#anthologie #05 | Elle poussait son corps devant elle

Elle portait son corps devant elle…Elle poussait son corps devant elle…

Des cliniques portent des nom de Saints , Sainte thérèse, Sainte Marie, St Paul , st Augustin ceux qui y exercent sont plus ou moins en bienveillance , plus ou moins en compétence, c’est l’écoute qui compte le plus.

C’est un chirurgien plasticien dit aussi chirurgien esthétique qui appelle toutes ces patientes « princesse » pour les mettre à l’aise. Pas de geste gratuit ni de remise commerciale mais une parole commerciale bien menée, un ton ensorceleur.

Aucun état d’âme ni de vraie compassion. Juste un nouveau créneau d’activité

Aucun chirurgien ne souhaitait s’occuper de son cas

Il fallait qu’on lui enlève l’estomac au trois- quart ou un bout d’intestin

Au point de non -retour qu’ elle avait atteint, le stress et la honte lui pourrissaient la vie. Elle ne voulait plus vivre.

Ce professionnel n’a jamais souhaité savoir les causes réelles de son état.

Pas d’autres solutions que lui.

Il était clair sur ce point : les psychologues, c’est l’étage au-dessus.

     —Allez les voir, c’est dans le protocole.

Sort-elle de la salle de réveil, de la réanimation ? Est–elle encore de ce monde, au standard de beauté inatteignable pour beucoup ?

Est-ce l’effet des drogues injectées ?

Dans un bâtit étrange serpente en sous-sol des couloirs sans fin, des écrans en enfilade tout le long du tunnel lumineux, mais sans fin. Sur une ligne de marquage en guise de ligne de départ du songe éveillé son chirurgien se tient là, debout comme un commandeur, drapé dans son auto satisfaction. Sa stature semble immense

Son calot tient bien sur son crâne sans cheveu. Sa casaque de bloc amarrée sur son ventre -bedaine de gourmand sédentaire.

Le masque de chirurgien cache le bas de son visage. Il observe réprobateur car personne n’a vue cette femme. en vrai.

 Même lui omniscient, la voit pour de vrai et pour de faux deux versions de la même femme celle qui est venu désespérée pour avoir son avis et surtout pour bloquer au plus tôt un créneau chirurgical.

Une autre entité allongée sur un brancard, massive, l’œil peu expressif

    —Princesse je n’en ai pas fini avec mon travail Il nous reste des bourrelets à faire disparaitre. Il s’entend prononcer ces mots à la volée. Cela ne lui ressemble pas. La voix rebondit, amplifiée.

Elle n’a pas la force de répondre. Elle n’a pas envie de répondre

Elle a du mal à réaliser qu’elle est debout sur ses jambes

Elle ne peut émettre aucun son….

   —J’avais besoin de faire confiance, j’en avais furieusement besoin

L’endroit tenait un peu des bunkers genre métro-sous terrain sans les rames, sans wagons, sans les grincements, sans les gens.

Atmosphère de bloc opératoire, sans matériel, sans odeurs.

Atmosphère de cimetière, pas de croix, pas de tombe, pas de stèle (Ni fleurs ni couronne)

Tout cela à la fois.

    —Je dois le faire, je dois sortir de -là me recouvrir d’une carapace , d’une protection de cosmonaute, d’un habit de lumière.

Avancer sans regarder derrière car ce qui compte désormais c’est ce tas de chair de moi-même. Ma peau  mes cellules je ne voulais pas , je ne veux pas finir au baquet.  Aucune cellule, aucun bout de viscère.

    —Je dois tout conserver, ce surplus me constitue

Je pousse ce brancard sans fatigue, j’ai autant de force qu’une force de la nature.

Pourtant je pèse 60 kgs de moins.

Je me pousse dans ce brancard ? je me conserve, je me formoliserai ?

Ma partie honnie, moquée tant et tant à l’école puis au collège.

La lumière artificielle des néons, les écrans projettent des épisodes marquant de sa vie tout défile, les émotions, la perte d’estime, les humiliations.

Je me pousse vers dehors vers plus tard vers la suite de sa vie celle-là même que je ne voulais plus voir ni nue, ni dans un miroir.

