il me semble bien que figure dans le film de Giuseppe Ferrara Il caso Moro (1986) la scène décrite ici (sauf la fin) (je ne me souviens plus) - comme elle l'a été ailleurs. Exercice de style peut-être je ne sais pas bien non plus - exercice tout court peut-être aussi pour conjurer ou tenter d'éloigner la peur de tout perdre quelques moments de ce qui ne fait pas exactement conte de fée mais qui en aurait l'apparence - j'aurais aimé parvenir à changer le cours des choses par exemple - en tout cas quelques unes et la dernière pour faire pendant au premier texte de ce #2.
Ce n’est pas un souvenir mais quelque chose qui ne peut pas ne pas avoir eu lieu comme un peu toujours dans cette histoire. Quelquefois ces choses-là n’arrivent jamais il suffit qu’on soit à un certain niveau et on ne les ouvre jamais ou du moins j’en ai l’impression. Vu d’ici il me semble que jamais ces portes ne s’ouvrent sinon par l’intermédiaire d’un laquais ou d’un portier. Obséquieux oui. Mais de ce matin-là je peux faire l’inventaire de celles qu’il n’a pas ouvertes du fait de son statut ou parce qu’il n’en avait pas les moyens et qu’il n’avait aucune liberté de ses mouvements. Le matin qui peut savoir si au troisième celle de son appartement sa femme ou son aide de camp ne la lui a pas ouverte et s’est effacé pour le laisser passer ? S’il s’agissait de Noretta il l’a embrassée ça ne fait aucun doute. Il avait à bout de bras deux de ses cartables. L’autre les lui a pris peut-être. Puis a-t-il appelé l’ascenseur ? L’immeuble est moderne et les portes s’ouvrent seules ils entrent elles se referment. Il est avec son aide de camp. Ils discutent peut-être voilà vingt ans qu’ils travaillent ensemble. Ils arrivent. L’autre lui ouvre la porte de l’immeuble il y a un bouton qui déclenche le loquet et le président passe. Les portes s’ouvrent devant les présidents – et devant les présidentes aussi. Comme pour les reines et leurs rois. Un peu comme les parapluies. Ils s’ouvrent et des gens les portent pour protéger ces éminences. Dans la courette attend la voiture noire. Une Fiat Cent-trente garée face à la rue. La porte arrière gauche est tenue ouverte par le chauffeur. L’aide de camp va s’asseoir devant à la place du mort. Sous son fauteuil il dissimule son revolver. Le président s’est assis et a posé l’un de ses cartables derrière le siège avant. Derrière lui on a refermé la porte. Noire. Vivement les voitures ont démarré et sont sorties de la courette. Après quelques centaines de mètres elles ont tourné à gauche puis encore ont suivi une rue puis une autre et puis ça a été la place de l’église où ils se sont garés. Là je ne sais pas mais normalement le chauffeur sort ouvre au président qui descend l’aide de camp le précède et lui ouvre la porte de l’église. Ou pas. Souvent il y en a deux. L’église est sacrée. Les gens dans la rue et les enfants qui vont à l’école. Ce jour-là il ne pleuvait pas et dix minutes plus tard peut-être il en est ressorti et il se peut qu’il ait poussé devant lui la première puis la seconde porte capitonnée parce que le chauffeur ou est-ce son autre garde du corps je ne sais pas mais on l’attend sur le pas de la porte de cette église moderne et ronde on attend qu’il revienne. On le protège et on est sur ses gardes. Par la même porte arrière gauche il entre dans la voiture. Il reprend un journal. Le chauffeur et l’aide de camp ne le savent pas en se rasseyant à leur place mais c’est bientôt fini. Le chauffeur voit peut-être devant lui au loin une jeune femme avec un bouquet de fleurs c’est comme un signe qui l’agite du haut de cette petite colline. Il fait beau et les deux autos empruntent la via Fani. Surgit devant la voiture du président une petite Fiat 128 et blanche immatriculée en corps diplomatique. Ce n’est pas qu’elle traîne mais elle ne va pas aussi vite que le chauffeur de la voiture du président le voudrait. Il se peut qu’il ait klaxonné et que la petite Fiat en ait doublé une autre encore plus petite qui elle cherche à se garer. Puis accélère. Le convoi double aussi la petite voiture conduite par un policier qui racontera s’être fait doubler pendant qu’il cherchait à se garer ce matin-là dans cette rue où il habite. Au carrefour de la via Stresa il y a un stop juste là et la petite voiture blanche freine puis s’arrête complètement. A gauche de la haie de troènes surgissent quatre pilotes de ligne Alitalia des uniformes des armes du feu. Toute l’escorte meurt. La porte est ouverte on se saisit du président. De l’autre côté de la rue une autre Fiat la porte ouverte on pousse le président à l’arrière on l’allonge entre les sièges on le recouvre d’un plaid écossais on s’en va. On change de voiture sur une place. La porte latérale d’une camionnette Fiat 850 grise ouverte on le pousse à l’intérieur. Là une espèce de boite en bois dans laquelle on l’oblige à entrer. Il se recroqueville . Probablement terrorisé. Subjugué. Tétanisé. Ce n’est pas une porte mais un couvercle qu’on