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	<title>le tiers livre, web &amp; litt&#233;rature</title>
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	<description>web &amp; litt&#233;rature, &#233;dition num&#233;rique, ateliers d'&#233;criture &amp; vid&#233;o-journal</description>
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		<title>&#171; intoxication flaubertienne &#187; (disait Marcel Proust)</title>
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		<dc:date>2021-12-12T04:30:00Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Fran&#231;ois Bon</dc:creator>


		<dc:subject>Flaubert, Gustave</dc:subject>
		<dc:subject>Leclerc, Yvan</dc:subject>

		<description>&lt;p&gt;intervention aux journ&#233;es d'&#233;tudes de Rouen, avril 2015&lt;/p&gt;

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&lt;a href="http://tierslivre.net/spip/spip.php?rubrique139" rel="directory"&gt;XIXe | Balzac, Maupassant, Nerval...&lt;/a&gt;

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&lt;a href="http://tierslivre.net/spip/spip.php?mot571" rel="tag"&gt;Flaubert, Gustave&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="http://tierslivre.net/spip/spip.php?mot925" rel="tag"&gt;Leclerc, Yvan&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;img src='http://tierslivre.net/spip/IMG/logo/arton4147.jpg?1429274614' class='spip_logo spip_logo_right spip_logo_survol' width='150' height='100' alt=&#034;&#034; data-src-hover=&#034;IMG/logo/artoff4147.jpg?1429274622&#034; /&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;div class=&#034;mini&#034;&gt;
Grand honneur d'&#234;tre invit&#233; par Yvan Leclerc (photo ci-dessus) et Sandra Glatigny &#224; cette journ&#233;e d'&#233;tudes sur &lt;a href=&#034;https://flaubert-danslaville.univ-rouen.fr/17-avril-2015-colloque-images-et-imaginaires-de-flaubert-dans-les-oeuvres-contemporaines&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;Images et imaginaire de Flaubert dans les oeuvres d'aujourd'hui&lt;/a&gt;.
&lt;p&gt;&#192; la carte blanche propos&#233;e, il y avait de toute fa&#231;on rendre compte en quoi le &lt;a href=&#034;http://flaubert.univ-rouen.fr/&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;gigantesque chantier de num&#233;risation critique&lt;/a&gt; lanc&#233; par Yvan Leclerc il y a bient&#244;t 15 ans a chang&#233; notre approche et notre lecture de Flaubert, et quelle r&#233;sonance dans nos propres enjeux du r&#233;cit dans l'&#233;crire num&#233;rique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Sous forme de fragments, petite anthropologie personnelle. Au moment de partir en impro pour 25', sans doute je ne lirai pas tout, d'o&#249; cette mise en ligne au moment m&#234;me o&#249; je lance...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;FB&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et la chance au soir de visiter la maison natale de Flaubert, y compris sa chambre &#224; l'&#233;tage priv&#233;, &lt;a href=&#034;http://www.tierslivre.net/krnk/spip.php?article1826&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;en compagnie de Jean-Philippe Toussaint &amp; Pierre Michon&lt;/a&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; &lt;/h2&gt;&lt;h2&gt;1&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Que &lt;em&gt;Madame Bovary&lt;/em&gt; ne s'appelait pas &lt;em&gt;roman&lt;/em&gt; mais &#171; moeurs de province &#187;. Balzac avait &#233;crit des &#171; &#233;tudes sociales &#187; et des &#171; sc&#232;nes de la vie de province &#187;, et Stendhal des &#171; moeurs &#187;. Le roman dans son acception actuelle s'est constitu&#233; par autonomisation d'une forme litt&#233;raire attach&#233;e au monde, et se constituant par l'interaction du r&#233;cit sans lequel le monde ne se rend pas visible, et le non-repr&#233;sent&#233; ou l'inou&#239; du monde, dans le visible, l'&#233;conomique, la totalit&#233; des diffractions de savoir qui ne passe pas forc&#233;ment par les capacit&#233;s sensibles de l'observateur. Le coup de force de Balzac (&#233;tudes sociales), Stendhal (moeurs), Flaubert (moeurs de province) c'est d'avoir mis en avant cette interaction : on ne construit pas le r&#233;cit pour s'approprier le non-repr&#233;sent&#233;, mais le r&#233;cit, pour s'approcher de ce qui le fonde, doit enfermer la repr&#233;sentation &#233;crite de ce qu'on observe, au nom m&#234;me de l'autonomie du livre autonome. Rupture essentielle avec le XVIIIe si&#232;cle, et qui trouvera son acm&#233; avec Proust &#8211; et probablement l'ancrage de ce avec quoi nous avons &#224; nouveau rompu, la totalit&#233; de ce qui documente le r&#233;el pouvant accompagner jusque dans le livre, mais en se conservant dans sa totalit&#233; plurielle de documentation et repr&#233;sentation, liens, images fixes et anim&#233;es, s&#233;quences audio, journal de l'auteur, &#233;tapes de pr&#233;paration, le noyau autonome du r&#233;cit. Et si nous ne sommes qu'&#224; l'aube de ce fonctionnement neuf, c'est probablement pour nos probl&#233;matiques contemporaines du r&#233;cit dans sa friction au monde, prolong&#233;e jusque dans le support autonome du r&#233;cit, que nous avons &#224; relire ou r&#233;inventer Balzac, Flaubert ou Maupassant dans leur &#233;mergence m&#234;me.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; &lt;/h2&gt;&lt;h2&gt;2&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Je te vois dans des positions atroces ; j'ai l'imagination fertile en images, tu le sais ; je compose des tableaux qui ne sont pas gais et qui me serrent le coeur. Avec ma belle imagination, je me figurais les choses les plus sinistres et, tous ces jours-ci, le facteur n'est arriv&#233; qu'entre 2 et 3 heures de l'apr&#232;s-midi ! Quand on a, comme ton vieil oncle, une sensibilit&#233; exasp&#233;r&#233;e et une imagination d&#233;plorable, on va loin dans les hypoth&#232;ses fun&#232;bres. Mais je connais ces bals masqu&#233;s de l'imagination d'o&#249; l'on revient avec la mort au coeur, &#233;puis&#233;, n'ayant vu que du faux et d&#233;bit&#233; des sottises. N'importe ; si je fais r&#234;ver quelques nobles imaginations, je n'aurai pas perdu mon temps. Peu d'imagination ; le petit bonhomme se sent us&#233; ; je r&#234;vasse, je patauge. Tout ce que j'entrevois me semble impossible ou d&#233;plorable. Et toi ? L'imagination po&#233;tique s'en m&#234;le et vous roulez dans les ab&#238;mes de douleur. Ah ! comme je vous aime pour tout cela ! Comme la pr&#233;occupation de la morale rend toute oeuvre d'imagination fausse et emb&#234;tante ! etc. Mais j'ai beau m'y exciter par l'imagination et par le parti pris, j'ai au fond de l'&#226;me le brouillard du Nord que j'ai respir&#233; &#224; ma naissance. Les d&#233;sillusions ne sont faites que pour les gens sans imagination. Monsieur vieux a une si malheureuse imagination que la vue de ton billet m'a fort troubl&#233;. J'avais peur. De quoi ? Je n'en sais rien ! Mais j'avais peur ! Je donnerai, je crois, aux gens d'imagination, l'id&#233;e de quelque chose de beau. Mais ce sera tout, probablement ? Alors, comme l'imagination est en jeu, au lieu de s'appliquer &#224; des &#234;tres fictifs, elle s'applique &#224; moi, et &#231;a recommence ! Vous pouvez traiter tout cela comme des app&#233;tits d'imagination qui ne m&#233;ritent pas de piti&#233; ; mais j'en souffre tant quand j'y pense... Cut-up partiel sur le mot imagination dans la &lt;em&gt;Correspondance&lt;/em&gt;, gr&#226;ce &#224; la lecture par le dedans qu'autorise l'&#233;dition num&#233;rique de Rouen : cela dit bien o&#249; est Flaubert, pas dans les lois du monde, et encore moins vers lui.