Pas de de virage, pas de chemin qui bifurque, pas encore.

Tout le long du parcours un individu me parle d’une voie apaisante, sa voix qui résonne dans ma tête, ou peut-être des hauts parleurs qui accompagnent ma vie qui déroule sur les parois du tunnel

Je viens de prendre mon ballant, j’exhale, je pousse fort avec tout mon bassin, un coup de rein. Je croise mon propre regard celui qui est allongé, le visage flouté je reconnais bien mon grain de beauté. On s’encourage, moi- de maintenant et mon moi-d’avant

Je me revois mangeant de trop grosse ration, puis me forcer à vomir

Plus elle avance plus les reflets sur les parois des images des bourreaux issues de sa vie , issues de ses cauchemars , formées par des représentations partagées par tant d’autres femmes.

La jeune femme pousse devant-elle le chariot brancard dont les roues grincent faiblement

  •   Mais où partez-vous toutes les deux ainsi ce n’est pas par-là que vous êtes rentrées ou arrivées

Vous serez contrainte(s) de revenir d’où vous venez. Il a un masque et une casaque d’opérateur

    —laissez- moi maintenant, je sais où je nous emmène

Je pousse vers ailleurs, vers mieux je tourne le dos à tout, je vous laisse tous derrière moi

Je ne remercie personne de m’avoir fait ce que je suis, ni mes géniteurs , ni mes thérapeutes

Je n’avais plus le choix, j’avais tellement essayé

Qui souhaite sciemment se faire mutiler et dépécer et dépiauter ?

J’ai été une fois de plus trahie.

J’avais comme un vide en moi

Je voulais qu’on ne me regarde pas

Je porte devant moi, plutôt je pousse 100 kgs de moi toute cette graisse toute cette peau.

Sa voix ou des voix, elle ne saurait dire :

     —ce n’est pas ce que tu crois,

     —Tu ne vas pas y arriver

Je retrouve mes regrets et deuils dans ces miroirs de mémoires

J’occupais ce corps et là, je pars avec. Elle lève les yeux dans un guichet un bureaucrate autoritaire lève un sourcil réprobateur.

Il ne me demande rien, mais soucieuse de me faire pardonner (de quoi ?), je lui explique

J’ai récupéré j’ignore comment les bocaux de lipoaspiration on m’a tout redonné proprement, j’ai rassemblé tous mes lambeaux de peau…je repars avec mes plis de peau j’ai tout.

Moi couché -là sur ce brancard, c’est moi d’avant moins celle de maintenant pas très loin mais bien dehors de ce corps allongé.

Il n’est pas sans valeur à en croire le dépassement d’honoraires

Ils appelaient cela body lift après by-pass.

  • On vous a aidé à perdre 60 kilos

Toutes les raisons de boulimie je les avais reçus à grande brassée ou grand coup de tatane.

Famille toxique, harcèlement scolaire, abus et violence sociétale , je ne sais plus burn- out ou tonne d’ennui , maltraitance administrative.

J’étais avertie des cicatrices et estafilades par « bistourieur » en série

J’ai laissé faire.

Sur l’écran géant qui s’allume le long du trajet. Encore des voix

       —Pardonne-moi je ne sais pas ce qui m’a pris.

Je détourne mes yeux des écrans, je me bouche les oreilles un instant.

Je repars avec tout cela c’était moi cela restera moi

Je pousse

Mes amis ne savent pas ce que je suis devenu.

On ne me reconnaitra pas dans la rue.

Mon apparence, je ne sais pas mais en dedans je me sens autant hideuse qu’avant les opérations

J’ai tout manger des conserves, des plats froids surgelés non réchauffé, du vent, du sucre, des patisseries, des sodas en permanence

J’ai vu des psychiatres , des gourous , des escrocs , des coachs

Mon homme m’a tout dit : « Tu te laisses aller »

« Change vite ou je te quitte, mon homme m’a battu, d’autre mon laissé pantelante et dépouillée de mes économies

Ma mère m’ignore et me rejette elle est comme je suis, comme elle et sa mère aussi obèse mort – bide

Avant l’opération j’ai suivi les deux ans de prise de conscience et tenté l’activité physique, changé mon alimentation

Ce corps s’est vidé du superflu accumulé restait le pire des lambeaux de peau flasque retombant

La peau, mes peaux sont récupérées, restituées…

Je repars avec devant moi le monstre inesthétique que j’étais et que suis dans mon mental

Vers cette sortie : chance unique de modifier l’esprit

Le pouvoir de guérir soit même par le dépassement, la force de l’intention, « une forte motivation », des fréquentations positives

Je me pousse vers la supposé sortie

Devant moi est-ce ma dépouille ?

