#LVME #10 | l’affaire Zack Ziegler

L’inspecteur Armand Couchot fut désigné pour enquêter sur le meurtre de Zack Ziegler. S’il s’agissait de sa première enquête sur le terrain, le jeune homme tout juste sorti de l’école de police avait gagné la confiance de ses supérieurs grâce à une attitude jugée positive et constructive comparée au manque de confiance et à l’usure qui rongeaient ses ainés, mais aussi et surtout grâce à son statut de major de sa promotion. L’affaire, pourtant, paraissait compliquée et les premiers indices récoltés étaient minces.

Le 13 juin 1961 vers midi et demi, le corps sans vie de Zack Ziegler était découvert à son domicile, une cabane en bois au milieu d’un grand jardin potager situé dans la rue nouvellement baptisée Évariste Murray (ancienne traverse du lavoir) par Ernestine Valbon, une voisine et amie qui lui ramenait un filet de provisions achetées à l’épicerie et à la boucherie du quartier. L’homme, âgé d’environ 70 ans (son état civil confirmera qu’il avait exactement 73 ans et 8 mois) se tenait allongé sur une chaise longue sous la tonnelle envahie de vigne vierge près de la petite maison dans laquelle il vivait. Au niveau de son torse, l’imposante tache rouge laissait supposer qu’il avait pris un coup de fusil à une distance d’environ cinq mètres, ce que confirmera l’étude balistique. L’examen de la scène du crime permit à l’inspecteur Couchot d’établir une première ébauche de la situation : la victime dans sa chaise longue avait été surprise par son agresseur qui ne lui avait pas laissé le temps de se lever (elle ne l’avait peut-être même pas vu) avant de tirer un coup de fusil de chasse. Les plombs lui ont traversé la poitrine et l’abdomen lui causant des dommages irrémédiables et ont entraîné une mort rapide. 

La première audition d’Ernestine Valbon, 63 ans, sur le lieu du crime, permit à l’inspecteur Couchot d’affiner sa mise en scène. Alors qu’elle se dirigeait à pied vers le domicile de Zack Ziegler pour qui elle avait l’habitude de faire quelques courses deux ou trois fois par semaine, elle a entendu un premier coup de feu alors qu’elle venait tout juste de sortir de tourner au coin de la rue à une cinquantaine de mètres du domicile du vieux Zack (c’est ainsi qu’elle l’appelait). Le temps de comprendre que la détonation venait de la cabane en bois, tout du moins de la même direction, elle a entendu un second coup de feu. Selon elle, moins de trois minutes plus tard, le temps d’atteindre la cabane d’un pas pressé (« je ne peux plus courir à mon âge »), elle découvrait le corps sans vie de Zack Ziegler. La haie entourant le potager ne lui avait permis aucun contact visuel avant d’être sur place et elle n’avait vu personne quitter la maison par la rue. Alerté par la double détonation, un voisin lui avait emboîté le pas sur la scène du crime et avait aussitôt rebroussé chemin en disant qu’il allait téléphoner au commissariat. Environ un quart d’heure plus tard, un tube Citroën de la police et la 4 CV de l’inspecteur Armand Couchot se garaient dans la rue Évariste Murray.

Un second examen des lieux permit au jeune enquêteur de relever les traces probables du second coup de feu (l’étude ultérieure des impacts de plomb devait confirmer cette hypothèse). Sur les planches grossièrement rabotées de la cabane, juste au-dessus d’une table adossée sur laquelle plusieurs cageots en bois étaient empilés, une volée de plombs avaient grêlé la façade. Impossible de dire sur le vif de quand datait la détérioration, mais la surface criblée concordait avec l’hypothèse du second coup de feu. Sur l’un des cageots, un vieux coussin de chaise plein de poils laissait supposer qu’un animal avait l’habitude d’y séjourner. Le second coup de feu était peut-être destiné à un chat qui avait surpris l’agresseur après le premier tir. À moins que ce ne soit l’inverse, un premier coup de fusil vers le chat et le second pour abattre Zack Ziegler, mais cela semblait peu probable car la victime aurait eu le temps de se lever. En tout état de cause, un simple examen visuel laissait supposer que l’animal (il devait s’agir de Zoé, la chatte du vieux Ziegler, comme l’a signalé Ernestine Valbon) n’a pas été blessé et s’était enfui indemne. L’enquête de voisinage n’apprit rien de plus à l’inspecteur Couchot. Pas de témoins visuels, deux coups de feu bien distincts et la forte probabilité que le seul être vivant qui en sache plus sur ce crime, mis à part l’agresseur, soit un chat qui avait disparu. 

