#boost #00 | 48°21’47’’ N 4°31’48’’ W

Lecture par Nicolas Larue ! Mille mercis reconnaissants !

On a entendu un barouf énorme, un fracas de fin du monde. Ils ont fait sauter les énormes citernes, un peu plus haut. Le carburant pour les bateaux. Fallait surtout pas laisser tomber aux mains des occupants alors ils ont fait ce qu’il fallait pour. Ça a déchiré une brèche invraisemblable dans la nuit, suivie d’une danse : un feu glacial et brisé en milliers d’éclats sur les vagues de la rade en contrebas, un gueulement de sirènes peut-être, des cris, des hurlements, une puanteur de mazout, des tourbillons de fumée noire. Enfin c’est comme ça que j’imagine. Le feu a ensuite dégouliné sa pâte incandescente sur les cabanes, là où les pécheurs entreposaient leurs rames, leurs filets, leurs cannes, tout leur fourbi en somme. L’en est rien resté. Combien de temps ça a duré ? Faudrait trouver des archives, les consulter. Extirper l’histoire des tourbillons de l’imagination. Ça lui redonnerait des proportions, plus sûrement même ça l’agrandirait d’en lire les noms, ceux qui sont venus silencieux dans la nuit ou le matin, comment ils s’en sont causé avant et préparé l’expédition, que même il y avait un ou deux anglais venus aider parmi. Ça dirait les moyens pris, marcher la trouille au ventre si jamais des sentinelles, combien de temps ça a duré, s’il y a eu des rafales de mitrailleuses en contrepoint des ronflements brûlants, s’il y a eu des projecteurs pour déplier les parts d’ombre, si seulement il en restait, ou bien si tout sautait et tremblait comme devant une gigantesque lanterne magique à l’haleine enfiévrée. Mais tout ça c’est du vieux. Aujourd’hui encore, avant d’arriver jusqu’ici par la route de la Corniche, après la porte des Quatre Pompes, on longe les installations de la base navale, les murs avec leur crête frisée de barbelé, les portes métalliques avec les caméras et le n° de l’article : « terrain militaire défense de photographier. » Les gens d’ici disent que si la nucléaire survient, vu qu’on en parle de plus en plus de la troisième, avec tout ce qui s’entend et se voit, ils auront pas le temps de souffrir, ça fera une réplique grandissime de l’ancien enfer. En direct. Aux premières loges. Tout le coin c’est cible de choix. Pourtant c’est drôlement beau ! Ça empêche rien comme dit G. : les militaires se trouvent toujours des supers emplacements. Toujours je cracherais pas ! – mais souvent on leur envie la villégiature, vue sur la baie, les silhouettes étirées des tankers au loin, comme des chenilles noires qui remonteraient du fond de l’eau et se traînent sur l’horizon. Une reptation microscopique mais certaine vers le bord du regard, en partance infinie vers l’ailleurs. Suivre la route. Arrivée Porte Océane le paysage c’est miettes et cassures. Le monde recollé façon kintsugi. Gonflée vers le large une voile de fragments de verre translucides et multicolores dans laquelle souffle un géant à catogan, visage fin et déterminé, torse solide, verdi par le temps et les embruns. À travers les carreaux le phare orange les barques rouges sur l’océan de sang une façade brisée les nouvelles citernes sous le ciel vert une barrière aux couleurs changeantes. Ceux de 1940 auraient pas imaginé pareil kaléidoscope. Après c’est l’arrivée à Maison Blanche. La calle traverse la petite crique de galets où se tordent les chevilles, les barques sont alignées au sommet de la grève comme des poissons à sécher. On a reconstruit tout ce qui avait disparu dans l’incendie. Balancé de grosses poignées de cabanes de bric et de de broc, façon favelas, toits de tôles ondulés, cloisons de planches. C’est bariolé et de guingois ça tient comme ça peut ça se chevauche ça s’enchevêtre ça se bouscule comme un chaos de dés. Ici la peinture kaki écaillée cloque et pend comme les branchies d’un monstre marin, la porte orange gueule MA.TU.VU. La rue de la soif est déchiquetée de rouille un poisson à demi effacé navigue dans le bleu usé d’une paroi. Les cabanes ne s’achètent pas. Elles se transmettent et abolissent toute hiérarchie sociale. Ça s’appelle Maison Blanche pour l’ancien bar qui faisait un peu maison de passe. Aujourd’hui la vitrine affiche BBQ party et boys don’t cry. Un drôle de chien avec une tache noire autour de l’œil droit fixe les passants éternellement. Les deux rencontrés sur la plage, assis sur leur fauteuil de toile face à l’océan, n’ont pas de cabane, mais une petite maison plus haut. La route à traverser. Ici c’est leur paradis. Ils viennent dès qu’ils peuvent. Mais une cabane, certainement pas, à cause des rats !

Les ateliers du Bout du Monde je connais. J’ai bien failli y retourner mais je n’ai pas osé. Voilà qui m’a entraîné dans cet autre recoin d’un département qui revendique pleinement son statut d’extrémité terrestre. Il m’aurait fallu plus de temps pour explorer le capharnaüm des cabanes. Le chaos lié à la fois aux caractéristiques de l’endroit, mais aussi au côté disjoint d’un regard qui saisit par « bouts » et a du mal à reconstituer l’ensemble, ce chaos est à la fois concentré et vertigineux et bien sûr déstabilisant. C’est sans doute la raison pour laquelle je n’ai pu lancer l’écriture qu’après l’avoir ancré dans un moment d’histoire, comme la doublure élimée d’un tissu rapiécé.

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