#été2023 #04 | Scénario pour un lendemain

Chamane nous a donné rendez-vous au pied du mont Talusse. On doit y célébrer la nuit qui remue, celle des grandes agitations cosmiques selon Chamane. C’est Coyotte qui m’a emmené dans sa 205 pourrie. Coyotte est manifestement nerveux, il m’a expliqué ce que ça représentait, une insurrection, une révolte, un maquis ! Contre quoi ? Pour moi c’est encore assez flou, mais le but est de poser un acte poétique fort, en lien avec la sauvagerie qu’on a en nous. Dans notre petit groupe, Coyotte est peut-être celui qui prend tout cela le plus à cœur. Dernièrement, il s’est mis à bouffer ses manuscrits à la fin des performances. C’est une étape vers la radicalité, contre le tiédeur ambiante et la poésie de salon. Sitôt beuglé, on bouffe le poème qui rejoint l’organique et sera chié le lendemain. Jamais on ne boit autant qu’après les performances de Coyotte. Le voir ingurgiter du papier, ça donne soif à tout le monde.  

Texto de Chamane : Chacal, à Talusse demain, si tu peux  encore, si t’es pas devenu le crétin que je crois que tu as dû devenir, si c’est pour crever, là-bas plutôt qu’ailleurs, évite les grands axes où ça roule rien, passe par le nord où tu risques pas encore de te prendre un pruneau. Bonne chance et ramène tes fonds de bouteille, demain on liquide tout.

Ça ou crever dans mon 36m2, ça se tente.

Belette, Risson et Rapine sont déjà là. Ils ont ouvert quelques bières et attaqué un saucisson. On dirait que Belette et Risson sortent de chez Decathlon, lampe frontale, chaussure de marche et sac à dos orange et bleu. Rapine est en calbute et tong et se peint consciencieusement le corps. Rapine c’est notre peintre, celui qu’on appelle sur scène pour donner corps aux pulsions comme dit Chamane. Il fabrique lui-même sa peinture (qu’il appelle sa lacustre), un mélange maronnasse de terre, de caillou broyé et d’herbe des talus. De l’humble d’où veut surgir le chaos monstrueux selon Chamane. Généralement ça pue, et ceux du premier rang s’en prennent plein la gueule. Ils ne disent rien car ce sont aussi des poètes et qu’on sera nous-mêmes leur prochain public. On attend plus que Chamane, dit Belette, en me tendant une canette.

l’air pue le vinaigre, mes poumons en sont plein, l’air est devenu gluant et acide, c’est une putain de panique en ville, j’ai pris un scooter qui traînait, je sais pas comment j’ai fait pour sortir de la ville, tout est orange, tout colle, ça laisse tout humide, je respire plus, on y est, c’est la fin, et ça sent le vinaigre,

Je ne me représentais pas le mont Talusse comme ça. En fait de mont, ça ressemble plutôt à un sentier de remise en forme. J’imagine qu’une amicale de Talussiens quelconque doit défricher le mont chaque année sans trop d’effort et rafraîchir les balises jaunes qui le flèchent jusqu’au sommet. Il doit s’en suivre une petite fête de village bien sympathique autour des tables de pique nique aménagées à côté du parking. Tout en haut, on aperçoit encore, dans les dernières lueurs du soleil couchant (corriger par : dans les dernières morsures de l’astre la boule l’œuf du poulpe purulant ?), une antenne relais. Pas vraiment l’endroit d’une bacchanale poétique, mais au moins on sera vite monté. Risson sort une caméra de son sac. Il se lance dans l’art du visiocosme  comme l’a défini Chamane. Il compte projeter ça lors de la prochaine beuglante. Ce sera comme un court-circuit dans la matrice. Il faut rendre coup pour coup, user des armes de l’adversaire. On me tape sur l’épaule, je me retourne. C’est Chamane justement.

il est là, Coyotte aussi, on se regarde un long moment, la colère de Chamane me rassure, il est bourré comme un coing déjà, ses mains s’agitent comme pour cogner, il me tend une bouteille, un fond de gnole amère, entre deux courtes inspirations, ça a du mal à passer …marcher… plus de forêts, que des troncs calcinés…marcher… plus de chemin, on aperçoit des feux, on entend des tirs plus bas…marcher… on jette les bouteilles à mesure…marcher… Coyotte pousse de petits cris étranglés … marcher… arrivés au sommet, y’a plus que l’antenne rouillée à moitié debout, chamane sourit dans une sorte d’effort qui fait peine à voir et sort l’ultime bouteille,

