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	<title>DIRE, la revue de Tiers Livre</title>
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		<title>entretien | Christine Jeanney, un orgueil a usage interne</title>
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		<dc:date>2023-04-03T15:36:51Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Fran&#231;ois Bon, pour Tiers Livre</dc:creator>


		<dc:subject>Jeanney, Christine</dc:subject>

		<description>&lt;p&gt;d'une conception ouverte de l'&#233;criture comme intervention&lt;/p&gt;

-
&lt;a href="https://tierslivre.net/revue/spip.php?rubrique22" rel="directory"&gt;grands entretiens&lt;/a&gt;

/ 
&lt;a href="https://tierslivre.net/revue/spip.php?mot98" rel="tag"&gt;Jeanney, Christine&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;div class=&#034;mini&#034;&gt;
&lt;br /&gt;&lt;span class=&#034;spip-puce ltr&#034;&gt;&lt;b&gt;&#8211;&lt;/b&gt;&lt;/span&gt; &lt;a href='https://tierslivre.net/revue/spip.php?article870' class=&#034;spip_in&#034;&gt;retour sommaire printemps 2023&lt;/a&gt; ;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip-puce ltr&#034;&gt;&lt;b&gt;&#8211;&lt;/b&gt;&lt;/span&gt; &lt;a href=&#034;https://christinejeanney.net/&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;le site Tentatives de Christine Jeanney&lt;/a&gt; ;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip-puce ltr&#034;&gt;&lt;b&gt;&#8211;&lt;/b&gt;&lt;/span&gt; un in&#233;dit...&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; &lt;/h2&gt;&lt;h2&gt;Christine Jeanney | un orgueil &#224; usage interne&lt;/h2&gt;&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Le premier texte que j'ai lu de toi, si je me souviens bien, &#233;tait un texte &#224; forte teneur autobiographique, Signes cliniques, relation au corps et l'accompagnement dans la maladie, une sorte de basculement. Tu peux reprendre les &#233;tapes qui ont &#233;t&#233; les tiennes dans l'&#233;criture, et qui tu &#233;tais quand ce premier texte est n&#233; ?&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En fait, je crois que &#231;a remonte un peu plus loin, je t'avais envoy&#233; pour publie.net &lt;i&gt;Voir B. et autour&lt;/i&gt; (l'histoire d'un peintre, la cr&#233;ation, l'instant, la m&#233;moire, ce genre de questions), mais c'est vrai que &lt;i&gt;Signes cliniques&lt;/i&gt; est mon premier vrai texte, dans le sens o&#249; j'y suis sans maquillage, parce que je laisse de c&#244;t&#233; la fiction, et que depuis je n'y suis pas revenue. Dans &lt;i&gt;Signes cliniques&lt;/i&gt;, je tentais de trouver un mot qui n'existe pas. En inuit, on dit iktsuarpok pour d&#233;crire l'attente, la h&#226;te de vivre un &#233;v&#233;nement heureux, lorsqu'on v&#233;rifie toutes les deux secondes &#224; la fen&#234;tre que quelqu'un qu'on aime va arriver par exemple, sauf que l&#224; ce n'&#233;tait pas une attente joyeuse mais un moment de d&#233;litement du temps, &#233;longation, r&#233;tr&#233;cissement, la veille d'une op&#233;ration dans une chambre d'h&#244;pital, quand ce qu'on voit, mange, respire, n'a pas le go&#251;t habituel, parce que demain n'aura pas la texture habituelle, on sera endormie, taillad&#233;e, r&#233;par&#233;e, mortelle, vivante. C'est un pli dans le tissu qu'on ne peut pas repasser, et on n'a pas d'autres v&#234;tements, c'est &#231;a ce que je voulais raconter, sans pathos, une sorte d'&#233;tat des lieux qui aide &#224; pr&#233;parer la suite, et en faisant cela j'avais l'id&#233;e sans doute assez enfantine de pr&#233;parer une suite pour d'autres, de leur dire voil&#224;, le chemin ressemble &#224; &#231;a, il est tr&#232;s &#233;trange et absurde c'est vrai, mais on peut le prendre, ne vous inqui&#233;tez pas, et je me le disais en m&#234;me temps &#224; moi-m&#234;me bien s&#251;r.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Tu as d&#233;cid&#233; vers cette &#233;poque de laisser tomber ton travail d'enseignante pour t'immerger compl&#232;tement dans l'&#233;criture. Quelles &#233;taient tes perspectives et projets &#224; ce moment-l&#224; ?&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J'ai travaill&#233; plus de vingt ans comme instit, et puis il y a eu burn-out. C'&#233;tait physique, mais aussi moral, dans le sens o&#249; ce que je me voyais en train de faire dans mon travail avec les enfants ne l'&#233;tait plus, moral &#8212; la pression institutionnelle, le langage utilis&#233; comme instrument pour trier, les croix &#224; cocher, etc. Ensuite, j'ai eu du temps pour moi et, comme j'ai toujours &#233;t&#233; fascin&#233;e par la fabrique de ce qui n'existait pas auparavant, &#224; partir du mince, du n&#233;gligeable, un fil, un papier, une ligne de couleur, un mot (en astrophysique, on regarde les astres dans l'espace en se demandant &#171; pourquoi y-a-t'il quelque chose plut&#244;t que rien ? &#187;), j'ai commenc&#233; &#224; &#233;crire parce que &#231;a n&#233;cessitait peu de moyens et peu d'espace mat&#233;riel. J'ai fait avec ce que j'avais sous la main, un ordinateur avec un traitement de texte et une connexion internet.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Les plateformes de blog sont n&#233;es dans cette p&#233;riode et tu t'y es impliqu&#233;e aussit&#244;t. Puis tu as rassembl&#233; tes publications num&#233;riques dans un site d&#233;di&#233;, &#171; tentatives &#187; (avec S majuscule : TentativeS) qui tr&#232;s vite a s&#233;diment&#233; plusieurs chantiers. Les rubriques en sont rest&#233;es stables, avec des chantiers longs qui se prolongent, comme la traduction comment&#233;e des Vagues de Virginia Woolf, mais la part vou&#233;e aux publications quotidiennes a progressivement migr&#233; vers une d&#233;marche progressivement plus arts visuels, ou images de ce que tu d&#233;veloppes de fa&#231;on plastique sur des supports non num&#233;riques, collages, textiles... tu peux revenir sur ce qui a bifurqu&#233; l&#224;, et comment s'est d&#233;velopp&#233;e cette d&#233;marche plastique &#8212; c'est encore de l'&#233;criture, pour toi ?&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je crois que je suis tr&#232;s soumise &#224; mes conditions de vie. Peut-&#234;tre qu'en vieillissant, j'ai compris aussi que le &#171; pourquoi y-a-t'il quelque chose plut&#244;t que rien &#187; est un peu fauss&#233;, car il n'y a jamais rien, on ne part jamais du vide dit Deleuze, il y a toujours un r&#233;am&#233;nagement de ce qui existe d&#233;j&#224;. Et pour moi, agencer les fragments d'un mat&#233;riel disponible, que cela passe par une succession d'images pour une vid&#233;o, ou par une succession de formes, de couleurs, de textures, de phrases, en partant d'un point initial pour en arriver au moment o&#249; on peut se dire &#171; c'est fini &#187;, c'est une sorte d'&#233;criture, parce qu'il y a mouvement lin&#233;aire, plus ou moins fluide, mais lin&#233;aire, une suite de gestes &#224; accomplir, un encha&#238;nement.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Tr&#232;s concr&#232;tement, je constate que lorsque je vais tr&#232;s bien j'&#233;cris, que lorsque je suis un peu plus tourment&#233;e je traduis, et quand je me d&#233;bats sans trouver d'issues je peins ou je colle ou je d&#233;coupe ou je tisse (et je ne fais rien du tout quand &#231;a ne va pas, on pourrait dire que cr&#233;er est mon barom&#232;tre, c'est ce qui explique qu'il y a des phases d'activit&#233;s quotidiennes sur mon site suivies de grandes p&#233;riodes creuses, et inversement). Je ne provoque rien, j'attends l'&#233;vidence de quelque chose qui doit arriver, le moment o&#249; &#231;a ne peut pas &#234;tre &#233;vit&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Tu n'as jamais cess&#233; de tenter des exp&#233;riences collaboratives, une des derni&#232;res en date avec Philippe Aigrain, mais ton implication dans publie.net date de bien avant Philippe d'ailleurs. Par exemple avec le site Maisons t&#233;moin, &#233;criture collaborative mais spatialis&#233;e, tu peux parler de ce que repr&#233;sente pour toi ce volet de ton travail.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J'ai toujours aim&#233; travailler avec les autres, et j'aime particuli&#232;rement les duos, que ce soit en fabriquant les images num&#233;riques des Vers&#233;es de Philippe Aigrain ou, toujours avec lui, en cr&#233;ant le texte Enfance / Adage sur le nom de Ravel, ou bien en faisant des leporellos, Los Lepos, avec Corinne Lovera Vitali, ou encore le texte &lt;i&gt;rataboumboum la suite a six minutes&lt;/i&gt; avec Maryse Hache (qui parlait de &#171; rebonds, d'entrelacis &#187; pour d&#233;crire notre fonctionnement). &#192; chaque fois, il s'agit de prendre appui sur l'autre et d'avancer, bras dessus bras dessous. Ne pas rester cantonn&#233;e &#224; sa voix/voie seule modifie l'espace mis en commun, l'autre va perturber ce qu'on pourrait anticiper, les &#233;quilibres, les rythmes bougent, c'est vivant.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Avec le site de la maison[s]t&#233;moin, j'avais envie d'un collectif plus large, informel, dans un lieu ancr&#233;, ouvert, pluriel, avec ce mot, &#171; t&#233;moin &#187; (qu'est-ce qui se passe tout autour nous maintenant et quoi en faire). Le facteur temps n'a pas de prise sur le site, le rythme de publication est anarchique, et s'il vit en ce moment c'est surtout gr&#226;ce &#224; Pierre Cohen Hadria, &#224; ses textes/&#233;crans cin&#233;matographiques aux effets miroir.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Ton travail publi&#233;, par exemple ton Yoko Ono dans le texte chez publie.net, ou bien cet incroyable titre &#171; M&#220;NRI (M&#233;thode &#220;niverselle pour Ne Rien Inventer) &#8212; livre manifeste cartes postales d&#233;coupable &#187; chez Abr&#252;pt s'affirment d'embl&#233;e comme laboratoires. C'est une d&#233;marque tu assumes ? Qui rel&#232;ve d'une avant-garde ? Ils s'inscrivent dans d'autres champs de dialogues, une communaut&#233; d'auteurs hors milieu traditionnel du livre ?&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'id&#233;e pour moi ce n'est pas tant le laboratoire ou l'avant-gardisme que la question de la respiration, du carcan, de ce que je m'autorise &#224; faire en tant que fille de prolos et autodidacte, et de si je peux me d&#233;barrasser du vieux prof r&#233;actionnaire &lt;i&gt;judgemental&lt;/i&gt; qui campe dans ma t&#234;te. C'est aussi la question du pouvoir, de qui l'exerce, et sur qui. Productivit&#233;, efficacit&#233;, cat&#233;gories &#8212; &#224; qui sont-elles utiles et pourquoi, ce que questionne entre autres Virginia Woolf en &#233;crivant des livres qui ne sont ni des r&#233;cits ni des romans ni des po&#232;mes ni des essais mais tout cela pris dans une m&#234;me trame.&lt;br class='autobr' /&gt;
Et puis j'ai &#233;t&#233; tr&#232;s bouscul&#233;e par le texte de Kenneth Goldsmith que tu as traduit en fran&#231;ais, &lt;i&gt;L'&#201;criture sans &#233;criture&lt;/i&gt;. Ce livre m'a ouvert tout un pan d'action, action au sens premier, il suffit de regarder diff&#233;remment, de se pencher sur les mots qui existent d&#233;j&#224;, et d'un seul coup il y a l&#224; de quoi d&#233;coder, de quoi tresser, fabriquer, de quoi se mettre en col&#232;re aussi. Dans &lt;i&gt;P&#233;nitence des pauvres d'esprit&lt;/i&gt;, j'ai ins&#233;r&#233; des petites annonces d'agences immobili&#232;res dites de prestige (h&#244;tels particuliers &#224; vendre, yachts pourvus d'h&#233;liports, de salles de basket et de piscine &#224; effet mar&#233;es). Il n'y a pas besoin d'inventer ni de caricaturer, ces descriptions sont violentes naturellement, &#224; l'air libre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Hors cette suppression de fronti&#232;re de plus en plus d&#233;lib&#233;r&#233;e avec le monde des arts plastiques, le son reste bien pr&#233;sent dans ton travail, mais la photographie ou la vid&#233;o bien moins : c'est quelque chose qui s'est impos&#233; progressivement ? Qui te permet d'envisager quoi &#224; terme ? Je relierai cela aussi &#224; la raret&#233; de ces interventions de terrain, comme ce que tu as construit avec l'IMEC : tu peux revenir sur cette exp&#233;rience ?&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J'ai beaucoup aim&#233; dans le cadre de la r&#233;sidence &#224; l'Imec proposer &#224; des groupes scolaires des activit&#233;s o&#249; la langue n'est pas coinc&#233;e dans sa fonction de tri social (c'est ce que j'ai pr&#233;f&#233;r&#233;, voir un gamin lire le po&#232;me qu'il a fabriqu&#233; gr&#226;ce &#224; Breton, Desnos, Tzara, sa fiert&#233; neuve alors que je sens bien qu'il a une mauvaise opinion &#8212; scolaire &#8212; de lui-m&#234;me). Au fond, il y a toujours en moi la question de la l&#233;gitimit&#233;, de quoi est-on capable et qu'est-ce qu'on nous accorde comme confiance pour aller l&#224; o&#249; on n'avait pas id&#233;e.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Pour insister dans ce d&#233;pli, o&#249; la fonction de publication du num&#233;rique reste essentielle, mais o&#249; la conception mat&#233;rielle de l'objet est indissociable de la langue, tu as eu une p&#233;riode &#171; petits manifestes pauvres &#187;, cette contrainte esth&#233;tique o&#249; les mots &#171; pauvre &#187; et &#171; petit &#187; enserrent l'abrupt du &#171; manifeste &#187;, c'est une racine esth&#233;tique comme elle a pu l'&#234;tre dans l'arte povera ?&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est un choix intellectuel, l'int&#233;r&#234;t au petit, au n&#233;gligeable, une sorte de volont&#233; de r&#233;parer l'injustice, de contrer le m&#233;pris, mais c'est tr&#232;s li&#233; au corps quotidien, au mat&#233;riel. Par exemple, je n'ai pas le lieu &#171; &#224; soi &#187; de Woolf, j'&#233;cris ou je fabrique mes choses dans un coin du salon sur une petite table de travail. Et je n'ai pas d'horaires non plus. J'ai bien essay&#233; le bureau ferm&#233;, ou l'ordinateur dans un endroit public &#224; la Nathalie Sarraute, mais &#231;a ne marche pas, si je m'installe dans un lieu &#224; moi avec du temps &#224; moi je ne trouve que du vide. Par contre, au milieu des gestes de la vie, les choses arrivent, donc je fais &#171; en m&#234;me temps que &#187; (le reste). Et c'est sans doute pour &#231;a que j'utilise peu la photo ou la vid&#233;o qui sont plus exigeantes &#224; mettre en place.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Tu peux nous d&#233;crire une journ&#233;e ordinaire de travail de l'autrice Christine Jeanney ?&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je n'ai pas de journ&#233;es type, parce que je red&#233;marre toujours de z&#233;ro. Il y a un passage de Christine Veschambre dans &#201;crire, Un caract&#232;re, qui d&#233;crit exactement ce que je pense : &#201;crire ne peut pr&#233;voir : il est tout le temps au pr&#233;sent. C'est pourquoi ce qu'il a d&#233;j&#224; fait n'existe plus pour lui. &#201;crire n'a jamais rien fait. Ne conna&#238;t pas le livre achev&#233;. &#201;crire n'habite plus dans ce qui est &#233;crit.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est ce qui se passe pour moi. &#201;crire d&#233;cide tout seul, et je m'aligne, je n'ai pas de r&#232;gles.&lt;br class='autobr' /&gt;
En &#233;crivant Oblique, j'avais besoin de musique classique continuellement. Je ne choisissais pas la programmation, je laissais courir Mezzo et Brava, et par moment la musique a port&#233; ce que j'&#233;crivais, exactement comme en voiture une chanson &#224; la radio colle par hasard parfaitement au paysage et fait cin&#233;ma.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour &lt;i&gt;Yoko Ono dans le texte&lt;/i&gt;, j'avais au contraire besoin de silence, et je n'ai pas &#233;crit avant d'avoir aval&#233; des kilom&#232;tres de films, documentaires, comptes rendus d'expositions, articles de la presse people ou de magazines d'art, photos, t&#233;moignages, etc.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour &lt;i&gt;Signes cliniques&lt;/i&gt; j'&#233;tais concentr&#233;e, comme prise dans une sorte de gestation, mais aussi d&#233;termin&#233;e &#224; vouloir sortir d'un &#233;tat de demi-sommeil, les moments d'&#233;criture arrivaient n'importe quand.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J'ai &#233;crit &lt;i&gt;La Nuit de Rachel Cooper&lt;/i&gt; dans l'ordre de sa lecture, en temps r&#233;el, c'est-&#224;-dire en m&#234;me temps que mes recherches sur ce texte, et quand je n'&#233;crivais pas je regardais le film La Nuit du chasseur par chapitres, eux d&#233;sordonn&#233;s. J'ai aussi &#233;crit beaucoup de passages de ce livre la nuit, ce qui ne m'arrive pas souvent.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'&#233;criture de &lt;i&gt;Lotus seven&lt;/i&gt; &#233;tait tr&#232;s douloureuse, et je pense que c'est &#224; cause de &#231;a que j'ai choisi de suivre une contrainte oulipienne dure, et ainsi, en focalisant sur le nombre de caract&#232;res par paragraphe, j'oubliais d'avoir peur et je pense avoir eu un peu moins mal.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J'ai &#233;crit Ici m&#234;me en crypt&#233; dans les jardins de l'Imec et dans sa biblioth&#232;que. Entre chaque temps d'&#233;criture, je partais dans les &#233;tages emprunter des revues de po&#233;sie que je lisais sur place.&lt;br class='autobr' /&gt;
J'ai &#233;crit une grande partie de mes &lt;i&gt;Petites cosmogonies&lt;/i&gt; dehors. Je partais marcher, je choisissais un banc, j'&#233;crivais dans un carnet.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour la traduction, pas de r&#232;gles non plus. J'ai traduit &lt;i&gt;Le Portrait de Dorian Gray&lt;/i&gt; en continu, parfois dix heures par jour, je ne pouvais pas quitter le texte. Pour les nouvelles de Woolf qui se trouvent dans Des fant&#244;mes sous les arbres, je travaillais par salves. Et pour &lt;i&gt;Les Vagues&lt;/i&gt;, c'est plut&#244;t fa&#231;on P&#233;n&#233;lope, j'avance paragraphe par paragraphe en laissant de grands moments de ressac, je d&#233;fais le lendemain ce que j'ai traduit la veille (je pense que mon inconscient ne veut pas que je finisse).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ces derniers temps, j'&#233;cris en position d'&#233;coute : c'est un proc&#233;d&#233; que j'ai utilis&#233; la premi&#232;re fois avec &lt;i&gt;La Langue de la girafe&lt;/i&gt; (suite &#224; la lecture de &lt;i&gt;L'&#201;criture sans &#233;criture&lt;/i&gt;). Je d&#233;cide d'un temps d&#233;di&#233; o&#249; je commence &#224; noter toutes les phrases entendues, radio, t&#233;l&#233;, sur des cha&#238;nes que je n'&#233;couterais jamais d'habitude. Quand j'ai collect&#233; assez de mati&#232;re, j'agence, je r&#233;agence, je taille, je reprends, je fais les ourlets. Selon le degr&#233; de modifications que je m'autorise, &#231;a donne les &#233;pisodes de &lt;i&gt;Sismo-paragraphes&lt;/i&gt; sur remuenet, ou les lycopodes sur mon site. C'est une fa&#231;on d'&#233;crire compl&#232;tement &#233;tonnante, je ne sais jamais quel mot va suivre le pr&#233;c&#233;dent. Et en m&#234;me temps, c'est moi, c'est bien &#224; moi, puisque c'est moi qui choisis de noter telle ou telle phrase, de r&#233;agencer de telle ou telle fa&#231;on. &#199;a correspond bien &#224; l'id&#233;e de M&#252;nri, &#171; une m&#233;thode pour ne rien inventer &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;D'autres fois je ne contr&#244;le pas grand-chose et je pose le r&#233;sultat entre des collages ou des morceaux de cartons peints dans ma revue Et soudain. J'aime ce qui se passe &#224; ce moment-l&#224;, sortir de la publication sur site avec une liste de diffusion, des envois par mails, adress&#233;s &#224;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quatorze ans de site Internet avec activit&#233; constante et plurielle de publication, c'est une &#339;uvre ?&lt;br class='autobr' /&gt;
Non, c'est du travail de t&#226;cheronne. Je ne dis pas &#231;a par modestie, j'aime les mots du travail et j'ai, comme dirait Antoine Emaz, &#171; un orgueil &#224; usage interne &#187; bien d&#233;velopp&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; &lt;/h2&gt;&lt;/div&gt;
		
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	</item>
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		<title>entretien | Arnaud Ma&#239;setti, cette question de la vie quand on l'&#233;crit</title>
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		<dc:date>2023-04-03T15:24:27Z</dc:date>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Fran&#231;ois Bon, pour Tiers Livre</dc:creator>


		<dc:subject>Ma&#239;setti, Arnaud</dc:subject>

		<description>&lt;p&gt;l'&#233;criture, la recherche, la sc&#232;ne, le num&#233;rique...&lt;/p&gt;

-
&lt;a href="https://tierslivre.net/revue/spip.php?rubrique22" rel="directory"&gt;grands entretiens&lt;/a&gt;