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; &lt;/h2&gt;&lt;h2&gt;3&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Ce qu'on voit de la ville de Rouen dans &lt;em&gt;Madame Bovary&lt;/em&gt; : deux fois elle vient battre jusqu'au livre. La premi&#232;re fois c'est le fiacre au rideau tir&#233;, et &#224; l'itin&#233;raire hors toute sa rationalit&#233; de fiacre, mais rideau clos et donc aveugle, la deuxi&#232;me fois c'est la grande mont&#233;e pour quitter la ville : et en haut on est face &#224; l'aveugle. Balzac nous ouvre la ville, Baudelaire l'aiguise, Rimbaud l'illumine, Flaubert l'ignore, sinon les quelques sc&#232;nes de r&#233;volution dans &lt;em&gt;L'&#233;duc Sent'&lt;/em&gt; : mais c'est encore la foule qui l'int&#233;resse, pas la ville. 31 occurrences du mot &#171; ville &#187; dans toute la &lt;em&gt;Correspondance&lt;/em&gt;, y compris &#171; je rote encore les rues de ma ville natale &#187; &#8211; ce n'est rien, une mis&#232;re.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; &lt;/h2&gt;&lt;h2&gt;4&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Est-ce que je me souviens de Flaubert autrement qu'en pointill&#233; ? Ce n'est pas faute de l'avoir relu souvent. Si je relis, je retrouve mes phrases et mon chemin, si j'en suis loin, je ne retrouve que ces &#233;clats s&#233;par&#233;s. Ainsi bien s&#251;r l'op&#233;ration du pied-bot, que je souhaite ne plus jamais relire, mais souvenir avec pr&#233;cision irridescente. Pourtant je n'ai pas m&#233;pris de Homais, comme il est de bon ton d'en avoir : j'en ai trop vu, de ces lieux, de ces fioles, de ces dur&#233;es et ces visages. Homais est paradoxalement ce qui me relie &#224; mon pays disparu. Je lis Flaubert en pointill&#233;, parce qu'il remplit trop.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; &lt;/h2&gt;&lt;h2&gt;5&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;J'ai lu Flaubert tard. Lu parce qu'il fallait le lire, j'avais lu Stendhal d'abord, puis tout Balzac, puis Zola. L'art pour l'art me tenait &#224; distance. Je n'ai commenc&#233; &#224; lire Flaubert que lorsque j'ai commenc&#233; d'&#233;crire. Ce que j'y ai trouv&#233;, c'est d'&#234;tre tra&#238;n&#233; &#224; ras de l'&#233;criture m&#234;me, et des questions qu'elle pose. La question fut donc : lire Flaubert en entier, puis passer &#224; l'&#233;criture m&#234;me, donc aux lettres. J'ai toujours tr&#232;s difficilement support&#233;, hors Proust et Genette, les auteurs ou savants qui me disent comment lire Flaubert.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; &lt;/h2&gt;&lt;h2&gt;6&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Et pourtant, la machine Bovary. Ce premier chapitre sans rien de flaubertien avant la c&#233;l&#232;bre casquette &#224; boudins et poils de lapin. Du corps, debout, assis, mis en avant et subissant les boulettes de papier. Du bruit, les cris de la classe, la voix qui perce de l'instituteur, le nom enfin cri&#233; et repris en choeur par les autres. Puis portrait de femme au destin manqu&#233;, Mme Bovary m&#232;re, mais qui n'est jamais nomm&#233;e sous cette appellation, celle du titre. Enfin Charles Bovary s&#233;chant ses cours de m&#233;decine qui devient comme un Fr&#233;d&#233;ric Moreau en cinq lignes : et si Flaubert d&#233;couvrait &#224; la fois le roman et lui-m&#234;me, lorsqu'en apprenant les dominos Charles offre &#224; l'auteur de &#171; taper sur des tables de marbre de petits os de moutons marqu&#233;s de points noirs &#187;, mais quel zoom ensuite : &#171; en entrant, il posait la main sur la poign&#233;e de la porte avec une joie presque sensuelle &#187;. Ce changement de focale n'aurait pas &#233;t&#233; possible &#224; Balzac, mais devient possible en po&#233;sie avec Rimbaud. Il est la base m&#234;me de la technique de Proust. On ne conna&#238;tra pas le pr&#233;nom de la m&#232;re, seulement que plus tard, se confrontant avec Emma qui n'embrasse plus son mari, &#171; d'un petit fr&#233;missement de l&#232;vres, chacune lan&#231;ant des paroles douces d'une voix tremblante de col&#232;re &#187;. On conna&#238;tra le pr&#233;nom de la premi&#232;re &#233;pouse de Charles seulement apr&#232;s qu'Emma ait r&#233;v&#233;l&#233; le sien &#8211; elle s'appelle H&#233;lo&#239;se. Quand Flaubert est contraint de la nommer, longtemps apr&#232;s son mariage avec Charles, il dit : &#171; la veuve Dubuc &#187;. Notons qu'au retour &#224; Tostes, au surlendemain du mariage, on dit &#171; monsieur et madame Charles &#187;. Notons qu'au d&#233;but du chapitre VI l'enfance enfin d&#233;roul&#233;e d'Emma a pour incipit &#171; elle avait lu Paul et Virginie &#187; et est donc d'abord une cr&#233;ature livresque. Et qu'au chapitre VII, quand on dit que &#171; la conversation de Charles &#233;tait plate comme un trottoir de rue &#187; (rare bribe d'imaginaire urbain chez Flaubert) et qu'appara&#238;t la premi&#232;re mention textuelle &#171; madame Bovary &#187; il s'agit encore de la belle-m&#232;re. Mais ce qui m'&#233;merveille plut&#244;t c'est la toute fin du chapitre II, quand Charles revient de l'enterrement d'H&#233;lo&#239;se veuve Dubic, et qu'il a cette double exclamation, dont la deuxi&#232;me par phrase nominale : &#171; Elle &#233;tait morte ! Quel &#233;tonnement ! &#187; Flaubert a compris son outil.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; &lt;/h2&gt;&lt;h2&gt;7&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Si on me demande mon livre pr&#233;f&#233;r&#233; de Flaubert, je r&#233;ponds sans h&#233;siter &lt;em&gt;Par les champs et par les gr&#232;ves&lt;/em&gt;. Jusqu'&#224; revoir les chapitres, la visite &#224; Belle-&#206;le o&#249; sont les bagnard Barb&#232;s et Blanqui, les ossuaires qu'aujourd'hui on ne donne plus &#224; voir, ou la visite du ch&#226;teau de Combourg abandonn&#233; aux poules. L'&#233;criture du r&#233;el vaut aussi sans aucun dispositif narratif ou fictionnel qui l'accompagne. C'est Gracq avant l'heure, le Gracq des &lt;em&gt;Lettrines II&lt;/em&gt;, aussi imperm&#233;able &#224; Flaubert qu'&#224; Proust.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; &lt;/h2&gt;&lt;h2&gt;8&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Que ma grande d&#233;couverte en lisant la &lt;i&gt;Correspondance&lt;/i&gt; fut le fractionnement au quotidien de l'&#233;criture d'un livre. La grasse mat'. Puis la vie partag&#233;e avec la vieille maman et la ni&#232;ce h&#233;rit&#233;e. Et puis, quand la nuit vient et que ces dames sont endormies, vers 22 heures, monter &#224; la chambre avec la table pour trois heures, et tenir ses trois heures sur une dur&#233;e de six semaines environ, puis cet arr&#234;t de deux mois o&#249; se constitue la documentation. Dans les p&#233;riodes de finition ou de labour, il attaque l'&#233;criture &#224; 14h30, refait un somme d'une heure en fin d'apr&#232;s-midi et reprend &#224; 21h, mais toujours avec ce rituel des lettres &#233;crites en phase de d&#233;compression, entre 2 et 3 heures le lendemain matin. Je ne sais pas si autant de documentation est n&#233;cessaire, probablement bien moins que l'interruption en elle-m&#234;me, et cette toute premi&#232;re r&#233;daction de la nouvelle prise d'&#233;criture, appel&#233;e chapitre. Puis l'art de recopier en boucle, avec un peu plus de temps pris &#224; chaque copie. &lt;em&gt;Bouvard et P&#233;cuchet&lt;/em&gt;, c'est aussi la t&#226;che de l'auteur dans son propre processus. Enfin, pendant 