler de Balzac, Baudelaire ou Poe ?

qu’on se ferait bien propagateurs du virus fantastique


On ne sait pas ce qui nous arrive : l’écriture seule commande. Et c’est ici : l’écriture ne se rêve plus de livre.

S’être longtemps dit qu’un jour, avec l’âge, il serait possible d’échapper à l’incertitude, on aurait fait son travail, on serait à l’abri dans sa bibliothèque et on écrirait ces livres longtemps rêvés sur Balzac, Baudelaire ou Edgar Poe. Ou simplement sur tout ce qu’on a toujours lu.

Mais les temps ne s’y prêtent pas. Puis finalement, en mettant en page cet ensemble révisé Société des amis de l’ancienne littérature (lire ci-dessous), y relisant ce texte sur Edgar Poe, découvrir en avoir accumulé plusieurs, chacun à sa place dans l’arborescence du site.

Alors, ce rêve de ne plus écrire que sur Pourquoi faut-il lire quoi, c’est comme si le site le réalisait au bord même du chemin. Le site devenu votre legs même ?

Ce semestre encore, avoir parlé d’Edgar Poe et découvrir que cette passion qui nous enracinait, non pas lire un mais lire tout, elle est sans cesse à rebâtir comme nous-mêmes en avons hérité. Le vieux Pléiade écorné que je traîne depuis l’été 81, et le premier souvenir de lecture vers mes dix ou onze ans, Le Scarabée d’or dans l’armoire vitrée du grand-père instit, un monde, oui, si ancien. À celle qui m’a dit cette fin de semestre : Je n’ai pas de curiosité.

Image ci-dessus : Montréal.

 

Pour une théorie du fantastique : comment je lis Edgar Poe


J’ai souvent ce problème dans les conférences ou les cours : à un moment donné, je cite le nom d’Edgar Poe, et comment, sur tant de thèmes possibles, ne pas croiser à tel moment le nom d’Edgar Poe ? Alors je regarde les gens devant moi, et je vois d’évidence qu’ils ne font pas, depuis ce que je dis, le même rapport que j’échafaude, de mon côté, avec l’œuvre de Poe. Alors je demande s’ils voient bien de quoi je parle, dans cette histoire, Manuscrit trouvé dans une bouteille, Le portrait ovale ou tout autre, et non : effectivement, ils ne voient pas. S’ils ont lu l’histoire, c’est il y a longtemps.

Et donc je me sens tenu de parler un peu plus en détail de l’œuvre de Poe, et comment composée, et ce qui pour nous autres résonne, dans les mots Usher ou Metzengerstein, ou ce qui se joue de la relation de l’espace et du temps dans Descente dans le Maëlstrom, de la scénographie comme progression narrative matérielle dans Le puits et le pendule, ou de l’idée de la ville dans L’Homme des foules.

Je n’ai pas l’impression, alors, de perdre mon temps, ah non. D’ailleurs, souvent, les étudiants, les auditeurs m’écoutent avec plus de confiance : d’abord parce que montrer comme ça, de loin, du bout du doigt, les histoires de Poe comme autant de reconstitutions miniatures c’est un peu le rapport de ce que je suppose qu’ils trouvent au cinéma, petite reconstitution de vivant avec illusion du vrai, et pas grand’peine à suivre. Et c’est aussi une position de narration : si on écoute comme ça un auteur échevelé et brouillon, au physique manifestement usé, vous embarquer dans des constructions qui, certainement, le concernent lui de très près, mais vous beaucoup moins, on laisse faire parce qu’on est là, que c’est le cours ou la conférence, ou la sortie. Mais s’il vous parle d’autre chose que lui-même, c’est un meilleur gage. Puis on est dans une société qui valorise beaucoup le passionné : « On voit bien que cela vous passionne. »

Ce qui, à moi, me paraît toujours une excuse un peu facile pour rester à côté : non, Edgar Poe ne me passionne pas. Je ne sais pas vraiment, ce qui me passionne. Peut-être, si, l’histoire des guitares Gibson, ou ces bizarreries qu’on peut faire avec un ordinateur et une connexion, ça oui (d’ailleurs tout à l’heure, gare de Lyon, puisque tous ces textes ont en commun d’être écrits en train, en avion, ou même directement dans ma voiture, tout à l’heure j’étais en rage de cette connexion impossible) – mais Edgar Poe ne me passionne pas plus que Jules Vernes ou Jorge Luis Borges ou Julio Cortazàr ou Henri Michaux : je les haïrais, au contraire, les jalouserais. À quoi tient, en littérature, l’invention fantastique ? Et comment soi-même y prétendre ?

C’est une question que j’aborde de plus en plus froidement. Avec des théories que je puisse en retour m’appliquer. Le problème, voyez-vous, c’est que c’est là, devant vous tout simplement, via trois mots dans une page, et ça marche.
Qu’est-ce qui nous dérange, dans Edgar Poe ? Qu’est-ce qui fait, dans Edgar Poe, que l’élément définitivement dérangeant s’amorce dès la première ligne du court récit, par écart, distance et détournement, avec convocation pourtant (pour mieux vous contraindre) de telle figure emblématique, voire archétype, de ce qu’on trouve habituellement dans un livre ? J’ai désormais ma théorie.

C’est un vrai problème : annoncer sur ce site que je propose des conférences sur l’invention d’Edgar Poe, et suis capable d’en extraire une théorie du fantastique, personne jamais – nulle bibliothèque, nulle université, nul cercle de lecteur en province – ne me proposera jamais de voyage (ces voyages comme là, traversant en train le Jura sous la neige, devant parler ce soir à Lausanne et retour demain). Mais de quoi que ce soit que je vienne parler, à un moment donné, si j’évoque le nom d’Edgar Poe, je constaterai bien que cette théorie ils n’en disposent pas, et donc qu’il me faut évoquer quelque peu la structure de ces récits : à quoi tient le fabuleux dérangement qu’est Le Scarabée d’or, pourtant une reprise avec si peu de variante de la carte au trésor trouvée dans l’île inconnue ? Et, encore une fois, toute ma lecture, mon cours, ma conférence, sera à l’eau parce que je n’en sortirai plus, d’Edgar Poe, et ce que, moi, j’y ai trouvé.

Et comme c’est étrange de se souvenir avec une telle précision de quand, où, comment, j’ai découvert chaque pan de l’œuvre de Poe.

J’exposerai, un de ces prochains jours, cette théorie du fantastique chez Poe, et à quoi elle tient, du point de vue de la langue. Mais si préalablement, livre, ordinateur, tablette, téléphone, il n’a pas été lu , à quoi bon ? Qui et combien serons-nous, dans cette société des amis de l’ancienne littérature, à avoir lu Edgar Poe et nous en souvenir ?

 

 

écrit train Paris Lausanne, puis posté de la BCU Lausanne, lecture "bibliothèque idéale" dans 45 minutes, le 1er décembre 2008.

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1ère mise en ligne 1er décembre 2008 et dernière modification le 9 avril 2010
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