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&lt;a href="https://tierslivre.net/revue/spip.php?mot113" rel="tag"&gt;Ma&#239;setti, Arnaud&lt;/a&gt;

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 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;div class=&#034;mini&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip-puce ltr&#034;&gt;&lt;b&gt;&#8211;&lt;/b&gt;&lt;/span&gt; &lt;a href='https://tierslivre.net/revue/spip.php?article870' class=&#034;spip_in&#034;&gt;retour sommaire printemps 2023&lt;/a&gt; ;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip-puce ltr&#034;&gt;&lt;b&gt;&#8211;&lt;/b&gt;&lt;/span&gt; &lt;a href=&#034;https://www.arnaudmaisetti.net/spip/&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;les carnets d'Arnaud Ma&#239;setti ;&lt;/a&gt; ;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip-puce ltr&#034;&gt;&lt;b&gt;&#8211;&lt;/b&gt;&lt;/span&gt; un in&#233;dit...&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; &lt;/h2&gt;&lt;h2&gt;Arnaud Ma&#239;setti | cette question de la vie quand on l'&#233;crit&lt;/h2&gt;&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Plus trop de souvenir de la date, mais ma premi&#232;re d&#233;couverte de l'&#233;criture Ma&#239;setti c'&#233;tait ton m&#233;moire, bien avant la th&#232;se, sur La nuit juste avant les for&#234;ts de Kolt&#232;s. Et je me souviens que mon r&#233;flexe &#231;a a &#233;t&#233; : ce type &#233;crit pour lui, et de m'enqu&#233;rir de ce qu'&#233;tait ton &#233;criture &#171; non acad&#233;mique &#187;, justement parce que ce m&#233;moire ne pouvait entrer dans les petites cases assign&#233;es d'avance d'une &#233;criture universitaire. C'est un paradoxe qui te hante toujours ?&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Oui, c'&#233;tait l'ann&#233;e 2006, qui a sans doute &#233;t&#233; fondatrice. Une ann&#233;e enti&#232;re travers&#233;e dans cette &#233;criture du m&#233;moire autour de La Nuit&#8230; de Kolt&#232;s, arm&#233;e d'une hypoth&#232;se : qu'en l'arrachant aux &#233;tudes strictement th&#233;&#226;trales, on pouvait l'aborder comme autre chose qu'une pi&#232;ce, ou m&#234;me qu'une &#339;uvre, mais comme exp&#233;rience : avoir voulu aller au-dedans d'elle, depuis le geste d'&#233;criture. Alors fatalement, les outils qui s'imposaient, c'&#233;taient ceux de l'&#233;criture elle-m&#234;me, t&#226;cher de se mettre &#224; son &#233;coute &#8212; autant dire en retour, y r&#233;pondre, en r&#233;pondre. Et je sais aujourd'hui que ce travail voulait d'une certaine mani&#232;re, m&#234;me intuitivement, se fonder sur ce d&#233;sir de se d&#233;barrasser des m&#233;thodes critiques. Loin de tenter d'expliquer ou de faire signifier, d&#233;sirer au contraire chercher les r&#233;sonances et &#224; la faire r&#233;sonner.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#201;crire sera peut-&#234;tre d&#232;s lors toujours pour moi cette fa&#231;on d'avancer par coups de sonde sur un dehors qui me fait &#233;nigme. Que ce dehors soit le monde, la travers&#233;e int&#233;rieure de ce qui d&#233;vaste ou soul&#232;ve, une &#339;uvre, l'Histoire qu'on nous laisse ou ce qu'on nomme une vie : ce dehors se pose pour moi &#224; &#233;galit&#233; comme ce qui revient &#224; l'&#233;criture d'en faire l'exp&#233;rience pour en relancer l'&#233;paisseur d'&#233;nigme. Alors, si je mesure bien ce que tu nommes &#171; paradoxe &#187;, il ne l'est que pour l'institution universitaire, qui est un puissant cadre d'assignation, je le vois bien chaque jour, et on ne manque pas de me le renvoyer dans mon travail sur les &#233;critures dramatiques contemporaines. Seulement, je sais aussi ce que je dois &#224; certains chercheurs et critiques qui ont pos&#233; l'effort de penser dans la langue l'exigence radicale de fonder l'&#233;criture par un geste qui seul lui donne sa mesure : peu importe que ce geste soit celui qui vise &#224; interroger l'&#233;criture d'un auteur, un spectacle ou une exp&#233;rience int&#233;rieure &#8212; alors, que la forme donn&#233;e soit un article ou un r&#233;cit importe peu aussi.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Qui &#233;tait le Arnaud Ma&#239;setti d'avant la rencontre avec Kolt&#232;s, comment s'est pass&#233; l'acc&#232;s &#224; l'&#233;criture, et pourquoi comment a d&#233;marr&#233; ce tr&#232;s long compagnonnage Kolt&#232;s ?&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il y aurait, &#224; dix-sept ans, la d&#233;couverte de la ville : Paris, comme &#224; grande &#233;chelle (pour moi qui venais de Province) d'un territoire d'hostilit&#233; et d'appel. Je commence des &#233;tudes sup&#233;rieures &#8212; classes pr&#233;pas litt&#233;raires &#8212;, et j'apprends v&#233;ritablement &#224; lire : l'entr&#233;e, c'est la d&#233;flagration surr&#233;aliste, Breton en premier lieu, via lequel je fais l'apprentissage de ce qui scelle ensemble l'&#233;criture et l'existence. Et d&#232;s la sortie de ces trois ann&#233;es monacales en internat &#224; Sceaux, je vivrai dans une chambre vers Montorgueil, et fais l'acquisition en septembre 2004 de mon premier ordinateur portable (un Toshiba satellite P300D -148). C'est les termes de l'&#233;quation : la ville, la lecture par recherche d'intensit&#233;, l'&#233;criture &#8212; tous trois d'un m&#234;me tenant et comme un seul horizon d'exp&#233;rience. Avec des amis, nous fondons une revue &#8212; j'y &#233;cris un premier texte autour de Julien Gracq. Mais surtout, j'ouvre un blog &#8212; l'&#233;criture au jour le jour commence, confrontation &#224; la langue et &#224; ce qui me traverse : cet atelier reste &#224; ce jour mon chantier principal.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette ann&#233;e de licence est celle o&#249; s'ouvrent d'autres livres &#8212; d'autres d&#233;flagrations. En premier lieu, Bataille, Blanchot, Duras, la pens&#233;e de Deleuze. C'est un autre appel. Je suis alors sans d&#233;sir universitaire &#8212; mais je rencontre le travail de Christophe Bident, qui a fait para&#238;tre une biographie consid&#233;rable de Maurice Blanchot, et dont une part du travail, parall&#232;lement, porte sur Bernard-Marie Kolt&#232;s. De Kolt&#232;s, je gardais le souvenir adolescent d'une exp&#233;rience th&#233;&#226;trale puissante et vertigineuse, un spectacle mis en sc&#232;ne par Catherine Marnas b&#226;ti sur un montage de textes de Kolt&#232;s &#8212; implacablement, l'impression d'&#234;tre adress&#233;, et quelque chose qui terriblement lance, comme une facult&#233; &#224; nommer le monde et notre appartenance &#224; lui, terriblement &#226;pre. Sortant du th&#233;&#226;tre, &#224; seize ans, je sais que quelque chose me lie &#224; cela, d&#233;finitivement ; je lirai toutes les &#339;uvres parues les mois qui suivent. Sauf qu'il m'est impensable d'en faire un objet de travail universitaire. La lecture de Bident impose l'id&#233;e, et m&#234;me engage l'hypoth&#232;se de faire croiser les parall&#232;les et &#233;tablir ce dialogue entre ces livres qui m'habitent alors &#8212; Bataille, Blanchot&#8230; &#8212; et l'&#233;criture de Kolt&#232;s qui ne lui est li&#233; en aucune mani&#232;re, sauf en moi. J'&#233;cris ce m&#233;moire en 2006, et l'&#233;t&#233; suivant, dans la foul&#233;e, je reformule ce travail dans la langue m&#234;me d'un r&#233;cit : ce sera &#171; O&#249; que je sois encore&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Une prose dense et lyrique, ax&#233;e sur le continu, o&#249; la ville est pr&#233;gnante, avec des &#233;chapp&#233;es souterraines tr&#232;s abstraites de formes. Tu peux revenir sur la gestation de ton &lt;/i&gt;O&#249; que je sois encore&lt;i&gt;, sur ton id&#233;e de la litt&#233;rature &#224; ce moment ? &lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Des ann&#233;es &#224; distance, il me semble que beaucoup s'est nou&#233; autour de quelques simples gestes de refus : refus de la fiction arbitrairement d&#233;roul&#233;e sous les signes conventionnels d'une histoire ; refus de la prose comme saisie de la langue l&#224; o&#249; elle est d&#233;j&#224; ; refus de la repr&#233;sentation comme acquiescement &#224; la r&#233;alit&#233;. Je dis cela &#224; distance, les formulant ainsi aujourd'hui &#8212; je n'aurais sans doute pas dit cela, ainsi plut&#244;t aurais-je confi&#233; plus g&#233;n&#233;ralement un rejet du roman, m&#234;me une honte de m'y glisser. Alors, prendre le large, cela voulait dire proc&#233;der par &#233;cart, et d'abord avec l'espace symbolique m&#234;me du roman, qu'&#233;tait (qu'est ?) le livre. C'&#233;taient donc des fragments d&#233;pos&#233;s sur le blog, qui poss&#233;daient chacun leur unit&#233;, mais que relierait une m&#234;me tension quant aux exp&#233;riences de la nuit, dans la ville : une m&#234;me recherche d'une qualit&#233; de sensations troubles travers&#233;es par ces rencontres brutales qu'on fait le soir dans les couloirs des gares apr&#232;s le passage des derniers trains, ou sous les ponts pr&#232;s du Louvre, dans les ruelles autour de la rue Saint-Denis, les silhouettes qu'on croise. Je ne sais pas si ces centaines de fragments juxtapos&#233;s faisaient un livre : il n'y avait pas d'id&#233;e formelle, au contraire. Il y avait le sentiment de faire jouer une nuit par &#233;clats successifs et recompos&#233;s de dizaines.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La fabrique du continu comme forme m&#234;me est venue dans le second temps du travail : on te proposait d'ouvrir une collection au Seuil, et on dialoguait autour de Kolt&#232;s &#8212; je t'adresse ce texte compos&#233; de fragments. Presque d&#232;s notre premier &#233;change, tu soudes les fragments ensemble, pour voir. Sous nos yeux, le texte basculait vers autre chose que des suites d&#233;sarticul&#233;es d'instants et fabriquait quelque chose comme un r&#233;cit. Pendant plusieurs mois apr&#232;s, presque un an, j'aurais donc &#233;crit ce texte d&#233;j&#224; compos&#233; en travaillant aux sutures, tissant du continu dans l'apr&#232;s-coup, posant aussi sur les fragments &#233;pars une sorte de sc&#233;nario minimal : quelqu'un, une nuit durant, &#224; la fen&#234;tre de sa chambre, est &#224; l'&#233;coute des bruits de la ville, &#224; la dict&#233;e des histoires et des voix qu'elle lui adresse. C'&#233;tait une fiction sans fiction, &#224; peine un th&#233;or&#232;me de fiction : une narration qui doublait le dispositif qui l'avait &#233;crite, et recomposait en retour la grammaire nocturne de Kolt&#232;s &#8212; une nuit o&#249; t&#226;cher de tout dire des nuits pourvu qu'une seule amasse en elle les exp&#233;riences de toutes les autres, et ce geste d'adresse que devenait l'&#233;criture m&#234;me, sans rien transmettre d'autre que cette appartenance terrible &#224; ce territoire de solitude et de violence.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Pendant les ann&#233;es de th&#232;se, l'enracinement Kolt&#232;s se fait plus dense, tu assures en contrepartie des charges d'enseignement : c'est une p&#233;riode qui aurait pu mettre en cause ton chemin litt&#233;raire ?&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pendant quatre ans, le doctorat aura &#233;t&#233; un long apprentissage d'un travail de fond : &#224; partir de l'&#339;uvre d'un auteur, Bernard-Marie Kolt&#232;s, tenter d'aborder ensemble et au-del&#224; de cette seule &#233;criture les enjeux de po&#233;tique quant &#224; la question du r&#233;cit, des corps, de leur repr&#233;sentation &#8212; et lier &#224; tout cela une approche politique de l'&#233;criture comme affrontement &#224; l'histoire, ce qu'elle peut, ce qu'elle fait. Ce travail m'a construit comme chercheur aujourd'hui, et je poursuis, depuis cette fondation, ces questions historiographiques, o&#249; le th&#233;&#226;tre n'est qu'un poste d'observation &#8212; sans privil&#232;ge &#224; l'&#233;gard d'aucun autre &#8212; pour envisager notre pr&#233;sent, t&#226;cher de le nommer. C'est aussi &#224; ce moment-l&#224; que j'ai commenc&#233; &#224; enseigner &#224; l'universit&#233;, comme doctorant.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si j'ai &#233;t&#233; absorb&#233; dans ce travail doctoral, ce n'&#233;tait pas au d&#233;triment de l'&#233;criture, peut-&#234;tre d'&#233;crire des livres &#8212; mais en avais-je alors le d&#233;sir ? C'&#233;tait, au tournant des ann&#233;es 2010, l'effervescence des &#233;critures dites num&#233;riques, adjectif qui m'a toujours paru un peu suspect (et les ann&#233;es &#224; venir le confirmeront), et qui disait mal le foisonnement alors en cours : les exp&#233;rimentations qui s'ouvraient, qui promettaient, qui d&#233;j&#224; d&#233;ployaient des formes d'intensit&#233; nouvelles entre images et textes &#224; la recherche de circulations neuves en prise imm&#233;diate avec le r&#233;el. Le chemin litt&#233;raire, dans ces ann&#233;es 2009-2014, c'&#233;tait celui-l&#224; : devenir le jour enseignant-chercheur, et le soir, conqu&#233;rir ces&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Et sortie par le haut : tu int&#232;gres l'universit&#233; Aix-Marseille mais dans unit&#233; de th&#233;&#226;tre. L'enseignement n'est pas seulement en salle, mais sur le plateau de la friche Belle-de-Mai, et tu collabores avec l'&#233;cole d'acteurs de Cannes. Deux ou trois ans de suite, te voil&#224; au festival d'Avignon avec une activit&#233; de critique, tu deviens le dramaturge d'une compagnie tr&#232;s avant-garde, et tu deviens toi-m&#234;me auteur de th&#233;&#226;tre : c'est une piste qui aurait pu devenir ta vie ?&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En 2014, je deviens ma&#238;tre de conf&#233;rence en &#233;tudes th&#233;&#226;trales dans une formation dite professionnalisante : les &#233;tudiants ne sont pas destin&#233;s aux carri&#232;res de l'enseignement, mais &#224; devenir intermittents du spectacle, acteurs ou metteurs en sc&#232;ne, r&#233;gisseur ou dramaturges. Tout change de l'enseignement pour moi : importe avant tout non pas d'apporter des connaissances, mais de donner autant que possible des outils pour armer des imaginaires de celles et ceux qui se destinent artistes, et le sont d&#233;j&#224;. On travaille dans une forme d'horizontalit&#233; : on partage les questions, et de mon c&#244;t&#233;, je ne dispose pas de r&#233;ponses ; on t&#226;che collectivement d'&#233;laborer un champ de force qui rendrait disponibles les inqui&#233;tudes, autant dans la cr&#233;ation que dans la pens&#233;e. C'est du moins ainsi que je con&#231;ois ma t&#226;che d'enseignant. On ouvre des textes de th&#233;&#226;tre ; on regarde comment &#231;a fonctionne et surtout ce que &#231;a fait fonctionner. Les &#233;tudiants sont inscrits par fili&#232;res de m&#233;tiers, et j'ai ouvert la fili&#232;re &#171; &#233;criture dramatique &#187; que j'anime depuis 2017 : toute l'ann&#233;e, j'accompagne une dizaine d'&#233;tudiants dans l'&#233;criture de leur pi&#232;ce. C'est prendre le parti de l'&#233;criture depuis la composition m&#234;me, et pas depuis une th&#233;orisation amont de ce que devrait &#234;tre l'&#233;criture, ou le th&#233;&#226;tre. Et c'est aussi travailler avec la r&#233;alit&#233; de la question sociale du m&#233;tier d'&#233;crivain dramaturge : la ruine institutionnelle qui est notre paysage. L'affronter &#224; mains nues, sans illusion, mais dans le d&#233;sir aussi que c'est &#224; cet endroit, dans la transmission des questions (plut&#244;t que des connaissances et des comp&#233;tences) que se joue la bataille. Cette bataille, je t&#226;che aussi &#224; ma mesure de la mener comme dramaturge, principalement aupr&#232;s de la compagnie D'un pays lointain, avec le metteur en sc&#232;ne J&#233;r&#233;mie Scheidler. D'un spectacle &#224; l'autre, on voudrait mettre &#224; l'&#233;preuve nos questions, trouver leurs formes et les adresser au monde : chaque spectacle d&#233;faisant le pr&#233;c&#233;dent, et repartant &#224; z&#233;ro &#224; chaque fois, puisqu'il n'y a pas d'autres fa&#231;ons de faire, &#224; nos yeux, s'agissant d'un assaut qui toujours recommence au pr&#233;sent &#8212; ce serait l&#224; l'endroit du th&#233;&#226;tre, s'il existe, et si c'&#233;tait possible d'en faire, et c'est toujours aussi une question qu'on partage, ce doute &#224; son &#233;gard. C'est avec ce doute que je pratique la critique dramatique, avec le collectif L'Insens&#233;. Du th&#233;&#226;tre, je ne saurai dire que je l'estime ni que je le con&#231;ois comme plus arm&#233; que d'autres formes pour dire ce qu'il en est de nous, du monde. Disons que cette chose fragile et d&#233;risoire, dans sa nudit&#233; m&#234;me, de pr&#233;sence expos&#233;e, raconte quelque chose de notre rapport &#224; ce grand dehors qui nous assaille et contre lequel il nous faut nous organiser. Le th&#233;&#226;tre est d&#232;s lors pour moi ce lieu &#224; partir duquel je peux faire quelque chose de mon d&#233;sespoir ou de la m&#233;lancolie, de la col&#232;re, ces affects par quoi l'art nous traverse et nous mobilise. Critique dramatique, je le suis non pour &#233;valuer les &#339;uvres, mais pour mieux voir le monde &#224; travers le regard d'autres que