1h30 en moyenne le temps mis &#224; &#233;crire les lettres, entre 1 heure et 3 heures du matin, comme de continuer sur son inertie. L'&#233;criture qui fouille, mais libre, n'a plus &#224; s'occuper que d'elle-m&#234;me. La Correspondance alors en tant que telle l'oeuvre la plus singuli&#232;re de Flaubert et l&#224; o&#249; l'oeuvre culmine : pour sa r&#233;currence et son fractionnement m&#234;me, qui sont les m&#234;mes processus que ceux du roman. D'o&#249; cette c&#233;l&#232;bre phrase une fois prononc&#233;e : &lt;em&gt;Mademoiselle Leroyer de Chantepie c'est moi-m&#234;me&lt;/em&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; &lt;/h2&gt;&lt;h2&gt;9&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Souvent l'id&#233;e que chez Flaubert les choses vont par trois. Ainsi, les trois &lt;em&gt;Tentations de Saint-Antoine&lt;/em&gt; : le d&#233;lire de la derni&#232;re, quand on aurait renonc&#233; &#224; tout, et qu'on revient &#224; ce qui vous meut en chaque ligne, dans chaque livre, qu'il n'y a d'autre r&#233;alit&#233; que le fantasme qu'on en a. Les trois contes et l'immobilit&#233; et le socle sur quoi il les dresse, au point que les stations dans la procession sont comme une m&#233;taphore de l'oeuvre m&#234;me. Mais aussi la trilogie fractale &lt;em&gt;M&#233;moire d'un fou&lt;/em&gt;, &lt;em&gt;Novembre&lt;/em&gt;, &lt;em&gt;L'&#233;ducation sentimentale&lt;/em&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; &lt;/h2&gt;&lt;h2&gt;10&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Comment serait-il possible d'aimer &lt;em&gt;L'&#233;ducation sentimentale&lt;/em&gt;, quand ce qu'il y a de mou et d'insuffisant et de non r&#233;solu chez Fr&#233;d&#233;ric Moreau c'est la partie vaincue de nous-m&#234;mes ? Non pas que nous soyons d&#233;pendants de l'identification au personnage pour que le livre nous d&#233;chire au dedans. Pour le roman, Lucien de Rubembr&#233; vaudra toujours mieux que Daniel d'Arthez. Et on ne peut pas plus s'identifier &#224; ce ben&#234;t de narrateur de la &lt;em&gt;&#192; la Recherche du temps perdu&lt;/em&gt;, que tous ses amis et rencontres disent si intelligents. Le g&#233;nie de Proust, c'est que le narrateur, dont tout le monde admire la conversation, ne parle quasiment jamais dans le livre. C'est le livre en lui-m&#234;me qui est notre maison. Je ne sais pas si on peut disposer de cette affinit&#233;-l&#224; avec &lt;em&gt;L'&#201;ducation sentimentale&lt;/em&gt; : J'aime que le moteur &#224; vapeur du bateau, poussant la roue &#224; aubes, mette le paysage en mouvement, et que le regard qui foudroie l'un et l'autre, madame Arnoult et Fr&#233;d&#233;ric, soient dans cette circularit&#233; bruyante des pistons encore neufs (en litt&#233;rature, je dis) et de cette lin&#233;arit&#233; d&#233;filante du paysage. J'aime que le deuxi&#232;me paragraphe de L'&#233;ducation sentimentale accumule les mots &lt;em&gt;barriques, c&#226;bles, corbeilles de linge, tambours, tapage, cloche&lt;/em&gt;. Il y a vingt paragraphes exactement de l&#224; au fameux &#171; Ce fut comme une apparition &#187;. Mais il n'y a qu'&#224; la toute fin du livre, avec le blanc qui casse le r&#233;cit avec l'immense pass&#233; simple : Il voyagea, qu'on retrouve une audace du m&#234;me ordre.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; &lt;/h2&gt;&lt;h2&gt;11&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;La &lt;em&gt;Correspondance&lt;/em&gt; comme infiniment modulable : chaque anthologie la recr&#233;e. Dans le titre P&lt;em&gt;r&#233;face &#224; une vie d'&#233;crivain&lt;/em&gt;, l'&#233;crivain ce n'est pas Flaubert, c'est le lecteur m&#234;me. Ce qu'on en garde chacun comme des embl&#232;mes, par exemple lorsque Flaubert crie &#224; cause de &#171; deux qui dans une page &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; &lt;/h2&gt;&lt;h2&gt;12&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;On ne peut pas demander &#224; une &#233;poque de sortir de ses propres habits. Baudelaire en est capable avec &lt;em&gt;Le peintre de la vie moderne&lt;/em&gt;, et reprend les voeux oripeaux rigides dans son texte sur la photographie. Flaubert est lecteur de Rabelais, ce que Proust ne sera pas, mais lecteur principalement de &lt;em&gt;Gargantua&lt;/em&gt;, qu'il a &#8211; on le sait &#8211; ce rituel de relecture avant d'ouvrir l'&#233;criture du prochain livre. La phrase qu'il cite, sa pr&#233;f&#233;r&#233;e de Rabelais dit-il : &lt;em&gt;Comme s&#231;avez qu'Africque apporte tousiours du nouveau&lt;/em&gt;. Et ce qu'ajoute Flaubert : &#171; j'y vois des hippopotames et des girafes &#187;. &lt;em&gt;Gargantua&lt;/em&gt; ne contient pas de r&#233;alit&#233;, il la suscite et l'invente. Et comment change notre mode de lecture de la &lt;em&gt;Correspondance&lt;/em&gt;, depuis le pari fou d'Yvan Leclerc : je prends un mot li&#233; &#224; mon intuition vague, je lance la &lt;a href=&#034;http://flaubert.univ-rouen.fr/correspondance/conard/outils/annuels.html&#034;&gt;recherche d'occurrences&lt;/a&gt; sur le site qui la propose en ligne. Une autre correspondance appara&#238;t, fil simple parcourant la masse. J'accumule une dizaine de ces nappes partielles comme autrefois je relisais quatre ou dix lettres au hasard (je n'ai jamais refait l'int&#233;grale dans l'ordre, comme je l'ai faite &#224; d&#233;couverte, en 82-84). Personne ne disposera jamais (ce serait possible informatiquement) du livre que constituent arbitrairement toutes ces consultations partielles. Mais si je cherche Rabelais, je trouve. Si je cherche &#171; plume &#187; dans la &lt;em&gt;Correspondance&lt;/em&gt; je trouve 28 occurrences, dont les fameux &#171; Je suis un homme-plume &#187;ou &#171; Personne, depuis qu'il existe des plumes, n'a tant souffert que moi par elles &#187;, mais des choses plus bizarres, associ&#233;es &#224; la vitesse du bras, comme &#171; Autrefois la plume courait sur mon papier avec vitesse ; elle y court aussi maintenant, mais elle le d&#233;chire. je change de plume &#224; toute minute, parce que je n'exprime rien de ce que je veux dire &#187; et, juste avant le d&#233;part en &#201;gypte, &#171; mes deux cents plumes taill&#233;es et l'art de s'en servir &#187; sa col&#232;re contre ceux qui sont pass&#233;s &#224; la plume de fer, crime contre la sensibilit&#233; de l'&#233;criture.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; &lt;/h2&gt;&lt;h2&gt;13&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;De la ponctuation comme adventice &#224; l'&#233;criture comme recopiage : les premi&#232;res versions &#233;crites avec comme seul signe diacritique le tiret long. On sait l'usage qu'en fera Val&#233;ry dans ses &lt;em&gt;Carnets&lt;/em&gt;, ou plus tard Danielle Collobert, ou comment Beckett en poussera le principe en nommant &#171; Bing &#187; et &#171; Hop &#187;, dans le texte &lt;em&gt;Bing&lt;/em&gt; justement, ces ruptures diacritiques alors prononc&#233;es dans le texte. Proust, en 1907, fait recopier &#224; la machine &#224; &#233;crire, il s'en faut d'une mince frange d'ann&#233;es pour que Flaubert ait pu b&#233;n&#233;ficier de ce pas de g&#233;ant. Mais Balzac l'anticipait avec ses feuilles compos&#233;es, et reprises le lendemain d&#232;s le temps suivant l'&#233;criture du premier jet. Le travail de &lt;a href=&#034;http://flaubert.univ-rouen.fr/bovary/bovary_6/accueil-0.html&#034;&gt;transcription des brouillons&lt;/a&gt; de &lt;em&gt;Madame Bovary&lt;/em&gt; &#8211; merci sp&#233;cial &#224; Yvan Leclerc et Danielle Girard &#8211; bouleverse compl&#232;tement