Dans ce quartier, trois générations connaissent le chemin qui mène au Cabinet du Docteur Denis, de jour comme de nuit, il vient ouvrir la porte aux mères, les enfants dans les bras , brûlant de fièvre.
Il habite à deux rues de là. La porte de sa maison est reconnaissable à son semblant de petit portique gréco-romain aux colonnes ioniques blanches.
La porte du cabinet est beaucoup plus simple, basique, blindée, en trois points pour intimider les voleurs. Les fenêtres aussi sont grillagées mais en style mauresque, pour décourager les ambitions de visiteurs nocturnes. Il n’y a rien à voler dans le cabinet du docteur Denis ; la table d’examen en formica, pour faire quoi ? Le bureau en cèdre impossible à bouger! De l’argent liquide ? Le docteur ne laisse pas de Diram dans ses tiroirs. Les poules de l’arrière cour ? Décidément, même si on ne respecte plus ni l ‘homme , ni l ‘endroit, que pourrait-on bien faire d ‘un stétoscope?
Alors pourquoi ? Pourquoi cette nuit-là, un bruit d’explosion, de sirènes de pompiers ont retentis dans le quartier.
Au début, le bruit de la petite explosion n’a pas réveillé le docteur Denis. Ce sont les sirènes tonitruantes qui l’ont tiré du lit. Il se lève doucement, chausse ses lunettes, enfile sa robe de chambre et ses babouches.
Alors qu’il se dirige vers la porte de la maison pour faire une tour dehors ; il pense d’abord , aux blessés, aux femmes, aux enfants, aux hommes qu’il connait sûrement. Du coup retourne sur ces pas, prend sa mallette d’examen, pansements, seringues, désinfectant, plus, tous les ustensiles utiles en cas de premier secours.
A peine, a-t-il mis un pied dehors , qu’accourent les voisines du quartier.
- – Docteur, Docteur, rentrez chez vous ! vite ! quelqu’un vous en veut. Ils ont fait exploser la porte du cabinet et y ont mis le feu. C’est un attentat , Docteur, c’ est sûr !
- – Mais qui pourrait m’en vouloir ?Je connais chaque enfant du quartier, de la ville entière ! Je les ai tous soignés ou sauvés ! c’est impossible ! je dois y aller ! je veux voir ce qu’ ont fait ces imbéciles !
- – Non, vraiment , restez ici, il n’y a plus rien à faire, ils ont tout saccagé.
Docteur Denis, pris de rage, traverse le quartier et se retrouve en quelques pas en face de ce qui reste de son espèce d’espace.
Tout a brulé comme feu de paille, il ne reste que la porte blindée couchée devant un tas de cendre. La ferraille du lit d’examen achève sa combustion dans une odeur acide et acre. Le matelas en Sky vert est complètement carbonisé. Le bureau de cèdre, un tas de charbon. Au milieu , le banc de pierre git, fumant, toute sa belle végétation centrale envolé en fumée.
C’est un grand vide qui envahit le Docteur Denis, il reste muet devant le carnage. Le cœur meurtri, il pense à toute sa vie de mansuétude, à tous ces malades qu’il a sauvés, ces regards de reconnaissance qui le faisaient tenir debout surtout ces dernières années où il était gagné par l’usure et la fatigue.
Rien n’arrête la violence aveugle et la bêtise. Qui maintenant pour venir soigner quiconque après ça?
Refermant sa robe de chambre comme pour se donner quelques forces, il repart, tête basse, en direction de sa maison, qui, il espère, n’ aura pas brûler entre temps…