moi qui le regardent avec leurs images, leurs mots, leurs terreurs &#8212; tout ce que je ramasse ensuite, &#224; la sortie du th&#233;&#226;tre, pour les jeter &#224; mon tour sur le monde. Enseignant, dramaturge, critique, &#233;ph&#233;m&#232;re &#233;diteur de textes de th&#233;&#226;tre au sein de Publie.net, c'est avec un seul et m&#234;me regard que je con&#231;ois mes jours ; les nuits sont &#224; l'&#233;criture qui relancent tout cela : c'est poser devant soi des formes qui permettent en retour d'&#233;prouver plus justement, plus f&#233;rocement, plus solidement. C'est de faire usage du monde enfin, afin de n'&#234;tre pas tout &#224; fait d&#233;muni face &#224; lui, ou totalement &#233;cras&#233; : trouver des armes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;On n'avait pas de biographie de Kolt&#232;s, &#339;uvre pourtant si centrale. Le Seuil refuse celle qu'ils t'avaient pourtant command&#233;, autre coup dur, mais une nouvelle fois sortie par le haut chez Minuit, l&#224; m&#234;me o&#249; sont publi&#233;s les livres de Kolt&#232;s : cette &#233;criture, avec sa part narrative, a chamboul&#233; quoi en toi ? &lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette biographie, je n'ai pas cherch&#233; &#224; l'&#233;crire. La th&#232;se, adress&#233;e au Seuil en l'&#233;tat, poss&#233;dait sa forme dense et &#233;paisse de th&#232;se, avec un versant g&#233;n&#233;tique, non des textes, mais comme r&#233;cit de l'engendrement des &#339;uvres par elles-m&#234;mes. On me sollicite pour r&#233;&#233;crire l'objet afin de lui donner une forme de biographie. Sauf rares exceptions, je ne suis pas lecteur de biographies, et sais d'embl&#233;e que je n'en &#233;crirai pas une. Un malentendu peut-&#234;tre se construit, malgr&#233; nous, entre l'&#233;diteur qui attend son d&#251;, et moi qui suis engag&#233; plut&#244;t &#224; reprendre mon travail pour traverser un chemin d'&#233;criture. La seule biographie que je me d&#233;cide &#224; &#233;crire, c'est celle de l'&#339;uvre, dans la mesure o&#249; la vie de Kolt&#232;s a d&#233;cid&#233; de s'inventer par l&#224;. Au bout de ce chemin, parce qu'il ne contient &#171; aucun v&#233;ritable portait psychologique &#187;, notamment &#171; familial &#187; [sic], ou qu'il ne cherche pas &#224; aller dans les &#171; endroits inavouables de la vie &#187; [re-sic], on me refuse ce texte. Ir&#232;ne Lindon, &#224; qui je finis par l'adresser, l'accepte, y compris dans sa volont&#233; de laisser des zones d'ombres, de redisposer la chronologie du point de vue de l'&#233;criture, ou de prendre le parti d'aborder l'&#233;criture non comme espaces o&#249; se trouveraient les indices expliquant la vie, mais comme territoire d'invention en tant que tel. Puisque toute cette vie s'est con&#231;ue dans le d&#233;sir de se donner ses propres origines, il importait de ne pas r&#233;tablir celles de l'&#233;tat civil ou de l'existence notariale, mais de saisir ces tentatives successives de provoquer la vie afin qu'elle donne naissance &#224; l'&#233;criture, et que cette &#233;criture en retour donne le d&#233;sir d'autres mani&#232;res de vivre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Et te voil&#224; de retour avec deux ouvrages qui conservent cet enracinement biographique, mais o&#249; tout doit &#234;tre reconduit par la fiction : le livre sur Saint-Just, et le tout r&#233;cent &lt;/i&gt;Br&#251;l&#233; vif&lt;i&gt;. D'o&#249; sont n&#233;s ces deux ouvrages, est-ce qu'ils sont &#224; l'&#233;cart de ton point de d&#233;part &lt;/i&gt;O&#249; que je sois encore&lt;i&gt; ?&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pendant la r&#233;daction de l'essai biographique autour de Kolt&#232;s, ce &#224; quoi j'assistais, presque malgr&#233; aussi, c'est &#224; la formulation de ce myst&#232;re : qu'est-ce qu'une vie ? En d&#233;pit de mon refus de recomposer la vie comme suite de faits plus ou moins signifiants, restait pourtant entre mes doigts cette mati&#232;re presque brute de confrontation d'un corps avec l'histoire qui l'entoure, la d&#233;termine, &#224; laquelle il entre en confrontation aussi. Comment, l'&#233;crivant, r&#233;sister &#224; la tentation de la fatalit&#233;, et la laisser vivre m&#234;me con&#231;ue &#224; rebours dans sa part d'accidents et de tensions vives, de choix jamais accomplis, d'&#233;nigmes pour elle-m&#234;me ? Cette question de la vie quand on l'&#233;crit s'est construite alors, ne cesse de m'habiter.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Avec (et contre) la figure de Saint-Just, je voulais approcher l'&#233;nigme de la vie dans un autre versant que litt&#233;raire, mais que l'enjeu d'&#233;criture viendrait percuter malgr&#233; elle. Et reprenant mes questions o&#249; je les avais laiss&#233;es avec Kolt&#232;s &#8212; comment produire ses origines ? Question qui me para&#238;t d'une tr&#232;s haute n&#233;cessit&#233; aujourd'hui &#8212;, je d&#233;cidais de me d&#233;placer dans un terrain inconnu pour moi, l'Histoire : mais l'Histoire personnellement, ce moment o&#249; quelques hommes auront d&#233;sir&#233; violemment inventer l'Histoire m&#234;me, voire pr&#233;tendre la commencer. : la R&#233;volution moins comme p&#233;riode que paradigme. Parmi ces hommes, l'un d'entre eux s'est impos&#233; comme leur langue m&#234;me, l'instrument lyrique de cette puissance de d&#233;vastation et d'invention. Ce n'est pas comme historien que j'ai abord&#233; ce moment, qui n'est pas tant pour moi historique ou politique, qu'existentiel. Raconter une vie de Saint-Just, pas &#224; pas, c'&#233;tait donc affronter cette folie vengeresse de la vie protestant contre elle-m&#234;me, interroger d'un m&#234;me geste les brutales paroles &#233;nonc&#233;es au nom de l'&#233;mancipation et celles commises dans l'horreur la plus indicible : c'est se demander aussi ce qui reste en nous du grand projet politique d'&#233;galit&#233; aujourd'hui en lambeaux, et t&#226;cher dans la langue m&#234;me de trouver ce seuil d'intensit&#233; capable d'en remuer un peu les cendres.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Apr&#232;s la vie litt&#233;raire sourc&#233;e dans les &#339;uvres, puis l'existence politique surinvestie dans l'historiographie la plus &#233;rudite, le d&#233;sir d'un virage, au nom m&#234;me de la poursuite de cette qu&#234;te de la vie &#233;crite. Je me suis souvenu de la silhouette de ce fant&#244;me crois&#233; au Qu&#233;bec au cours de quelques voyages. L&#224;-bas, le nom d'&#201;tienne Br&#251;l&#233; vit encore, m&#234;me s'il est envelopp&#233; de brumes, de l&#233;gendes informul&#233;es depuis la naissance de ce qu'on appelle la Nouvelle France. Pour nous autres, de ce c&#244;t&#233; du monde, ce n'est m&#234;me pas un nom, m&#234;me pas un fant&#244;me. Cette fois, je disposais d'aussi peu de source qu'on puisse imaginer pour &#233;crire une vie : &#224; peine quelques lignes dans les r&#233;cits des fondateurs de la ville de Qu&#233;bec et des missionnaires qui le m&#233;prisaient parce que ce jeune gar&#231;on, d&#232;s les premiers temps, et alors qu'on l'avait envoy&#233; jouer les coureurs de bois &#8212; autant dire, mourir dans le froid &#8212;, a appris &#224; vivre dans les grands espaces du nord, s'est fait accueillir par les Hurons-Wendats et appris leur langue. S'il a pu servir de truchement &#8212; de traducteur &#8212;, et faciliter le commerce, les colons ne lui ont jamais pardonn&#233;. De l'autre c&#244;t&#233;, les indig&#232;nes ne l'ont &#233;videmment nullement tout &#224; fait adopt&#233; comme l'un des leurs. Il aura v&#233;cu cette existence &#233;cartel&#233;e, entre les langues d'abord, et entre ses origines r&#233;elles de jeune paysan de Champigny, et celles qu'il s'est choisies, de Sauvage. Pour raconter cette vie, j'ai plong&#233; dans les r&#233;cits d'anthropologues et des fragments d'Histoire des premi&#232;res Am&#233;riques o&#249; Br&#251;l&#233; n'appara&#238;t qu'au d&#233;tour de quelques anecdotes peu fiables. Il n'int&#233;resse pas vraiment l'Histoire, ou seulement comme sympt&#244;me. Seulement, de nos jours, on prend peu &#224; peu la mesure de ce qui s'est jou&#233; alors dans ces premiers temps : la rencontre des mondes et via la langue m&#234;me, quelque chose qui de part et d'autre &#224; fait surgir les alt&#233;rit&#233;s irr&#233;ductibles et les d&#233;sirs de mondes neufs. Ce temps n'a pas dur&#233;, il s'est presque imm&#233;diatement an&#233;anti avec les armes et la croix, les maladies. Aujourd'hui, cette histoire est br&#251;lante au Qu&#233;bec, qui porte avec elle toutes les autres, pas seulement celles qu'on dit coloniales, mais aussi au sens plus large, ce que veut dire habiter cette terre et au nom de quels massacres, de quels sangs vers&#233;s. Ce r&#233;cit, je l'aurai &#233;crit dans les trous d'une vie qu'on ignore en partie &#8212; j'ai refus&#233; d'inventer quoi que ce soit, aucun dialogue &#233;videmment ou monologue int&#233;rieur ; tenir &#224; distance cette vie, c'est aussi la maintenir dans sa part intacte, inatteignable, incompr&#233;hensible. On dispose seulement de quelques signes &#233;pars, ou comme ces paroles de rituels indig&#232;nes que des po&#232;tes am&#233;ricains ont collect&#233;s au XIXe, et que Jacques Roubaud et Florence Delay ont rassembl&#233;s dans leurs &lt;i&gt;Partitions rouges&lt;/i&gt; : davantage des traces signalant le manque des paroles sacr&#233;es que des archives. Avec ce livre, j'aurais voulu laisser d&#233;finitivement derri&#232;re moi l'&#233;criture d'une vie avec ses notes de bas de page et ses sources &#8212; pour me demander seulement comment l'on devient &#201;tienne Br&#251;l&#233;, et le prix de chair qu'on paie pour cela.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;On a d&#233;couvert quasi ensemble les possibilit&#233;s en termes de publication litt&#233;raire du CMS ouvert SPIP, et l'anciennet&#233; de nos sites respectifs pourrait en faire des sites avec zones totalement fossiles. M&#234;me si r&#233;cemment tu en as repris (enfin) l'ergonomie pour mieux la sectoriser, l'adapter &#224; un contenu devenu quasi gigantesque, tu es fid&#232;le &#224; cette r&#233;daction qui est devenue ta marque, et parfois on se sent un peu isol&#233; par rapport aux pratiques n&#233;es, depuis, directement &#224; m&#234;me les r&#233;seaux sociaux : un carnet o&#249; la relation texte photographie est chaque fois un ancrage natif, un autre ancrage tr&#232;s fort &#224; tes lieux, et notamment depuis l'arriv&#233;e &#224; Marseille, la vie face &#224; la mer, et la volont&#233; de garder une dimension multim&#233;dia avec des contenus audio. Comment &#233;noncer le statut d'un tel site, par rapport au fractionnement des livres, des pratiques d'enseignement ou de th&#233;&#226;tre (au pluriel), une suite de fictions rep&#233;r&#233;es et isol&#233;es comme telles, et ce travail de journal qui en est comme l'incr&#233;ment temporel : si cela a statut d'&#339;uvre, en quoi et comment ?&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si le site est mon chantier principal, c'est au sens strict de site : l'emplacement central et premier du travail. Il a fallu l'&#233;criture de Saint-Just pour relancer en moi un d&#233;sir de livre, sa forme close &#8212; un tombeau litt&#233;ralement, avec ce que cela implique formellement dans le rapport &#224; la mort, au chant. Au livre reviendrait ce jeu avec la cl&#244;ture, au r&#233;cit ferm&#233; comme un tout, un poing. Et au site l'ouverture toujours en cours d'&#233;laboration, &#224; la fois la saisie du jour le jour, y compris dans la pure r&#233;action &#224; ce qui passe, &#233;v&#233;nements, sensations, col&#232;res et enthousiasmes, et la construction d'un temps long par d&#233;p&#244;t successif. C'est un portrait aussi o&#249; j'y creuse mes pr&#233;f&#233;rences &#8212; litt&#233;rature, sc&#232;nes ou musiques, mais aussi trace de voyages, paysages urbains avec horizons mer, Marseille comme partenaire &#8212;, et voudrais faire feu de tous bois, quand bien m&#234;me mon langage est d'abord celui du texte, avec apprentissage permanent de la grammaire photo (regret de ne pouvoir aller plus avant dans la vid&#233;o, mais le d&#233;sir ne cesse de s'affirmer). En avant de tout, il y a l'&#233;criture du journal &#8212; journal dans le refus de noter l'anecdote du jour ou l'&#233;tablissement des faits, mais la recherche au contraire de formuler dans les termes du carnet ce qui passe et qui pourrait fonder des fictions &#224; venir ; le plus souvent, c'est surtout une mani&#232;re d'exercer le regard et la langue. Un carnet qui ne serait l'appui d'aucun texte. Ce serait alors le contraire de l'&#339;uvre, fa&#231;on de se livrer au d&#233;s&#339;uvrement. Je reprends cette id&#233;e de labyrinthe &#224; laquelle malgr&#233; tout je tiens, sans volont&#233; d'opacifier l'entr&#233;e : je crois qu'on entre facilement dans le labyrinthe, et on peut y sortir en fermant la fen&#234;tre &#8212; mais travailler &#224; des circulations par intensit&#233; plut&#244;t que par encha&#238;nement, et concevoir tout cela comme la toile d'araign&#233;e : fr&#244;ler la toile ici fait vibrer toute la surface, tel texte sur tel musicien ferait &#233;cho avec telles lectures, tels trajets ou reflets de tel ciel, tels souvenirs perdus ou r&#233;cits de r&#234;ve et col&#232;res politiques, et ce serait ce miroitement de fragments h&#233;t&#233;rog&#232;nes qui remuerait la surface de la m&#234;me toile d'un bout &#224; l'autre de la structure, relance &#224; distance le mouvement.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Tu n'as jamais h&#233;sit&#233;, colloques, compagnonnages, &#224; intervenir dans le questionnement sur la mutation num&#233;rique de l'&#233;crit. Tu la consid&#232;res toujours aussi mouvante et n&#233;cessaire ? Sur quels points qui te sembleraient plus centraux (et corollaire : cette absence invraisemblable du monde du th&#233;&#226;tre dans l'univers web) ?&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Au d&#233;but, on nous invitait &#224; parler de l'avenir du livre alors qu'on travaillait avec acharnement sur le pr&#233;sent de nos &#233;critures ; maintenant, on nous sollicite pour faire le bilan de ce pass&#233; que fut la litt&#233;rature num&#233;rique. De part et d'autre, toujours le m&#234;me malentendu, le refus de voir qu'on a seulement toujours pris acte de notre pr&#233;sent, et intervenu au lieu m&#234;me o&#249; on recevait le monde. On n'a pas eu forc&#233;ment besoin de recul pour affirmer qu'il y avait moins rupture que prolongement en radicalit&#233; des formes les plus vivaces de l'&#233;criture depuis toujours : cette saisie de l'instant, le travail de la plasticit&#233;, le d&#233;p&#244;t de fiction entre imaginaire et r&#233;alit&#233; brute, la page comme espace d'intervention travaill&#233; au m&#234;me titre que le mot, et non pur support. On constate que l'heure est au retrait de cette exploration aventureuse du web apr&#232;s quasi vingt ans de sauts toujours avant. Certains n'ont jamais pris la peine : oui, les auteurs de th&#233;&#226;tre, sauf rares exceptions, n'ont pas os&#233; regarder ce que pouvait lever en eux l'&#233;criture en ligne &#8212; je ne me l'explique pas, sauf &#224; regarder que le m&#233;tier est d&#233;j&#224; sinistr&#233; et que le repli sur l'institution a &#233;t&#233; un r&#233;flexe l&#226;che de survie : institution th&#233;&#226;trale qui comme toutes les autres (universitaires comprises, &#233;videmment) aura regard&#233; ces inventions web comme autant de menaces, et c'est tout &#224; la fois consternant et attendu. L&#224; comme toujours, l'institution n'est pas un partenaire de la cr&#233;ation, mais son dehors avec quoi ferrailler, et c'est souvent tant pis pour eux, m&#234;me si on aurait aim&#233; parfois &#234;tre moins seuls ; sans parler de ce qui aurait pu na&#238;tre de f&#233;cond pour vitaliser des &#233;critures dramatiques souvent au point mort dans leur rapport au monde.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans le reflux global de l'&#233;criture blog, le plus terrible est qu'on ne mesure m&#234;me pas ce qu'on perd &#8212; les revues de jadis ne sont pas de retour pour autant, et les &#233;diteurs moins aventureux que jamais pour accompagner des d&#233;marches qui nous seraient vitales. Restent les r&#233;seaux, qui sont des espaces d'invention vivaces, m&#234;me si on sait la fragilit&#233; et entre les mains de qui ils sont tenus, en dernier ressort. Je continue de croire en la ma&#238;trise de nos moyens de production : et qu'on n'a pas &#233;puis&#233; le possible de nos sites. Qu'il resterait &#224; travailler encore de l'int&#233;rieur le d&#233;s&#339;uvrement plastique : que la vid&#233;o est le grand chantier collectif &#224; venir, et surtout qu'on n'a encore rien lu. &#171; Je jouis ainsi dans mon recoin d'une libert&#233; p&#233;rilleuse qu'il s'agit de faire durer, car je me sens toujours du pain sur la planche pour cent ans. &#187; La phrase de Michel Butor, il nous faut la porter en soi plus que jamais.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; &lt;/h2&gt;&lt;/div&gt;
		
