# LVME # 10 | témoignages

Un voisin : Il rentrait tard, on ne peut pas dire le contraire. Ils étaient plusieurs à rire dans les escaliers, à fumer. C’était gênant, certaines fois. Mais les jeunes aujourd’hui, c’est comme ça. Ils se regroupent comme les étourneaux et d’un seul coup, ils disparaissent, appelés par quelque chose d’autre. Ils se passent le mot, échappent toujours ensemble à la routine. Ils ne sont pas méchants, au fond. Ils sont même serviables. On ne sait pas vraiment ce qu’ils fuient mais ils fuient ensemble. Sauf que cette fois-là, il était seul. On n’a pas compris.

Pedro P : Dans ma tête, ça tourne sans arrêts. Pas lui. Il n’aurait jamais fait ça. Quand il était dans ses délires, j’arrivais à le raisonner et il reprenait courage, promettait de se lever à temps pour être à l’heure au lycée. S’en voulait de ne pas y arriver. Chez lui, il ne parlait pas vraiment : il y avait toujours du bruit, des cris, du monde et il partait en claquant la porte. Il venait au Local. Une fois, il est arrivé avec un grand plat de chakchouka préparé par sa mère avec qui il s’était réconcilié pour la centième fois. Il nous a dit qu’il savait comment faire et qu’il allait nous apprendre. Et puis il disparaissait, revenait tout maigre, en colère contre les malins musclés qui le provoquaient en le traitant de bronzé, de maigrelet, et pire encore.

Adrienne : Tout petit, il était craquant avec ses grands yeux, ses grands cils, ses cheveux aux reflets dorés. Surtout, il s’intéressait à tout. Il a commencé à lire plus tôt que les autres. Il n’aimait pas qu’on le contrarie, comme si son temps était compté. Quelques années plus tard, même s’il était avec sa bande, en m’apercevant de loin, il faisait toujours un détour pour m’embrasser. Je connaissais bien sa famille : il y avait du mouvement là-haut, des enfants au caractère bien trempé mais c’est comme ça la Méditerranée transportée ailleurs. Sa mère ne s’est jamais remise de ce qui s’est passé. D’ailleurs, la famille a déménagé, a quitté le bâtiment maudit.

Victor LV : Il se cherchait, c’est sûr. C’est normal, non, quand on a un peu plus de dix-sept ans, et même dix-huit ? Je l’ai aidé plus d’une fois à écrire des lettres dites de motivation pour la recherche de stages. Et même une lettre d’amour : il n’osait pas aborder les filles et a lâché l’affaire après une tentative qui n’a rien donné. Il s’est senti complètement ridicule. Il m’a aussi confié qu’il lisait des poèmes mais clandestinement, pour éviter les moqueries. Je lui ai prêté des livres. Une fois, il est venu chez moi avec sa bande. On a bu du thé et il m’a demandé si je fumais de l’herbe. Pourquoi me demandes-tu ça ? je lui ai dit. Il a répondu qu’il pensait que je fumais parce que j’étais à l’aise en public alors qu’eux-tous ne parvenaient à être à peu près dans cet état qu’en fumant. Ensuite, il a commencé à prendre confiance en lui mais ne supportait pas d’être interpellé ou contrôlé sans vraie raison par les forces de l’ordre, ce qui se comprend. Comme il avait un sens aigu de la répartie, il a dû en vexer plus d’un, si vous voyez ce que je veux dire.

Chico : C’était de la graine d’artiste, je vous dis. Ça me hante. Combien de fois je lui ai dit de se lancer, de choisir la manière de dire ce qu’il avait à dire. Mais pas celle qu’il avait adoptée par goût de la provocation. Il m’écoutait, parce que j’étais son aîné, que j’avais grandi dans le quartier, et que j’avais fini par faire mon trou dans un petit cabaret parisien. Il était même venu m’écouter, pour voir. Le problème, c’est qu’il était tellement révolté que ça finissait par l’étouffer. Et comme il avait la langue bien pendue, il ne ratait aucune occasion de tourner en dérision ceux à qui son attitude ne plaisait pas. Il mettait son énergie là-dedans. Ça lui a joué des tours plusieurs fois. Là, je ne sais pas ce qui s’est passé. Comme beaucoup, j’ai de gros doutes sur sa fin. Dans tous les cas, quelle horreur, et quel gâchis.

Le gardien : mon collègue, en panique, m’a téléphoné tôt ce matin-là et j’ai couru à toute allure de l’autre côté. Je suis arrivé en même temps que pompiers et police. Trop tard, le mal était fait. Mon collègue tremblait comme une feuille : prévenu par les voisins qui avaient entendu en pleine nuit du bruit et des voix basses dans les escaliers, il est allé au-dessus de l’appartement du dernier étage, dans les combles : il l’a vu comme je vous parle. C’était fini. Mon collègue a dévalé les marches, prévenu les autorités. Gyrophares, cordon de sécurité, rassemblement de voisins. Pendant ce temps j’ai réconforté comme j’ai pu mon collègue qui ne cessait de dire : pas lui, il n’a pas pu faire une chose pareille, juste au-dessus de l’appartement familial en plus. C’est impossible, ce n’est pas dans sa culture. Je ne comprends pas.

Bernardito C : Ça, je ne l’ai pas raconté dans le blog. Trop dur, je suis écœuré. À quelques-uns, on a essayé d’y voir clair. Le lendemain, discrètement, on est revenus là-haut. On a vu des traces de pas et des gouttes de sang dans la poussière des dernières marches. On a enquêté là où il allait de temps en temps, du côté du café tenu par un type méprisant qui nous a conseillé de ne pas aller plus loin. Dégagez ! Victor LV ,dit « le prof », est allé à la morgue de l’hôpital. Il a vu le corps et le visage, lequel était tuméfié. Ça ne collait pas avec la version établie. « Le prof » est retourné voir la famille et, après avoir présenté ses condoléances, a dit qu’il fallait porter plainte contre X pour assassinat, qu’il allait trouver un bon avocat. La mère qui n’avait même plus de larmes l’a remercié puis lui a dit que ce n’était pas la peine : on ne peut rien contre la mort. Elle a refusé l’autopsie. Jamais elle ne retrouverait son fils et de l’autre côté, ils sont trop forts, ils auront le dernier mot. Victor a partagé le couscous du deuil avec la famille puis est parti. Dans la tradition de la famille de Has, il ne faut pas attendre pour l’inhumation. Aujourd’hui le jeune homme, enfant des petites collines de la cité repose dans le berceau natal, de l’autre côté de la Méditerranée, non loin des grandes collines qui bordent le désert sous un ciel immensément bleu.

Arthur R : On n’est pas sérieux quand on a dix-sept ans.

A propos de Christine Eschenbrenner

Génération 51.Une histoire de domaine perdu, de forteresse encerclée, de terrain sillonné ici comme ailleurs. Beaucoup d'enfants et d'adolescents, des cahiers, des livres, quelques responsabilités. Une guitare, une harpe celtique, le chant. Un grand amour, la vie, la mort et la mer aussi.

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