Non, il n’y en aura plus – on a abandonné toute décence, on a tout laissé tout sur le pas de cette porte – on fait attention quand même ses médicaments ses goûts culinaires sa façon de respirer et de transpirer – on fait attention il faut le garder en vie – cette petite porte ce réduit ce wc de camping et cette affiche noire et rouge – on a laissé tout sur le monde qui nous entoure, la lettre du pape, la condamnation à mort, le tribunal et la prison du peuple – tout est là, à l’abandon : plus peur de rien – on a laissé agir les autres, sans se décourager en ayant foi en la parole et les écrits, les lettres, les réponses par les journaux, les photos, les discussions sans fin ni fond avec l’encagoulé, un jeune type sûrement, peur de quoi du jugement dernier, il y croit encore peut-être mais non le soleil la lumière la vie éternelle – les recherches ils finiront bien par le retrouver finalement en fin de compte à la toute fin on y arrivera ils y arriveront à moins que non – imagine mon petit Luca il doit avoir deux ans, imagine ma fille enceinte et ce bébé-là, imagine la maison du bord de mer le sable et le soleil la mer l’écume le bleu le ciel les nuages le vent imagine un peu le reste du monde : ici il ne peut pas ouvrir les bras en grand, il ne peut pas voir la lumière sinon celle de son petit livre, celle diffusée par la messe qu’on lui a enregistrée – ce n’est pas qu’il n’ait pas peur mais c’est juste et seulement un sentiment qui ne vaut rien, qui ne sert à rien, qui ne lui serait de rien – non il pense et c’est complètement inutile – il se remémore les chemises brunes et les vociférations de celui qu’on ne peut pas appeler autrement que il bouffone le bouffon ses bottes de cuir son baudrier et son chapeau ridicule – il ne peut pas ne pas savoir qui agit dans les attentats aveugles, qui se compromet auprès des firmes étazuniennes (américaines alors – les Amériques et les menaces du secrétaire d’état – et la chute d’Allende) il ne peut pas ne pas savoir ce qui cogne aux portes du pays, non plus qu’avoir oublier le pacte germano-soviétique comme on disait alors, l’entrée en guerre et les vingt millions de morts ayant foi en ce suprême soviet suprême incarné par un petit père des peuples : c’est le même mot que prend pour dénomination cette prison, ce tribunal et cette sentence – ils ne me laisseront pas mourir mais mourir serait une délivrance – une autre lettre et une autre encore – je marche dans les rues, mes gardes du corps gardent mon corps tandis que derrière eux trois armes à feu tirent dans leurs jambes et dans mon dos – on ne plaisante pas, on a cessé de correspondre avec des photos des bulletins des images ou des journaux c’est terminé – eux dirent ensuite : « nous n’avions rien contre lui en particulier, il n’était que le représentant de quelque chose qu’il fallait mettre à bas : contre lui en particulier, non, rien, nous ne le portions pas dans notre cœur non plus mais lui n’était rien pour nous, un fantoche, un marionnette : on l’a éliminée comme eux nous auraient éliminés s’ils l’avaient pu et d’ailleurs ils en ont éliminés plus d’un, plus d’une sans pour autant qu’on inquiète ceux qui les ont fait disparaître de la surface de ce monde imbécile et cruel » – peur de quoi ? De mon ombre peut-être ou de mes rêves ? Je vois ça d’ici, il y a une chanson qui fait l’autre jour j’ai vu quelqu’un qui te ressemble/ et la rue était comme une photo qui tremble/ si c’est toi qui passe le jour où je me promène/ si c’est vraiment toi je vois déjà la scène/ moi je te regarde et toi tu me regardes – il me ressemble je me suis demandé comment la vie m’était quand j’avais son âge, à ce moment-là c’est soixante-et-un et demi – peur de quoi de mes fantasmes il y avait un texte intitulé l’homme aux rats à lire pendant les études, une part de cinq autres descriptions, dans lequel on imagine on s’imagine avec les mots dits traduits on s’imagine on l’imagine assis sur le pot et le rongeur fouaille les entrailles – je n’aime pas fouailler comme je n’aime pas ces rêves ces fantômes ces mots qui renvoient à des terreurs – je marche dans la rue je suis seul je me souviens de tonton qui marchait avec son ami ex-nazi dans les rues du septième – non je ne suis pas malade disait-il – il y a quelque mots d’une ancienne juge qui indiquent j’ai compris que tous les principes qui m’avaient guidée dans ma vie, comme tenir sa parole ou être fidèle en amitié, n’avaient aucune valeur en politique lui qui était si contourné dans ses paroles, lui l’homme des convergences parallèles et du compromis historique devait, aurait dû le savoir : personne en politique ne tient à la vie de quiconque sinon à la sienne propre et continuer son œuvre et garder son poste et jouir d’un statut privilégié et mourir dans de bonnes conditions à la fin d’une vie bien remplie médaillée reconnue honorée – des funérailles nationales – peur de quoi ? De la béatification dont il sera l’objet ? De la présence de tous ceux qui l’ont trahi à des obsèques dont il avait demandé qu’elles n’eussent pas lieu ? Du pape au président de la nation comme celui du conseil des ministres et des ministres eux-mêmes ? Peur des honneurs des décorations des gloires des lauriers ? D’ailleurs ce sont les mots qui ont raison : il suffit de permuter les voyelles du mot pour en arriver à son vrai sens, en verbe, la lâcheté et le courage, la gloire et les honneurs, les places et les classes, ses costumes trois pièces et ses gilets, ses cheveux frisés et ni noirs ni blancs, son sourire jamais entier sur les images il est là, encore là, il apparaît revient et se rappelle à mon souvenir encore durant ces journées et ces nuits – il est là et je me souviens
vaguement le sentiment de continuer l'été - c'est aussi qu'il y a quelque chose qui voudrait qu'à chaque jour corresponde une narration - en réalité j'aimerai que ça ne s'arrête jamais - je ferai tourner le Mozart 23 ou le Bach bwv 927 pour que la vie me soit plus douce peut-être tout en continuant à regarder explorer écouter voir lire ces journées-là
Merci Piero. Qu’il serait doux en effet que faire tourner le Mozart et le Bach suffise.
@Ugo Pandolfi : le problème possible, cependant, c’est que l’ennui nous viendrait peut-être (quoique je le considère comme une vertu hein…) Merci à toi Ugo