#boost #08 | Moments de bascule

Un moment affleurant, sans prise, perdu dans les remous de ce qui ne s’ancre pas en soi. Dans le creux d’une onde, aspiré par ce qui ne peut être nommé. Sans rives, débordé, éclaté en mille éclats d’un même miroir.

Un moment qui s’étonne, se retourne sur lui-même, volubile, qui voudrait se voir exister mais déjà se dissipe. Dans sa présence intermittente, il ne parvient à se fixer, étourdi.

Un moment de bascule, où le sol recule, s’efface sous le poids d’un battement suspendu. Un moment fauve, qui mord le temps, l’entaille, et s’enfuit en grondant. Arraché à lui-même, écorché par l’urgence, incapable de s’étendre, contraint à la fulgurance.

Un moment qui heurte, qui cherche à s’accrocher, tout glisse, et sous les doigts, sa fuite inéluctable. Une friction entre l’avant et l’après, frottement d’ombres sur la paroi du présent.

Un moment implosé, éclaté, qui roule en arrière, refait surface un instant puis sombre encore, lesté de silence. Dans une mosaïque d’instants qui refusent de s’unir, se dispersent dans le bruit et l’oubli.

Un moment déjà perdu, qui n’aura duré que l’espace d’un souffle, un battement de cils, et qui pourtant persiste encore dans l’ombre. Dans l’attente d’un signe de la main.

Un moment de clarté foudroyée, jaillissant en étoile, de tous côtés, dispersé avant d’avoir pu se nommer. Une illumination brève, brûlante, qui laisse derrière elle une cendre blanche.

Un moment d’effondrement, gouffre dans la trame du jour, où le temps s’engloutit sans laisser d’empreinte. Un moment qui n’a pas su advenir, suspendu au bord d’un autre, prêt à s’effacer avant de rejaillir.

Un moment en trop, qui cherche à exister mais demeure en marge, ébauche avortée. Il s’effiloche, s’effondre en volutes incertaines, s’efface sans résister.

A propos de Philippe Diaz

Philippe Diaz aka Pierre Ménard : Écrivain (Le Quartanier, Publie.net, Actes Sud Junior, La Marelle, Contre Mur...), bibliothécaire à Paris, médiation numérique et atelier d'écriture Comment écrire au quotidien : 365 ateliers d'écriture, édité par Publie.net http://bit.ly/écrireauquotidien Son dernier livre : L'esprit d'escalier, publié par La Marelle éditions Son site : Liminaire

6 commentaires à propos de “#boost #08 | Moments de bascule”

  1. tout est juste et beau. et là, je n’arrive pas à dire plus (pardon).

    « Un moment implosé, éclaté, qui roule en arrière, refait surface un instant puis sombre encore, lesté de silence. Dans une mosaïque d’instants qui refusent de s’unir, se dispersent dans le bruit et l’oubli. »

    C’est ce que je cherchais à écrire. (Me demandant, ce patchwork, comment en venir à l’aimer. Si on n’y peut rien?)

    Pierre Pachet disait:

    « Tant qu’on reste dans l’idée qu’on devrait avoir une vie mentale ordonnée et claire, à laquelle on peut commander, parce qu’on s’imagine que les autres ont une pensée organisée de la sorte, alors on ne peut pas, on ne peut rien penser. Et c’est à partir du moment où on reconnaît en soi-même le caractère hybride, mélangé, constamment interrompu de ce qui a lieu, et la difficulté extrême d’extraire de tout ça des paroles, des pensées qui tiennent debout, autrement dit à partir du moment où on se réconcilie en quelque sorte avec cette confusion – de la même façon qu’on peut se réconcilier avec son ennui – alors, on peut accéder à une réflexion qui ne sera pas une pose prétentieuse ou mimétique, mais qui sera enracinée précisément dans cette confusion même. Je ne sais pas si cela est intelligible.

    (…)

    Continuité, en effet : chacun de nous est requis de passer d’un moment de sa vie consciente au moment suivant, non pas en s’imaginant qu’il y a une suite de l’un à l’autre, une consécution, mais en quelque sorte en assurant la permanence, en étant de permanence à travers ces moments qui sont en réalité disjoints. Il s’agirait donc, non pas d’homogénéiser l’espace interne, de lui donner une coloration, un style ou une odeur uniques, mais de tenir des fragments autour d’un vide qui les sépare et les protège. Le vide reste essentiel, et on ne peut à chaque moment qu’inventer le passage d’un fragment à l’autre. Le journal intime, par exemple, figure comme le temps réel de la vie psychique, dans la mesure où il se présente comme une succession de dates, de moments nécessairement discontinus. Cette discontinuité est très angoissante, c’est l’épreuve du vide intérieur, et cette épreuve se manifeste en particulier à travers l’émotion. »

    • Merci beaucoup Véronique pour ce précieux retour. Quand j’étais plus jeune, j’ai débuté à la bpi, et j’ai eu le plaisir de croiser Pierre Pachet dans un café, pour préparer un débat auquel il participait. J’en garde un souvenir ému. Je ne connaissais pas ce texte qui est très juste et fait écho à mes propres interrogations sur le temps et l’espace.

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