Nombreux sont ceux qui s’étaient promis de ne jamais venir ici. De ne jamais pousser la porte de cette boutique de tatoueur, de ne pas prendre place dans ces grands canapés devant lesquels des tables basses présentent des coupelles de bonbons. Tout le salon semble inviter à une douce régression par la juxtaposition savante de blanc cassé et de rose vif sur les murs, le moelleux des sièges et jusqu’à ce fond sonore fait d’un bruit d’eau vive discret. Nombreux, nombreuses ils s’étaient promis sans se connaître sans se concerter que non ils n’iraient pas. Ils ne céderaient pas à cette nouvelle coutume, car ils n’étaient pas assez sots ou assez vieux pour qualifier de mode cette frénésie de marquer son corps, comme jadis le marins, les bandits et les prostituées du port. Ils n’iraient pas et pourtant plus d’un est venu juste pour comprendre, pour parler avec le patron qu’on voyait à la librairie lire des poèmes debout. Plus d’un a levé les yeux vers la montée d’escalier où des photos en noir et blanc très contrastées disent enfin la nature du lieu, font un chemin vers le premier étage, celui où la chair est marquée, où l’on vient demander que soit gravée un fragment de sa propre histoire, comme si la vivre ne suffisait pas.