Les dimanches ce que je préférai quand nous arrivions rue de Steinkerque c’était l’odeur de cave dans le hall, plus marquée dans le petit recoin sous l’escalier où je me cachais pour faire peur à mon frère, et qui s’éventait à mesure que nous gravissions les cinq étages.
Quand nous arrivions rue Legendre, et qu’il fallait se laver les mains avant de passer à table, celle de la poudre de riz (une boite rose entrouverte) sur le rebord du lavabo;
celle de bas lavés au savon sur l’étendoir de la baignoire de la salle d’eau sans fenêtre
Ou quand on revoyait le contenu du cartable le dimanche soir, l’odeur de rognures de crayon, de quignon de pomme et de colle ouverte
L’odeur de l’arrière cuisine de Oinville, doucereuse ou âcre suivant les courses qu’elle avait faite; celle du caramel renversé sur la plaque du four ou cuisait la crème aux œufs; celle de l’alcool à brüler sous l’évier
L’odeur de poussière propre chez Marguerite
Celle du salpêtre et du sel de Ré qui reste dans les vêtement
Quand elle avait ses règles (mot qu’elle ne prononçait pas : les anglais débarqués l’expression lui venait de sa mère), son haleine
La sueur de l’adolescence rassurante et honnie
Celle du sperme la première fois
Ce qui reste de ta peau : l’idée d’une odeur de pain d’épice ; y penser et sentir le perdu, pas le pain
L’Arpège sans sa peau, ersatz d’elle
Le parfum de la pluie d’été celui du pain qui cuit
Le goût de l’odeur et sa couleur
« mi pare sentir odor di femmina… ! » Don Giovanni
« vous êtes comme les roses du Bengale Marianne sans épines et sans parfum3 , après la phrase me revenait sans cesse
Pour enlever l’odeur de sueur des costumes de scène qu’on ne peut pas laver les habilleuses pulvérisent un mélange d’eau et de vodka
Sentir l’entourloupe ou le rat crevé
quand il t’explique qu’avec ce raticide ça ne sentira rien derrière la cloison (les raticides de la nouvelle génération qui dessèchent le cadavre du rat et qui évitent la formation d’odeur)
Pouah ou Berk
le lait régurgité
le linge mal séché
l’odeur de sa salive sur le mouchoir quand elle voulait nettoyer « ta frimousse »
celle de l’œuf qui a explosé dans le frigo dégivré
l’odeur de fer des pièces de monnaie, ou celle des montants du lit de camp qu’on installait dans la chambre de passage
( En soi, le fer ou le cuivre ne sentent pas, expliquent deux chimistes. Cette odeur de métal est produite par notre corps, selon Dietmar Glindemann (Université de Leipzig, All.) et Andrea Dietrich (Virginia Polytechnic Institute, USA).
Pas vraiment désagréable : l’odeur de l’urine après avoir mangé des asperges
Et l’odeur des gaz sous le drap qui les faisaient rire ( « avec elle on ne pouvait pas en rire, avec toi ce n’est pas pareil c’est pour ça qu’on s’entend bien » ) s’il l’avait aimée à cause d’une histoire de vents
Qui a pété le succès soudain d’En attendant Godot en matinée scolaire
Dire « ça crougnoute » et se faire engueuler
Hyperolfaction ou hyperosmie par crises
Odeurs fantômes qui se prolongent
Vraiment je ne sens pas, tu es folle ça ne sent rien . Mais je t’assure, c’est terrible cette odeur de brûlé
Hallucinations olfactives dans le Journal de Strindberg
Je ne peux pas le voir ou je ne peux pas le sentir : quelle est la nuance?
ça sent la fin ( au début est-ce que ça sent )
ça sent le sapin ( et je ne voyais pas l’arbre)
ça sent le roussi ( rien ne cuisait dans le four mais ma sœur était rousse)
L’odeur de vase de l’eau du vase des roses qui étaient roses
ça ne sent pas la rose ( mais la litote)
.
Ah énumération formidablement drôle et cinglante, et émouvante, et hyperéaliste, et chaque odeur demanderait une suite dans une même veine d’écriture décomplexée, provocatrice, ironique, désabusée… un grand merci! ça sent bon tout ça!
Merci beaucoup Ève : développer certains fragments sûrement bien de tenter l’exercice
toujours la même force et ce fleuve farouche des mots. Merci Nathalie.
Merci Ugo
le petit recoin, la poudre de riz, le cuir du cartable…
je partage… je partage tout !
bravo pour l’inventaire toutes celles auxquelles n’avais pas pensé et que j’ai senties soudain
la poudre de riz, les rognures de crayon,… et puis les vents
et ce dernier paragraphe
Merci Françoise et Brigitte
Nathalie, c’est magnifique ! on sourit, on s’émeut, on réfléchit, on se remémore, on ressent (en plus de sentir)… merci beaucoup pour le travail de langue aussi !
Merci Gracia …
celle qui m’émeut le plus la poudre de riz (à jamais disparue) mais quel encyclopédie des odeurs Nathalie !
Poudre de riz avec la houppette qui en fiche partout . Et le gant crin avec l’eau de Cologne : elle dans sa combi chair … merci Catherine
Poudre de riz et eau de Cologne, ce sont mes grand mères. Merci pour ces odeurs. Je revois les grains roses éparpillés aux extrémités du poudrier couleur claqué.