referme sur lui. Des trous pour respirer. Pour ne rien voir. Un quart d’heure plus tard tout au plus il ne le verra pas non plus mais on transporte cette caisse de la camionnette à une Citroën Ami 6 break. La porte arrière (on dit le hayon) refermée on part pour arriver au garage dix minutes plus tard où la porte devant le break s’ouvre manœuvrée par la jeune fille qui attendait là depuis une minute. La porte du break la porte du garage la porte de l’ascenseur puis la porte palière de l’ascenseur celle de l’appartement celle du bureau. On pose la caisse on en ouvre le couvercle la petite porte à peine visible sous la bibliothèque puis celle du réduit. Il entre. Derrière lui on referme. Au verrou. Prospero dira qu’un soir il l’entendit mal respirer et ouvrit la porte tout en lui faisant promettre de ne pas crier. Le président promit. Il s’y tint cinquante-cinq jours. Ce sont ces cinquante-cinq jours qu’on raconte. Le matin du cinquante-cinquième vers six heures on ouvrira la porte on le réveillera il s’habillera des même vêtements qu’il portait le jour de son rapt. On lui dit d’entrer dans un panier d’osier un couvercle la porte du bureau celle de l’appartement celles de l’ascenseur celle du garage. On porte le panier on le pose il sort. Une voiture en marche arrière garée dans un box le hayon est ouvert au fond. Entrez allongez-vous président. On le recouvre d’un plaid. Ecossais. Les neuf coups de feu d’une rafale de mitraillette. Une des douilles restera dans le coffre. Comme lui. On refermera ce maudit hayon on sortira on s’en ira. Vers sept heures et demie la voiture rouge sera abandonnée en plein centre de Rome.
c’est très fort, et surtout comment, toujours, encore, faire grandir ou creuser cette histoire ( un plaid en tissus écossais qui recouvre ils ont tiré sur une forme? )
@Nathalie Holt : en tout cas ils n’ont pas tiré pour la forme… (Mario a été le seul à tirer dit-il mais il le faisait pour eux tous et toutes) (en leurs noms probablement) (le plaid est une pure (?) invention) Merci à toi Nathalie
De fait il y a les boutons automatiques et parfois les valets les proches et autres ceux qui sont bien pratiques surtout quand on ne pense pas qu’ils ont oreilles et cerveaux indépendants ou qu’on a confiance et ceux qu’on aurait préférés absents eux et leurs armes, on n’a pas de portes à ouvrir. Très fort oui
@Brigitte Célérier : oui, des grooms aussi… Merci à vous Brigitte
Aldo Moro, c’est bien lui ? les détails comme le plaid écossais rende le drame encore plus fort.
@Danièle Godart-Livet : ah oui c’est lui – il était sous un plaid en effet dans son coffre (sa dernière adresse) – merci pour la lecture Danièle
c’est donc un récit des portes, des dernières portes. une fois qu’il est enfermé, enfermé dans son réduit durant 55 jours, il n’y a plus de porte, donc court-circuit du récit. il écrit beaucoup pendant ces 55 jours. est-ce que ses lettes ne passent pas les portes?
mais je comprends un peu l’exercice. il faut qu’une porte soit ouverte ou fermée. qu’un corps soit libre ou pas de circuler. une volonté de sécheresse. un dire de la violence? où celui qui énonce semble s’efforcer d’objectiver une suite d’actions, sans avancer aucune subjectivité (sinon les mots sur l’effroi de moro). adopter cependant un positionnement sociologique (et un conte, dis-tu). pouvoir de celui à qui on ouvre les portes réduit à se les voir fermer toutes.
@véronique m : les lettres qu’il a écrites (une bonne centaine selon les informations dont on dispose) ne passaient pas toutes les portes de la « prison du peuple » – les brigadistes se méfiaient au début puis moins – mais tout de même quelques dizaines parvinrent à leurs destinataires… Après tu sais ça reste une façon de voir (l’exercice dans ses contraintes)et donc c’est toujours très subjectif (mais je ne crois pas trop dans cette catégorie subjectif/objectif…). En tout cas merci pour le commentaire véronique
c’est ce qu’on appelle sortir par la petite porte…
mais les portes n’ont aucune importance dans cette histoire sinon l’espace qu’elles définissent et il aurait suffi de peu pour tout changer
(enfin il faut que je relise, c’est encore flou pour moi !!)
merci piero, toujours un régal de suivre le fil de tes histoires…
@Françoise Renaud : la petite porte,oui -encore que le Vatican ait demandé sa béatification… Ce qui fait que… Passons – après pour qu’il s’en soit fallu de peu, je ne suis pas sûr du tout – l’affaire est (très) lourdement lestée… Merci à toi Fançoise
Quel claque ton texte cher Piero, c’est magnifique, merci de tout coeur.
@Clarence Massiani : content que ça te plaise, Clarence – merci à toi
Comme quoi les présidents devraient songer au fait que si les portes s’ouvrent onctueusement devant eux, parfois elles se ferment brutalement. J’aime cette approche précise de la réalité qui s’ouvre toute grande sur les tâtonnements du doute.
@Catherine PLée : je crois bien qu’ils le savent (mais veulent l’oublier)… Merci à toi Catherine