notre rapport &#224; l'&#233;criture personnelle, l'&#233;criture de premier jet : ainsi l'utilisation du trait vertical et le tiret comme seule ponctuation, imaginons qu'on relise ainsi le texte final : vertical du trait, horizontale du tiret, la percussion que cela donnerait. Le livre, au XIXe si&#232;cle, ne pense pas la ponctuation. Le Rabelais que lit Flaubert n'a pas chang&#233; depuis les &#233;ditions du XVIe si&#232;cle. Fin du XIXe, et tout sera reponctu&#233;, mort. Et pas de majuscules non plus : &lt;em&gt;&#224; douze ans elle avait lu Paul &amp; Virginie et avait r&#234;v&#233; dans son coeur d'enfant TRAIT la fontaine au clair de lune la maisonnette de bambous TRAIT sous les larges feuilles des lataniers TRAIT le n&#232;gre Domino le chien Fid&#232;le mais surtout l'amiti&#233; caressante de quelque fr&#232;re &#224; cheveux noirs boucl&#233;s qui battaient sur son col nu TIRET &amp; qui va pour nous d&#233;nicher au haut d'arbres plus grands que les clochers monte cueillir pour vous des fruits plus gros que des citrouilles et qui court nu pieds nu sur le sable vous apportant un nid d'oiseau&lt;/em&gt;... La lecture qu'on peut faire du travail de num&#233;risation des manuscrits de la Bovary ne peuvent &#234;tre qu'une &lt;a href=&#034;http://flaubert.univ-rouen.fr/bovary/bovary_6/parag1/0084v-mt.html#H&#034;&gt;lecture graphique&lt;/a&gt;, mais cette lave du premier jet est un apprentissage d&#233;cisif. C'est seulement au 3&#232;me recopiage que reviennent les majuscules, virgules et points, et que disparaissent les traits et tirets. Rendre la litt&#233;rature vivante et transmissible, c'est la rouvrir par ici, par comment &#231;a s'&#233;crit &#8211; Yvan ce matin tu m'as demand&#233; : &#8211; Et tu fais toujours des ateliers d'&#233;criture ? Non seulement la r&#233;ponse est oui, mais je crois que c'est par l&#224; que le travail g&#233;ant accompli &#224; Rouen m'en donne les outils neufs.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; &lt;/h2&gt;&lt;h2&gt;14&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Le parall&#232;le de Balzac et Flaubert est l&#233;gitime aux gens de mon &#226;ge tant, dans les ann&#233;es o&#249; on a commenc&#233; d'&#233;crire, Flaubert et Mallarm&#233; &#233;taient sanctifi&#233;s, et parliez de Balzac on vous laissait dans vos gros sabots. On a remis un peu d'ordre dans le paysage, on n'en aime pas moins Flaubert. Il n'est pas attir&#233; par le &#171; moderne &#187;, ni en art ni en technique. Reprenons les lettres du Caire : il peste contre Du Camp, lequel passe des heures &#224; installer ses plaques de verre derri&#232;re sa lourde chambre, puis d&#233;velopper les clich&#233;s. Mais regardez les photos du Caire de Du Camp : il n'est pas un r&#233;volutionnaire comme Nadar, qui invente l'appareil-photo qu'il nomme D&#233;tective (Zola, qui n'a jamais &#233;crit sur la photo mais en laisse 7000, en poss&#233;da un), il n'est pas esth&#232;te comme Gustave Le Gray (qu'ils n'ont jamais remarqu&#233;), mais Du Camp, qui reste un &#233;crivain secondaire, s'inscrit dans les pr&#233;curseurs de la photographie moderne. Flaubert dit que l'&#233;criture sert &#224; voir, et qu'en confiant cette t&#226;che non aux mots, mais &#224; l'optique et &#224; la chimie, on la dissout. Mais ce qu'il nous donne &#224; la place, c'est Kuchuk Hamen. Je pr&#233;f&#232;re les rues du Caire, photographi&#233;s par Du Camp pendant que Flaubert s'&#233;nerve et &#233;crit ses lettres. Si &lt;em&gt;Bouvard et P&#233;cuchet&lt;/em&gt; n'&#233;tait pas d&#233;j&#224; si long, c'est cela qu'on aurait pu leur demander : pourquoi ne photographient-ils jamais, &#224; commencer par eux-m&#234;mes ?&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; &lt;/h2&gt;&lt;h2&gt;15&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Mais Maxime Du Camp est quand m&#234;me dans les &lt;em&gt;Fleurs du Mal&lt;/em&gt; le d&#233;dicataire du &lt;em&gt;Voyage&lt;/em&gt;, et j'en connais pas mal qui, comme moi, auraient pay&#233; pour &#231;a, comme la concession au cimeti&#232;re Montparnasse que j'avais h&#233;sit&#233; &#224; acheter d'avance et occup&#233;e d&#233;sormais, sous son frigo en poussi&#232;re de granit reconstitu&#233; fabriqu&#233; en Chine, ne sait pas qu'elle voisine Baudelaire. Un des grands moments de la &lt;em&gt;Correspondance&lt;/em&gt;, quand m&#234;me, celui o&#249; le g&#233;n&#233;ral Aupick, ambassadeur de France au Liban, pour complaire &#224; son &#233;pouse qui s'ennuie invite les deux jeunes voyageurs fran&#231;ais et, comme il n'a rien &#224; dire, leur pose une question de convenance : &#171; Que se passe-t-il donc de neuf en litt&#233;rature, &#224; Paris ? &#8211; Baudelaire, monsieur. &#187; Et qu'il quittera la table avant le dessert. Marre du portrait de Flaubert clo&#238;tr&#233; dans Croisset avec gueuloir et mariniers : la litt&#233;rature n'a pas attendu le web pour &#234;tre &lt;em&gt;sociale&lt;/em&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; &lt;/h2&gt;&lt;h1&gt;16&lt;/h1&gt;
&lt;p&gt;Pourquoi je n'ai encore jamais parl&#233; de &lt;em&gt;Salammb&#244;&lt;/em&gt;, que j'h&#233;site m&#234;me toujours &#224; orthographier ? Livre monolithe. Il ne serait pas de Flaubert, il se serait &#233;chapp&#233; tel quel de l'histoire, avec ses ors, ses amours, ses batailles et son monstre avaleur d'innocents. Je ne relis jamais &lt;em&gt;Salammb&#244;&lt;/em&gt; en entier. Je le rouvre pour un chapitre, et je lis massivement ce chapitre. Peut-&#234;tre que Flaubert lui a seulement donn&#233; la musique. &#171; C'&#233;tait &#224; Megara, faubourg de Carthage &#187; est l'arch&#233;type de la phrase flaubertienne, 7 &#171; a &#187; en 6 mots, dont 4 &#224; pleine sonorit&#233; continue, 2 fois sourde et ferm&#233;e, Megara, 2 fois ouverte et plus claire, Carthage. Peut-on dire de &lt;em&gt;Salammb&#244;&lt;/em&gt; qu'il serait une Tentation de Saint-Antoine enfin r&#233;ussie ? D&#233;sastre de la vie d'&#233;crivain : avoir &#233;crit son &lt;em&gt;Salammb&#244;&lt;/em&gt; et devoir continuer &#224; vivre, voir son h&#233;ritage fuir, devoir gagner sa vie ou du moins ne plus en ignorer l'&#233;pargne.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; &lt;/h2&gt;&lt;h2&gt;17&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Deux passages jumeaux, dans un r&#244;le pourtant invers&#233;, dont pourtant aucun des deux auteurs n'a pu avoir connaissance, venant de l'autre. Flaubert a lu Dosto&#239;evski, mais dans ces premi&#232;res traductions approximatives et lourdes : m&#234;me pas la clart&#233; de Viardot, traducteur de Tourguenev, et qui le lui a fait conna&#238;tre. Dosto&#239;evski a lu Balzac (l'a m&#234;me traduit) et Sand, probablement au moins entendu parler de Flaubert (je ne sais pas, en fait). &#192; la fin des Karamazov, lors de l'enterrement d'Alioucha, il y a cette image du p&#232;re pench&#233; sur la tombe, on croit qu'il va tomber mais le vent le retient. Dans la lettre de Flaubert &#224; Bouilhet, au soir de l'enterrement de sa soeur Caroline, il lui raconte comment, la fosse &#233;tant trop petite par rapport au cercueil, un des croque-morts s'est mis sur le rebord et a donn&#233; un coup de pied &#224; la bi&#232;re pour qu'elle s'enfonce. Je vois tr&#232;s s&#233;rieusement ces deux sc&#232;nes jumelles comme un tunnel sym&#233;trique dans la litt&#233;rature : l'enterrement d'Alioucha (Kostia ?) troue la fiction Karamazov par une sc&#232;ne &#224; teneur r&#233;elle, la lettre &#224; Bouilhet troue toute possible fiction par la force du r&#233;el, force qui n'appara&#238;t telle que parce qu'&#233;crite. Je nomme cette instance-l&#224; de l'&#233;criture, l&#224; o&#249; elle a accompli son double chemin pour s'&#233;tablir, notre propre territoire de l'invention d'&#233;criture &#8211; celui o&#249; Claude Simon le premier, plus tard, viendra installer son campement.