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	</item>
<item xml:lang="fr">
		<title>entretiens | &#233;crivain face &#233;cran, Daniel Bourrion</title>
		<link>https://tierslivre.net/revue/spip.php?article808</link>
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		<dc:date>2021-12-29T08:46:50Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Fran&#231;ois Bon, pour Tiers Livre</dc:creator>


		<dc:subject>Bourrion, Daniel</dc:subject>
		<dc:subject>&#233;crire, gen&#232;se de l'&#233;criture</dc:subject>
		<dc:subject>Internet, r&#233;seaux, num&#233;rique</dc:subject>
		<dc:subject>2022, 1, printemps</dc:subject>
		<dc:subject>Toussaint, Olivier</dc:subject>
		<dc:subject>grands entretiens</dc:subject>

		<description>&lt;p&gt;DIRE, la revue Tiers Livre, propose des entretiens l&#224; o&#249; le num&#233;rique invente l'&#233;criture&lt;/p&gt;

-
&lt;a href="https://tierslivre.net/revue/spip.php?rubrique22" rel="directory"&gt;grands entretiens&lt;/a&gt;

/ 
&lt;a href="https://tierslivre.net/revue/spip.php?mot33" rel="tag"&gt;Bourrion, Daniel&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://tierslivre.net/revue/spip.php?mot48" rel="tag"&gt;&#233;crire, gen&#232;se de l'&#233;criture&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://tierslivre.net/revue/spip.php?mot213" rel="tag"&gt;Internet, r&#233;seaux, num&#233;rique&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://tierslivre.net/revue/spip.php?mot360" rel="tag"&gt;2022, 1, printemps&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://tierslivre.net/revue/spip.php?mot363" rel="tag"&gt;Toussaint, Olivier&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://tierslivre.net/revue/spip.php?mot365" rel="tag"&gt;grands entretiens&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;div class=&#034;mini&#034;&gt;
Rencontre avec un &#233;crivain majeur, dont le site est un laboratoire quasi infini des possibles du r&#233;cit num&#233;rique.
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip-puce ltr&#034;&gt;&lt;b&gt;&#8211;&lt;/b&gt;&lt;/span&gt; le site de Daniel Bourrion, &lt;a href=&#034;https://www.face-ecran.fr/&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;Face &#201;cran&lt;/a&gt; ;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip-puce ltr&#034;&gt;&lt;b&gt;&#8211;&lt;/b&gt;&lt;/span&gt; Daniel Bourrion &lt;a href=&#034;https://www.publie.net/livre/jai-ete-robert-smith-daniel-bourrion/&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;sur publie.net&lt;/a&gt; (ou ici &lt;a href=&#034;https://www.face-ecran.fr/index.php/publications&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;l'ensemble de ses publications&lt;/a&gt;) ;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip-puce ltr&#034;&gt;&lt;b&gt;&#8211;&lt;/b&gt;&lt;/span&gt; &lt;a href=&#034;https://twitter.com/dbourrion&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;Daniel Bourrion sur Twitter&lt;/a&gt; ;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip-puce ltr&#034;&gt;&lt;b&gt;&#8211;&lt;/b&gt;&lt;/span&gt; &lt;a href=&#034;https://www.face-ecran.fr/index.php/ma-lettre-dinformations&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;s'abonner &#224; sa newsletter&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip-puce ltr&#034;&gt;&lt;b&gt;&#8211;&lt;/b&gt;&lt;/span&gt; portrait ci-dessous : &#169; Olivier Toussaint (voir son site, et notamment ses &lt;a href=&#034;https://oliviertoussaintphotographe.com/portfolio/portraits-ouvriers/&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;portraits d'ouvriers&lt;/a&gt;. Entretien men&#233; par &lt;a href=&#034;https://www.tierslivre.net&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;Fran&#231;ois Bon&lt;/a&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip-puce ltr&#034;&gt;&lt;b&gt;&#8211;&lt;/b&gt;&lt;/span&gt; retour &lt;a href='https://tierslivre.net/revue/spip.php?article810' class=&#034;spip_in&#034;&gt;sommaire hiver 2022&lt;/a&gt;, ou &lt;a href='https://tierslivre.net/revue/spip.php?rubrique5' class=&#034;spip_in&#034;&gt;accueil revue&lt;/a&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;div align=&#034;center&#034;&gt;
&lt;div class='spip_document_676 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;img src='https://tierslivre.net/revue/local/cache-vignettes/L480xH724/_oli1053_-_26-07-13_-_olivier_toussaint-a220a.jpg?1750511785' width='480' height='724' alt='' /&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;/div&gt;&lt;h2&gt;&#233;crivain face &#233;cran, Daniel Bourrion&lt;/h2&gt;&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;&lt;div class=&#034;mini&#034;&gt;
Au tout d&#233;but, on a un jeune homme qui publie son premier livre de po&#232;mes (&lt;i&gt;R&#233;pons&lt;/i&gt;, &#224; La Dragonne, 2003), l'&#233;tape d'apprentissage et sa conclusion symbolique qui valent pour chacun d'entre nous. Et puis vient comme le grand souffle num&#233;rique : le passage &#224; l'&#233;cole des conservateurs de biblioth&#232;que t'installe dans un territoire qui va devenir aussi bien celui de ton activit&#233; professionnelle que de ton activit&#233; d'&#233;crivain. Tu peux revenir pour nous sur ce parcours, ses &#233;tapes, et ce qui s'est pass&#233; &#224; l'ENSSIB ?
&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Pour &#234;tre exact, le premier livre de po&#232;mes, c'est &lt;i&gt;Une paupi&#232;re &#224; la fen&#234;tre&lt;/i&gt; en 1998, &#233;ditions de l'Estocade, &#224; la fois une revue et une maison d'&#233;dition mont&#233;e par Jean-Fran&#231;ois Patricola et Olivier Brun, lequel Olivier Brun va cr&#233;er ensuite la Dragonne. Je me souviens parfaitement du jour o&#249; Jean-Fran&#231;ois Patricola m'a mis en main le bouquin, cette &#171; paupi&#232;re &#224; la fen&#234;tre &#187;, par surprise, pendant un ap&#233;ro chez ses parents. Grande joie &#8212; je suis fils de routier alors avoir son premier bouquin physiquement en main, ce n'est pas rien.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mon parcours, c'est de loin dans mes souvenirs, devoir et vouloir &#233;crire. Devoir parce qu'il n'y a pas moyen de faire autrement puisque &#231;a parle tout le temps dedans. Pour le vouloir &#234;tre &#233;crivain, aussi improbable que &#231;a puisse &#234;tre, pour les raisons sous-entendues dans le fait de dire &#171; je suis fils d'ouvrier &#187; &#8212; une mani&#232;re de parler autrement depuis un autre lieu qui n'est pas celui auquel je suis destin&#233;. Et dans ce parcours, il y aura gravir une montagne universitaire o&#249;, &#224; chaque moment, on se dit qu'on est un &#233;tranger &#224; ce milieu. Que sa place, elle est dans un atelier, une usine, derri&#232;re un volant, une fourche. N'importe o&#249; sauf les mains dans le texte qui, &#224; l'&#233;poque pour moi, ne peut exister par ailleurs que dans un livre physique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les cols d'altitude de la montagne, je les passe sans les codes. Pareil pour &#233;crire : je fais, c'est tout. Je n'ai aucune id&#233;e de comment &#231;a se passe, d'&#224; qui il faut parler, de comment on est &#233;dit&#233;. Je ne connais personne. Je suis un cul-terreux. J'envoie des textes un peu au hasard. La tr&#232;s tr&#232;s grosse majorit&#233; revient. De rares passent en revue. Ils sont ma seule carte d'identit&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En parall&#232;le, j'arrive au moment de la th&#232;se, j'attaque un truc sur Claude Simon : &#231;a aurait donn&#233; une mauvaise th&#232;se, j'ai eu pour x raisons personnelles la bonne id&#233;e (et la chance) d'abandonner alors que le premier jet est &#233;crit et qu'on discute d&#233;j&#224; avec mon directeur de qui sera dans le jury. Je projetais de devenir prof de fac, forc&#233;ment, ce projet prend du plomb dans l'aile. Je deviens un peu par hasard Conseiller Principal d'&#201;ducation, et c'est chouette. Vraiment. J'ai aid&#233; &#224; grandir des centaines d'enfants sans en avoir moi-m&#234;me - &#231;a repose, si l'on peut dire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pendant ce temps, je suis toujours travers&#233; de l'envie d'&#234;tre o&#249; sont les livres et &#224; cette &#233;poque, ils sont encore surtout dans les biblioth&#232;ques &#8212; lieux qui me fascinent et o&#249; je suis chez moi quand rien, vraiment, ne m'y destine. Je passe donc le concours de conservateur, pour voir si je pourrais tenter. Bingo. Direction Lyon, l'ENSSIB.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'ENSSIB, c'est le paradis et l'enfer. La premi&#232;re semaine est terrible m&#234;me si personne sans doute ne l'a remarqu&#233;. Je me retrouve dans une promotion de camarades brillantissimes, la plupart avec des parcours tir&#233;s au cordeau. Dans l'amphi o&#249; commencent les cours, je me sens comme une poule dans un aquarium. Je regarde la porte de sortie. Mais je reste quand m&#234;me. Heureusement. Je vais m'ennuyer beaucoup, et apprendre beaucoup.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'enfer, l'ennui, ce sont les cours cens&#233;s nous donner les bases de la biblioth&#233;conomie, et &#233;videmment, je n'&#233;coute pas &#8212; c'est un peu ma sp&#233;cialit&#233;, l'attention plus que flottante, et sans trahir grand secret, j'ai pass&#233; plus de temps dans ma vie &#224; flotter, qu'&#224; &#233;couter le prof, y compris &#224; la fac quand on d&#233;cortiquait des bouts de phrases pendant que moi, je regardais dehors en me disant &#171; voil&#224; une sc&#232;ne qui ferait une belle histoire &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les apprentissages, le paradis, ce sont les cours autour de l'informatique documentaire (pour aller vite &#8212; c'est l&#224; que je me rends compte de la composante technique sous-jacente aux biblioth&#232;ques, et &#224; quel point les biblioth&#232;ques touchent &#224; la technique ; ce n'est pas anodin, d'ailleurs, il me semble, que je me sois sp&#233;cialis&#233; dans ce domaine qui me permet de sortir de l'&#233;th&#233;r&#233; du &#171; livre &#187; pour mettre les mains dans le cambouis ; et qui est peut-&#234;tre, aussi, le seul espace de l&#233;gitimit&#233; que puisse se trouver quelqu'un qui n'a pas h&#233;rit&#233;).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et puis, les &#233;changes que nous avons en dehors des cours. O&#249;, par hasard, je d&#233;couvre les blogs, et leurs outils-moteurs, en particulier Wordpress puis Drupal. Je prends en quelques jours conscience qu'en peu de clics, tr&#232;s facilement, n'importe qui peut avoir son site et donc, litt&#233;ralement, publier ce qu'il veut. Comme &#231;a.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est un choc : la diffusion de la litt&#233;rature n'a donc pas n&#233;cessairement &#224; passer par des filtres, maisons, adoubements, r&#233;seaux, je ne sais quoi. Cette d&#233;couverte est fondamentale pour moi dans mon rapport au geste de donner &#224; lire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#201;videmment, les choses ne sont pas aussi simples, en particulier dans un milieu (l'&#233;dition) o&#249; le symbolique est aussi fort que dans le domaine litt&#233;raire. O&#249; le support valoris&#233; (le papier) et d&#233;valoris&#233; (le reste) s'affrontent sans cesse, le premier restant le passeport pour quasi tout ce qui concerne la reconnaissance d'un auteur en tant que tel (entendre dans mon esprit, longtemps, qui passe &#224; la t&#233;l&#233; et signe ses bouquins avec son MontBlanc).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;N'emp&#234;che. Me voil&#224; en mesure de faire lire ce que j'&#233;cris, m&#234;me s'il n'y a que 3 lecteurs. Et ce, par un outil technique qui me donne un pouvoir inattendu (cette phrase n'est pas anodine).&lt;/p&gt;
&lt;div class=&#034;mini&#034;&gt;
L'autre virage de l'aventure, c'est lorsque &#8212; dans cette p&#233;riode o&#249; nous passions des blogs h&#233;berg&#233;s par des plateformes toutes pr&#234;tes, &#224; des noms de domaine qui deviennent eux-m&#234;mes un territoire, comme une &#339;uvre litt&#233;raire aussi est une carte, tu annonces ce &#171; face &#233;cran &#187;, surprenant parce que &#231;a aurait pu &#234;tre &#171; avec l'&#233;cran &#187; ou &#171; au travers de l'&#233;cran &#187; (pour moi, l'&#233;cran est plut&#244;t une porte, quelque chose qu'on franchit, et appelant en permanence &#224; son effacement). Pourtant, &#231;a sonne, &#231;a nomme l'obstacle avec &#233;vidence. Mais &#231;a construit ce territoire en dehors du nom m&#234;me de l'auteur, qui n'appara&#238;t qu'&#224; condition de cliquer sur le menu &#171; &#224; propos &#187; puis d'ouvrir le PDF du curriculum-vitae. Tu peux revenir sur le choix de cette banni&#232;re, et ses cons&#233;quences ? &lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Ce n'est pas pens&#233; &#224; priori. &#192; dire vrai, je m'aper&#231;ois avec cette question que mon nom n'est pas pr&#233;sent sur Face &#201;cran, en tous cas, effectivement, pas d'embl&#233;e.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je peux essayer de trouver des r&#233;ponses. Le &#171; Face &#201;cran &#187;, c'est surtout vu depuis mon point de vue, tr&#232;s prosa&#239;quement : ma journ&#233;e (comme la tienne) se passe principalement face &#224; l'&#233;cran. Partant, le lecteur, le destinataire des textes du site n'est m&#234;me pas dans le paysage. Peut-&#234;tre parce que tout cela reste un v&#233;cu d'une extr&#234;me solitude que l'&#233;cran ne parvient quand m&#234;me pas &#224; percer, m&#234;me s'il ouvre sur le vaste reste. De fait, je me cogne toujours &#224; l'&#233;cran, qui est aussi le lieu d'un affrontement avec tout ce qu'il y a dire. Et ce n'est donc qu'ensuite qu'on ouvre &#224; l'autre. Vu comme &#231;a, le Face &#201;cran est la trace d'un monologue premier.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour le nom, le mien, invisible, on retrouve cette logique, probablement, de s'effacer derri&#232;re le texte et donc l'&#233;cran qui, cette fois, devient la seule manifestation de l'auteur que le lecteur va voir &#8212; tellement d'ailleurs que cet auteur n'a pas de nom et qu'il n'est qu'un &#233;cran qui bouge. Qui prot&#232;ge aussi tout en nous mettant &#224; poil, et plus large qu'avant.&lt;/p&gt;
&lt;div class=&#034;mini&#034;&gt;
Toujours dans le paradoxe de ne jamais &#233;voquer de nom d'auteur (m&#234;me si les noms des photographes ou artistes associ&#233;s, lui, figurent en clair), la page &#171; publications &#187; aligne plus de 20 &#171; recueils et autres textes longs &#187;, dont le fameux J'ai &#233;t&#233; Robert Smith, publi&#233; d'abord num&#233;riquement, puis traduit, et repris en format imprim&#233;. On a r&#234;v&#233; ensemble, d&#232;s 2008, l'aventure publie.net voulue comme coop&#233;rative d'auteur, o&#249; tu es rest&#233; une des figures les plus permanentes, avec Joachim S&#233;n&#233; ou Christine Jeanney et d'autres, et plus de 15 publications. Je me souviens avec &#233;motion, par exemple, de quand nous avons lanc&#233; ce format bref : &lt;i&gt;Dix-neuf francs&lt;/i&gt;. Tu peux nous retracer l'&#233;volution de cette suite de publications ?
&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Ce sont des cueillettes de fragments, pour la plupart. Comment dire&#8230; Des morceaux que je rabouche pour les rendre pr&#233;sentables et publiables &#233;ventuellement. Ce qui arrive (la publication) souvent dans un m&#233;lange de hasard et d'amiti&#233;s. Non pas que le fait d'&#234;tre amis permettent la publication. Ce sont plut&#244;t des hasards de rencontres qui font que j'ose donner &#224; lire &#224; quelqu'un qui d&#233;cide de me publier, et l'aventure &lt;a href=&#034;https://publie.net&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;publie.net&lt;/a&gt; est typiquement t&#233;moignage de cela : je croise pour les besoins du travail en biblioth&#232;que un certain Fran&#231;ois Bon, qui est en train de lancer publie.net, je me dis allez, voyons-voir ce qu'il va dire de ce texte, &#171; Incipit &#187;, je lui maile et dans la foul&#233;e, &lt;a href=&#034;https://publie.net&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;publie.net&lt;/a&gt; m'accueille (je n'en suis toujours pas revenu).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans tout cela (je mets de c&#244;t&#233; la po&#233;sie, que je pratique moins actuellement en tant que forme sp&#233;cifique m&#234;me si elle reste pr&#233;sente, je crois, dans une certaine attention &#224; ce que j'&#233;cris quand je l'&#233;cris, une certain musicalit&#233; - quand j'&#233;cris, au vrai, je me lis in petto et c'est un rythme sans quoi &#231;a ne fonctionne pas), je vois &#233;merger deux &#171; veines &#187;. La premi&#232;re cherche &#224; dire dans l'os de la langue, et va creuser profond dans cette masse m&#233;lancolique qui me fait fondation. Typiquement, c'est &#171; Lieux &#187; ou &#171; Langue &#187;, o&#249; je cherche d'o&#249; je viens, ce que je dis, ce qui me fonde (y compris le fait que le fran&#231;ais ne soit pas ma langue maternelle &#8212; quand m&#234;me, &#231;a doit peser mais je ne sais pas quoi).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'autre veine est plus autobiographique, narrative, plus l&#233;g&#232;re, du moins en surface, et raconte aussi simplement que possible ce que j'ai &#233;t&#233;. En tant que tel, mes petites aventures n'ont pas grand int&#233;r&#234;t sinon de dire, je crois, des intemporels qui peuvent toucher &#224; l'universel. Dans &lt;i&gt;Dix-neuf francs&lt;/i&gt;, dans le &lt;i&gt;Robert Smith&lt;/i&gt;, dans les &lt;i&gt;Et&#233;s Camembert&lt;/i&gt;, ce n'est pas tant moi que je raconte, qu'une histoire de n'importe qui.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il y a, aussi, depuis Incipit qui &#233;tait clairement une fiction, tout un chemin vers le fait d'assumer le r&#233;cit, et de se d&#233;barrasser de la fiction, justement. &lt;i&gt;Dix-neuf francs&lt;/i&gt; est &#224; cet &#233;gard une borne, parce que le &#171; je &#187; de ce texte (comme dans tous les suivant jusqu'&#224; la &#171; petite fille dans sa robe claire &#187;, qu'on a li&#233;s ensemble dans &lt;i&gt;L&#233;gendes&lt;/i&gt; c'est moi. Le vrai. Dans un mouvement o&#249; le rideau de la fiction est finalement abandonn&#233; (m&#234;me si toujours il y a des voiles, et la po&#233;sie de &#171; ma sorte de Journal &#187;, uniquement en ligne, est alors un plein voilier). Ce qui va dans le sens d'un d&#233;voilement de soi devant l'acceptation de qui l'on est, m&#234;me si ce n'est qu'un gars comme moi, d'une confondante banalit&#233; qui, justement, pourrait donner &#224; sa parole un int&#233;r&#234;t.&lt;/p&gt;
&lt;div class=&#034;mini&#034;&gt;
Ce qui est pos&#233;, comme pour moi-m&#234;me et pas mal d'autres &#233;videmment, c'est ce lien fondateur de la publication blog, la construction web de l'&#339;uvre, et son d&#233;pli en formes-objet, les publications s&#233;par&#233;es comme tes beaux &lt;i&gt;&#201;t&#233;s Camembert&lt;/i&gt; avec Roxane Lecomte. Mais le blog est rapidement devenu une &#339;uvre en lui-m&#234;me, je ne me souviens notamment du jour o&#249; tu as introduit une vision filmique de l'&#233;criture en cours, donc le blog comme inscription de la dur&#233;e m&#234;me de l'&#233;criture. Aujourd'hui, pour chaque projet distinct (les &#171; autobios &#187;, les &lt;i&gt;Cantiques&lt;/i&gt;...) ton site affiche d'abord une ligne temporelle de publication, et nous confie &#224; nous, lecteur, le soin d'en recomposer &#233;ventuellement la lecture globale, tout en laissant appara&#238;tre aussi les &#171; r&#233;visions &#187;, donc une part de la gen&#232;se. C'est assez fascinant lorsqu'on ouvre un ensemble comme Tombeau dont je crois qu'il n'a pas fait l'objet de publication d&#233;di&#233;e, hors du site ? Comment pr&#233;senterais-tu la cartographie, le chemin temporel de ce que rassemble ton site ?&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Le site, c'est une carte se r&#233;&#233;crivant sans cesse. Ce que je veux montrer, c'est &#224; quel point le texte &#171; final &#187; n'est que le r&#233;sultat d'une lente &#233;laboration, tr&#232;s loin de l'illusion du texte tomb&#233; des cieux, de ces &#226;neries d'inspiration qui vous viendrait comme &#231;a, comme une pomme qui e tombe sur la t&#234;te. Le r&#233;sultat d'une histoire (d'o&#249; cette tentative du film de l'&#233;criture qui a finalement cess&#233; le jour o&#249; le petit serveur qui faisait tourner &#231;a a cram&#233; suite &#224; un orage - &#224; quoi &#231;a tient quand m&#234;me). D'un travail d'agr&#233;gation de pi&#232;ces disjointes, aux raccords malvenus, se structurant par couches, hasards, moments. Aboutissant souvent dans des impasses. Mais se faisant selon une n&#233;cessit&#233; qui vient &#224; la fois de moi, et des contraintes ext&#233;rieures qui sont le temps dont je dispose pour y travailler ; la langue, tout simplement, et ce qu'elle tient de torsions ; une sorte d'&#233;quilibre interne au texte qui fera qu'il se voudra debout, ou pas du tout ; et tout un bazar difficilement r&#233;sumable dont je ne comprends pas le quart.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Concernant l'aspect temporel, ces allers et retours, ces d&#233;plis, participent &#233;galement de la journalisation (au sens informatique) d'une d&#233;marche de maturation quasi ind&#233;pendante du texte. Partant le plus souvent d'un tout petit morceau de phrase, mon travail est de travailler le bout de texte jusqu'&#224; ce qu'il r&#233;siste. C'est l&#224; que je n'ai plus rien &#224; lui dire. Mais pour certains, quand je les pensais termin&#233;s, ils reviennent pour un second tour de d&#233;pli, et la seule image qui me viennent est celle de ces graines qui viennent bien longtemps apr&#232;s avoir &#233;t&#233; fichues en terre. Ou alors, pour revenir sur l'informatique, celle des t&#226;ches de fond qui tournent en coulisses des machines, dont on ne voit souvent rien du tout.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est exactement ce qui s'est pass&#233; pour Comment je n'ai pas tu&#233; Fran&#231;ois Mitterrand, pos&#233; sur le site en 2015 et qui me revient il y a quelques semaines avec l'envie de voir ce que je peux encore en faire. Y &#233;crire dedans.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je suis toujours fascin&#233; par cette capacit&#233; d'un texte &#224; pouvoir &#234;tre repris et red&#233;pli&#233; de l'int&#233;rieur. Sans fin apparente. Parce qu'&#224; tout instant, on pourrait prendre un morceau de phrase, presque une bouture, et la faire grandir, etc. sans fin &#8212; enfin, sans fin, je n'en sais rien, et c'est aussi l&#224; que j'en suis maintenant rendu. Depuis plusieurs manuscrits/mois, je suis pass&#233; d'une &#233;criture tr&#232;s courte, tr&#232;s dense, &#224; quelque chose de beaucoup plus long (enfin, long, pour moi). Mes textes actuellement sur l'&#233;tabli, Les Immortels, &lt;i&gt;Comment je n'ai pas &#233;t&#233; &#233;crivain, La persistance&lt;/i&gt; ou &lt;i&gt;Comment je n'ai pas tu&#233; Fran&#231;ois Mitterrand&lt;/i&gt; tiennent leurs 45 000 mots, ce qui est tr&#232;s largement au-del&#224; de mes habitudes. Et donc, la question que je me pose, c'est jusqu'&#224; o&#249; je pourrais d&#233;plier avant que &#231;a casse.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Outre un choix de changement de style (merci Guillaume Vissac et Roxane Lecomte pour les virgules, les points), il y a aussi dans cette bascule l'exploration d'un nouveau souffle qui permet d'aller plus loin dans le d&#233;pli (les phrases labyrinthiques de J'ai &#233;t&#233; Robert Smith &#233;puisent l'auteur qui, &#224; un moment ou un autre, arr&#234;te le texte, arr&#234;te d'&#233;crire &#8212; c'est un sprint &#233;puisant quand &#233;crire long tient plus du marathon, ce que je tente actuellement &#8212; m&#234;me si la ligne d'arriv&#233;e, on l'atteint toujours rinc&#233;).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Au bout du compte, je me demande ce que serait un texte litt&#233;raire infini, et, en fait, m&#234;me si c'est une image bateau, je me dis que toute la litt&#233;rature mondiale n'est que cela, un seul texte, le web venant en &#233;largir encore les marges dans un d&#233;pli qui serait infini &#8212; oui, un &#171; livre de sable &#187; auquel cette fois, nous pouvons tous oeuvrer.&lt;/p&gt;
&lt;div class=&#034;mini&#034;&gt;
Une question adjacente, mais que je vis toujours avec inqui&#233;tude, ayant choisi un chemin autre : &#224; trois reprises (USA, Transsib&#233;rien, Australie), tu t'embarques avec deux proches, dont un est photographe, l'autre devenu &#233;diteur, pour des aventures de terrain que tu accompagnes par un site d&#233;di&#233;, hors face-ecran.fr (&#171; on the route &#187;) mais dont l'acc&#232;s s'effectue de fait par le seul face-ecran, qui sont autant d'impressionnantes r&#233;alisations transm&#233;dia, mais o&#249; tu restes celui qui s'occupe du texte, et non pas du son, et non pas des images, photos ou film. Comment concilies-tu d'&#234;tre webmaster d'aventures transm&#233;dia tout en restant, dans face-ecran, homme du texte seul ?
&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Ce sont deux types d'aventure totalement disjointes pour moi. Dans Face &#201;cran, &#224; part quelques rares incursions d'autres, je suis le taulier, seul &#224; bord de la barque. Dans les sites li&#233;s aux voyages que tu &#233;voques avec mes deux compagnons, je ne m'occupe que de la m&#233;canique de publication, en tant que soutier, et en la r&#233;duisant au minimum du n&#233;cessaire pour laisser le plus de place possible aux t&#233;moignages que nous y d&#233;posons. Et je n'ins&#232;re dans l'ensemble que mes textes, qui sont la seule forme dans laquelle je suis &#224; l'aise (la vid&#233;o, la musique, les arts graphiques, etc, sont d&#233;finitivement hors de ma port&#233;e - je crois que le texte est le seul outil que je puisse ma&#238;triser assez).&lt;br class='autobr' /&gt;
Mais qu'on ne s'y trompe pas. La &#171; solitude &#187; du taulier de Face &#201;cran n'est pas celle d'un qui refuserait le collectif. J'aime beaucoup &#231;a, le collectif. Je suis un misanthrope qui croit au collectif, et aime &#224; y participer. C'est aussi cela qui m'a parl&#233; dans l'aventure Publie.net. Simplement, au moment o&#249; je touche au plus central, qui est d'&#233;crire, je ne peux plus faire autrement que d'&#234;tre seul. Mani&#232;re d'arriver &#224; rentrer dans cette histoire-l&#224; qu'on ne peut, il me semble, que machiner tout seul. Enfin, moi.&lt;/p&gt;
&lt;div class=&#034;mini&#034;&gt;
L'atelier nocturne qu'on avait inaugur&#233; dans la biblioth&#232;que universitaire Saint-Serge flambant neuve d'Angers l'hiver 2010, associant &#233;tudiants et enseignants, reste une des exp&#233;riences d'&#233;criture pour moi les plus int&#233;rieurement marquantes. On travaillait au rez-de-chauss&#233;e, et Daniel Bourrion, &#224; l'&#233;tage, g&#233;rait en temps r&#233;el la pr&#233;sence num&#233;rique collective du travail. Tu as quitt&#233; d&#233;sormais, professionnellement parlant, l'univers des biblioth&#232;ques, mais tu gardes pour tes outils num&#233;riques une radicalit&#233; dont t&#233;moigne souvent ton compte Twitter : l'architecture de ton site via la plateforme am&#233;ricaine Drupal, qui me serait totalement imma&#238;trisable par rapport &#224; celle (Spip) que j'utilise, et d'un ordinateur sous l'architecture libre Linux. Comment formulerais-tu l'interd&#233;pendance, ou pas, de tes outils num&#233;riques et des formes narratives que tu travailles ? &lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Pr&#233;cisons que je n'ai pas quitt&#233; l'univers des biblioth&#232;ques, qui reste ma maison. La distance tient plut&#244;t d'un &#233;loignement temporaire, une sorte d'exil.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour revenir &#224; la question, &#224; mes yeux, Spip est beaucoup plus compliqu&#233; que Drupal, pour tout dire. Mais c'est une autre histoire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour la partie web des outils, la force de Drupal est de pouvoir tr&#232;s simplement &#171; jouer &#187; avec les fragments. Fondamentalement, Drupal utilise des fragments (les contenus et les champs constituant ces contenus) qu'il donne &#224; voir (assez simplement) selon les r&#232;gles d'organisation qu'on lui donne. La disposition de tels ou tels fragments dans telle ou telle visualisation est sur Drupal relativement simple, sans n&#233;cessit&#233; de code, ce qui m'arrange beaucoup (j'ai un vernis de comp&#233;tences en code, mais rien qui me permette d'aller tr&#232;s loin, d'o&#249; justement la difficult&#233; que j'ai avec Spip et ses squelettes - je fonctionne beaucoup en logique floue, d'o&#249; la difficult&#233; avec le code).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Par ailleurs, le module &#171; Books &#187; de Drupal permet de relier en quelques secondes, en plus, tel plus gros fragment &#224; tel autre. Et donc, tr&#232;s simplement, de tisser quelque chose en liant des blocs &#233;pars. Ce qui est assez exactement toute ma d&#233;marche d'&#233;criture. Et qui, par ailleurs, entre en &#233;cho direct avec le web et la mani&#232;re dont on s'y lie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cet outil, Drupal, vient donc faciliter une certaine pente. Qui est aussi d'aller au plus simple pour se d&#233;barrasser des t&#226;ches qui m'ennuient ou que je ne sais mener, coder, par exemple, mais aussi, depuis peu, partir d'un texte *.tex &#224; plat dans Visual Studio Code et obtenir en un clic et quelques extensions &#224; VSC un pdf tr&#232;s propre, mis en page au cordeau avec LaTeX, qu'il m'aurait fallu des heures pour faire &#224; la main, si tant est que j'y parvienne un jour.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En r&#233;sum&#233;, la technique n'est qu'un moyen pour moi d'aller au plus vite, au plus essentiel. La marque des fain&#233;ants. Typique.&lt;/p&gt;
&lt;div class=&#034;mini&#034;&gt;
Des fois, tu m'as mis dans des col&#232;res int&#233;rieures que je ne t'ai pas t&#233;moign&#233;es, &#224; vouloir sans cesse minimiser ce qui pour moi est le creusement principal : la figure de l'&#233;crivain, le chemin int&#233;rieur qu'est, pour toi &#231;a fait quand m&#234;me vingt ans, pour moi le double, la r&#233;alisation de soi-m&#234;me &#233;crivain. Qu'est-ce que signifie pour toi aujourd'hui le mot &#233;crivain, et, corollaire, qui est le Daniel Bourrion &#233;crivain ?&lt;/div&gt; &lt;p&gt;Les col&#232;res, je les ai rep&#233;r&#233;es. Et &#224; dire vrai, elles sont justifi&#233;es. Simplement, ce n'est pas la figure de l'&#233;crivain que j'ai tendance &#224; minimiser. C'est moi comme &#233;crivain qui me reste difficile &#224; concevoir. Pour moi, la question est plus que compliqu&#233;e, ce qui explique mon attitude. Sans doute du fait d'une image tr&#232;s fausse que je peux avoir, de ce qu'est qu'un &#233;crivain.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je suis rest&#233; longtemps dans l'illusion de la figure de l'&#233;crivain telle que je la croisais &#224; la t&#233;l&#233; quand, tr&#232;s jeune, dans mon patelin au fond de la Lorraine, je regardais fascin&#233; les &#233;missions litt&#233;raires ou lisais des reportages sur des &#233;crivains &#171; certifi&#233;s conformes &#187; avec cravates et tout le tremblement parlant de choses dont je ne connaissais ni comprenais le quart du dixi&#232;me.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette figure, qui n'est qu'une image fabriqu&#233;e de toutes pi&#232;ces, j'ai mis bien longtemps &#224; comprendre qu'elle n'&#233;tait, justement, qu'un leurre, ou un spectacle (sans que &#231;a remette en cause, &#233;videmment, l'&#233;vidente valeur litt&#233;raire des livres &#233;crits par certains ou certaines qu'on voyait dans le poste). Et j'ai mis tout autant de temps &#224; comprendre que ce que je prenais pour des &#233;tapes essentielles de validation (la publication papier, le plateau de t&#233;l&#233;, les ventes par palettes) n'&#233;taient pas des &#233;tapes essentielles &#8212; qu'elles participaient simplement d'une voie, sans exclure les autres disons plus artisanales et/ou discr&#232;tes. En fait, je pense que je confondais le bruit et la musique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Apr&#232;s tout ce temps, j'en suis probablement arriv&#233; maintenant &#224; me dire qu'un &#233;crivain est celui qui se pense tel, est reconnu comme tel par d'autres &#233;crivains, et par ses lecteurs &#8212; m&#234;me s'il ne s'agit que dix personnes dans le monde, la vraie preuve de son statut &#233;tant dans ses textes, et pas ailleurs.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;D'o&#249; j'en arrive &#224; une d&#233;finition assez simple, tenant moins aux apparats. D&#233;finition qui serait qu'un &#233;crivain &#171; n'est que &#187; celui ou celle qui se coltine &#224; la langue en la sollicitant assez pour que d'autres viennent lire ce qui r&#233;sulte de la bagarre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L&#224;-dedans, le Daniel Bourrion &#233;crivain est le corollaire de ce qu'il fait. Et donc, consid&#233;rant tout ce qui pr&#233;c&#232;de dans ce jeu de questions/r&#233;ponses, je crois bien que, finalement, je coche toutes les cases.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; &lt;/h2&gt;&lt;/div&gt;
		
