#boost #03 | Christine Jeanney, la peur en l’autre (& Yoko Ono)

Ce n’est pas parce qu’il fait nuit que tout est noir, pourtant la peur aime l’obscurité. Elle rôde la nuit minuscule tête d’épingle qui s’insinue partout grossit grossit pousse repousse les limites de ce qui pense raisonne, elle rampe mord le ventre le tord le lacère le déchire, elle arrache le cœur le déchiquette le mâche le recrache, elle serre serre la gorge étrangle le cou-allumette crame tout, elle vrille le crâne à la poursuite d’un reste de pensée cohérente qui trébuche s’écrase meurt. La peur dans le noir prend tout a tout pris comme chaque nuit elle grossit enfle se multiplie, la peur dans le noir, la peur du noir, la peur de l’avenir, la peur des questions sans réponses,la peur du pire, la peur du pire du pire, la peur du vide surtout tombe pas, la peur de la déchéance la mienne la sienne la nôtre, la peur du mensonge, la peur de la sidération qui paralyse, la peur de l’inimaginable qui s’imagine malgré tout, la peur de la bêtise, la peur du désastre, la peur du goût du désastre, la peur de l’horreur absolue. Et le jour vient, imagine, les oiseaux sifflent derrière les fenêtres, la peur dans le noir fait amie amie avec la lumière, elle desserre le cou lâche le ventre souffle sur le cœur, elle réveille sans bruit la peur dans le jour qui prend le relais. La peur dans le jour fait trembler les lèvres, lever les bras en protection, elle cloue les pieds au sol, assèche la langue, troue le ventre, elle rassemble, la peur dans le jour, la peur du jour qui vient, la peur du jour qui pourrait ne pas venir qui n’est pas venu, la peur de se tromper de jour, la peur de ne pas être à l’heure, la peur de tout quitter de te quitter que tu me quittes, la peur de ne pas réussir à te quitter, la peur de tout rater, la peur de briller, la peur d’aimer d’être aimé de ne pas être aimé de mal aimer de se tromper d’amour de porte d’avenir, la peur qui fait courir quand il faudrait marcher qui fait marcher quand il faudrait courir, la peur d’être vu de n’être pas vu de voir de n’avoir rien su voir, la peur des coups, la peur de ne pas être entendu, la peur de ne pas savoir d’avoir su, la peur du malheur qui survient à midi sans crier gare quand sous les arbres des groupes d’enfants jouent et rient, la peur de tout. C’est ça, imagine, le soleil se lève, la peur dans le jour s’installe : Bonjour. La peur dans le noir se dissipe, elle promet : A ce soir.

A propos de Françoise Guillaumond

Ecrivain, directrice artistique de la compagnie La baleine-cargo sur Wikipedia, ou directement sur la baleine cargo.

9 commentaires à propos de “#boost #03 | Christine Jeanney, la peur en l’autre (& Yoko Ono)”

  1. Vraiment Fançoise, ce texte va loin dans les expressions de la peur, cette peur physique que tu décris si bien, puis la peur qui habite le nuit comme le jour. On se retrouve là dans cette peur plus qu’humaine, « la peur de l’inimaginable qui s’imagine malgré tout ». Merci.

    • pas sûre d’avoir respecté la consigne. Tant pis. Merci pour ce retour. J’ai l’impression que le travail sur la langue dans creuser la terre m’a invitée à creuser les sensations liées à la peur 😉

  2. « Elle rôde la nuit minuscule tête d’épingle qui s’insinue partout grossit grossit pousse repousse les limites de ce qui pense raisonne, elle rampe mord le ventre le tord le lacère le déchire… »: C’est tout à fait çà la peur qui enfle et à qui on ne peut faire entendre raison…!

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