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; &lt;/h2&gt;&lt;h2&gt;18&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Et corollaire : j'ai toujours v&#233;n&#233;ration particuli&#232;re pour ce genre de parall&#232;le. Ainsi, si Kafka a port&#233; tr&#232;s haut Stendhal, au point que son premier geste lors de son s&#233;jour &#224; Paris est d'acheter la &lt;em&gt;Chartreuse de Parme&lt;/em&gt; en fran&#231;ais, mais qui n'a pu lire la &lt;em&gt;Vie de Henri Brulard&lt;/em&gt;, dira exactement comme Stendhal qu'il faut relire le Don Quichotte &#224; chaque &#233;tape de sa vie. Flaubert a une autre reconnaissance : son grand-p&#232;re lui lisait le Quichotte, l'enfant assis sur ses genoux, avant m&#234;me qu'il sache lire. Toujours penser, sous la phrase de Flaubert, &#224; cette image, non pas m&#234;me dans le rapport au Quichotte, mais comme figure corporelle : Flaubert ne nous a jamais assis sur ses genoux, et pourtant c'est aussi cela, l'origine de la litt&#233;rature. Il y a d'autres parall&#232;les semblables : ainsi Proust disant qu'il pr&#233;f&#232;re Dosto&#239;evski &#224; Tolsto&#239; trop bien rang&#233;, alors qu'il r&#233;&#233;crit des salons si semblables, et Faulkner disant qu'il pr&#233;f&#232;re Tolsto&#239; &#224; Dosto&#239;evski trop d&#233;sordre, alors que ses propres livres sont un capharna&#252;m d'architecture bien pire. Ce parall&#232;le-ci n'a rien &#224; voir ici, mais c'est la m&#234;me famille, il importe que nous ne la s&#233;parions pas. Ce qui renvoie &#224; une autre question : cette famille peut-elle encore signifier &#224; distance, tout du moins apr&#232;s ce dernier rejeton qu'en serait Claude Simon ?&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; &lt;/h2&gt;&lt;h2&gt;19&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Une sc&#232;ne m'&#233;meut aux larmes dans Flaubert, mais je n'oserais jamais en parler dans le contexte d'une journ&#233;e universitaire. Lors du deuxi&#232;me s&#233;jour de George Sand &#224; Croisset (et quel chemin pour Flaubert, qui s'est tant moqu&#233; d'elle), ils parlent une bonne partie de la nuit, et un peu plus tard, vers 3 heures du matin (imaginer les deux chandelles, et les chemises de nuit si semblables, &#224; la taille pr&#232;s &#8212; Sand en bonnet de dentelle pour la nuit, quant &#224; Flaubert on ne sait pas s'il avait sur le chef une flanelle), tous deux &#224; la m&#234;me heure et sans pr&#233;m&#233;ditation descendant &#224; l'office pour un rabiot de poulet froid. La litt&#233;rature est cette tendresse. La litt&#233;rature est aussi ce poulet froid. Quel dommage de ne pouvoir &#233;voquer cette sc&#232;ne dans un colloque universitaire.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; &lt;/h2&gt;&lt;h2&gt;20&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Qu'on ne m'accuse pas de picorer dans mes souvenirs Flaubert : le premier ch&#232;que re&#231;u des &#233;ditions de Minuit, en d&#233;cembre 1982, alors que je m'imaginais devoir reprendre tr&#232;s vite un travail industriel apr&#232;s un livre hapax (one shot en grec), je n'aurais pas voulu le gaspiller &#224; la vie ordinaire. La Correspondance n'existait pas en Pl&#233;iade, et si l'Internet litt&#233;raire existait, c'&#233;tait seulement dans cet &#233;trange texte de Georges Perec &#224; son retour des USA, en 1967. J'ai achet&#233; l'&#233;dition reli&#233;e cuir en 16 volumes du Club de l'Honn&#234;te Homme des oeuvres compl&#232;tes, parce qu'elle incluait la Correspondance. J'y ai d&#233;couvert aussi Par les champs et par les gr&#232;ves, et le travail de carnet et sc&#233;nario. C'est la premi&#232;re fois qu'un auteur pour moi n'&#233;tait plus r&#233;ductible &#224; la somme de ses oeuvres, mais impliquait une perception en &#233;cosyst&#232;me, avec strates (les sc&#233;narios), r&#233;currences (de &lt;em&gt;M&#233;moire d'un fou&lt;/em&gt; &#224; &lt;em&gt;Novembre&lt;/em&gt;, et de &lt;em&gt;Novembre&lt;/em&gt; &#224; l'&lt;em&gt;&#201;ducation sentimentale&lt;/em&gt;), les lettres et les voyages, l'iconographie m&#234;me mince qu'on peut y adjoindre, le travail critique (la casquette de &lt;em&gt;Charbovary&lt;/em&gt; magistralement d&#233;crite par Genette, ou m&#234;me &lt;em&gt;L'idiot de la famille&lt;/em&gt; qui m'a tellement &#233;nerv&#233; au bout de 30 pages que je l'ai volontairement jet&#233; dans une bouche d'&#233;gout parisien) constituent un ensemble aux fronti&#232;res ouvertes (la &lt;em&gt;Correspondance&lt;/em&gt; Pl&#233;iade serait plus compl&#232;te que celle que j'achevais de lire, et l'&#233;dition num&#233;rique de l'universit&#233; de Rouen une &#233;tape d'une nouvelle r&#233;solution encore), donc mouvant dans le temps, et ce que nous appelons la lecture n'est pas la quantification des livres, mais se hisser soi-m&#234;me &#224; cet ensemble ouvert et mouvant, mod&#232;le qu'on sait d&#233;sormais ma&#238;triser pour Baudelaire, Rabelais ou Kafka, mais qu'on n'a pas pris le temps encore de produire pour un flaubertien pourtant d&#233;cisif, Maupassant. &#192; quand, Yvan, le chantier d'un Maupassant par ordre chronologique, repla&#231;ant en avant le s&#233;quen&#231;age du billet quotidien, &#233;crit de 22h30 &#224; minuit, qu'un coursier aussit&#244;t vient prendre pour le &lt;em&gt;Gaulois&lt;/em&gt; du lendemain matin, quand les recueils de &#171; nouvelles &#187;ne gardent de cette r&#233;currence au quotidien que ce qui appartient &#224; la fiction, alors que l'&#233;criture qu'on dirait aujourd'hui &#171; non-fiction &#187;, voyage, vari&#233;t&#233;, conversation, souvenir, est pr&#233;cis&#233;ment la construction &#224; &#233;galit&#233; de la fiction qui surgit ?&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; &lt;/h2&gt;&lt;h2&gt;21&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Flaubert et Sand, les deux &#233;crivains en chemise, dans l'office &#224; 3 heures du matin, d&#233;cortiquant entre eux le reste du poulet de la veille au soir, piochant avec la main dans la miche de pain, alors quelque chose comme ce qui relie Bouvard &#224; P&#233;cuchet, et le contraire. Y a-t-il un incipit plus haut dans la litt&#233;rature ? &#171; Longtemps je me suis couch&#233; de bonne heure &#187; c'est si simple et facile, compar&#233; &#224; &#171; Comme il faisait une chaleur de 33&#176;, le boulevard Bourdon se trouvait absolument d&#233;sert. &#187; Flaubert n'est m&#234;me pas pr&#233;sent dans cet incipit, qui tient juste du constat. L'artisan Flaubert continue d'installer son d&#233;cor, le canal, l'eau, la double &#233;cluse. Puis un point-virgule, et l'auteur para&#238;t, dans son inimitable syncope, initi&#233;e par le &#171; et &#187; : &#171; et tout semblait engourdi par le d&#233;soeuvrement du dimanche et la tristesse des jours d'&#233;t&#233; &#187;. Si l'auteur est l&#224;, alors le roman &#224; son tour peut para&#238;tre, pour le roman il faut un pass&#233; simple, celui-l&#224; m&#234;me qui avait arr&#234;t&#233; et trou&#233; L'&#233;ducation sentimentale : &#171; deux hommes parurent &#187;. Et la preuve qu'on est dans le roman, c'est qu'on passe &#224; l'action, mais l'action repr&#233;sent&#233;e, construite pour &#234;tre repr&#233;sentation dans la t&#234;te et le temps du lecteur : arriv&#233;s au niveau du banc, ils s'y assoient tous deux simultan&#233;ment, avec ce culot qui d&#233;ploie le temps dans une expression courante pourtant contradictoire avec cette simultan&#233;it&#233; : &#171; &#224; la m&#234;me minute, sur le m&#234;me banc &#187;, dur&#233;e (tout ce que dure une minute de silence) annul&#233;e par le pass&#233; simple m&#234;me : &#171; s'assirent &#187;, et la maestria de l'auteur en ce que nul n'a besoin de demander son nom &#224; l'autre, le nom Bouvard figurant dans l'int&#233;rieur de son chapeau pos&#233; &#224; l'envers, comme le nom P&#233;cuchet figure sym&#233;triquement dans la casquette du voisin. Autre pass&#233; simple c&#233;l&#232;bre : &#171; Alors ils se consid&#233;r&#232;rent. &#187; (Ce n'est pas une phrase, c'est un paragraphe, apr&#232;s quoi Flaubert reviendra 7 ou 8 autres paragraphes plus loin, non pas dans l'artisanat de la sc&#232;ne, mais pr&#233;cis&#233;ment ces phrases musicales purement d&#233;tach&#233;es du r&#233;cit, s'amor&#231;ant au-dessus de lui par une &#233;tranget&#233; de grammaire qui le laissent accomplir sa propre dur&#233;e en parall&#232;le, comme on tournerait les pages d'un livre sans y penser, et trouveront leur r&#233;manence &#224; cette sonorit&#233; et cette syncope qui se maintiendront alors qu'on aura repris le fil du dire : &#171; Un bruit de ferraille sonna sur le pav&#233;, dans un tourbillon de poussi&#232;re. &#187; Avec une irruption que Baudelaire et Rimbaud ont pratiqu&#233;, mais qui n'aurait pas &#233;t&#233; accessible &#224; Balzac : l'irruption du son dans le livre, et que ce tourbillon de poussi&#232;re n'est apr&#232;s tout que l'effet de dispersion du son (ce bruit de ferraille) dans l'ordre ancien du roman. &#171; Chaque fois je lis Shakespeare, il me semble que je d&#233;chiqu&#232;te la cervelle d'un jaguar &#187;, disait Lautr&#233;amont que Flaubert n'a pu conna&#238;tre, chaque fois que je lis Flaubert il me semble voir la syntaxe d&#233;chirer l'ordre du langage, et une page de Bouvard et P&#233;cuchet peut alors remplacer toute votre biblioth&#232;que.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; &lt;/h2&gt;&lt;h2&gt;22&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Au point de poser une autre question : cet art de la syncope, et de la phrase lanc&#233;e par dessus la strate du roman, dans ce chant int&#233;rieur qui seul porte l'&#233;paisseur du monde, et s&#233;pare Flaubert de toute notion de r&#233;alisme, qu'il en ma&#238;trise l'art au point que les improvisations de la Correspondance en sont et le permanent atelier, et la constante surprise, dans quel ordre le consid&#233;rer : le roman comme n&#233; de cet art quotidien et s&#233;quenc&#233; de l'improvisation, ou l'atelier des lettres comme le constant exercice de l'instrument m&#234;me, avant reprise dans la sc&#233;nographie du roman ?&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; &lt;/h2&gt;&lt;h2&gt;23&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Syncope, suite, Proust, je cite : D'ailleurs les adverbes, locutions adverbiales, etc. sont toujours plac&#233;s dans Flaubert de la fa&#231;on &#224; la fois la plus laide, la plus inattendue, la plus lourde, comme pour ma&#231;onner ces phrases compares, boucher les moindres trous. M. Homais dit : &#171; Vos chevaux, peut-&#234;tre, sont fougueux. &#187; Hussonnet : &#171; Il serait temps, peut-&#234;tre, d'aller instruire les populations. &#187; Les &#171; apr&#232;s tout &#187;, les &#171; cependant &#187;, les &#171; pourtant &#187;, les &#171; du moins &#187; sont toujours plac&#233;s ailleurs qu'o&#249; ils l'eussent &#233;t&#233; par quelqu'un d'autre que Flaubert, en parlant ou en &#233;crivant. &#171; Une lampe en forme de colombe br&#251;lait dessu s continuellement. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; &lt;/h2&gt;&lt;h2&gt;24&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Et Proust alors peut-&#234;tre le premier qui donnerait r&#233;ponse. Ce que je consid&#232;re comme la plus haute et belle phrase jamais &#233;crite concernant ce que nous apporte &#224; jamais Gustave Flaubert : &#171; Mais nous les aimons, ces lourds mat&#233;riaux que la phrase de Flaubert soul&#232;ve et laisse retomber avec le bruit intermittent d'un excavateur. &#187; Proust sait ce que c'est qu'un excavateur : ces gigantesques machines ont &#233;t&#233; invent&#233;es dans les ann&#233;es 1870 pour le creusement du canal de Suez, et en d&#233;blayer les sables. La fortune de la famille Proust en d&#233;coule directement. Mais c'est le mouvement cyclique : d'un seul coup, la lin&#233;arit&#233; du r&#233;cit n'est plus que le m&#233;tronome de ce qui, par dessous, enfle et vient rompre, mais ne concerne pas le signifiant (le bruit est la forme non organis&#233;e des sons), s&lt;em&gt;oul&#232;ve et laisse retomber / soul&#232;ve et laisse retomber avec le bruit intermittent / soul&#232;ve et laisse retomber avec le bruit intermittent d'un excavateur&lt;/em&gt;. Et remontons enfin au d&#233;but de la citation de Proust, en col&#232;re apr&#232;s le critique de la NRF qui dit Flaubert &#171; peu dou&#233; pour &#233;crire &#187;. Proust, qui conna&#238;t tant Racine, S&#233;vign&#233;, Saint-Simon, Balzac, Baudelaire est int&#233;ressant en tant que son article d&#233;c&#232;le aussi les limites de sa lecture de Flaubert. Ce texte n'est pas une brique essentielle de sa propre construction, comme son &#233;tude sur le r&#244;le de la couleur mauve chez Nerval. ou bien quand il s'&#233;tonne de la &#171; m&#233;diocrit&#233; &#187; (son mot) de la &lt;em&gt;Correspondance&lt;/em&gt;, alors que... Plus &#233;tonnant cette charge qu'il fait contre Flaubert, disant que &#171; ses images sont g&#233;n&#233;ralement si faibles qu'elles ne s'&#233;l&#232;vent gu&#232;re au-dessus de celles qu'auraient pu trouver ses personnages les plus insignifiants &#187; : mais si la force de Flaubert &#233;tait ici, justement, dans cette ad&#233;quation de l'image au personnage, loin de l'auteur, et qu'ici commen&#231;ait le Flaubert &lt;em&gt;mati&#232;re&lt;/em&gt; ? Cherchez les occurrences du mot &#171; phrase &#187; dans le moteur de recherche de l'&#233;dition num&#233;rique de la &lt;em&gt;Correspondance&lt;/em&gt; ici &#224; Rouen : c'est que mes phrases se heurtent comme des soupirs, les phrases toutes faites sont rares, je continue &#224; faire mes phrases comme un bourgeois, o&#249; sont-ils ceux qui trouvent du plaisir &#224; d&#233;guster une belle phrase ? &#8211; Proust l'a compris. Mais il nous contraint pour nous amener l&#224; &#224; quitter le roman : &lt;em&gt;les lourds mat&#233;riaux que la phrase&lt;/em&gt;... Flaubert nous aurait apport&#233; ceci : la litt&#233;rature &lt;em&gt;mat&#233;riau&lt;/em&gt;. Et qu'ainsi avons-nous re&#231;u ce que Proust nomme l'&lt;em&gt;intoxication flaubertienne&lt;/em&gt;, et bien fier d'en &#234;tre.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
		</content:encoded>


		

	</item>
<item xml:lang="fr">
		<title>pour une po&#233;tique du roman | notes sur Balzac</title>
		<link>http://tierslivre.net/spip/spip.php?article320</link>
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		<dc:date>2019-08-25T03:30:00Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Fran&#231;ois Bon</dc:creator>


		<dc:subject>Balzac, Honor&#233; de</dc:subject>
		<dc:subject>Benjamin, Walter </dc:subject>
		<dc:subject>coup de projo</dc:subject>