		</content:encoded>


		

	</item>
<item xml:lang="fr">
		<title>entretiens | Patrick Muller, &#224; la recherche des Jours</title>
		<link>https://tierslivre.net/revue/spip.php?article807</link>
		<guid isPermaLink="true">https://tierslivre.net/revue/spip.php?article807</guid>
		<dc:date>2021-12-29T08:29:13Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Fran&#231;ois Bon, pour Tiers Livre</dc:creator>


		<dc:subject>ville, urbanisme, vie urbaine</dc:subject>
		<dc:subject>film, cin&#233;ma</dc:subject>
		<dc:subject>2022, 1, printemps</dc:subject>
		<dc:subject>vid&#233;o, film &amp; litt&#233;rature</dc:subject>
		<dc:subject>Muller, Patrick</dc:subject>
		<dc:subject>grands entretiens</dc:subject>

		<description>&lt;p&gt;DIRE, la revue de Tiers Livre, questionner l&#224; o&#249; le num&#233;rique invente le r&#233;cit&lt;/p&gt;

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&lt;a href="https://tierslivre.net/revue/spip.php?rubrique22" rel="directory"&gt;grands entretiens&lt;/a&gt;

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&lt;a href="https://tierslivre.net/revue/spip.php?mot19" rel="tag"&gt;ville, urbanisme, vie urbaine&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://tierslivre.net/revue/spip.php?mot162" rel="tag"&gt;film, cin&#233;ma&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://tierslivre.net/revue/spip.php?mot360" rel="tag"&gt;2022, 1, printemps&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://tierslivre.net/revue/spip.php?mot361" rel="tag"&gt;vid&#233;o, film &amp; litt&#233;rature&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://tierslivre.net/revue/spip.php?mot362" rel="tag"&gt;Muller, Patrick&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://tierslivre.net/revue/spip.php?mot365" rel="tag"&gt;grands entretiens&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;div class=&#034;mini&#034;&gt;
Chaque matin, depuis des mois et maintenant des ann&#233;es, une tr&#232;s br&#232;ve vid&#233;o, mais sur une musique originale de Sylvain Legeai, se pr&#233;sente comme une po&#233;tique (souvent, avec un texte de po&#232;te en exergue), susceptible &#224; chaque moment de se renouveler, travailler sur une cin&#233;tique, une suite d'objets urbains, la question de la lumi&#232;re m&#234;me. C'est &#171; Des jours &#187;, une des tentatives actuellement le plus esth&#233;tiquement audacieuses sur YouTube. Elle nous questionne litt&#233;rairement dans le rapport &#224; l'image bien s&#251;r, mais dans la po&#233;tique m&#234;me de la ville, et encore plus dans la fronti&#232;re poreuse de l'imaginaire et du r&#233;el, de la fiction et du quotidien. Oeuvre majeure, on a la chance de la suivre dans son d&#233;veloppement au pr&#233;sent... Alors j'ai voulu dialoguer avec son auteur. FB
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip-puce ltr&#034;&gt;&lt;b&gt;&#8211;&lt;/b&gt;&lt;/span&gt; la cha&#238;ne &lt;a href=&#034;https://www.youtube.com/user/balthazar1138&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;Des jours&lt;/a&gt;, le journal vid&#233;o quotidien de Patrick M&#252;ller ;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip-puce ltr&#034;&gt;&lt;b&gt;&#8211;&lt;/b&gt;&lt;/span&gt; Patrick Muller est cin&#233;aste et photographe. Il r&#233;alise en 2011 le documentaire &lt;i&gt;Voyage en Sil&#233;sie sur la r&#233;gion mini&#232;re de la Haute-Sil&#233;sie en Pologne&lt;/i&gt; (Bourse Louis Lumi&#232;re du minist&#232;re des Affaires &#233;trang&#232;res). En 2014, il r&#233;alise le documentaire Changer de regard et suit en immersion pendant un an un atelier d'&#233;criture th&#233;&#226;trale en lyc&#233;e, anim&#233; par Jo&#235;lle Gayot. En 2018, il r&#233;alise le documentaire &lt;i&gt;Comme tout le monde&lt;/i&gt; sur trois jeunes sans-domicile &#224; Paris, pendant 3 ans (Diffusion Public S&#233;nat, Prix LABEL 2020 de la Maison du Film). &#192; partir de 2017, il commence &#224; d&#233;velopper une po&#233;tique du quotidien &#224; travers plusieurs &#339;uvres : 1. une installation vid&#233;o : &lt;i&gt;Intermittences de lumi&#232;re et d'aveuglement&lt;/i&gt; 2. La s&#233;rie photographique &lt;i&gt;&#201;nigme du quotidien&lt;/i&gt; 3. un journal film&#233; quotidien &lt;i&gt;Des jours&lt;/i&gt;. Ces trois &#339;uvres sont expos&#233;es &#224; Taipei, Ta&#239;wan en avril 2018 &#224; Taipei Artist Village avec Chiang Kai-Chun. &lt;i&gt;Des jours&lt;/i&gt; est programm&#233; en mars 2021 &#224; Anis Gras -&#8211; &lt;i&gt;Le lieu de l'Autre&lt;/i&gt; dans le cadre du festival Les &#201;chapp&#233;es #2 du Val-de-Marne. Par ailleurs, il collabore avec l'artiste Anne Mulpas &#224; la r&#233;alisation de po&#232;mes vid&#233;o ainsi qu'au projet de m&#233;diation culturelle &#224; destination du jeune public &lt;i&gt;Sous mes yeux&lt;/i&gt;. Il collabore &#233;galement avec l'artiste Mounia Raoui dans le cadre du projet de m&#233;diation culturelle &lt;i&gt;1Carne&lt;/i&gt; (Cie Toutes nos histoires).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip-puce ltr&#034;&gt;&lt;b&gt;&#8211;&lt;/b&gt;&lt;/span&gt; son site : &lt;a href=&#034;https://www.patrickmuller.fr&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;patrickmuller.fr&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip-puce ltr&#034;&gt;&lt;b&gt;&#8211;&lt;/b&gt;&lt;/span&gt; retour &lt;a href='https://tierslivre.net/revue/spip.php?article810' class=&#034;spip_in&#034;&gt;sommaire hiver 2022&lt;/a&gt;, ou &lt;a href='https://tierslivre.net/revue/spip.php?rubrique5' class=&#034;spip_in&#034;&gt;accueil revue&lt;/a&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip-puce ltr&#034;&gt;&lt;b&gt;&#8211;&lt;/b&gt;&lt;/span&gt; photogramme ci-dessous extrait de &lt;i&gt;Des jours&lt;/i&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;div align=&#034;center&#034;&gt;
&lt;div class='spip_document_675 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;img src='https://tierslivre.net/revue/IMG/jpg/2021_01_03_des_jours_1123_heure_bleue.00_00_46_18.still119.jpg?1640766288' width='500' height='282' alt='' /&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;/div&gt;&lt;h2&gt;Patrick Muller | &#224; la recherche des Jours&lt;/h2&gt;&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;&lt;div class=&#034;mini&#034;&gt;
Il y a une intersection de plus en plus palpable entre l'histoire des &#171; journaux film&#233;s &#187;, qui a un vrai fondement dans l'histoire du cin&#233;ma, et nos t&#226;ches litt&#233;raires de repr&#233;sentation du monde. Est-ce que cette histoire, avec des rep&#232;res et des noms tr&#232;s pr&#233;cis, comme Jonas Mekas, Alain Cavalier, ou pour s'approcher mieux de toi, David Perlov, repr&#233;sentent un appui pour toi, ou bien l'histoire du cin&#233;ma en g&#233;n&#233;ral te suffit, ou l'histoire de la photographie, ou juste l'usage &#171; priv&#233; &#187;, intime qui consiste &#224; faire des images ?&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Pendant mes &#233;tudes cin&#233;matographiques, j'ai &#233;t&#233; profond&#233;ment marqu&#233; par la d&#233;couverte des essais documentaires &#224; la premi&#232;re personne : &lt;i&gt;Sans soleil&lt;/i&gt;, &lt;i&gt;Une journ&#233;e d'Andre&#239; Arsenevitch&lt;/i&gt; de Chris Marker, Alain Cavalier, Alexandre Sokourov, Johan Van der Keuken, la trilogie &lt;i&gt;Profils paysans&lt;/i&gt; de Raymond Depardon, &lt;i&gt;L'Inde fant&#244;me&lt;/i&gt; de Louis Malle, &lt;i&gt;Lost Lost Lost&lt;/i&gt; de Jonas Mekas. C'est cette admirable libert&#233; du geste qui m'inspire et qui me suit toujours dans mes r&#233;alisations. Et pourtant en sortant de l'&#233;cole, j'ai r&#233;alis&#233; mon premier documentaire en Pologne sur la r&#233;gion mini&#232;re de la Haute-Sil&#233;sie, sans voix off, sans commentaire et sans interview. En m&#234;me temps, je ressentais que les images appelaient une voix int&#233;rieure qui &#233;largissait le propos du film : il y avait des ressentis et des r&#233;flexions qui pouvaient faire histoire. Beaucoup plus tard avec &lt;i&gt;Des jours&lt;/i&gt; le besoin d'int&#233;grer le filmeur dans le r&#233;cit plut&#244;t que de le dissimuler s'est affirm&#233;e et a donn&#233; une place &#224; cette voix.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La photographie est une autre source d'inspiration importante : notamment la streetphoto ou photo de rue et ses grands coloristes, par exemple Ernst Haas ou Gueorgui Pinkhassov. D'ailleurs, dans le journal photo et vid&#233;o s'entrem&#234;lent. Parfois, je filme et prends une photo du m&#234;me sujet. Certaines entr&#233;es du journal sont constitu&#233;es exclusivement de photos tandis que d'autres prennent la forme du r&#233;cit photographique &#224; la mani&#232;re de &lt;i&gt;La jet&#233;e&lt;/i&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Au-del&#224; de ces influences visuelles, le journal est un lieu d'exp&#233;rimentation en recherche de lui-m&#234;me. Peut-&#234;tre est-ce d&#251; &#224; l'absence de r&#232;gle que je me suis impos&#233;e au d&#233;but, ou &#224; la quotidiennet&#233;, qui appelle la tentative de se renouveler continuellement.&lt;/p&gt;
&lt;div class=&#034;mini&#034;&gt;
Dans cette puissance neuve de la qu&#234;te cin&#233;matographique et de la repr&#233;sentation urbaine, les premiers noms qui me viennent c'est le diptyque &lt;i&gt;Manhatta&lt;/i&gt; de Strand et Sheeler en 1920, avec en sous-titres un po&#232;me de Walt Whitman, et &lt;i&gt;24 Dollars Island&lt;/i&gt; de Flaherty en 1927, ann&#233;e cruciale avant le passage au parlant. Ce sont deux films brefs, et o&#249; la repr&#233;sentation de la ville passe par cin&#233;tique et po&#233;tique &#8212; en m&#234;me temps, o&#249; est l'h&#233;ritage de cette d&#233;marche, qui semble surgir depuis le choc et l'irrepr&#233;sentable de la ville ? l'inscription urbaine que tu proposes, je la mesure &#224; ces d&#233;marches, aussi pour l'absence de personnage et le refus (ou si rarement) des voix &#8212; ton journal &#233;tant un des rares qu'on puisse suivre en ce moment, o&#249; l'image et la musique soient le seul langage ?&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Je pense aussi &#224; &lt;i&gt;L'homme &#224; la cam&#233;ra&lt;/i&gt; de Dziga Vertov, et plus tard &#224; Artavazd Pelechian et &#224; Godfrey Reggio pour leur r&#233;cit purement musical et visuel qui sont une source d'inspiration. Sur l'inscription urbaine et l'appel de la rue il y a ces lignes dans &#171; l'entretien infini &#187; de Blanchot que je viens de d&#233;couvrir : &#171; Il faut ces interminables d&#233;serts que sont les villes mondiales pour que l'exp&#233;rience quotidienne commence &#224; nous atteindre. Le quotidien, n'est pas au chaud, dans nos demeures, il n'est pas dans les bureaux ni dans les &#233;glises, pas d'avantages dans les biblioth&#232;ques ou dans les mus&#233;es. Il est &#8212; s'il est quelque part &#8212; dans la rue &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ma recherche se situe instinctivement au niveau de l'image l&#224; o&#249; la parole me demande un travail important que j'ai rarement la possibilit&#233; de fournir dans la journ&#233;e. J'ai essay&#233; mais je n'ai pas trouv&#233; un rapport plus direct avec la voix lorsque je filme, &#224; la mani&#232;re, par exemple, d'Alain Cavalier. Utiliser une voix-off pour moi, cela suppose de passer par l'&#233;tape de l'&#233;criture, l'enregistrement et le montage de la voix. C'est un travail plus long et j'ai rarement ce temps de disponible. C'est un travail que je r&#233;alisais plus fr&#233;quemment au d&#233;but, peut-&#234;tre aussi que la forme du journal a &#233;volu&#233; un peu.&lt;/p&gt;
&lt;div class=&#034;mini&#034;&gt;
Dans les ann&#233;es 50 avec le film de Guy Debord, &lt;i&gt;Sur le passage de quelques personnes &#224; travers une courte unit&#233; de temps&lt;/i&gt;, puis avec le film de Rohmer &lt;i&gt;Les m&#233;tamorphoses du paysage : l'&#232;re industrielle en 1964&lt;/i&gt;, avant sa s&#233;rie &#171; documentaire &#187; avec Jean-Paul Pigeat depuis L'enfance d'une ville, puis bien s&#251;r &lt;i&gt;La jet&#233;e&lt;/i&gt; et autres explorations de Chris Marker, on a une histoire parall&#232;le de la p&#233;riph&#233;rie urbaine qui se saisit plus nativement de l'outil cin&#233;matographique. Cette notion de p&#233;riph&#233;rie urbaine, sociale ou urbanistique, comme mati&#232;re, ou comme univers dictant ses formes, a un sens pour toi ? &lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Une des sources du journal est li&#233;e &#224; son lieu de naissance, en banlieue parisienne, &#224; l'est, entre Montreuil o&#249; j'ai v&#233;cu et Bagnolet o&#249; je travaille. C'est une banlieue urbanis&#233;e qui ne cesse de se densifier avec des contrastes tr&#232;s forts : la grande pauvret&#233; c&#244;toie la richesse, les friches et squats c&#244;toient les constructions modernes, une nature circonscris aux parcs. Une banlieue en pleine gentrification et en pleine transformation, notamment avec les travaux du Grand Paris. On est face &#224; une immensit&#233; et &#224; des contrastes qui sont &#224; la fois difficiles &#224; appr&#233;hender et inspirant. Ils demandent &#224; &#234;tre document&#233;s.&lt;/p&gt;
&lt;div class=&#034;mini&#034;&gt;
La premi&#232;re fois o&#249; tu t'es livr&#233; sur ta cha&#238;ne &#224; l'exercice tr&#232;s cod&#233; du &#171; FAQ &#187;, r&#233;ponses &#224; des questions transmises par ton public (j'en faisais partie), tu as insist&#233; sur la diversit&#233; des modes de prises de vue : si tu es en tournage et que tu as rapport&#233; chez toi la cam&#233;ra professionnelle, elle servira au journal, il y a aussi un appareil photo-vid&#233;o (Canon je crois ?), et beaucoup de t&#233;l&#233;phone &#8212; ou m&#234;me, je suppose, leur qualit&#233; d'image &#233;voluant, plusieurs t&#233;l&#233;phones ? Jonas Mekas lui disait que son outil c'&#233;tait juste l'objectif. Est-ce que ces questions ont de l'importance (ne serait-ce que la gestuelle, mais aussi la relative &#171; pauvret&#233; &#187; de l'image t&#233;l&#233;phone), et comment interviennent-elles sur le contenu m&#234;me du journal ?
&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Ce journal c'est aussi un laboratoire d'exp&#233;rimentations audiovisuelles. Je m'int&#233;resse aux nouvelles technologies, je suis l'actualit&#233; des nouveaux outils parce que j'appr&#233;cie les possibilit&#233;s esth&#233;tiques et narratives qu'elles offrent. Cela permet aussi de se renouveler. L'un des enjeux pour moi c'est quand m&#234;me de rester le plus l&#233;ger possible parce que je conserve constamment avec moi un dispositif de prise de vue. J'ai toujours sur moi mon t&#233;l&#233;phone et un compact num&#233;rique. Ce dernier poss&#232;de un zoom et offre une meilleure qualit&#233; d'image, notamment en basse lumi&#232;re. J'utilise par exemple un appareil hybride avec des objectifs interchangeables qui permet d'utiliser une tr&#232;s large gamme de focales et d'obtenir de tr&#232;s belles images. Mais il est encombrant et lourd. Je vais donc l'utiliser surtout &#224; la maison, ou bien pour un tournage sp&#233;cifique planifi&#233; &#224; l'avance. Chaque outil a ses caract&#233;ristiques et impose une gestuelle sp&#233;cifique. Le t&#233;l&#233;phone c'est l'outil qui offre la plus grande libert&#233;. On peut aller chercher des angles originaux. Je pr&#233;f&#232;re le laisser en automatique, il g&#232;re tous les param&#232;tres. Il a aussi l'avantage que personne ne le remarque, je ne d&#233;range pas mon environnement. J'aime aussi les &#171; accidents &#187; qu'il offre : un plan auquel je n'aurai pas pens&#233; et qui a un potentiel narratif in&#233;dit.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il y aussi les contraintes impos&#233;es par le quotidien. Par exemple si je pars en d&#233;placement professionnel pour quelques jours, j'essaye de ne pas m'encombrer d'un ordinateur. Dans ce cas je filme, monte et effectue la mise en ligne de la vid&#233;o sur le t&#233;l&#233;phone.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Plus rarement j'utilise d'autres dispositifs, par exemple une cam&#233;ra modifi&#233;e pour filmer uniquement les infrarouges. Ensuite en aval de la prise de vue, &#224; l'&#233;tape du montage il y a les outils de traitements num&#233;riques de l'image.&lt;/p&gt;
&lt;div class=&#034;mini&#034;&gt;
Le corollaire de cette question, c'est cet entretien pour moi d&#233;cisif d'Alain Cavalier, &lt;i&gt;Les mains et la cam&#233;ra&lt;/i&gt;, o&#249; il explique en quoi la miniaturisation de la cam&#233;ra, et l'arriv&#233;e du petit camescope &#224; cassette, lui ouvre cette possibilit&#233; nouvelle de r&#233;cit &#8212; pour toi, l'aventure journal a commenc&#233; avec les possibilit&#233;s neuves du t&#233;l&#233;phone comme cam&#233;ra ?
&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Je ne pense pas que le journal serait n&#233; sous cette forme quotidienne sans ces nouveaux outils et la miniaturisation. Plus que le t&#233;l&#233;phone, c'est un appareil num&#233;rique compact qui m'a ouvert les portes du journal. D'une qualit&#233; &#233;quivalente &#224; une cam&#233;ra professionnelle mais d'une plus grande compacit&#233;, j'ai commenc&#233; &#224; explorer la ville avec cet appareil, notamment avec la possibilit&#233; de faire des ralentis. J'ai cr&#233;&#233; un triptyque vid&#233;o qui fait dialoguer po&#232;mes de Henry Bauchau, images du quotidiens r&#233;alis&#233;es avec cet appareil compact et les musique de Sylvain Legeai.&lt;/p&gt;
&lt;div class=&#034;mini&#034;&gt;
Quand j'ai commenc&#233; &#224; suivre ton journal, et probablement sans autre cause que l'algorithme YouTube, on &#233;tait juste une vingtaine de suiveurs. C'&#233;tait le premier confinement, donc un rapport exacerb&#233; au dehors, un rapport exacerb&#233; aussi &#224; l'importance de la vid&#233;o en publication quotidienne pour notre besoin, sinon de communaut&#233;, d'ouverture... Et puis est venu ce coup de baguette magique incongru qui t'a propuls&#233; &#224; 100 000 abonn&#233;s, et qui m'a le plus surpris, c'est comment ce public-l&#224; t'est rest&#233; fid&#232;le : en quoi les cloisons entre une d&#233;marche esth&#233;tique, po&#233;tique, un art exigeant et presque trembl&#233;, pouvait &#234;tre recevable bien au-del&#224; des cercles assign&#233;s. Tu l'as v&#233;cu comment ? Et, dans la vid&#233;o tr&#232;s loin de ton univers de celui qui a provoqu&#233; le coup de baguette magique, il y a quand m&#234;me ce constat implacable : quand tu as commenc&#233; &#224; publier, c'&#233;tait sans spectateur, parfois le compteur YouTube qui restait &#224; z&#233;ro : pourquoi et comment en ce cas s'obstine-t-on, qu'est-ce qui dicte en soi-m&#234;me ce il faut ? Question pas du tout indiff&#233;rente &#224; nos cha&#238;nes litt&#233;rature, souvent cantonn&#233;es &#224; une audience tr&#232;s restreinte, les plus n&#233;cessaires m&#234;me.&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;En d&#233;marrant le projet je ne pouvais pas imaginer un tel engouement pour le projet. Je m'attendais &#233;ventuellement &#224; une certaine &#233;coute d'un public des cercles assign&#233; comme tu le dis. C'est pourquoi je m'attendais d'autant moins &#224; un tel ph&#233;nom&#232;ne sur une plateforme comme Youtube. Sur le moment c'&#233;tait assez vertigineux de passer d'une audience tr&#232;s confidentielle &#224; un public aussi large et qui s'est mis &#224; naviguer &#224; travers deux ann&#233;es de vid&#233;os, &#224; les analyser, les commenter. Je ne m'attendais pas non plus &#224; la mani&#232;re dont l'audience s'est empar&#233;e du projet, a compris et adh&#233;r&#233; &#224; ma d&#233;marche. C'&#233;tait gratifiant de voir que beaucoup s'y retrouvaient et y puisait une source d'inspiration.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le &#171; il faut &#187; est difficile &#224; saisir. Avec le journal, je suis dans un geste personnel sans d&#233;lais, contrairement au temps long des projets documentaires qui font intervenir un nombre important d'interlocuteurs, d'&#233;tapes de financement. Ce projet me nourrit, m'inspire et m'emm&#232;ne dans des endroits in&#233;dits. Et puis il y a aussi un aspect tr&#232;s sp&#233;cifique en rapport avec mon m&#233;tier qui consiste &#224; faire des images. Avec le journal les images trouvent leur sens dans la journ&#233;e. Elles ne font pas partie d'un projet narratif ou d&#233;monstratif particulier. Leur valeur, leur sens est dans le fait m&#234;me d'exister. Il me semble que je touche &#224; la substance de l'image. En d&#233;marrant le projet du journal, je citais dans ma pr&#233;sentation la r&#233;plique d'un personnage dans le film d'Andre&#239; Tarkovski : &#171; Quoi qu'on en dise, la m&#233;thode, le syst&#232;me, c'est une grande chose ! Tu sais parfois, je me dis que si chaque jour, exactement &#224; la m&#234;me heure, on faisait la m&#234;me chose comme un rituel, inalt&#233;rable, syst&#233;matique, chaque jour, toujours &#224; la m&#234;me heure, le monde serait chang&#233;. Quelque chose changerait, il ne pourrait en &#234;tre autrement. &#187; Aujourd'hui, apr&#232;s bient&#244;t quatre ans de vid&#233;o quotidienne, j'ai d&#233;velopp&#233; une intimit&#233; avec celui-ci, il fait partie de mon quotidien.&lt;/p&gt;