Alors François, prêt pour ton baptême ? Tout le petit groupe m’entoure désormais, les visages sont graves, personne ne ricane. Chamane a la barbe d’un moine orthodoxe. Ses yeux d’alcoolique cernés à la serpe ont toujours quelque chose de rieur et d’inquiétant à la fois. C’est tout à fait le genre à te briser une bouteille de bière sur le crâne pour partager avec toi une vérité profonde, puis à t’embrasser chaleureusement en pleurant. Il dit : en avant mes petits, la ténèbre nous attend ! Je marche devant, eux derrière, Chamane est le dernier. J’entends le martèlement régulier de son gourdin sur les cailloux du sentier. La nuit s’est remplie d’odeur forte de buis et de résine. On n’y voit pas à un mètre. Personne n’a allumé les frontales. Risson filme. Penser qu’on projettera peut-être mon image à la prochaine beuglante me rend mal à l’aise. Ils sont capables de me foutre à poil pour me faire hurler à la lune, ces cons. Je ne dis rien, mais n’en mène pas large. A priori, je ne suis pas poète, même si, lors d’une soirée, Chamane me l’a dit que, moi aussi, je l’étais, poète, qu’il fallait juste que je me mette à l’écoute de mes artères. Ça m’avait frappé, et peut-être même flatté. Nos pas font comme un rythme dans la nuit. On entend des bruits de fuites dans les fourrés. C’est plein de petits animaux que nos pas dérangent. Les arbres s’espacent, l’antenne relais apparaît. Étrangement belle et solennelle

chamane dort, il est mort peut-être, Coyotte je sais plus où il est, la brume orange a tout dévoré, je respire à peine, mes poumons font un bruit de caoutchouc brûlé, mes mains serrent convulsivement des poignées de cailloux, et c’est alors que je la vois apparaître, toute blanche et fragile, et les yeux noirs, elle flotte au-dessus de moi, la vieille

J’entends derrière moi qu’on déballe les sacs à dos. Risson sort les cannettes tandis que Rapine déballe tout une caisse à outils sur le sol. Chamane me tend une clef à molette et se saisit d’un marteau. Allez viens Chacal, me dit-il avec un clin d’oeil, on va démonter la télé et faire de toi un poète !

elle porte sa robe de chambre Damart, elle tient un gâteau au yaourt dans sa main droite, et, dans sa main gauche, un vase vide, la vieille sourit et m’ouvre les bras, c’est la mort qui vient et qui a les yeux de la vieille

A propos de Nicolas R.

Je vis au Mozambique. Prof doc de hasard (heureux) depuis quelques années. Facteur longtemps. Écrire. Pétrir. Pécrire ? Pécrire v. tr. (3e groupe) Étym. : De pétrir et écrire, formé sur le modèle de termes évoquant l’action de malaxer une matière pour lui donner forme. L’idée sous-jacente est celle d’une écriture travaillée, façonnée comme une pâte, qui fermente et prend du corps avec le temps. Prem. ut. : Attesté au XIIIe s., dans un fragment de poème attribué à Hugon de Belloc (?-1243) où il est écrit : « Pécrire n’est de valour se ce n’est de labeur, Bien vaut un mot frainé qu’un livre à l’erreur. Qui pécrit en silence et en main ferme, Il s’en suist au texte, que sa main étermine. » 1. Façonner un texte avec un geste physique, presque tactile, comme on pétrit une pâte. Pécrire implique de travailler les mots, de les modeler pour qu’ils prennent forme. – « Comme on retourne la terre, je pécris. Lorsque le sol se réchauffe et que les racines se déploient, les mots fermentent dans le noir et remontent à la surface comme les petites bulles d'air dans un levain » (Giono, Entretiens). 2. Retravailler sans fin un texte, le malaxer et le reformuler jusqu’à ce qu’il prenne une forme définitive, solide et concentrée, comme une pâte qui fermente pour libérer ses arômes et se structurer. – « Il pécrit, malaxant chaque phrase jusqu’à ce qu’elle prenne forme, comme une pâte laissée à fermenter, tissant ses réseaux de sens et de son, se concentrant sous la pression de son propre poids, jusqu’à ce que le texte devienne lui-même un acte complet, prêt à se déployer sous ses propres lois. » (Professeur Augustin Lavergne, Pour Flaubert, Université de Poitiers, 1869). 3.Écrire de manière viscérale, mais aussi contemplative, en laissant les souvenirs et les images du monde se distiller dans le texte, jusqu’à ce qu’ils deviennent presque indiscernables de la matière même de l’écriture. – « Pour pécrire, il faut avoir vécu, respiré le monde avec chaque pore de son corps, avoir laissé chaque souvenir se mêler à la chair du texte, que ce soit la brume d’une mer lointaine ou la chaleur d’un matin d’automne. Les mots naissent, ils s’élèvent, non pas comme des pensées, mais comme des événements vivants, façonnés par tout ce qui a été vécu. » (Rilke, Levain de nuit). 4. Écrire d’une manière viscérale, en modelant les mots comme on pétrit une matière brute. – « Je pécris, je pétris, j’écris, j’écrase, j'éreinte, je l’épaissis, je le mâche, je le crache, je le reprends, je le rend, prêt à trancher la masse » (Christophe Tarkos, Le Pétrin). – « Il pécrit la phrase, la tordille et la râpouille, la triture et l'empatouille, qu'à ses cris il s'exhultaille; il l’enroule et la dépiotte, la secoue comme un vieux linge ; il la grommelle, la martèle, la braille, jusqu’à à la fendure. Puis il la gicle, la glisse, la coupe en morceaux, la mélange et la pétrit encore. Et quand enfin la phrase s'amoncelle et soupire, il la reprend, il la bouboule et la pousse dans la fournaise » (Henri Michaux, Levain fini).