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2012.01.18 | drôle d’endroit pour mourir

Pour aller à Nantes, quand je peux je prends le train. Une des rares lignes que j’emprunte avec plaisir, la Loire qui s’élargit doucement à gauche, les vieux villages à droites, fermes, châteaux – même si de plus en plus, en cinq ans c’est flagrant, la paupérisation générale est sensible. Bicoques en planches, caravanes, la misère fuit les villes et vient se camoufler dans les campagnes. D’habitude c’est 2 heures, le Mac sur les genoux, temps de répit avant le boulot qui commencera là-bas. Je suis avec Dominique Pifarély, pour notre invitation à Lieu Unique. On est coincé une première fois en gare de Saumur. Accident de personne, arrêt de durée indéterminée. On repartira quand même, mais à chaque gare ajoutant un arrêt plus long, ou bien stoppant en pleine campagne. C’est entre Varades et Ancenis, tout près du pays de Julien Gracq, que soudain c’est là sous la fenêtre : une ambulance, des gens en blanc avec des gilets fluorescents, et puis les gendarmes aussi, véhicule bleu. Un peu après, un pont avec marqué passage dangereux. Si ça se trouve, ce sont les Eaux étroites de Gracq. Mais on est loin des villages. Hors ce chemin, par lequel sont descendues l’ambulance et la fourgonnette des gendarmes, peut-être aussi un autre véhicule (il y a bien cinq ou six hommes), rien. De l’eau, des bois. Et comme c’est hiver, les bois trempant dans l’eau. De la scène que brièvement nous surplombons, le train roulant au ralenti fait tout durer dix fois plus, je ne mets pas en ligne de photographie. Je ne m’en sens pas le droit. Celle-ci est faite vingt mètres plus loin, quand recommencent l’eau, les arbres. Ce que nous avons vu : au milieu des véhicules, la civière sur ses pieds. Et sur la civière, non pas une forme allongée, mais un énorme sac blanc informe. Quand nous arrivons à la gare de Nantes, avec une grosse heure de retard, sous la pluie il y a Patrick Deville qui fume une de ses éternelles cigarettes. Lui il revient de Rennes, et ça a été le même fouillis d’heures, d’arrêts, détournements. Seulement voilà : ce n’est pas la même ligne. Deux suicides, quasiment à la même heure, à la même distance de Nantes, sur deux lignes divergentes. La France aujourd’hui. On repense à toutes ces bicoques de bidon-ville grignotant les villages en leurs bords, près de la voie ferrée. Aux caravanes qui ne sont pas celles des campements (on en voit beaucoup, tout au long de la voie) des gens du voyage. Mais surtout on ne repense pas – même maintenant, dans l’insomnie et la nuit, à l’hôtel, à l’épais sac informe, qui n’avait même pas la forme allongée d’un corps.


François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 18 janvier 2012
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