		<description>&lt;p&gt;&#034;toute po&#233;sie proc&#232;de d'une rapide vision des choses&#034;&lt;/p&gt;

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&lt;a href="http://tierslivre.net/spip/spip.php?rubrique139" rel="directory"&gt;XIXe | Balzac, Maupassant, Nerval...&lt;/a&gt;

/ 
&lt;a href="http://tierslivre.net/spip/spip.php?mot168" rel="tag"&gt;Balzac, Honor&#233; de&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="http://tierslivre.net/spip/spip.php?mot174" rel="tag"&gt;Benjamin, Walter &lt;/a&gt;, 
&lt;a href="http://tierslivre.net/spip/spip.php?mot769" rel="tag"&gt;coup de projo&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;img src='http://tierslivre.net/spip/IMG/logo/arton320.jpg?1352732143' class='spip_logo spip_logo_right spip_logo_survol' width='142' height='150' alt=&#034;&#034; data-src-hover=&#034;IMG/logo/artoff320.jpg?1352731847&#034; /&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;&lt;a target=&#034;_blank&#034; href=&#034;https://www.amazon.fr/gp/product/1535017139/ref=as_li_tl?ie=UTF8&amp;camp=1642&amp;creative=6746&amp;creativeASIN=1535017139&amp;linkCode=as2&amp;tag=letierslivre-21&amp;linkId=1eeabf12f48234724fb28031f988afa9&#034;&gt;&lt;img border=&#034;0&#034; src=&#034;//ws-eu.amazon-adsystem.com/widgets/q?_encoding=UTF8&amp;MarketPlace=FR&amp;ASIN=1535017139&amp;ServiceVersion=20070822&amp;ID=AsinImage&amp;WS=1&amp;Format=_SL250_&amp;tag=letierslivre-21&#034; style='max-width: 500px;max-width: min(100%,500px); max-height: 10000px'&gt;&lt;/a&gt;&lt;img src=&#034;//ir-fr.amazon-adsystem.com/e/ir?t=letierslivre-21&amp;l=am2&amp;o=8&amp;a=1535017139&#034; width='1' height='1' border=&#034;0&#034; alt=&#034;&#034; style='border:none !important; margin:0px !important;' /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;div class=&#034;mini&#034;&gt;
Ci-dessous le tout premier noyau (2004) d'un projet qui ne cessera d'&#233;voluer et se compl&#233;ter jusqu'&#224; la parution (lien sur la couverture du livre, ci-dessus) de mes &lt;i&gt;Notes sur Balzac&lt;/i&gt; sur &lt;a href=&#034;http://www.tierslivre.net/tiers_livre_editeur.html&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;Tiers Livre Editeur&lt;/a&gt; &#8211; et voir pr&#233;sentation vid&#233;o ci-dessous.
&lt;p&gt;&lt;i&gt;historique&lt;/i&gt;&lt;br/&gt;
En mars 2004, &lt;a href=&#034;http://www.champ-vallon.com/Pages/Pagesdetours/Hesse.html&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;Thierry Hesse&lt;/a&gt; me proposait le dossier principal du n&#176; 16 de l'Animal. Un bel honneur. Ce num&#233;ro comportait un entretien de fond avec Thierry Hesse, deux in&#233;dits, dont un accompagn&#233; de st&#233;nop&#233;s de &lt;a href='http://tierslivre.net/spip/spip.php?article326' class=&#034;spip_in&#034;&gt;New York&lt;/a&gt; de J&#233;r&#244;me Schlomoff, et une s&#233;rie de contributions amies sur mon travail (dont Pierre Bergounioux, Thierry Beinstingel, Jean-Paul Goux, Leslie Kaplan, Lydie Salvayre, Jacques Serena, Charles Tordjman, Nathalie Quintane, Martin Winckler). Ce num&#233;ro est toujours disponible en librairie. En signe balzacien compl&#233;mentaire, il a &#233;t&#233; imprim&#233; &#224; Vend&#244;me.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Photos : Rodin, &#233;bauches pour un Balzac et divers, ch&#226;teau de Sach&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;div align=&#034;center&#034;&gt;
&lt;iframe width=&#034;640&#034; height=&#034;360&#034; src=&#034;https://www.youtube.com/embed/hGqdP-lIqzI?rel=0&#034; frameborder=&#034;0&#034; allowfullscreen&gt;&lt;/iframe&gt;
&lt;/div&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; &lt;/h2&gt;&lt;h2&gt;&#171; Toute po&#233;sie proc&#232;de d'une rapide vision des choses. &#187;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;notes sur Balzac&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;1&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;
&lt;p&gt;C'est dans Louis Lambert. Au jeune &lt;i&gt;Louis Lambert&lt;/i&gt;, bien avant qu'il devienne lui-m&#234;me visionnaire, Balzac fait dire, sans pourtant reprendre ni d&#233;velopper, cette phrase stup&#233;fiante : &#171; Toute po&#233;sie proc&#232;de d'une rapide vision des choses. &#187; Ernst Curtius reprendra, et Walter Benjamin ne manquera pas non plus.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;2&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;
&lt;p&gt;Celui que j'appelle secr&#232;tement (mais affectueusement) mon Balzac charcutier, quand r&#233;guli&#232;rement une phrase du genre : &#171; Et il sentit pour la premi&#232;re fois son beau bras frais &#224; ses flancs &#187; (&lt;i&gt;Le Lys&lt;/i&gt;). Emport&#233; par l'&#233;lan du r&#233;cit, par la cascade des monosyllabes ? Ou tr&#232;s s&#233;rieusement amoureux de son h&#233;ro&#239;ne ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;3&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;
&lt;p&gt;Celui qui me serait le plus proche : quand il part en voyage, c'est pour aller le plus vite possible, en payant le moins cher possible. Il couvre des distances &#233;normes en tr&#232;s peu d'heures. Pour aller en Suisse, il prend la diligence Paris-Lyon sur l'imp&#233;riale, parce que c'est moins cher : assis &#224; deux m&#232;tres cinquante du sol, serr&#233; parmi les autres silhouettes taiseuses derri&#232;re les six chevaux, non pas face &#224; la route mais de profil, un rabat en cuir sur les genoux. Personne &#224; l'&#233;poque ne voyage plus vite que lui, il le dit dans certaines lettres, il en est fier. Cette fois, il finit par s'endormir et tombe de toute la hauteur de la caisse, arrive avec la jambe cass&#233;e &#224; Gen&#232;ve o&#249; l'attend Eve Hanska.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;4&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;
&lt;p&gt;Les rythmes de Balzac. D'abord int&#233;grer que leur temps est d&#233;cal&#233; de deux heures sur le n&#244;tre en hiver, une heure l'&#233;t&#233;. Se lever &#224; trois heures du matin, &#233;crire en continu jusqu'&#224; neuf heures. Se faire livrer un bain chaud, et dans le sabot fumant commencer la r&#233;vision des textes &#233;crits la veille, qui lui sont amen&#233;s dans leur premi&#232;re typographie. Comme on ferait, nous, sur un tirage d'imprimante. La matin&#233;e pass&#233;e &#224; ces r&#233;visions, un repas l&#233;ger, puis promenade, pas de voix ni d'amis. Le soir, souper t&#244;t, dormir t&#244;t : disposer quand m&#234;me de quatre heures de sommeil. Il tient en g&#233;n&#233;ral trois semaines &#224; ce rythme, mais dans ces p&#233;riodes, marqu&#233;s par le premier jet, et puis la reprise de ce qu'&#233;crit la veille, il accumule l'essentiel du livre, voire le roman entier. Mais suivi d'une p&#233;riode double o&#249; on cesse d'&#233;crire, ces voyages, l'intendance, les bouffes et les amis, et ce qui marine du premier jet suivant, ou les r&#233;&#233;ditions. Ce qui complique, c'est qu'il &#233;crit &#224; Eve Hanska tout ce &#224; quoi il occupe ses jours, mais l'invente et le gonfle pour ne pas qu'elle lui suppose de temps libre, comme le temps qu'il emploie avec d'autres dames, ou parfois tout un voyage de plus, ou rien : si on met bout &#224; bout le temps de la &lt;i&gt;Correspondance&lt;/i&gt;, il ne fait qu'&#233;crire, mais c'est une fiction comme les autres. Il est pendant ce temps sur une imp&#233;riale de diligence, serr&#233; dans son manteau, engourdi et secou&#233;, en route sans plume ni papier, ou pour trois jours en &#233;tat de claustration compl&#232;te, ou &#224; ses travaux des Jardies, ou conspirant pour la nouvelle merveille &#224; l'enrichir d&#233;finitivement.&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_292 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;img src='http://tierslivre.net/spip/IMG/jpg/balzac_01f.jpg?1166888897' width='500' height='321' alt='' /&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;5&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;
