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journal | de la trace, et des mots pour le noir

Longtemps que je ne m’étais pas retrouvé (comme autrefois chez le marchand d’argile de Pantin) dans un de ces lieux qui sont comme le back-office (le Journal officiel souhaite qu’on remplace ce mot par arrière-guichet, mais non, ce n’est pas la même chose) des ateliers de plasticiens, là où l’artisanat reprend la main, dans une très longue tradition et transmission. C’était le cas au bout de ce passage discret dans les hauts du XXe, près du métro Jourdain. Les vitres comme sont les vitres d’un vieil atelier, une presse à sérigraphier du XIXe, une autre plus ancienne démontée. Des résidus de couleur de toutes sortes, puis au mur, ou sur les tables, ou empilées dans les coins, des oeuvres ou brouillons d’oeuvre, et puis au milieu celui qui se revêt d’un tablier de grosse toile et garde la parole rare avec un nouvel arrivant (ça s’est arrangé après). Et pourtant on ne doit pas avoir grande différence d’âge. C’est dans les mains que c’est différent. À suivre les noms sur les murs, de Titus-Carmel à Messagier, Matthieu, Soulages, di Rosa, Pincemin, Kijno, Villeglé Ségui,Tello et plein d’autres, tout le gratin est venu faire ses sérigraphies ici. Mais un peintre qui entre ici, il sait comment ça passe par respect et égalité, il y a cette fraternité dont on bénéficie aussi quand on entre dans un atelier – ceux-là ont respect et sentiment d’égalité pour ce qui s’écrit. C’est ce qui était beau dans toute cette constellation autour de Ponge le bégayeur, et qu’on retrouve aussi dans le Journal d’Hélion, cette oeuvre majeure et indisponible. Peu importe pourquoi j’étais venu, et je ne me serais pas autorisé comme ça à faire des photos. Pourtant, c’est de ça dont j’aurais envie : l’autorisation de faire de la pièce un inventaire en 150 images, voilà qui serait un complément nécessaire à l’histoire de l’art contemporain. J’ai été mettre le nez dans les étagères, aussi. D’ailleurs, c’est comme ça qu’il a commencé à lâcher la méfiance : l’odeur que ça a, les couleurs dans les boîtes, le nom du fabricant, et que dix-neuf nuances lui suffisent. Et lui, l’homme au tablier, il est là chaque matin debout devant cette table noire. Ce sont les dimensions de cette table qui m’ont d’abord intrigué, et lourde et lisse. Une table venu d’un marchand de textile. Encore plus précis : un tailleur du Faubourg Saint-Antoine spécialisé dans les robes de mariée, et donc la nécessité d’un plan de travail long comme un corps. C’est sur ce long comme un corps qu’il les prépare, les sérigraphies. À ce moment-là il s’est mis à parler des nuances du noir. Les Innus sont fiers de leurs neuf mots pour la neige, lui il a bien plus de mots pour le noir. Ce qui le fait rire, c’est comment les peintres lui décrivent ce qu’ils souhaitent chacun pour leur noir, et qu’il réalise d’ailleurs avec autre chose que du noir – des terres, ou le bleu cyan par exemple, qui sert aussi pour qu’en imprimerie on ait l’impression que les lettres d’un livre soient noires. Là je me suis autorisé à sortir mon Canon et faire juste cette image du bout de la table, là où se préparent les couleurs. En écriture, avec nos machines d’aujourd’hui, nous ne constituons pas d’espace matériel de la trace. Ça manque. Ça m’encercle aussi : pour resserrer l’attache du pied photo, il me faut un cruciforme et une clé alène. Je dois aussi rattacher l’attache de la pile du micro de ma Gibson acoustique. En recherchant un Deleuze, hier, trois piles de bouquins se sont écroulées, je les ai reposées en vrac et je dois les remettre en ordre. Mais pour écrire, quoi. L’ordi que je pose sur le pupitre ou sur la table. L’écriture ici se fait directement sur le blog. Pour les ronds-points aussi. Pour les articles ou pour le Lovecraft unlimited (en stand-by puisque depuis cette idée de rond-point je n’ai littéralement rien fait d’autre, hors la part sanctuarisée pour Cergy) c’est sur la base de données de mon UlyssesIII, avec sauvegarde sur le Time Machine. Plutôt donc une disparition de l’outil à écrire. Ce n’est pas un manque, sinon je me rachèterai un stylo-plume et un carnet (d’ailleurs ça m’arrive, mais aussitôt je les stocke et je reviens à l’ordi). Laissé tomber l’iPad aussi, juste ce mini ordi que je pose sur la table (assis) ou sur le pupitre (debout). Pourtant j’y repense, à la table de l’homme au tablier de grosse toile, ses dix-neuf encres, et toute une vie sous les verrières des ateliers dans le vieux Paris des cours et passages. C’est peut-être ça aussi qui m’a mené à cette idée de lectures en plein vent, qui me turlupinait, lire où personne n’écoute, où personne même ne peut s’arrêter pour écouter. Arriver à comprendre ce qui nous arrive ensemble : ce qui nous sépare en commun, son atelier au bout de la cour, et nous l’écriture, de tout ce bazar du monde qui s’enfonce dans la nuit sans même plus se préoccuper des mots du noir. Et passez voir quand même le site Pasnic, merci à Pascal Gauvard et Gildas Le Reste.


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François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 20 septembre 2014
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