&lt;div class=&#034;mini&#034;&gt;Ce sont des questions que tu abordes aussi dans cette premi&#232;re &#171; FAQ &#187;, mais ce matin o&#249; on en est &#224; 1 407&#232;me &#8212; dingue de le penser &#8212; &#231;a devient encore plus obs&#233;dant : comme installer la rupture et la bifurcation, as-tu des cycles souterrains, des th&#233;matiques r&#233;currentes, comment installes-tu des &#233;carts, comment l'abstraction, ou le risque des plans (la pluie, la nuit, fen&#234;tres m&#233;tro ou pare-brise voiture sur p&#233;riph, abstraction d'une station RER...) d&#233;terminent un contenu ?&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Je suis en recherche, &#224; l'aff&#251;t. J'essaye d'&#233;viter la r&#233;p&#233;tition, aussi bien dans le geste pour moi que pour le spectateur, m&#234;me si elle est difficilement &#233;vitable. Je ne me filme pas, je ne filme pas mon entourage ou les personnes que je croise, je dois donc &#233;laborer des strat&#233;gies narratives audiovisuelles. J'ai d&#233;velopp&#233; en quelque sorte une grammaire avec laquelle je me permets de transiger si je le souhaite suivant les circonstances.&lt;/p&gt;
&lt;div class=&#034;mini&#034;&gt;
Ou question parall&#232;le : tu commences la journ&#233;e avec une intention ou un d&#233;sir de plan, de &#171; formes d'une ville &#187;, ou bien la rencontre se fait-elle arbitrairement en cours de journ&#233;e, voire r&#233;trospectivement depuis les plans r&#233;alis&#233;s avant de savoir comment ils se rassemblent, voire m&#234;me des plans non utilis&#233;s des jours pr&#233;c&#233;dents ?&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Je dirais que la majeure partie du temps je n'ai pas d'intention et je me laisse porter par ce qui se pr&#233;sente &#224; moi. Je sors ma cam&#233;ra, je commence &#224; filmer, parfois un d&#233;tail m'attire et appelle l'image. Il y a eu une longue premi&#232;re p&#233;riode pendant laquelle je cherchais une id&#233;e, une intention avant de filmer. Petit &#224; petit ce besoin s'est &#233;loign&#233;. Et puis il y a des journ&#233;es plus propices &#224; l'inspiration, d'autre o&#249; j'ai un temps pr&#233;cis dans la journ&#233;e. Parfois la fin de journ&#233;e arrive et je n'ai pas d'image, pas d'id&#233;e. Je prends un temps et l'id&#233;e vient en filmant. Je m'appuie aussi sur la musique. Sylvain Legeai, musicien, a compos&#233; un catalogue d'une trentaine de morceau qu'il continue &#224; enrichir. On n'a pas parl&#233; du montage mais c'est aussi le moment ou le r&#233;cit prend forme et o&#249; l'id&#233;e peut surgir.&lt;/p&gt;
&lt;div class=&#034;mini&#034;&gt;
La r&#233;gularit&#233; de ton journal &#171; Des jours &#187; (qui me semble d'ailleurs peu &#224; peu de plus en plus nocturne) tient d'une performance en soi &#8212; la contrainte d'un qui vive permanent, un outil de prise de vue &#224; port&#233;e de main constante, et, j'allais dire (mais c'est parfois flagrant lorsque tes t&#226;ches professionnelles, rarement c'est vrai, traversent l'arri&#232;re-plan du journal, captation th&#233;&#226;tre r&#233;cemment par exemple) une sorte de double regard : la vie en direct, la vie familiale incluse, et cette intimit&#233; devenue r&#233;cit, en amont de sa r&#233;alisation. Je suppose que parfois tu programmes quelques &#233;pisodes &#224; l'avance pour te cr&#233;er une respiration ? Comment g&#232;res-tu cette sorte de dichotomie, et le fait qu'elle soit sans &#233;chappatoire ? &lt;/div&gt;
&lt;p&gt;&#192; part pour quelques cas tr&#232;s sp&#233;cifiques je ne programme pas de vid&#233;o pour les jours suivants. Cela voudrait dire que je fais deux vid&#233;os sur une journ&#233;e pour anticiper le retard, chose compliqu&#233;e &#224; g&#233;rer en termes d'organisation et de temps. Il me semble que &#231;a &#171; ass&#232;che &#187; le propos, peut-&#234;tre que ce n'est pas perceptible pour le spectateur mais &#231;a l'est pour moi. Je perds un rapport au projet, je perds l'id&#233;e du geste quotidien. Ainsi on peut dire que la cadence quotidienne impose un rythme. Il arrive cependant que des id&#233;es surgissent et demandent un temps de pr&#233;paration sur plusieurs jours. Par exemple, une collecte d'image dans le cas d'une s&#233;rie th&#233;matique ou bien parce qu'avec Sylvain on se dit qu'il y a une musique particuli&#232;re &#224; composer pour la vid&#233;o. L'ann&#233;e derni&#232;re, apr&#232;s la vague de nouveaux spectateurs, j'en ai profit&#233; pour faire un appel &#224; vid&#233;os sur la th&#233;matique du quotidien. Ce projet a demand&#233; une collecte de vid&#233;os (environ 300 plans re&#231;u), un montage et une musique sp&#233;cifique compos&#233;e. L&#224;, il y a un temps de travail et de montage nettement plus cons&#233;quent. C'est ce que j'aime aussi avec ce format quotidien, l'absence de contrainte sur la forme permet de l'adapter &#224; mes recherches.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La dichotomie : Les moments film&#233;s ce sont souvent des moments &#224; moi, solitaires ou en marge dans la journ&#233;e. Cela suppose des am&#233;nagements constants pour que le projet n'interf&#232;re pas en n&#233;gatif dans ma relation aux autres. Avec l'image film&#233; il y a aussi cette sp&#233;cificit&#233; d'&#234;tre d&#233;j&#224; sur une autre temporalit&#233;. Quand je filme je suis pleinement dans l'instant en m&#234;me temps que dans un temps projet&#233;. C'est peut-&#234;tre un des n&#339;uds du journal.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'&#233;tape du montage et de la mise en ligne sont les &#233;tapes les plus chronophages du projet. Il y a des gestes techniques r&#233;barbatifs que je cherche constamment &#224; simplifier. Je r&#234;ve de dispositifs automatis&#233;s sur certaines t&#226;ches techniques. Sans doute que cela viendra avec les &#233;volutions technologiques.&lt;/p&gt;
&lt;div class=&#034;mini&#034;&gt;
Ce qui pose &#224; rebours la question de l'&#339;uvre, qu'elle soit intentionnelle ou pas : r&#233;cemment tu as proc&#233;d&#233; &#224; une installation de &#171; Des jours &#187; dans un lieu &#171; physique &#187;, &#224; partir de projections simultan&#233;es. Mais pour nous, la cha&#238;ne c'est l'empilement lin&#233;aire des vid&#233;os sur YouTube (m&#234;me avec leurs outils de playlist al&#233;atoire), ou le rattrapage qu'on peut faire (&#231;a m'arrive) par exemple le dimanche matin, si on n'a pas pu suivre &#171; au jour le jour &#187; (expression qui r&#233;sonne avec ton titre), d'une s&#233;rie arbitraire, cr&#233;ant des retours en arri&#232;re... Regarder la vid&#233;o &#171; du jour &#187; c'est regarder de fa&#231;on fractale la totalit&#233; du journal, comme une phrase de Proust contient toute la Recherche. Tu vis comment, cette &#339;uvre qui se renouvelle chaque jour, mais dont l'archive est trop g&#233;ante pour &#234;tre prise &#224; bras-le-corps exhaustivement ? Accessoirement, tu la rassembles en archive, hors la compression YouTube, sur un disque ou un serveur ?&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Assez rapidement j'ai cherch&#233; d'autres dispositifs de diffusion afin de pouvoir aller &#224; la rencontre du public. En 2018 j'ai expos&#233; les 100 premi&#232;res vid&#233;os en galerie. Elles &#233;taient diffus&#233;es en boucle sur grand &#233;cran et casque audio. Ce dispositif propose une autre exp&#233;rience du journal diff&#233;rente et int&#233;ressante &#224; &#233;prouver, c'est aussi pour cela que j'attache un soin particulier &#224; la qualit&#233; des images et du son. Je travaille en ce moment &#224; imaginer des dispositifs de diffusion de s&#233;lection de vid&#233;o in situ pour proposer une autre exp&#233;rience de spectateur. Il y a la possibilit&#233; de th&#233;matiser les vid&#233;os. J'ai fait quelques playlists sur Youtube, par exemple : s&#233;rie couleurs, s&#233;rie par pays, fiction etc... Je me pose aussi la question de faire un site d&#233;di&#233; avec moteur de recherche, de jouer avec les dates ou les num&#233;ros. Par exemple sur Youtube il y a parfois des personnes qui viennent commenter le jour de leur anniversaire ou pour une date particuli&#232;re.&lt;br class='autobr' /&gt;
Concernant la question de l'archivage, je fais des sauvegardes sur deux disques d'archivage conserv&#233; en des lieux diff&#233;rents. Il y a &#233;galement le stockage en ligne sur Vimeo dont la compression est de meilleure qualit&#233; que Youtube.&lt;/p&gt;
&lt;div class=&#034;mini&#034;&gt;
Difficile pour moi de l'&#233;noncer, parce que, &#224; peine je remets le nez dans ta cha&#238;ne, elle m'en porte d&#233;menti, mais ta fa&#231;on de filmer, de composer le r&#233;cit, a-t-elle &#233;volu&#233; depuis la naissance de &#171; Des jours &#187;, et, a contrario, en quoi &#171; Des jours &#187; ont-ils influ&#233; sur ton m&#233;tier de cin&#233;aste, les deux restent-ils s&#233;par&#233;s ou vont-ils &#224; terme se confondre ?&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;J'aurais du mal &#224; dire si la narration a chang&#233;, il faudrait demander aux spectateurs mais comme tu le soul&#232;ves, difficile de tout visionner. De mon point de vue, disons de mon ressenti, j'ai plus d'aisance. Je pense qu'il y avait au d&#233;but sans doute plus d'exploration : les r&#233;cits de fictions, vid&#233;os exp&#233;rimentales, plus de voix &#233;galement. Je pense que c'&#233;tait li&#233; au besoin de poser les bases du projet au d&#233;but. Peut-&#234;tre aussi que j'y consacrais un peu plus de temps quotidiennement et que j'essayais &#224; tout prix de trouver une id&#233;e bien pr&#233;cise. Aujourd'hui, j'ai tendance &#224; me laisser porter par la journ&#233;e et voir ce qu'elle me propose. Il y a une question de confiance et peut-&#234;tre aussi quelque chose de l'ordre de la simplification ou du d&#233;pouillement. Quelque part, j'ai toujours essay&#233; de mettre un peu de &#171; Des jours &#187; dans mes mon m&#233;tier de cin&#233;aste. Ajouter des instants qui d&#233;centrent la narration. Dans la fiction ou le documentaire il faut un r&#233;cit pour justifier la pr&#233;sence de ces plans. Ici ce n'est pas n&#233;cessaire. Dans une des premi&#232;res vid&#233;os (#12 - Madeleine num&#233;rique (I)) , je montre les images film&#233;es avec ma premi&#232;re cam&#233;ra num&#233;rique, et je dis justement que j'aurai pu filmer ces images aujourd'hui. J'ai des projets de vid&#233;os qui pourraient &#234;tre des formats longs d'&#233;pisodes de Des jours. Il y a aussi certains &#233;pisodes dont les id&#233;es pourraient &#234;tre d&#233;velopp&#233;es dans des formats plus longs. J'ai aussi un projet de portraits en lien avec la notion de quotidien, th&#232;me qui me vient directement du journal.&lt;/p&gt;
&lt;div class=&#034;mini&#034;&gt;
&#171; La forme d'une ville change... &#187;, le vers de Baudelaire a un h&#233;ritage multiforme, de Rohmer &#224; Julien Gracq, ou Jacques Roubaud. Ce qu'il d&#233;signe, c'est comme le grand tunnel mainstream de &#171; Des jours &#187;, on reconna&#238;t des points r&#233;currents : le p&#233;riph et les travaux de la porte d'Ivry, ce point haut du parc de Montreuil que je fr&#233;quente aussi parfois dans mes t&#226;ches grand-parentales, avec vue panoramique sur Paris, les cin&#233;tiques, et m&#234;me l'ensemble possible des cin&#233;tiques, voiture, m&#233;tro, train mais aussi la r&#233;currence de points fixes, l'arbitraire (tr&#232;s baudelairien aussi) des fen&#234;tres de ton appartement (je suppose, puisque la vraie question c'est la hauteur depuis le sol) avec rideau, g&#233;om&#233;tries, diffraction des lumi&#232;res... Ce r&#233;cit urbain, quand a-t-il commenc&#233; de t appeler, a-t-il g&#233;n&#233;r&#233; &#171; Des jours &#187;, ou bien ce sont &#171; Les jours &#187; qui l'ont arbitrairement constitu&#233; ?&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;C'est parti du travail de dialogue entre les images et la po&#233;sie de Bauchau. Je faisais des images documentaires du quotidien et j'ai souhait&#233; les faire dialoguer avec de la po&#233;sie. J'ai utilis&#233; quelques po&#232;mes de Bauchau, de la m&#233;tapo&#233;sie, qui laissait suffisamment de place &#224; l'image pour se d&#233;ployer. Il y avait aussi les photos et les tr&#232;s courts clips vid&#233;o que je postais en story sur Instagram et qui disparaissait apr&#232;s 24h. Et puis, il y a mon go&#251;t pour le documentaire et le fait de m&#233;moriser un temps t. Cela me fait revenir &#224; ce sujet, la grande question du temps, qui est au c&#339;ur de &#171; Des jours &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les moyens de transport ce sont ces moments de la journ&#233;e ou l'on est spectateur de cette sc&#232;ne en mouvement, avec la fen&#234;tre comme cadre. Ce sont des dispositifs cin&#233;matographiques fascinant, travelling en puissance pour d&#233;crire le paysage. D'ailleurs, lors du tournage de mon premier documentaire, je prenais d&#233;j&#224; le train pour filmer le paysage urbain. C'est un outil de connaissance et de po&#233;sie.&lt;/p&gt;
&lt;div class=&#034;mini&#034;&gt;
La question sous-jacente, alors que je parle d'urbanisme et g&#233;om&#233;trie, c'est comment les couleurs, ou la lumi&#232;re, peuvent &#234;tre la seule mati&#232;re narrative des &#233;pisodes (question annexe, mais pour une pr&#233;occupation personnelle : parviens-tu &#224; te souvenir de l'ensemble de ce que tu as mis en ligne ?) &#8212; ce &#171; r&#233;cit de la lumi&#232;re &#187;, ou ce r&#233;cit des formes et des couleurs, quand et comment t'est-il venu, dans quelles exp&#233;riences en amont de &#171; Des jours &#187;, et sur quoi appuies-tu ce qui est r&#233;ellement pour moi une po&#233;tique, d'ailleurs les po&#232;tes sont souvent pr&#233;sents, parfois cit&#233;s, dans tes &#233;pisodes. Question qui pour moi a un autre enjeu : notre po&#233;tique de la ville, c&#244;t&#233; litt&#233;rature, nous am&#232;ne implacablement vers l'image et la cin&#233;tique des images. Quand je vois &#171; Des jours &#187;, et il n'y aurait pas eu cette demande d'entretien sans cela, je suis dans l'&#233;lan m&#234;me de ma qu&#234;te litt&#233;raire, je ne sors pas de la litt&#233;rature lorsque chaque matin je visionne ton journal je le fais comme un livre et non comme un film, tu vis toi-m&#234;me ce lien entre disciplines, que compl&#232;te ta relation avec le compositeur qui t'accompagne ?&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Je ne me souviens pas de tout ce que j'ai mis en ligne. Parfois je regarde une ancienne vid&#233;o et je peux me rem&#233;morer le contexte ou les &#233;v&#232;nements de la journ&#233;e. Parfois je red&#233;couvre une vid&#233;o que j'avais totalement oubli&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le r&#233;cit des formes et des couleurs, le r&#233;cit par la lumi&#232;re j'ai l'impression que cela vient du documentaire : essayer d'aller chercher une qualit&#233; plastique de l'image qu'on pourra retrouver en fiction mais avec une grande &#233;conomie de moyen. En filmant chaque jour, j'ai aiguis&#233; ma sensibilit&#233; &#224; la lumi&#232;re. Les jours de soleil sont des jours de f&#234;te, les couleurs &#233;clatent, les jeux de contrastes, l'apparition des ombres. Ainsi, la lumi&#232;re dicte en partie ce que sera la vid&#233;o du jour. D'ailleurs, si j'apparais dans le journal c'est presque exclusivement en ombre ou en reflet. Et puis le journal se nourrit de mes lectures, j'utilise souvent des citations, des extraits, de la po&#233;sie &#233;galement, souvent de courts po&#232;mes, des ha&#239;kus notamment qui, me semble-t-il dialogue bien avec le format des vid&#233;os.&lt;/p&gt;
&lt;div class=&#034;mini&#034;&gt;
Je viens de revisionner &lt;i&gt;Fragments d'un soir&lt;/i&gt;, le tout premier &#233;pisode, 1er d&#233;cembre 2017, d&#233;j&#224; ce format court qui est ta marque, et d&#233;j&#224; tout entier toi-m&#234;me, Et la deuxi&#232;me, le 2 d&#233;cembre, qui est &#224; la fois fiction, dimension que tu sembles d&#233;laisser, et voix off narrative, forme que tu continues d'utiliser mais irr&#233;guli&#232;rement. Mais filmer depuis l'int&#233;rieur d'un ascenseur, devenu paysage abstrait, on est dans le travail d'aujourd'hui. Quand j'ai commenc&#233; &#224; te suivre, et pourquoi si tard, d&#233;but du premier confinement, tu venais de mettre en ligne Des jours &#8212; ann&#233;e 1, une compilation des 366 premiers &#233;pisodes, donc une ann&#233;e fictive de journal sur un an. Est-ce que tu accepterais de nous raconter, en conclusion, la premi&#232;re fois o&#249; tu as publi&#233; &#171; Des jours &#187;, c'est-&#224;-dire ouvert le compte YouTube et mis en ligne le premier &#233;pisode, qui tu &#233;tais &#224; ce moment-l&#224; et comment s'est op&#233;r&#233;e la bascule ? &lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Avant de d&#233;marrer le projet j'&#233;tais dans une p&#233;riode artistique un peu aride. J'avais besoin de reprendre prise sur le temps, de m'en saisir. Le projet s'est mis en place assez rapidement, je pense qu'un mois s'est pass&#233; entre le moment o&#249; j'ai eu l'id&#233;e et la premi&#232;re publication. Sylvain a commenc&#233; &#224; composer des morceaux sur le premier mois avec une semaine d'avance pour avoir le temps de composer. Tout &#233;tait alors &#224; inventer dans un joyeux enthousiasme. Je ne m'imaginais pas le travail que cela repr&#233;senterait mais j'avais cette envie d'&#233;prouver ce projet sur la dur&#233;e. Il y avait aussi la satisfaction de mettre en place un geste qui synth&#233;tisait mes pr&#233;occupations.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; &lt;/h2&gt;&lt;/div&gt;
		
