#été2023 #09 | Les horizons

Dès que le regard intense d’Edward Eckelby se fut posé sur elle, Delphine sut qu’elle ne pourrait résister à la présence magnétique du célèbre chirurgien. C’était une évidence aussi miraculeuse qu’un lever de soleil sur l’océan indien et aussi destructeur qu’un ras de marée. Lorsqu’elle était en sa présence, il lui semblait que sa vie d’avant n’avait été qu’un long tunnel de monotonie. L’éclat du soleil contre l’armoire à pharmacie, le pépiement des oiseaux dans le parc de l’hôpital, tout l’enchantait. Le rougissement délicieux de ses joues en la présence d’Edward, c’était la vie qui revenait en elle, tout simplement. Elle en était surprise et profondément heureuse. Lorsqu’Edward esquissait un sourire tendrement amusé à son intention, Delphine ne pouvait empêcher mille papillons d’éclore dans son ventre. Il lui semblait invraisemblable qu’Edward Eckelby, le chirurgien le plus respecté, et, disons-le, le plus sexy de l’hôpital, ait pu la regarder, elle, une jeune infirmière tout juste sortie de l’école. Mais l’accumulation de coïncidences dans leur emploi du temps respectif ne trompait pas, ni les papillons qui fleurissaient dans son ventre d’ailleurs…

Delphine laissa glisser sa main le long du roncier. Le fil barbelé. Les tessons de rouille abandonnés. Elle passa sa main sur cela aussi puis elle cassa des branches et arracha des herbes. Dans une flaque d’eau, entre deux rochers, elle ramassa les restes éclatés d’un ballon baudruche et le mâchouilla longuement.

Delphine était en train d’introduire un cathéter dans la veine fragile d’un patient, lorsque Edward Eckelby fit son entrée pour s’enquérir de la santé de ce dernier. Le chirurgien plongea son regard dans celui de Delphine et posa sa main sur la sienne, comme pour la guider. Une sorte de décharge électrique les parcourut. Ils en furent tous deux surpris et retirèrent leurs mains au même moment. Sans le quitter des yeux, elle introduisit le cathéter avec son mandrin jusqu’à l’apparition du reflux sanguin, puis fit ensuite coulisser le cathéter sur le mandrin jusqu’à sa garde. En sortant de la chambre, il l’invita au restaurant.

Les marches en béton sur lesquelles elle était assise restituaient la chaleur accumulée durant la journée. Le chèvrefeuille embaumait et le petit perron fleuri bourdonnait d’abeilles. Par la porte-fenêtre entre-ouverte, on entendait un poste de télévision, c’était l’heure du journal. Au loin, bien au-delà des vastes étendues plates et irriguées, des collines flottaient dans un air bleu et tremblant. Delphine imaginait qu’elle s’y faisait enlever par un bandit de grand chemin à la barbe hirsute. Il la ferait vivre dans des taudis de tourbe et de glaise et la nourrirait de racines. Le brigand glisserait ses mains dans les cheveux mal coiffés de Delphine. Il les tirerait violemment en arrière. Il dirait : « tu es à moi ». « Jamais » lui répondrait-elle tout en lui tendant ses lèvres. Elle enfoncerait ensuite ses ongles sous les aisselles poisseuses du tyran et mordrait ses lèvres jusqu’au sang.

Edward lui laissa entrevoir sa solitude. Il évoqua de nombreuses conquêtes, de nombreuses désillusions. Elle comprit qu’il avait été le jouet de femmes sans scrupule, incapables de le comprendre et de voir en lui autre chose qu’un homme qui avait réussi. Il voulait être aimé pour lui-même. Delphine rit lorsqu’il lui conta sa passion pour la chanson française des années 80 et comment il rêvait de participer à une émission télé crochet. Elle en fut convaincue : elle saurait le comprendre et l’aimer. Cet homme meurtri par la vie, elle le rendrait heureux.

Il fallait tuer les pigeons par asphyxie. La tâche incombait à Delphine. Elle se saisissait du volatile chaud et tremblant, prenait le temps de le regarder dans les yeux et lui demandait pardon. Elle le serrait ensuite avec ses deux mains tout en lui disant « je t’aime, je t’aime, je t’aime… » La petite tête de l’oiseau tombait mollement sur le côté. Mais il fallait serrer encore pour s’assurer que l’asphyxie fusse complète. Et jusqu’au bout, elle répétait « je t’aime, je t’aime, je t’aime… ». Chaque année, elle devait tuer 12 pigeons, puis les éviscérer, les ébouillanter et les plumer. La moitié serait congelée pour Noël, l’autre serait consommée le jour même.

Après un délicieux dîner qu’ils finirent au champagne, Edward lui demanda la permission de la raccompagner chez elle. Delphine apprécia cette demande surannée. Lui avait-on déjà témoigné autant d’attention ? Ils longèrent les bords de Saône dans la tiédeur de la nuit d’été. Les étoiles se reflétaient dans la rivière et le doux clapotis de l’eau dans les joncs dressés le long de la berge invitait les âmes à de douces pensées. Il se saisit soudain de la main de Delphine qui se laissa faire en lui jetant un regard que l’émotion rendait inquiet. Puis d’un geste doux et ferme à la fois, il l’arrêta, lui caressa la joue un instant et l’embrassa fougueusement. Delphine se sentit alors envahie par des milliers de petites fourmis et ne fut bientôt plus que frissons.

