[MISE À JOUR : un immense merci à Nicolas Larue pour le cadeau de sa lecture]
Je m’assois. Car j’ai peur. J’ai peur de l’intérieur des choses. Peur de l’intérieur de la ville. Peur de ce qui est gluant. De ce qui colle à la peau et à mes pensées. J’ai peur que le noir creuse mes yeux. Que le silence vide mes oreilles. Que le temps pèle les paumes gluantes de mes mains. Que l’air de la ville asphyxie mon nez. J’ai peur des escaliers, du temps qu’ils épuisent le long de leurs marches. J’ai peur des escaliers qui remontent le temps et l’accélèrent dans leurs profondeurs que je ne vois pas. J’ai peur de la pellicule qui ronge ma peau, elle est fine presque imperceptible mais je la sens lorsque je suis assise je la sens lorsque je marche je la sens. J’ai peur de la digestion de la ville. J’ai peur de la forme dans laquelle elle me recrachera lorsqu’elle aura achevé son œuvre. J’ai peur de la matière des choses. J’ai peur quand je ne sais pas si l’endroit où je pose mon doigt sera mou ou dur. J’ai peur de m’enfoncer de passer au travers et de perdre mon chemin au-dedans. J’ai peur de la lumière que je ne devine pas. J’ai peur des ombres qui ont disparu. J’ai peur dans la ville. J’ai peur de mon visage que j’imagine ourler un regard perdu. J’ai peur des sons que je n’entends pas mais que je sens cogner à l’intérieur. J’ai peur de mes pas qui s’enroulent dans le dédale de la ville. J’ai peur de leur silence et de leur précaution comme s’ils devinaient la fine couche de glace et le lac sans fond au-dessous. J’ai peur de croire cette ville peut-être posée sur un lac sans fond. J’ai peur des fondations des choses. J’ai peur de l’effritement du temps et des choses, de ce qu’il avale de moi sans me le dire sans crier gare de ce qu’il laisse derrière lui, des traces dans la boue. J’ai peur de la boue dans la ville y déceler les indices des monstres qui rôdent et leurs empreintes près des miennes. J’ai peur des crocs qui, étincelles blanches se faisant passer pour étoiles, sourient à leurs proies émerveillées par le ciel de la nuit continue de la ville. J’ai peur de ses mouvements, ne suivent pas les respirations des vents que je sens tout autour, ne se réfugient pas dans les voies sans issues, ne s’engouffrent pas dans les béances, ne caressent pas les matières de la ville, les creusent. J’ai peur de ce qui nourrit la ville elle qui attaque dépèce mâche puis oublie, elle se lèche la périphérie sa salive gluante et moi qui suit gluante comme toute chose ici. J’ai peur. Car j’ai été avalée par la ville et je ne sais pas ce que cela signifie vraiment. J’ai peur de m’endormir ici. J’ai peur de m’allonger. J’ai peur de fermer les yeux, mes paupières devenues ennemies chevauchent le paysage en décomposition les sucs de la ville les sucs de la ville, agissent. J’ai peur des mots qui me viennent ou des images qu’ils portent sur leur dos ou de ce qu’ils approchent de la ville sans réussir à dire. J’ai peur de ce qu’il reste de ma voix. Ici je me tais je ne sais pas si elle existe encore ma bouche est fermée je ne veux pas l’ouvrir je ne peux pas l’ouvrir elle est close tout ce que j’entrevois autour de moi est clos. J’ai peur de l’immense clos autour de moi et je ne bouge pas. J’ai peur des papillons contenus dans le moindre de mes gestes s’ils s’envolent quel pont lointain dans la ville s’écroulerait où s’accrocherait quelque ongle croyant encore la proximité d’un sommet. J’ai peur des montagnes à gravir, cette ville ma montagne et derrière une vallée verdoyante ou, une falaise abrupte. J’ai peur du mot réel. J’ai peur de sa matérialité ici, j’ai peur de son mensonge permanent, j’ai peur de sa consistance, gluante. J’ai peur de ce mot-tout qui se suffit à lui-même. Il englobe tout il englobe tout et la ville et moi et détient tout et l’intérieur des choses que je ne vois pas mais qu’il sait lui et les apparences et les matières celles qui font les choses et la ville et moi et transforme tout à sa guise et nomme les perspectives et la mienne par cette ville dévorée je ne sais plus le sens car j’ai peur. J’ai peur et je me lève. Sur mes deux pieds je me lève.
Codicille : je mets tout BOOST au service d’une écriture en cours. Parfois les propositions me permettent d’explorer une substance nourrissante. Cette fois la propositions semble faite pour s’intégrer pleinement.
Quel texte Rebecca !
partir de : « J’ai peur de l’intérieur des choses. Peur de l’intérieur de la ville. » pour arriver à la peur du mot « réel » et à la ville dévorée. C’est très beau. Merci
Oh merci Françoise d’avoir pris le temps de me lire !!
Traversée de la peur au cœur d’une ville-monstre. Et au bout, cette phrase qui a le poids du courage : « Sur mes deux pieds, je me lève. »
L’évocation des escaliers fait écho à un de tes textes du mardi. Même atmosphère inquiétante et fantastique… J’aime beaucoup cet univers et suis curieuse de ce qui se bâtit !
Merci Emilie, oui mon univers avance petit à petit, j’espère réussir à construire mon récit totalement
ça cogne fort ces peurs, « J’ai peur de ce qui nourrit la ville elle qui attaque dépèce mâche puis oublie, elle se lèche la périphérie sa salive gluante et moi qui suit gluante comme toute chose ici. » Magnifique !!
Merci Catherine
je suis touchée que tu aies ressenti le texte
Bonjour Carole,
Ton texte est très puissant et il prend aux tripes!
Merciiii Nicolas!!
Est-ce que tu as un mail où je peux t’envoyer un truc ? J’espère que ça te plaira.
Le mien est nico.larue@gmail.com
L’accumulation construit une montagne. Une montagne de peurs prêtes à nous ensevelir. Et puis tu te lèves. J’aime la sensation que cette lecture procure. Merci Rebecca.
Merci JLuc ! C’est chouette de me dire que la lecture provoque une sensation, c’est gratifiant en vrai
Totalement scotchée par ton texte. Beaucoup de ces peurs ont un caractère très particulier et l’on voit ce que l’écriture peut permettre de faire, et c’est vraiment superbe! Un texte que je vais garder…
Merci Solange pour ta lecture… À mon tour d’être scotchée par ton message ! Merci
Peut-être que tout se résume là « J’ai peur du mot réel »
Tu as absolument raison!!
des peurs à moudre une poudrière de peurs l’explosion des peurs un rythme très bien restitué à la lecture ! Merci à vous deux : autrice et lecteur !
Merci Jacques pour ton écoute et ta lecture!!