#anthologie #09 | Rhône

alors je pose mon stylo, et, pour ne pas être tenté de renoncer, je déchire ma copie,

je me lève, le siège se rabat violemment, je ne l’ai pas retenu, l’amphi prend des proportions considérables, tout le monde me regarde, sauf les besogneux dont je fais habituellement partie, eux ils suent sur leurs copies, n’osent pas lever la tête, ils alignent trois idées en trois parties et désespèrent de leurs conclusions, tâcherons, ils ne concluent jamais, le temps joue toujours contre eux, ah s’ils en avaient davantage, ils pondraient des chefs-d’œuvre,

je ne prends pas plaisir à déranger ceux de ma rangé pour atteindre l’allée, j’en connais certains, ils sont sympas, ils m’invitent à des soirées chips et vodka, on se drague un peu, on a beaucoup d’idées, un peu sur tout, surtout sur rien, ils sont sympas, certains me jettent un regard interrogateur et peiné,

pour atteindre la sortie, je suis obligé de passer devant les professeurs qui surveillent, ils se tiennent sur l’estrade, ce n’est pas agréable, j’aurais aimé faire autrement, je ne peux m’empêcher de formuler une sorte d’excuse, je bredouille et achève ma phrase dans un murmure inaudible,

je pousse la première porte de l’amphithéâtre et me tiens un instant dans cet espace, une porte qui se ferme derrière, une porte à ouvrir devant, j’ai  conscience de vivre un moment symbolique, je me retiens de rire, je me mets à pleurer, j’emmerde la symbolique,

je me vois pousser la porte, j’ai conscience du métal de la poignée sous ma main, de la résistance qu’elle oppose à ma poussée, je redoute ce qui se trouve derrière, mais derrière il n’y a rien de particulier, si ce n’est que tout me semble plus dur et plus brillant qu’auparavant

je traverse le hall, puis la cour, je sors de l’enceinte de l’Université, je traverse la rue, m’arrête pour laisser passer un tramway, me dirige vers le quai, le Rhône coule

A propos de Nicolas R.

Je vis au Mozambique. Prof doc de hasard (heureux) depuis quelques années. Facteur longtemps. Écrire. Pétrir. Pécrire ? Pécrire v. tr. (3e groupe) Étym. : De pétrir et écrire, formé sur le modèle de termes évoquant l’action de malaxer une matière pour lui donner forme. L’idée sous-jacente est celle d’une écriture travaillée, façonnée comme une pâte, qui fermente et prend du corps avec le temps. Prem. ut. : Attesté au XIIIe s., dans un fragment de poème attribué à Hugon de Belloc (?-1243) où il est écrit : « Pécrire n’est de valour se ce n’est de labeur, Bien vaut un mot frainé qu’un livre à l’erreur. Qui pécrit en silence et en main ferme, Il s’en suist au texte, que sa main étermine. » 1. Façonner un texte avec un geste physique, presque tactile, comme on pétrit une pâte. Pécrire implique de travailler les mots, de les modeler pour qu’ils prennent forme. – « Comme on retourne la terre, je pécris. Lorsque le sol se réchauffe et que les racines se déploient, les mots fermentent dans le noir et remontent à la surface comme les petites bulles d'air dans un levain » (Giono, Entretiens). 2. Retravailler sans fin un texte, le malaxer et le reformuler jusqu’à ce qu’il prenne une forme définitive, solide et concentrée, comme une pâte qui fermente pour libérer ses arômes et se structurer. – « Il pécrit, malaxant chaque phrase jusqu’à ce qu’elle prenne forme, comme une pâte laissée à fermenter, tissant ses réseaux de sens et de son, se concentrant sous la pression de son propre poids, jusqu’à ce que le texte devienne lui-même un acte complet, prêt à se déployer sous ses propres lois. » (Professeur Augustin Lavergne, Pour Flaubert, Université de Poitiers, 1869). 3.Écrire de manière viscérale, mais aussi contemplative, en laissant les souvenirs et les images du monde se distiller dans le texte, jusqu’à ce qu’ils deviennent presque indiscernables de la matière même de l’écriture. – « Pour pécrire, il faut avoir vécu, respiré le monde avec chaque pore de son corps, avoir laissé chaque souvenir se mêler à la chair du texte, que ce soit la brume d’une mer lointaine ou la chaleur d’un matin d’automne. Les mots naissent, ils s’élèvent, non pas comme des pensées, mais comme des événements vivants, façonnés par tout ce qui a été vécu. » (Rilke, Levain de nuit). 4. Écrire d’une manière viscérale, en modelant les mots comme on pétrit une matière brute. – « Je pécris, je pétris, j’écris, j’écrase, j'éreinte, je l’épaissis, je le mâche, je le crache, je le reprends, je le rend, prêt à trancher la masse » (Christophe Tarkos, Le Pétrin). – « Il pécrit la phrase, la tordille et la râpouille, la triture et l'empatouille, qu'à ses cris il s'exhultaille; il l’enroule et la dépiotte, la secoue comme un vieux linge ; il la grommelle, la martèle, la braille, jusqu’à à la fendure. Puis il la gicle, la glisse, la coupe en morceaux, la mélange et la pétrit encore. Et quand enfin la phrase s'amoncelle et soupire, il la reprend, il la bouboule et la pousse dans la fournaise » (Henri Michaux, Levain fini).

Un commentaire à propos de “#anthologie #09 | Rhône”

  1. « j’ai conscience de vivre un moment symbolique, je me retiens de rire, je me mets à pleurer, j’emmerde la symbolique, »
    j’aime ce passage et tout le texte.