Dans les semaines qui suivirent, l’inspecteur Armand Couchot s’intéressa de près à la victime. Zack Ziegler, né à Paris de père diplomate suisse et de mère new-yorkaise, riche héritière d’une famille de banquiers, n’était pas, à proprement parler, un homme dénué d’éducation. S’il ne possédait plus grand-chose à la fin de sa vie, sauf le terrain qu’occupaient la cabane qu’il avait lui-même construite et les rangées de légumes l’entourant (ce qui excluait l’hypothèse d’un crime lié au l’argent), il avait juste assez de moyens pour vivre en toute quiétude une vieillesse paisible et sans fioritures. Sa vie, néanmoins, avait été d’une richesse insoupçonnée. Violoniste surdoué, il apparaît en 1897 à l’âge de neuf ans dans les rangs du prestigieux Orchestre de la Société des concerts du Conservatoire de Paris (devenu Orchestre de Paris en 1967) sous la baguette de Paul Taffanel. Élève d’Eugène Ysaÿe au Conservatoire de Liège, il disparaît prématurément de l’univers de la musique à tout juste vingt-deux ans alors qu’une prometteuse carrière internationale lui ouvrait les bras. Juste avant la Première Guerre mondiale, il se destine alors à une carrière de diplomate sur les traces de son père, carrière qu’il poursuivra durant l’entre-deux-guerres dans les ambassades de Pékin, de Washington, de Rio de Janeiro et de New Delhi. Il est âgé de 58 ans en 1946 lorsqu’il envisage de tenter une expérience originale. Alors que le pays est en pleine reconstruction, il rejoint les îles Canaries, monte dans une chaloupe avec des vivres et se laisse dériver pour étudier les courants marins de l’Atlantique Nord, mais aussi les conditions de survie des naufragés. Cinq semaines après son départ, il est récupéré très amoindri au milieu de l’océan par un cargo (il souffre d’anémie et a perdu quinze kilos). S’il ne réitère pas la tentative, ses notes et son expérience profitent à Alain Bombard qui, six ans plus tard, parviendra à rejoindre les Barbades au départ de Las Palmas. En 1955, enfin, il achète un lopin de terre agricole et s’y installe après avoir construit une petite maison en bois. C’est en cet endroit qu’il y meurt le 13 juin 1961. Après la découverte de cette biographie piochée dans divers articles de presse, l’inspecteur Couchot a entrepris de chercher quelques rivaux ou détracteurs potentiels dans cette vie riche en éclats, mais l’homme, décrit comme étant d’une grande douceur, n’a laissé aucune rancœur derrière lui à aucun moment de son existence.

Sans écarter l’hypothèse d’un déséquilibré qui aurait abattu Zack Ziegler sans autre raison qu’un mauvais hasard (selon la théorie du « mauvais endroit au mauvais moment »), Armand Couchot s’est ensuite intéressé aux relations locales du septuagénaire. Peu d’amis, mais fidèles, à l’image d’Ernestine Valbon qu’il a connue en arrivant sur les lieux. De fous rires en discussions animées, la veuve avait repris vie à son contact, mais Zack Ziegler lui avait avoué vouloir rester seul sans renoncer néanmoins à une amitié qu’il disait chère. Ils se voyaient plusieurs fois par semaine et Ernestine Valbon était en mesure d’affirmer qu’il ne lui avait avoué aucune inquiétude particulière les derniers jours de son existence. Ce qu’elle se rappelait, en revanche, c’était que l’achat du terrain qu’il occupait avait été mouvementé. Zack Ziegler avait acheté son terrain agricole à un certain Évariste Murray en 1955, un vieil original écossais disparu quelques semaines après la transaction. Propriétaire de l’ensemble des terrains alentour, son nom avait très vite été donné à la voie qui en donnait l’accès, la traverse du lavoir rebaptisée rue Évariste Murray en 1958 par décision du Conseil Municipal de l’époque. Dès lors, les héritiers du vieil écossais avaient voulu racheter le terrain vendu à Zack Ziegler pour recomposer un domaine terrien qu’ils auraient pu ensuite revendre à prix d’or à des promoteurs immobiliers pour un projet d’envergure. Las, devant le refus de Zack Ziegler de céder son terrain malgré les offres généreuses, les héritiers étaient resté les mains vides. Des courriers bien salés (que l’inspecteur Couchot n’a malheureusement pas pu retrouver) témoignaient de l’atmosphère tendue qui s’était alors installée. 

Sans héritier ni testament, le décès de Zack Ziegler permit à la spéculation immobilière de réprendre vie avec une étonnante rapidité. Exactement quatorze mois après le meurtre débutait le chantier d’un immeuble de deux étages et quatorze nouveaux mois plus tard, au mois d’octobre 1963, la première famille aménageait dans la nouvelle construction. Les époux Paturel et leurs quatre enfants étaient les premiers occupants de l’immeuble, au rez-de-chaussée du 12 rue Évariste Murray. Deux mois plus tard, en décembre, Paolo le dernier de la famille naissait pour devenir le premier natif du lieu à l’endroit même où, moins de trois ans auparavant, Zack Ziegler avait été assassiné. Malgré son talent d’enquêteur, l’inspecteur Armand Couchot n’a jamais pu boucler l’affaire, même si la piste la plus probable l’avait conduit sur la trace des héritiers de celui-là même qui avait donné son nom à la rue. 

Mais il est dit que Zack Ziegler n’a pas complètement disparu du lieu quand un cliquetis vaguement métallique résonne comme un air de musique dans le hall d’entrée de l’immeuble, ou encore quand un souffle marin semble surgir des caves par un soupirail pour s’évanouir dans le jardin silencieux.


Photo de Meizhi Lang sur Unsplash

A propos de JLuc Chovelon

Prof pendant une dizaine d'années, journaliste durant près de vingt ans, auteur d'une paire de livres, essais plutôt que romans. En pleine évolution vers un autre type d'écritures. Cheminement personnel, divagations exploratives, explorations divaguantes à l'ombre du triptyque humour-poésie-fantastique. Dans le désordre.

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