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2013.10.29 | Chicago, on a détourné Picasso

Comment s’y est pris Picasso pour installer les 260 tonnes de sa Bête dans l’enclave de cette place carrée, la bibliothèque au fond, un immeuble de bureau noir qui lui sert de fond, la hauteur cubique dominant les rues à angle droit, et qu’elle apparaisse comme une conjuration de la ville ? Alors on vient voir le Picasso mais, ce dimanche après-midi, on ne s’attend pas à découvrir ce grouillement incessant d’enfants par dizaines, qui entrent dans le ventre de fer du monstre et s’en servent de toboggan. Et le grouillement de couleurs ne cesse pas, ils s’agglutinent en tas sur le ciment au bas de la dégringolade avant de remonter à l’assaut. Les soudures à angle droit des angles n’ont pas été protégées, les rebords à pic au-dessus du ciment ne comportent pas de rambarde, et qu’on on chute de l’assemblage de tôles sur le socle de béton il n’y a pas de tartan ou autre revêtement pour amortir. Jamais ça ne se passerait comme ça chez nous, avec cette obsession de normes sécuritaires qui a fait interdire depuis quelques années la fabrication de gâteaux en école maternelle. Reste ce miracle : Picasso pris pour un toboggan. À l’évidence, les gamins qui s’y roulent ne sont pas là comme dans les autres jeux d’enfants qu’on leur propose dans tous les parcs : ils sont complices de la Bête qui les accueille dans son dedans, ils participent eux aussi, soudain, par la dégringolade et l’entassement de tous les corps sous la glissade, à cette conjuration de la ville âpre, rectiligne, sombre.


François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 29 octobre 2013
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