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comme jadis un preux avait ses armes

« Les hommes d’élite maintiennent leur cerveau dans les conditions de production, comme jadis un preux avait ses armes toujours en état. »

C’est le grand Balzac qui disait ça, et c’est Arnaud Maïsetti qui m’envoie cette citation alors que sur un tweet j’évoquais cette expression soudainement apparue cet après-midi, d’un concept des enseignants-producteurs.

Et non pas que je l’aie pris mal, j’ai bien insisté là-dessus auprès des inventeurs de la formule, compagnons d’armes (pour de vrai) au jour le jour à Cergy, mais pour dire que ça m’interloquait et qu’il me faudrait un peu de temps pour piger, chez moi la pensée c’est un processus un peu lent, le contraire du collègue Geoffroy.

On est assez en confiance et respect dans ce travail d’équipe pour mettre tout sur la table, et avancer d’un bloc dans la diversité des positions. C’est sans doute en partie le fait d’être une école d’art, même les étudiants sont des têtes de bourrique, on a d’abord le sens de cette indépendance et des combats qu’on ne peut gagner que seul. C’est sans doute pour ça qu’en tant que prof on en profite : le boulot de pelleter du charbon, chacun dans sa discipline, ceux du film, ceux de la musique et du son, ceux des algorithmes, les labos photo, celle qui officie salle de danse etc, et nous rapproche ce qui ne tient pas à la discipline, mais à l’écoute individuelle des élèves : apprendre en soi à construire un accueil neutre et non jugeant, et renvoyer vers l’élève les différentes strates, la structure même de comment on perçoit dans ce qui nous déplace (ou ne nous déplace pas assez). C’est même probablement ça le plus épuisant, et sans doute un étrange savoir puisque c’est la fonction même, et la répétition, qui progressivement nous arme (pour rester dans l’expression de Balzac) non pour répondre à la demande de l’étudiant, mais pour l’aider à ce qu’elle devienne formulable. Si j’avais une expérience d’atelier d’écriture avant d’entrer là, quelles leçons prises de Bernard Marcadé ou Patrice Rollet pour mieux piger ça.

Dans l’expression enseignants-producteurs on a fini par comprendre. Ouf, d’abord que ce n’était pas une appellation surgie d’en haut, mais bien une construction pour dire ce qui se passe ici. Le contexte, c’est le désengagement de l’État, irréversible, tout aussi cynique que l’abandon où on laisse la recherche scientifique. Chacun dans sa discipline, on a eu le temps de commencer de l’apprendre, ce que ça voulait dire qu’agir sans l’État. Pour moi, l’année Québec et l’apprentissage de la pensée américaine (les Québécois sont de l’autre côté de notre pensée d’Européens) a été une bonne capitalisation. Pour une école c’est plus compliqué, puisqu’on exerce quand même une mission de service public, et qu’il faudrait progressivement apprendre à garder la mission, tout en bénéficiant de moins en moins de la logistique du service public.

Ici les profs mettent la main à la poche pour embarquer les étudiants à Londres, Lisbonne, Berlin ou Marseille et ne semblent même pas trouver ça extraordinaire. Il ne s’agit pas d’entrer dans la salle et débiter ses salades (pour aucun enseignant jamais ni nulle part d’ailleurs, sinon on ne ferait pas ça), mais produire une aventure en tant que construite dans un temps, disposant des moyens nécessaires, et qu’en tant que profs en gros on s’attelle effectivement, en amont, comme pour un film ou une pièce de théâtre, à ce qui la rend matériellement possible – sous-jacent : financements compris. Je n’ai rien contre ce terme, producteur. Là, alors qu’on prépare la sortie des trads Lovecraft à Points Seuil, il s’agit bien d’un passage à un collectif, correcteur, graphiste, équipe éditoriale, équipe fab, où en tant qu’auteur je ne suis plus qu’un des rouages, avec cette magie du collectif qu’on soit capable de s’entendre tout en respectant les contraintes de l’autre. Mais le producteur est précisément le collectif, et non plus l’auteur.

C’est peut-être pour ça, alors, seulement, que l’expression ne convient pas : producteur, oui. Mais ce n’est pas notre rôle d’enseignant, encore moins en tant qu’artiste, ou danseur, ou auteur : on n’est pas le producteur de son propre travail, c’est lui qui se produit par nous. Et produit, qui valait au temps de Littré pour l’agriculture et la chimie, a pris aujourd’hui cette granulosité d’objet du marché qui ne convient pas à ce qu’on cherche dans le vivant, des mots, des matières, des corps.

Si le vigneron est producteur, c’est parce qu’il y a la vigne. Nous, c’est de nous-mêmes que nous sommes creusés. Seulement, à un moment donné, ce qui fonde une école d’art c’est ce même processus collectif qui vaut pour le livre, le disque, le film – sauf que nul besoin qu’une instance précise (l’éditeur pour le livre, le producteur pour le disque ou le film) n’en soit l’incarnation liée à l’existence économique et la distribution. Notre collectif ne produit qu’un chemin, et c’est en tant que tel que le collectif est le producteur.

Sans doute que c’est cela qui définit ici notre tâche d’enseignant, d’organiser des chemins du collectif, à commencer parce qu’on est nous-mêmes plusieurs profs dans chaque expérience qui lève.

Pas très grave, en fait, sinon pour se souvenir que lorsqu’on entre ici se crée une interface de transmission où c’est notre vieille peau de cicatrices, d’échecs, bonheurs aussi qu’on met en partage. C’est encore plus clair quand on commence ce job à 60 balais, puisqu’on ne peut y progresser qu’à l’ancienneté, et que je suis donc enseignant-producteur 2ème classe catégorie 1, avec éventuelle perspective de passer catégorie 2 quand je serai bon à aller sucrer les phraises au lieu des frases. Une élève me demandait ça, la semaine dernière, avec leur délicatesse habituelle qui nous fait du bien : — Mais vous devez être complètement bouffé, quand vous repartez ? C’est peut-être justement ce qui régénère, et incite à reprendre le collier pour soi.

Photo ci-dessus, portrait d’enseignant-producteur typique : Jérôme Combier – compositeur. Mais que fait un musicien entre une danseuse et un plumitif parmi les profs de ce qui s’appelle école d’arts ? Je doute que l’expression enseignants-producteurs ait un vrai avenir.


François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 28 janvier 2015
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