Mon épouvantail contre mes idées noires sera mon moi-d’avant, que je pousse devant moi sur ce brancard.

Protection ultime contre la rechute possible, contre un suicide peut-être ?

Les souillures les conflits

Moi qui pousse le brancard je redoute tout cela

Je vois comme des spectres, issues de mes songes d’enfant ou de jeune femme tout cela m’est projeté sur les pans de mur du tunnel san fin ; je ferme les yeux pour ne plus les voir mais je les vois et je les vis encore

Et moi-devant je suis ce qui est en trop l’indicible, ce qui fait détourner le regard

Je suis moi et je suis différente.

Personne ne veut savoir qui je suis moi -qui pousse et qui existe autant que cet autre moi-d’avant devenu étranger. Miroir absurde et déformant malformant disant mon mal taisant mes mots. Somme de mes maux moi, autre devenu…

que je prévois de regarder dans les yeux sitôt arrivé au bout ou à la croisée ou à l’impasse, je ne sais pas. Personne pour me dire. Là-bas m’attend un autre silence encore des mots sans doute des reproches. Je ne sais plus, je ne veux plus.

Tout au long de mon chemin depuis quand je me pousse vers l’avant ?

J’ai moi-d’avant, couchée sur ce brancard que je pousse, j’ai senti sur mes amas de peau et de chair des halos furtifs se coller et m’alourdir, moi couché-là devant. Des mini créatures hideuses. Ce sont toutes ces agressions du monde dont j’ai la charge symbolique

Là-bas au bout peut-être une décharge,une déchetterie pour enfin déverser les toxiques, les perversions qui rendent malades. Ces chocs psychologiques qui donnent plus ou moins longtemps après des cancers, des maladies orphelines ou auto-immunes

J’ai vécu, j’ai oublié beaucoup Seule certitude mes souffrances ont fait peur, ma tristesse et mes colères ont fait trop souvent le vide autour de moi.

Tout ce vide m’a donné le vertige et une faim insatiable envie d’être vampire, de tout avaler.

Ma dépouille, moi -là devant c’est tout cela que je pousse devant moi pour ne pas en être dépouillée trop vite.

Pour en faire quoi… je l’ai su, j’ai oublié je dois y réfléchir encore…

Ce ne sera pas si facile de changer de corps, d’amis, de ville

C’est pourquoi je pars avec ce moi-même que j’ai tellement accompagné, que j’ai suivi dans ses pires moments, que je ne cesse de consoler, de réparer

Elle passera en premier et franchira en même temps que moi le futur.

Je ressens tous les effets néfastes de cette énorme perte de poids sur un temps aussi court :

J’ai vomi à la moindre cuillerée je ne peux plus rien absorber la réduction du sac gastrique si faible depuis le geste mutilant

J’ai perdu des cheveux, j’ai tout le temps la nausée, j’ai perdu des électrolytes et des nutriments  

Mon corps mon passé mon moi-d’avant restera devant moi tant que je ne trouve pas mon équilibre. Seul le moi-d’avant pourra me rassurer, je veux prendre le temps de me dire adieu. une photo d’avant à bruler ne règlera pas mon cas.

Je revois quand j’avance ma vie, toute ma future vie ma lumineuse vie, mais mon visage exprime le contraire et les tourments de mon esprit.

Jean Yves LEBORGNE

Un commentaire à propos de “#anthologie #05 | Elle poussait son corps devant elle”

  1. « Je pousse vers ailleurs, vers mieux je tourne le dos à tout, je vous laisse tous derrière moi ». Ce texte a des accents de cauchemar. Je trouve bien posé ce qu’on voit et ce qu’on ne voit pas et qui est tellement présent.