#anthologie #29 | il rôde

#13 | amplification (en gras) avec personnage

… c’est jalousie, c’est jalousie, alors il a fui l’air grillé, il a dévalé les rues dans l’aube avec son regard affolé, c’est pas lui, c’est pas lui, c’est jalousie, c’est jalousie…En bas de la ville, le Front de mer. Dans le petit matin rose ou bleu pâle, quelques sportifs longent la barrière rocheuse qui le protège de la mer et des vagues… il veut happer les regards, voudrait expliquer l’air grillé, le goût de cendre dans la bouche, le royaume dévasté, mais sur le front de mer, personne ne fait attention à lui… Dans l’aube, la mer ne scintille pas encore, quelques âmes errantes, la démarche parfois titubante, le regard vitreux ou brillant, le corps en dérade, échappées du centre-ville après une nuit de sommeil dans les rues … elles passent, les âmes, il les connait bien, elles passent devant lui, elles rient, elles savent, c’est jalousie, c’est jalousie…Un matin de 8 mai, l’installation de barnums, restrictions de la circulation, tapis rouges et gradins en préparation d’un défilé militaire sous l’œil d’officiels tirés à quatre épingles… Déjà, il rôde…Peu de monde à midi et en début d’après-midi. Le soleil cuit. Le revêtement réverbère une chaleur souvent intenable… Les yeux s’affolent, la tête s’agite, l’air est grillé, le bord de mer brûle, le royaume est dévasté, on dira que c’est lui…On se réfugie alors sous les arbres près du kiosque. Ils forment comme une petite esplanade ovale, le sol est très inégal, quelques bancs tout autour, pas tous en bon état. Des lycéens y mangent ou discutent, s’y retrouvent en attendant le bus. Ils ne prêtent pas attention à lui. La petite dame du Carmel s’y assoit de temps en temps sur ces bancs, digne, droite, le regard plutôt posé pour une fois, et qui s’anime tout soudain quand elle aperçoit un visage connu. Elle happe son visage mais il sait qu’il n’a rien à attendre d’elle, ni des autres. Et puis des solitudes, regard dans le vide, mains et bras ballants, ou bien plongé sur le smartphone, ou bien encore vers la mer dans le bruit de la circulation. Rien à attendre d’eux alors il rôde. A droite de ce vaste espace ombragé, le kiosque à musique, transformé en agora militante un jour de mobilisation contre la réforme des retraites ou bien réhabilité un soir de fête pour accueillir un orchestre de salsa, retrouvant pour l’occasion sa vocation première, et face à l’orchestre sur le front de mer, la foule des spectateurs qui regardent, qui le regardent et murmurent que c’est lui, mais c’est jalousie, boivent une bière, discutent par petits groupes, murmurent, le regardent et continuent de murmurer, dansent en couple, la foule heureuse dans la nuit des réverbères, et dont les corps pour certains chaloupent en rythme. Pour un peu on se croirait à La Havane sur le Malecon.  Et lui, dans tout ça, sur le bord, dans le feu de son royaume dévasté avec son regard affolé, ses gestes fous et son goût de cendres dans la bouche. En journée, le kiosque est souvent vide. Quelques enfants y jouent parfois. Il rôde. Assis sur les marches, un jeune homme y roule un joint. Il rôde. Tout près du kiosque à musique, la statue en bronze de Gerty Archimède, assise sur une large pierre, un livre ouvert sur les genoux. Il rôde. Féministe, communiste, anticolonialiste, elle est la première femme inscrite au barreau de la Guadeloupe en 1939, et devient ainsi la première femme avocate des Antilles françaises. Il rôde. Ils sont nombreux à venir s’asseoir sur ses genoux ou sur la pierre, ou bien à ses côtés, posant pour la photo, touristes guides à la main, ou simple curieux. Il rôde. Un groupe d’enfants et leur maitresse écoutent les explications d’une guide-conférencière. Certains soupirent sous leur casquette : ils ont chaud. D’autres retiennent que c’est exprès si elle tourne la tête vers le tribunal et pas