Au moment de monter dans la voiture familiale, Delphine lâcha le ballon gonflé à l’hélium qu’elle tenait à la main. Celui-ci s’éleva dans les airs très rapidement. Elle le regarda, stupéfaite, la bouche ouverte comme pour crier. Mais rien ne vint. Le ballon n’était plus qu’un point minuscule dans le ciel. Au-dessous, la forêt profonde pliait sous un vent déjà froid. On t’en achètera un autre, dit son père en démarrant la voiture.

Entre les bras puissants d’Edward, Delphine avait le sentiment que le monde s’effaçait autour d’eux et laissait place à des sensations intenses qui la faisaient chavirer : le contact de sa peau brûlante contre la sienne, le goût de ses lèvres, les frissons que faisaient naître ses enivrantes caresses… Elle caressa tendrement le cou de son amant endormi qu’une veine faisait palpiter au rythme de sa respiration. Je t’aime, je t’aime, je t’aime, répéta-t-elle en fermant les yeux.

A propos de Nicolas R.

Je vis au Mozambique. Prof doc de hasard (heureux) depuis quelques années. Facteur longtemps. Écrire. Pétrir. Pécrire ? Pécrire v. tr. (3e groupe) Étym. : De pétrir et écrire, formé sur le modèle de termes évoquant l’action de malaxer une matière pour lui donner forme. L’idée sous-jacente est celle d’une écriture travaillée, façonnée comme une pâte, qui fermente et prend du corps avec le temps. Prem. ut. : Attesté au XIIIe s., dans un fragment de poème attribué à Hugon de Belloc (?-1243) où il est écrit : « Pécrire n’est de valour se ce n’est de labeur, Bien vaut un mot frainé qu’un livre à l’erreur. Qui pécrit en silence et en main ferme, Il s’en suist au texte, que sa main étermine. » 1. Façonner un texte avec un geste physique, presque tactile, comme on pétrit une pâte. Pécrire implique de travailler les mots, de les modeler pour qu’ils prennent forme. – « Comme on retourne la terre, je pécris. Lorsque le sol se réchauffe et que les racines se déploient, les mots fermentent dans le noir et remontent à la surface comme les petites bulles d'air dans un levain » (Giono, Entretiens). 2. Retravailler sans fin un texte, le malaxer et le reformuler jusqu’à ce qu’il prenne une forme définitive, solide et concentrée, comme une pâte qui fermente pour libérer ses arômes et se structurer. – « Il pécrit, malaxant chaque phrase jusqu’à ce qu’elle prenne forme, comme une pâte laissée à fermenter, tissant ses réseaux de sens et de son, se concentrant sous la pression de son propre poids, jusqu’à ce que le texte devienne lui-même un acte complet, prêt à se déployer sous ses propres lois. » (Professeur Augustin Lavergne, Pour Flaubert, Université de Poitiers, 1869). 3.Écrire de manière viscérale, mais aussi contemplative, en laissant les souvenirs et les images du monde se distiller dans le texte, jusqu’à ce qu’ils deviennent presque indiscernables de la matière même de l’écriture. – « Pour pécrire, il faut avoir vécu, respiré le monde avec chaque pore de son corps, avoir laissé chaque souvenir se mêler à la chair du texte, que ce soit la brume d’une mer lointaine ou la chaleur d’un matin d’automne. Les mots naissent, ils s’élèvent, non pas comme des pensées, mais comme des événements vivants, façonnés par tout ce qui a été vécu. » (Rilke, Levain de nuit). 4. Écrire d’une manière viscérale, en modelant les mots comme on pétrit une matière brute. – « Je pécris, je pétris, j’écris, j’écrase, j'éreinte, je l’épaissis, je le mâche, je le crache, je le reprends, je le rend, prêt à trancher la masse » (Christophe Tarkos, Le Pétrin). – « Il pécrit la phrase, la tordille et la râpouille, la triture et l'empatouille, qu'à ses cris il s'exhultaille; il l’enroule et la dépiotte, la secoue comme un vieux linge ; il la grommelle, la martèle, la braille, jusqu’à à la fendure. Puis il la gicle, la glisse, la coupe en morceaux, la mélange et la pétrit encore. Et quand enfin la phrase s'amoncelle et soupire, il la reprend, il la bouboule et la pousse dans la fournaise » (Henri Michaux, Levain fini).

2 commentaires à propos de “#été2023 #09 | Les horizons”

    • Mais pas du tout, pas du tout: de l’Harlequin maîtrisé moyennement saupoudré d’un existentialisme de pacotille (quoique j’aime beaucoup mon ballon baudruche mâchouillé) et d’un soupçon d’horreur. Bref: bah oui bon et alors ?