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		<title>entretiens | Mil&#232;ne Tournier, laisser visible une urgence</title>
		<link>https://tierslivre.net/revue/spip.php?article806</link>
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		<dc:date>2021-12-29T07:01:00Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Fran&#231;ois Bon, pour Tiers Livre</dc:creator>


		<dc:subject>exp&#233;rimentation</dc:subject>
		<dc:subject>&#233;crire, gen&#232;se de l'&#233;criture</dc:subject>
		<dc:subject>Tournier, Mil&#232;ne</dc:subject>
		<dc:subject>2022, 1, printemps</dc:subject>
		<dc:subject>vid&#233;o, film &amp; litt&#233;rature</dc:subject>
		<dc:subject>grands entretiens</dc:subject>

		<description>&lt;p&gt;DIRE, la revue Tiers Livre, propose des entretiens l&#224; o&#249; le num&#233;rique invente l'&#233;criture&lt;/p&gt;

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&lt;a href="https://tierslivre.net/revue/spip.php?rubrique22" rel="directory"&gt;grands entretiens&lt;/a&gt;

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&lt;a href="https://tierslivre.net/revue/spip.php?mot13" rel="tag"&gt;exp&#233;rimentation&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://tierslivre.net/revue/spip.php?mot48" rel="tag"&gt;&#233;crire, gen&#232;se de l'&#233;criture&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://tierslivre.net/revue/spip.php?mot350" rel="tag"&gt;Tournier, Mil&#232;ne&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://tierslivre.net/revue/spip.php?mot360" rel="tag"&gt;2022, 1, printemps&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://tierslivre.net/revue/spip.php?mot361" rel="tag"&gt;vid&#233;o, film &amp; litt&#233;rature&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://tierslivre.net/revue/spip.php?mot365" rel="tag"&gt;grands entretiens&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;div class=&#034;mini&#034;&gt;
Pour suivre Mil&#232;ne Tournier :
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip-puce ltr&#034;&gt;&lt;b&gt;&#8211;&lt;/b&gt;&lt;/span&gt; &lt;a href=&#034;https://www.youtube.com/c/MileneTournier&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;sa cha&#238;ne YouTube&lt;/a&gt; (on rappelle l'importance de l'abonnement) ;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip-puce ltr&#034;&gt;&lt;b&gt;&#8211;&lt;/b&gt;&lt;/span&gt; sur &lt;a href=&#034;https://www.facebook.com/milene.tournier&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;son mur Facebook&lt;/a&gt;, ses &#171; &#233;crits en direct &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip-puce ltr&#034;&gt;&lt;b&gt;&#8211;&lt;/b&gt;&lt;/span&gt; &lt;a href=&#034;https://chroniquesdesimposteurs.wordpress.com/2021/12/08/entretien-avec-milene-tournier/&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;un autre entretien r&#233;cent&lt;/a&gt; (avec Guillaume Richez, d&#233;cembre 2021) ;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip-puce ltr&#034;&gt;&lt;b&gt;&#8211;&lt;/b&gt;&lt;/span&gt; Mil&#232;ne Tournier est une auteure de th&#233;&#226;tre, po&#233;sie et formes num&#233;riques. ( &lt;i&gt;L'autre jour&lt;/i&gt;, ed. Lurlure ; &lt;i&gt;Po&#232;mes d'&#233;poque&lt;/i&gt;, ed. Polder ; Nuits, ed. La p'tite H&#233;l&#232;ne ; &lt;i&gt;Et puis le roulis&lt;/i&gt;, Ed. Th&#233;&#226;trales). Elle a &#233;crit une th&#232;se d'&#233;tudes th&#233;&#226;trales &#171; Figures de l'impudeur &#187;. Elle partage ses vid&#233;os po&#232;mes sur Youtube et &#233;crit &#171; en direct &#187; sur Facebook.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip-puce ltr&#034;&gt;&lt;b&gt;&#8211;&lt;/b&gt;&lt;/span&gt; &lt;a href=&#034;https://gallery.artzoydstudios.com/lacollection/bruit-de-surface2/&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;Sans bruit aucun&lt;/a&gt;, une performance de Mil&#232;ne Tournier et de la compositrice Meryll Ampe, Art Zoyd Studios, mars 2021, projet initi&#233; par Kasper Toeplitz ;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip-puce ltr&#034;&gt;&lt;b&gt;&#8211;&lt;/b&gt;&lt;/span&gt; ci-dessous, Mil&#232;ne Tournier photographi&#233;e par &lt;a href=&#034;https://www.youtube.com/c/graciabejjani&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;Gracia Bejjani&lt;/a&gt;. Entretien r&#233;alis&#233; par &lt;a href=&#034;https://www.tierslivre.net&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;Fran&#231;ois Bon&lt;/a&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip-puce ltr&#034;&gt;&lt;b&gt;&#8211;&lt;/b&gt;&lt;/span&gt; retour &lt;a href='https://tierslivre.net/revue/spip.php?article810' class=&#034;spip_in&#034;&gt;sommaire hiver 2022&lt;/a&gt;, ou &lt;a href='https://tierslivre.net/revue/spip.php?rubrique5' class=&#034;spip_in&#034;&gt;accueil revue&lt;/a&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;div align=&#034;center&#034;&gt;
&lt;div class='spip_document_674 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;img src='https://tierslivre.net/revue/IMG/jpg/pa230409.jpg?1640761234' width='500' height='281' alt='' /&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;/div&gt;&lt;h2&gt;Mil&#232;ne Tournier | laisser visible une urgence&lt;/h2&gt;&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;&lt;div class=&#034;mini&#034;&gt;
Dans mon souvenir le plus ancien de ton &#233;criture, il y a une suite r&#233;guli&#232;re de statuts Facebook, encore relativement courts, mais d&#233;j&#224; structur&#233;s avec d'un c&#244;t&#233; une sorte d'arch&#233;ologie familiale fictive, de l'autre c&#244;t&#233; la ville ? Tu peux nous dire comment tu as &#233;tabli ton premier camp sur les r&#233;seaux, et quel &#233;tait ton paysage d'&#233;criture &#224; l'&#233;poque ?
&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;&#192; l'&#233;poque, j'&#233;tais dans un conservatoire de th&#233;&#226;tre. Un conservatoire d'arrondissement. Pour int&#233;grer les &#233;coles nationales, il fallait pr&#233;senter trois sc&#232;nes, une &#171; classique &#187;, une &#171; contemporaine &#187; et un &#171; parcours libre &#187;, qui pouvait &#234;tre de la danse, du chant, jouer d'un instrument&#8230; Je crois que je suis beaucoup entr&#233;e dans l'&#233;criture avec cette id&#233;e-l&#224;, d'un &#171; parcours libre &#187;, qui serait le th&#233;&#226;tre moins le th&#233;&#226;tre, le soi, mais un soi de pr&#233;sentation, voire d'audition. Je travaillais beaucoup plus le parcours libre que les sc&#232;nes. Comme si je cherchais une occasion d'&#234;tre moi, au lieu de l'&#234;tre pendant d&#233;j&#224; la vie. &#201;crire sur les r&#233;seaux, sur Facebook, c'&#233;tait comme d'abord des petits monologues. Quand je relis ces textes, ils sont tr&#232;s marqu&#233;s par un &#171; je &#187;. Apr&#232;s aussi, mais l&#224;, il n'y avait m&#234;me pas l'&#233;criture pour prendre le pas, pour passer par-dessus bord, je cherchais vraiment qui j'&#233;tais, j'accumulais les traces de singularit&#233;, sans parvenir ni &#224; un &#171; je &#187; unifi&#233; qui serait moi et qui donc pourrait dire &#171; je bois de l'eau &#187; &#8212; je me sentais oblig&#233;e de dire je ne sais pas &#171; je bois de l'eau tordue &#187; &#8212; ni &#224; un flux, qui rendrait caduques la question ou le pi&#233;tinement du qui. Dans les pi&#232;ces de th&#233;&#226;tre, il y a le nom du personnage avant la parole. Sur Facebook, il y a marqu&#233; aussi, Mil&#232;ne Tournier.&lt;/p&gt;
&lt;div class=&#034;mini&#034;&gt;
Dans une phase qui d&#233;coule de la premi&#232;re, je vois des statuts qui s'allongent, deviennent des textes beaucoup plus longs, narrations avec des prises de parole de leurs personnages fictifs : ils naissaient sur Facebook et en &#233;criture directe sur la plateforme, ou bien sur ton traitement de texte dans un fichier continu ?
&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Au d&#233;but, les textes naissaient sur page Libre Office, et je copiais-collais sur Facebook. Aujourd'hui, c'est l'inverse. J'&#233;cris sur Facebook, et je copie-colle (g&#233;n&#233;ralement une fois tous les mois) les statuts dans un grand fichier qui s'appelle &#171; Ensemble de textes &#187;, o&#249; je transf&#232;re les productions au fur et &#224; mesure. Avec un ordre chronologique large, et, &#224; l'int&#233;rieur, le sablier se retourne puisque je d&#233;roule le fil Facebook de haut en bas, du plus r&#233;cent vers le dernier statut copi&#233;-coll&#233;, et en indiquant apr&#232;s : FIN LE 11/10 &#224; 15H pour savoir o&#249;, la fois suivante. J'&#233;cris g&#233;n&#233;ralement dehors, en marchant, sur le bloc-notes du t&#233;l&#233;phone ou directement dans Facebook, &#224; cru.&lt;/p&gt;
&lt;div class=&#034;mini&#034;&gt;
On avait eu une discussion vers cette &#233;poque-l&#224;, quand g&#233;n&#233;reusement tu m'avais fait passer une compile de l'ensemble de ces textes : il y avait l'&#233;bauche d'un gros livre, ou bien de trois livres d'un format plus standard au regard des pratiques de librairie, et qui suivraient plus sp&#233;cifiquement ces directions, l'arch&#233;ologie familiale fictive, la ville en tant que chronique, et la ville en tant que fiction. D&#232;s ce moment-l&#224; (dans l'implacable m&#233;moire de mon ordi, septembre 2018) c'est une direction pourtant que tu sembles &#233;carter du coude, pour privil&#233;gier la piste infinie de l'&#233;criture r&#233;seau : tu peux revenir sur l'impact int&#233;rieur de cette d&#233;cision, ou sa gen&#232;se ?
&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Je me souviens bien. Les trois directions &#8212; c'est toi qui me les avais indiqu&#233;es &#8212; m'avaient saut&#233; au cerveau. Mais autant les pistes me paraissaient claires et solides, autant j'&#233;tais incapable, une fois &#224; nouveau en contact avec mes pages, de trier, d'organiser. Sans doute est-ce donc aussi une prise d'ind&#233;cision. Quitte &#224; ne pas trier, autant &#233;crire. Avec cette envie un peu enfantine, d'&#234;tre sauv&#233;e, qu'au milieu de la chambre en grand d&#233;sordre, magie des mains, l'ordre survienne. Je pense que, comme beaucoup d'&#233;crivains qui d&#233;butent, j'avais un r&#234;ve de livre, une sensation que l'&#233;criture &#233;tait beaucoup trop importante, cruciale, pour &#234;tre &#171; rien &#187; (pas visible), mais en m&#234;me temps je n'arrivais pas &#224; lui donner forme, alors je me disais : mets tout. Mets tout, quelque chose appara&#238;tra, se dessinera. Mais si j'avais d&#251; me pr&#233;senter &#224; quelqu'un je n'aurais sans doute pas enfil&#233; tous mes v&#234;tements le m&#234;me jour. J'avais ce complexe aussi, que l'&#233;criture compte beaucoup plus que ce que j'aurais &#224; dire, l'&#233;criture comme activit&#233;, ce que je fais dans et de ma journ&#233;e, comme temps, comme passion &#8212; le mot n'est pas plus faible que besoin, mais comme besoin d'ailleurs aussi &#8212;, et que donc je devrais tricher pour faire passer de l'&#233;criture pour un livre.&lt;/p&gt;
&lt;div class=&#034;mini&#034;&gt;
Dans la m&#233;moire implacable cette fois de YouTube, je retrouve, le 10 juillet 2018, ta premi&#232;re vid&#233;o publi&#233;e : 1'45 (et 24 vues &#224; ce jour...), il manque ta voix, mais on a les ambiances (bruits de pas) et surtout ces sous-titres &#224; la fois narratifs (&#171; Moi, je suis venue prendre un caf&#233; &#187;) et po&#233;tiques (&#171; Et pendant qu'on r&#234;ve, dehors la vie avait d&#251; continuer &#187;). Tu pourrais nous raconter ce qui t'a men&#233;e au d&#233;clic de cette vid&#233;o, et &#224; la d&#233;cision de lancer une cha&#238;ne ?
&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Les vid&#233;os, c'est clairement venu du fait de regarder ton travail. Je crois que sur le moment je n'ai pas r&#233;alis&#233;, &#224; quel point &#231;a allait &#234;tre important. Tout &#224; coup, j'&#233;tais lib&#233;r&#233;e de moi, de devoir faire personnage, histoire. La vid&#233;o ouvrait, de fait, sur d'autres narrations. La vid&#233;o mettait au premier plan un regard, mais pas qui &#233;tait ce regard, juste les choses devant le regard. Je crois que c'est venu accomplir la troisi&#232;me faille narcissique ; le soi pas ma&#238;tre en sa maison. Tant mieux. C'est le r&#233;el, le ma&#238;tre chez nous. C'est le r&#233;el, entendu bien s&#251;r comme ce que chacun per&#231;oit, mais aussi, vraiment, comme r&#233;el. On aura, avec bien s&#251;r chacun nos &#339;ill&#232;res ou au contraire nos finesses d'ou&#239;e, partag&#233; un si&#232;cle, deux si&#232;cles, une fin, un d&#233;but, et alors, avec le r&#233;el, peuvent revenir la m&#233;moire, les figures, les formes, l'id&#233;e de avant, l'id&#233;e de la pr&#233;histoire, des hommes dress&#233;s pour &#233;crire, et parce que Marguerite Duras en a parl&#233;, de l'homme entre grotte et roche qui criait, et des mains n&#233;gatives. Tout &#224; coup, avec la vid&#233;o, avec toi aussi Fran&#231;ois, la fr&#233;quentation de ton &#339;uvre, a resurgi bizarrement la litt&#233;rature : les corps, le temps, les lieux. Je n'avais plus &#224; tellement porter ce que je pensais devoir &#234;tre &#171; Mil&#232;ne &#187;, seulement le temps que j'avais, que j'ai, que je fais, pour &#233;crire.&lt;/p&gt;
&lt;div class=&#034;mini&#034;&gt;
La question suivante serait venue de toute fa&#231;on, mais c'est la deuxi&#232;me de tes vid&#233;os, sur les 898 &#224; ce jour, qui m'en donne le pr&#233;texte. Pour moi, le premier contact avec Mil&#232;ne Tournier, c'est une doctorante inconnue qui fait enqu&#234;te sur &#171; l'impudeur &#187;, &#224; laquelle d'ailleurs j'ai refus&#233; de r&#233;pondre, puisque je ne crois pas que ce soit un concept vraiment op&#233;rant dans mon travail, sinon comme choix d&#233;cid&#233;. Par contre, dans ma r&#233;ponse, il y a eu imm&#233;diatement question sur ta propre &#233;criture, c'&#233;tait sous-jacent que l'exp&#233;ditrice de cet e-mail &#233;crivait. Tu peux revenir sur le choix d'un tel th&#232;me pour cette th&#232;se, et, versant sym&#233;trique, en quoi cette question traverse aujourd'hui tes &#171; marches &#187;, o&#249; tu n'interviens que fugacement, par reflets soigneusement d&#233;construits ?
&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Je crois que j'ai &#233;crit cette th&#232;se pour aller vers l'&#233;criture. Sans doute venir te parler faisait partie du projet latent avec l'&#233;criture, plus que de celui, affich&#233;, avec la th&#232;se et ce sujet, donc, de l'impudeur. Il me servait, ce mot d'impudeur, &#224; qualifier des spectacles que j'aimais beaucoup, mais o&#249; j'aimais surtout le &#171; malaise &#187;, et j'avais envie d'un mot universitaire qui puisse pr&#233;server ce malaise, presque autobiographique, au sein de la r&#233;ception. Je pensais &#224; l'&#233;poque notamment &#224; Angelica Liddell. Je crois que son travail de com&#233;dienne, d'&#233;criture, de metteure en sc&#232;ne, m'a absolument fascin&#233;e et a presque suscit&#233; ma th&#232;se, l'envie d'&#233;crire, pas sur elle, mais sur la sensation qu'elle, et d'autres, cr&#233;aient, d'une pr&#233;sence qui s'adosse sur, ou, m&#234;me, qui jaillit du malaise et de la &#171; r&#233;silience &#187; m&#234;l&#233;s. Avec cette nuance que la r&#233;silience interviendrait dans l'apr&#232;s-coup alors que m'int&#233;ressaient les malaises qui, peut-&#234;tre d&#232;s leur survenue, &#233;taient d&#233;j&#224; du th&#233;&#226;tre, d&#233;j&#224; de l'&#233;criture. Je croyais que si Ang&#233;lica Liddell &#233;tait si douloureusement et formidablement &#171; enrag&#233;e &#187; c'&#233;tait parce qu'elle se savait avoir une sc&#232;ne, o&#249; pouvoir crier, se d&#233;mener, avec son corps maigre. En &#231;a, je pense, &#224; pr&#233;sent, que ma th&#232;se a pu d&#233;fendre une id&#233;e quelque peu erron&#233;e et incompl&#232;te. Mais cette incroyable artiste m'a permis d'emmener dans l'&#233;criture imm&#233;diatement le corps : Angelica Liddel est une com&#233;dienne qui cr&#233;e ses spectacles comme des fresques survolt&#233;es et sacr&#233;es autour de son corps, qui devient &#224; la fois une cruciale pr&#233;sence et le bouc &#233;missaire, presque, du spectacle. Mais lorsque je lisais les textes de Ang&#233;lica Liddell &#224; part de la sc&#232;ne, je retrouvais (ou fantasmais) un autre corps, celui de l'&#233;criture, celui des soirs tr&#232;s seuls.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans ma propre &#233;criture, je crois que l'impudeur est l&#224; &#224; la fois comme m&#233;moire de choses dont j'ai &#233;t&#233; spectatrice, Sophie Calle, Marina Abramovic, Solangeteparle, Blanche Gardin, Diam's (dans son bouleversant &#171; Si c'&#233;tait le dernier &#187;)&#8230; et l&#224; aussi, pour moi-m&#234;me, dans mon propre besoin d'&#233;crire, impudeur pas tellement autobiographique, mais de fait. Parce que quelqu'un qui dit Papa, qui dit Maman est moins pudique sans doute que celui &#224; c&#244;t&#233; qui se tient tout seul, celui dont on dirait qu'il est assez n&#233; pour tenir dans la pi&#232;ce, sans devoir parler de ses parents.&lt;/p&gt;
&lt;div class=&#034;mini&#034;&gt;
La premi&#232;re vid&#233;o de tes &#171; je t'aime &#187; (&#171; Je t'aime comme une f&#234;te foraine &#187;, 14 juillet 2018, et &#224; la revoir, si trembl&#233;e et maladroite qu'elle soit, je retrouve r&#233;manence des images, en m&#234;me temps j'avais totalement oubli&#233; que l'arri&#232;re-fond linguistique c'&#233;tait l'allemand. C'est la dix-huiti&#232;me de tes vid&#233;os : tu peux nous expliquer ce qui s'est pass&#233;, et &#224; quel moment tu as compris que ce serait une s&#233;rie ?