vers la mer, ils le raconteront le soir à leurs parents. Gerty Archimède veille sur le front de mer. Il rôde. Des enfants se poursuivent et courent autour d’elle, d’autres passent devant sans y prêter attention. Peu importe. Elle est là et elle veille. Il rôde. A gauche de l’esplanade ombragée, quatre ou cinq camions et le bruit des groupes électrogènes, quelques tables devant et du monde qui attend patiemment. Il les regarde, on se rit de lui, on dira de lui qu’il ne fallait pas, non il ne fallait pas quitter son royaume, le laisser aux jaloux du quartier. Certains sont déjà attablés pour manger, d’autres repartent, agoulous et bokits en main, pour s’installer sur les bancs du front de mer ou les grosses roches de la digue d’où surgissent parfois des chats craintifs et affamés. Il ne fallait pas. La nuit sur le fauteuil défoncé de la plage des pêcheurs. Il s’y était endormi embrumé d’herbe face au reflet de lune. Il avait vu un poisson-volant traverser l’horizon. Son esprit avait divagué dans la demi-somnolence. Il est arrivé dans le petit matin. Il a tout de suite senti dans l’air que quelque chose ne tournait pas rond. L’air était grillé. Et pendant tout ce temps, le va-et-vient incessant des coureurs, marcheurs, trottinettes, vélos d’enfant, rollers, poussettes, qui arrachent le front de mer à l’immobilité des roches de la digue. Lui donnent le vertige. Comment le monde fait-il pour continuer de tourner quand son royaume est dévasté ? Pour les autres, le front de mer a le pouvoir de les soustraire au temps réel, les décroche de leur rythme quotidien : il fait ralentir le pas, on y flâne volontiers le week-end ou après le travail, on cesse toute activité, on s’y retrouve après le spectacle ou le film, on y discute, on s’y donne rendez-vous, certains y écrivent, d’autres rêvent en regardant un bateau passer ou le soleil se coucher derrière la ligne d’horizon. Il rôde, le regard affolé le goût de cendres dans la bouche, le corps traversé de mouvements incontrôlables, traversé de flammes qui le lèchent et se rient de lui. Il voudrait crier. S’est frayé de matin un passage en enjambant la grille abattue et rougie de rouille. S’est accroupi dans le vrac de tôle et d’acier. Au pied de la statue de Saint-Antoine. S’est pris la tête dans les mains. A longuement pleuré. Le corps secoué. Le ciel a bleui pâle. On dira que c’est de sa faute. Mais tout ça c’est jalousie. Il a dormi sur le fauteuil de la plage des pêcheurs. On dira que c’est de sa faute. Mais tout ça c’est jalousie. Son royaume. Dévasté. Depuis, il rôde. Paroles débitées en chapelet de mots sans suite. Il rôde dans le petit matin renifle la cendre soulève les tôles comme s’il cherchait quelque chose.  Il se penche et ramasse une feuille, une page de dictionnaire aux bords roussis. Il s’arrête baisse les bras. Deux larmes coulent sur sa joue et tracent un sillon sur le visage barbouillé de poussière grise et rouge. Dans sa bouche, un goût de cendre. Partout avec lui désormais ce goût de cendres et l’air grillé. Sur le Front de mer, les jours de gros temps, les vagues submergent parfois la digue en gerbes blanches et mousseuses, drainant des roches dans un paquet d’écume et de sable, plient les réverbères blancs, malmènent les palmiers, éventrent les sols sous l’œil impuissant des riverains et de leur smartphone.  Il n’y a alors personne sur le Front de mer, fermé le lendemain à la circulation. Sauf lui, qui rôde.

A propos de Émilie Marot

J'enseigne le français en lycée où j'essaie envers et contre tout de trouver du sens à mon métier. Heureusement, la littérature est là, indéfectible et plus que jamais nécessaire. Depuis trois ans, j'anime des ateliers d'écriture le mercredi après-midi avec une petite dizaine d'élèves volontaires de la seconde à la terminale. Une bulle d'oxygène !

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