&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;C'est vrai, c'&#233;tait en Allemagne, un matin de f&#234;te foraine, alors tout &#233;tait encore ferm&#233;. Il n'y avait que le stand de confiseries d&#233;j&#224; ouvert, pour les quelques-uns comme nous (j'&#233;tais avec la famille de mon fr&#232;re, il vit en Allemagne) venus en avance. Et &#231;a faisait alors une atmosph&#232;re, les stands silencieux, comme voir la pomme sous le caramel, dans la pomme d'amour. J'ai eu l'impression tr&#232;s forte d'un lieu, un lieu uni, singulier et uni. J'ai compris que ce serait une s&#233;rie quand j'ai vu que &#231;a devenait mon filtre. Pas que je filme chaque lieu que je voyais, mais chaque lieu, maintenant, je lui cherchais &#231;a, son unit&#233; et sa singularit&#233;. Aussi, peut-&#234;tre, quand j'ai accept&#233; justement que l'automatisme, la s&#233;rie, ench&#226;sse et chasse l'impudeur. Il ne s'agissait plus de dire pourquoi faire mais de faire.&lt;/p&gt;
&lt;div class=&#034;mini&#034;&gt;
Un des axiomes de YouTube, c'est que les codes de langage en sont fournis par le m&#233;dia lui-m&#234;me (pour moi, comme pour beaucoup, le d&#233;clic avait &#233;t&#233; la d&#233;couverte de Casey Neistat). Donc on croule sous les &#171; tutos &#187; et recommandations : par exemple, la r&#233;gularit&#233; des publications, plut&#244;t en programmer une par jour &#224; heure fixe, que trois d'un coup et plus rien pendant deux jours, comme aussi soigner ce dont a besoin l'algorithme pour int&#233;grer et promouvoir ton travail, notamment dans les coupes de fin, ou l'importance d'une &#171; miniature &#187; d'accroche construite &#224; part : on l'impression que tu as constamment refus&#233; ces questions, c'est une provocation, une insurrection ?
&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Pas une insurrection, ni une provocation. Plut&#244;t pour rester coh&#233;rente avec l'objet que je propose qui est, tu en parles apr&#232;s, un art tr&#232;s pauvre. De fa&#231;on plus prosa&#239;que, aussi parce qu'il y a des p&#233;riodes plus propices &#224; pouvoir, marcher, filmer, &#233;crire, monter (je suis documentaliste en lyc&#233;e). M&#234;me si pas parfaitement ponctuelle, la quasi-quotidiennet&#233;, c'est aussi venu de la fr&#233;quentation de ton &#339;uvre. Je crois que c'est la fa&#231;on dont l'&#233;criture m'est &#224; la fois possible et n&#233;cessaire, chevill&#233;e &#224; la vie, au temps.&lt;/p&gt;
&lt;div class=&#034;mini&#034;&gt;
Il y a quelques mois, une fois, tu t'es r&#233;volt&#233;e contre les astreintes de ce travail : une suite de vid&#233;os plans fixes et voix off, mais vite tu es revenue &#224; ce travail incroyable de sous-titrages et montage de plans urbains narratifs par eux-m&#234;mes : le montage est une astreinte, ou le moment m&#234;me de l'&#233;criture, depuis le mat&#233;riau pragmatique accumul&#233; ?
&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Les vid&#233;os sont &#224; l'&#233;chelle du jour. Je marche, je filme et j'&#233;cris. Dans cet ordre-l&#224;. Avec l'id&#233;e de marcher aussi pour filmer, et de filmer surtout pour &#233;crire. J'efface les rushes vid&#233;os le soir m&#234;me et recommence le lendemain, dans un mille et un jours de Dana&#239;des et citadine. C'est l'outil et la limite de l'outil qui me fournissent, presque, ce cahier des (sur)charges : la m&#233;moire et le manque de stockage de l'iphone m'obligent &#224; traiter le soir m&#234;me les vid&#233;os du jour (&#224; l'inverse du &#171; Journal Film&#233; &#187; d'Arnaud de la Cotte, par exemple, qui fait du d&#233;lai entre la prise et son traitement &#8212; 2 ans &#8212; le principe m&#234;me de son journal, d&#233;calant ainsi l'horizon d'attente propre au journal, qui serait de dire aujourd'hui ce que j'ai v&#233;cu aujourd'hui). Le montage (avec le logiciel Windows Movie maker) est sommaire. De ce logiciel de montage gratuit, j'utilise principalement les fonctions de cut, parfois fondu-encha&#238;n&#233;, d'ajout d'une bande-son et d'une voix off, de sous-titrages. C'est ma voix, plus encore que le montage, qui fait liant entre les images, et qui assure pr&#233;sence. Et c'est la m&#233;t&#233;o du jour, avec son ciel pr&#233;cis d'aujourd'hui, qui assure une forme d'&#233;talonnage d'embl&#233;e et d'unit&#233; temporelle.&lt;/p&gt;
&lt;div class=&#034;mini&#034;&gt;
Dans ta pratique, mais la loi de l'Internet c'est qu'on se conna&#238;t surtout, voire exclusivement, par la fiction de soi-m&#234;me mise en sc&#232;ne par la cha&#238;ne m&#234;me (et c'est bien comme &#231;a), il semble que le th&#233;&#226;tre ait eu une place pr&#233;dominante, mais tu as aussi exp&#233;riment&#233; le court-m&#233;trage de fiction (en tant qu'actrice), et j'irais jusqu'&#224; dire que les trois livres publi&#233;s semblent dire, pour chacun d'eux, en quoi la cha&#238;ne YouTube reste l'&#339;uvre principale : tu peux nous aider &#224; d&#233;m&#234;ler ces diff&#233;rents r&#244;les, et le statut de cette interdisciplinarit&#233; dans ton travail au quotidien ?
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&lt;p&gt;Les premi&#232;res choses que j'ai &#233;crites, enfant, c'&#233;tait &#224; la machine &#224; &#233;crire, des fausses s&#233;ances entre un psychoth&#233;rapeute et un patient. Mon oncle exer&#231;ait cette profession, je pense que &#231;a m'impressionnait, ce m&#233;tier, &#224; la fois pour les mots et le face &#224; face (je n'imaginais pas la distance du divan).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le th&#233;&#226;tre, je pense que c'&#233;tait d'abord la d&#233;couverte d'un lieu possible pour crier. La d&#233;couverte aussi d'un espace o&#249; bouger n'importe comment. C'&#233;tait tr&#232;s cathartique. Avant, m&#234;me, les mots et la deuxi&#232;me d&#233;couverte d'autres lieux, les textes, o&#249; mettre toute sa gorge, o&#249; aller chercher souffle.&lt;br class='autobr' /&gt;
Aujourd'hui, les vid&#233;os, ce n'est pas du tout pour l'image, car je n'ai aucun sens du cadre, ni de la couleur. Mais c'est parce c'est un lieu de texte qui r&#233;unit le corps, le regard et la voix, et qui permet un endroit de jeu et performance, d'&#233;tranget&#233; de soi, mais sans la sc&#232;ne, qui faisait le corps pesant, lourd. Dans les vid&#233;os, j'aime bien que mon corps soit comme quand je marche, sans cadre ou bord, juste en mouvement. Quand je monte les vid&#233;os, je suis avachie sur le canap&#233;, mais c'est un autre corps, un peu plus comme une absence noire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les mini-fictions, entre journal, po&#232;mes et petites fables, sont dict&#233;es par l'errance (une errance sans perte possible : les marches sont de toutes fa&#231;ons contenues par la ville, le cerceau parisien ou grand-parisien). C'est le principe de l'association qui, le plus souvent, fonde le lien et le fil plus ou moins narratif. Si la vid&#233;o peut sembler souvent un pr&#233;texte, c'est pour permettre avant tout &#224; une sorte de grande impression d'infini de surnager, par-dessus la herse forc&#233;ment insuffisante, m&#234;me renouvel&#233;e, des images et des mots. La d&#233;-marche est premi&#232;re, qui d&#233;passe chaque capsule, les transcende ou &#233;ventre, de dire et re-dire le temps, de recommencer et vingt fois, cent, jeter sur le m&#233;tier et la ville, l'ouvrage ou, justement, une forme de d&#233;s&#339;uvrement.&lt;/p&gt;
&lt;div class=&#034;mini&#034;&gt;
&#199;a a pris un tour encore plus particulier lors du premier confinement, quand tu as accept&#233; de participer &#224; une exp&#233;rience collective n&#233;e chez les vid&#233;astes de Tours, &lt;a href=&#034;https://www.youtube.com/watch?v=aV9bBA9o1z8&amp;list=PLQtTOb6wcLHUz0DrnSye4__k4iT5Dkc0O&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;Pneumatic Cin&#233;ma&lt;/a&gt;, o&#249; tout d'un coup il n'y avait plus la ville, plus rien que la chambre. Et tu nous as tous mis par terre avec des vid&#233;os comme &#171; Je suis un dinosaure &#187;, alors qu'ensuite tu n'es plus revenue &#224; cette exploration ? Comment se pratiquaient ces improvisations ? Avec quelle pr&#233;paration ? &#192; quelles heures ?
&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Je crois que c'est la s&#233;rie que j'ai pr&#233;f&#233;r&#233; faire. Mars, avril 2020. La France est confin&#233;e. Rupture d'espace ; il faut rester &#171; chez nous &#187;. La ville et la marche sont restreintes, une heure un kilom&#232;tre. J'ai d&#233;riv&#233; la cam&#233;ra de la ville &#224; mon corps, de dehors &#224; mon studio. Je vivais seule. J'avais la chance cette ann&#233;e-l&#224; de pouvoir ne pas travailler -m&#234;me pas t&#233;l&#233;travailler J'avais tout &#171; mon &#187; temps. Je n'aime pas rester chez moi. Je n'aime pas ne pas marcher. Au lieu de marcher, j'ai r&#234;v&#233;. Au lieu d'&#171; aimer comme &#187;, j'ai &#171; r&#234;v&#233; que j'&#233;tais &#187;. Il y a un livre jeunesse qui s'appelle Le r&#234;ve du cachalot (d'Alexis Brocas). C'est l'histoire d'une dame ob&#232;se, qui tient un kiosque &#224; journaux mais qui, dans sa t&#234;te, toute la journ&#233;e, est un cachalot, qui nage parmi les vracs d'oc&#233;an. C'est l'impression tr&#232;s forte que j'ai eue, toute cette p&#233;riode. Non pas que j'&#233;tais coup&#233;e de dehors &#8212; car la s&#233;rie n'a de sens que par rapport &#224; ce qui se passait, et &#224; mon angoisse &#224; la fois de l'arr&#234;t total de tout et de &#171; la maladie &#187;. Mais j'&#233;tais comme dans une poche. J'ai ramp&#233; dans mon appartement, dans mes escaliers (c'est un petit duplex), j'ai coll&#233; mon ventre au faux parquet, aux murs, j'ai retourn&#233; les tables basses pour en faire des cabanes. Je faisais &#231;a rideaux tir&#233;s. Mais c'&#233;tait le printemps et un filet de lumi&#232;re passait. J'ai red&#233;couvert mon appartement, mon corps, mes &#233;paules, le soleil particulier de l'apr&#232;s-midi en int&#233;rieur, quand c'est le soleil qui vient dedans et pas nous qui lui allons dessous. R&#234;ves d'appartement, confiner l'infini. Le corps alors a pris le relais de, d'ordinaire, ma voix, le relais aussi de la ville. Je devais devenir mon propre dehors, faire hasard de mon angoisse, et &#233;criture du temps vide. Le &#171; j'ai r&#234;v&#233; cette nuit &#187; inaugural de chaque vid&#233;o me confiait un hors-cadre bien plus large que celui de mon studio. Fourmi, animal &#224; cornes, dinosaure, lumi&#232;re, cascade&#8230;, je jouais, je devenais tout, et red&#233;couvrais, profond&#233;ment, mon corps. La cha&#238;ne Pneumatic Cin&#233;ma a donn&#233; un cadre &#224; cette s&#233;rie, et des r&#233;ponses, d'autres quotidiens d'autres gens, d'autres chez-soi.&lt;/p&gt;
&lt;div class=&#034;mini&#034;&gt;
Un autre moment de bascule, qui est certainement ind&#233;pendant de toute question biographique comme l'incarne par exemple la s&#233;rie &#171; Tattoo sans toi &#187; (ce po&#232;me-sommet quasi bergmanien qu'est le &#171; Tattoo sans toi 3 &#187;), c'est comment les errances urbaines qui ont toujours &#233;t&#233; ta marque, depuis les &#171; Je t'aime comme &#187;, sont devenues des performances &#224; protocole, comme celles des &#171; d&#233;rives &#187; et &#171; psycho-g&#233;ographies &#187; de Guy Debord et ses copains situationnistes : mais tu pousses &#231;a hors limite (titre r&#233;cent : &#171; J'ai d&#233;viss&#233; la ville pendant 31,7 kilom&#232;tres aujourd'hui &#187;), l&#224; aussi quelle pr&#233;paration avant, quel rapport &#224; l'anticipation de la vid&#233;o pendant, quels sont les tenseurs de ces protocoles ? Et quand tu reviens, que tu transf&#232;res tout sur son ordinateur (ou pas, d'ailleurs ?) que sais-tu de ce qui va s'&#233;crire ?&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;C'est vrai qu'avant presque tout j'aime marcher. J'aime avoir une journ&#233;e enti&#232;re et pouvoir marcher, le soir rentrer, &#233;crire, &#171; faire une vid&#233;o &#187;. Je pense, en lisant et r&#233;pondant, &#224; Maurice Blanchot. Je ne connais pas tr&#232;s bien. Mais cette id&#233;e-l&#224;, de faire rien, de ne rien faire. Je marche. Je suis le temps et l'espace de la journ&#233;e. Je ne rajoute rien. Pardon de tant parler du corps, mais parce que je crois que c'est li&#233; : quelque chose entre avoir faim et &#234;tre rassasi&#233;e, parce que tout est rempli, m&#234;me si c'est avec du rien. La nuit parfois je me r&#233;veille, je me mets debout pour aller aux toilettes, comme un gros p&#233;lican h&#233;b&#233;t&#233;, et je ne pense pas grand-chose, mais je sais que c'est comme l'envers des journ&#233;es dehors. Qu'il y a les deux corps. Celui qui marche, traverse et regarde, et celui, la nuit, debout sans id&#233;e, et m&#234;me la solitude est diff&#233;rente, fondamentale &#8212; effondrementale &#8212; aussi mais diff&#233;rente.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La playlist &#171; performances march&#233;es &#187; assigne aux marches dans la ville une mission volontairement inutile et invisible pour composer des po&#232;mes vid&#233;os entre absurde et urgence, o&#249; celle qui p&#233;r&#233;grine marche pour donner la main aux statues, pr&#234;ter son parapluie aux fontaines, porter ses chaussures &#224; la main&#8230; Aller dans la ville avec le souvenir crois&#233; d'&#224; la fois les performeuses comme Marina Abramovic et Gina Pane (l&#224; encore, c'est toi qui m'as fait d&#233;couvrir ce magnifique &#171; enfoncement d'un rayon de soleil &#187;) qui font du corps un lieu d'exp&#233;rience et des Yamakasi et adeptes du &#171; parkour &#187; qui font de la ville un grand pr&#233;texte vallonn&#233; et b&#233;tonn&#233; pour la mise en mouvement de leur corps. Le d&#233;compte des kilom&#232;tres que propose l'application sant&#233; du smartphone appara&#238;t dans les vid&#233;os, sous forme de capture d'&#233;cran, pour attester du pauvre record sans Guiness, d'une mission qu'on s'est confi&#233;e seule, en plein anonymat.&lt;/p&gt;
&lt;div class=&#034;mini&#034;&gt;
&#192; reparcourir l'ensemble de tes vid&#233;os, il y a quand m&#234;me une prise en compte technique, la pr&#233;cision de la voix off, la nettet&#233; des plans, leur autonomie plastique, qui s'effectue peu &#224; peu. Mais on a quand m&#234;me l'impression d'un permanent recours &#224; &#171; l'art pauvre &#187;, et je dis &#231;a en tr&#232;s grand respect, c'est un pan esth&#233;tique en tant que tel depuis Mario Merz dans les arts plastiques, et surtout un fil constant de l'histoire photographique ou vid&#233;ographique, c'est m&#234;me th&#233;oris&#233; par Alain Cavalier dans ses premiers entretiens apr&#232;s l'adoption de son petit camescope Sony. Il y a une sorte d'affirmation de vitesse, coquilles non corrig&#233;es dans les sous-titres, cassures de voix, et pourtant quelque chose de plus suspendu, tranch&#233; (l&#224; je laisse d&#233;filer &#171; Des nuages pleins de lumi&#232;re &#187;, avec des phrases comme &#171; on est tous les m&#234;mes rats, vingt-et-une fois rien n'&#233;gale pas rien &#187;, o&#249; la qualit&#233; technique des plans est ind&#233;niable, on dirait que tu as esth&#233;tiquement recours, aujourd'hui encore, &#224; un refus de toute esth&#233;tisation (stabilisateur, colorim&#233;trie...) pour &#233;tablir ton camp, &#224; rebours par exemple de ce court-m&#233;trage d'il y a deux ans &#8212; o&#249; enracines-tu ton savoir du film ? est-ce le m&#234;me enracinement que ton savoir du dire ?&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;C'est vrai. Je laisse apparentes les coquilles, les cassures. Parce que je veux laisser visible une urgence. Je n'ai de toutes fa&#231;ons aucune formation technique, et pas le mat&#233;riel, ni pour le montage ni pour filmer. De fait, je ne peux que proposer un art qui tient plus du brouillon et de l'accumulation que de l'objet fini. C'est aussi une mani&#232;re de d&#233;gager mon &#233;criture d'une d&#233;marche qui consisterait seulement &#224; &#171; po&#233;tiser &#187; le monde.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans le court-m&#233;trage Automne malade (r&#233;alis&#233; par Lola Cambourieu et Yann Berlier), ce n'est plus moi qui regarde paysages et gens mais la cam&#233;ra qui me scrute au milieu d'un paysage champ&#234;tre et dans des rencontres avec des gens. Avec &#231;a de propre au film que les images prolongent ou manifestent le regard du personnage, dans une exag&#233;ration de la focalisation interne. En &#231;a la cam&#233;ra est aussi &#171; com&#233;dienne &#187; puisqu'elle soutient le jeu que je suis cens&#233;e porter, d'un personnage plut&#244;t timide, qui observe.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les cassures, les rat&#233;s, c'est aussi des minuscules &#171; suicides &#187; de la vid&#233;o dans la video.&lt;/p&gt;
&lt;div class=&#034;mini&#034;&gt;
Y a-t-il un r&#234;ve d'&#339;uvre qui puisse se d&#233;finir ou surgir d'un travail aussi humainement g&#233;ant que celui que tu m&#232;nes au quotidien depuis trois ans ?&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Je crois qu'il y a un r&#234;ve d'exhaustivit&#233;, qui serait encore celui de l'enfant, &#224; qui dire &#224; la fois qui il est et ce qu'est le monde, ce que sont le temps, les choses. Sinon, pas de r&#234;ve d'&#339;uvre. Serait irregardable de toutes fa&#231;ons la moindre compilation des vid&#233;os, dans une tentative par exemple de &#171; jour apr&#232;s jour &#187;. Je regarde moi-m&#234;me rarement mes vid&#233;os apr&#232;s les avoir post&#233;es. Un r&#234;ve, peut-&#234;tre, de r&#233;ception, comme on court pour se jeter &#224; l'eau, et sans s'y dissoudre ou briser, notre corps rejoint un autre milieu que lui-m&#234;me.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; &lt;/h2&gt;&lt;div align=&#034;center&#034;&gt;
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&lt;/div&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; &lt;/h2&gt;&lt;/div&gt;
		
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