&lt;p&gt;Dans les manuels scolaires devrait &#234;tre interdite la phrase &#233;cul&#233;e, &#171; le r&#233;alisme de Balzac &#187;, avec l'accent inspir&#233; sur le &lt;i&gt;-isme&lt;/i&gt; des gens qui savent. Son rapport au roman, Balzac l'invente dans ses r&#233;cits brefs, &#224; teneur fantastique, chacun de ces joyaux s'attelant pr&#233;cis&#233;ment &#224; une des fronti&#232;res r&#233;cit/r&#233;el. On a franchi une marche avec &lt;i&gt;Adieu&lt;/i&gt;, franchi une marche avec &lt;i&gt;La Grande Bret&#232;che&lt;/i&gt;, et cinq marches d'un coup avec &lt;i&gt;La peau de chagrin&lt;/i&gt; : on peut marcher ensuite vers la ville, et aboutir tout au bout &#224; ces r&#233;els reconstruits par lequel un monde in&#233;dit acc&#232;de &#224; &#234;tre nomm&#233;, comme le font Bette ou Pons.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;6&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;
&lt;p&gt;L&#224; o&#249; le principe de r&#233;alit&#233; me fascine le plus chez Balzac : dans &lt;i&gt;Eug&#233;nie Grandet&lt;/i&gt;, derri&#232;re la maison, le seuil de pierre &#224; l'entr&#233;e du jardin, et soudain les trois herbes sauvages qui ont pouss&#233; dans ces pierres. &#192; peine si la phrase s'y arr&#234;te. Pourtant, s'il est probable que les propri&#233;taires de Sach&#233; ont emmen&#233; parfois Balzac jusqu'&#224; Saumur, ce moment o&#249; la petite ville lui apparut, dans la lumi&#232;re de l'aube, toute rassembl&#233;e et pr&#234;te au th&#233;&#226;tre de la fiction, est datable et bref &#224; l'extr&#234;me. Pour nourrir son th&#233;&#226;tre, ses souvenirs &#224; lui &#233;taient plut&#244;t du c&#244;t&#233; de Vouvray. Son Saumur, il l'invente. Il &#233;tait parti de la Grenadi&#232;re &#224; Saint-Cyr sur Loire t&#244;t le matin, avec Antoinette de Berny, pour leur exp&#233;dition jusqu'&#224; Gu&#233;rande et la mer. Le bateau qui descend la Loire a sa premi&#232;re halte &#224; Saumur, elle dure moins d'une heure : le soleil se l&#232;ve, la petite ville en hauteur, rassembl&#233;e au pied du ch&#226;teau, s'illumine, il y a des barriques sur le quai, peut-&#234;tre une trogne crois&#233;e dans le bistrot sombre o&#249; des hommes boivent, et o&#249; il n'a pas r&#233;sist&#233; &#224; demander une tasse de mauvais caf&#233;, quitte &#224; passer pour Parisien, l&#224; o&#249; les trognes sont au vin rouge local. Le bateau repart, le roman quand il s'&#233;crira se souviendra de tout ce qu'il n'a pas vu : c'est cela, le r&#233;alisme d'&lt;i&gt;Eug&#233;nie Grandet&lt;/i&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_293 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;img src='http://tierslivre.net/spip/IMG/jpg/balzac_01g.jpg?1166888900' width='500' height='357' alt='' /&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;7&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;
&lt;p&gt;Ma r&#233;v&#233;lation Balzac. J'ai quinze ans. J'ai la chance de cette &#233;dition qui appartient &#224; mon grand-p&#232;re maternel. Dix-huit tomes reli&#233;s cuir, quelques rousseurs, des livres lourds. J'ai emmen&#233; le tout dans un carton de pi&#232;ces d&#233;tach&#233;es Citro&#235;n, je ne souhaitais pas ce mois au bord de mer avec mes parents, je m'enferme tout le jour avec les livres. Quand &#231;a embraye, je ne cesse plus de trois jours et trois nuits. La t&#234;te juste un vertige. La r&#233;alit&#233; peupl&#233;e des Rastignac, d'Arthez, Nucingen et les autres a remplac&#233; bloc pour bloc le monde qui m'entoure. C'est la premi&#232;re r&#233;v&#233;lation essentielle : qu'un monde de mots peut remplacer l'autre, tout aussi exactement embo&#238;t&#233;. Ce que j'ai la chance de comprendre (je termine ma seconde, j'ai d&#233;j&#224; lu &lt;i&gt;Illusions Perdues&lt;/i&gt;, il y a eu les grandes vacances de mai 68, mais &#224; l'&#233;cole on ne conna&#238;t de Balzac qu'&lt;i&gt;Eug&#233;nie Grandet&lt;/i&gt; le pensum), c'est que la r&#233;alit&#233; perceptive concr&#232;te de ce monde fabriqu&#233; qui m'entoure, que je croyais solide, n'est pas d'autre nature que la r&#233;alit&#233; induite du roman. Si le r&#233;el n'est qu'une fiction comme les autres, &#233;crire bien s&#251;r devient possible.&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_294 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;img src='http://tierslivre.net/spip/IMG/jpg/balzac_01e.jpg?1166888892' width='500' height='375' alt='' /&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;8&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;
&lt;p&gt;Ma seconde r&#233;v&#233;lation Balzac, c'est plus tard. J'ai commenc&#233; &#224; tenir des cahiers. Le choc qu'a &#233;t&#233; la lecture de Faulkner m'a fait passer des tentatives po&#233;sie et fragments (Blanchot, Jab&#232;s sur ma table) aux premi&#232;res bribes narratives : j'en accumule des cahiers, r&#234;ves, descriptions de machines, notes sur le vif, lettres qui ne seront envoy&#233;es &#224; personne - plus tard je d&#233;truirai ces cahiers. J'ai toujours, au narratif, &#224; une &#171; histoire &#187;, un sentiment d'ind&#233;cence. Je rouvre avec curiosit&#233; les livres lus autrefois, plut&#244;t comme s'il me fallait savoir d'o&#249; je viens. Savoir si ce que j'ai travers&#233; est si na&#239;f, en ces p&#233;riodes de loi flaubertienne totale (moi j'ai lu Flaubert tr&#232;s tard, m&#234;me si, autour de Balzac, j'avais d&#233;j&#224; plac&#233; Stendhal, Nerval, puis Dickens et Dostoievski). Donc je relis Balzac. La r&#233;v&#233;lation, c'est ce double battement sous la phrase, non pas une cadence simple, mais comme le redoublement du battement d'un c&#339;ur. Toute assonance a son &#233;cho ou on anticipation. Ce mouvement &#224; deux temps se perp&#233;tue ind&#233;pendamment du sens. Il nous conditionne &#224; l'attente de la figure. Il permet l'&#233;chapp&#233;e libre, verticale, l'image dress&#233;e sur ce qui gronde. Parfois c'est tr&#232;s discret, mais toujours comme cette hypnose tenue &#224; distance. La prose chez Balzac est rythme libre avec attente de syncope. Stendhal marche autrement, plut&#244;t par l'organisation fine et complexe de ses registres dialogiques, et Nerval plut&#244;t par son jeu des couleurs et sensations. Ce battement double n'existe que chez Balzac, et Proust et C&#233;line s'en souviendront. Je n'aurai qu'une seule autre fois une telle r&#233;v&#233;lation de lecteur : au travail du verbe chez Saint-Simon.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;9&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;
&lt;p&gt;Ceux qui parlent de Balzac, en bien, en moyen, en pas bien. Flaubert en parle de fa&#231;on trop m&#233;diocre par rapport &#224; ce qu'il lui prend : des s&#233;quences enti&#232;res de &lt;i&gt;L'&#201;ducation sentimentale&lt;/i&gt; semblent r&#233;&#233;crites directement depuis Balzac. Baudelaire a compris quelque chose, comme on jauge un &#233;gal, mais d'une autre discipline sportive. Dostoievski, Faulkner, l'ont scrut&#233; pr&#232;s (voir Faulkner &#224; l'universit&#233;). Proust &#233;videmment h&#233;rite sans tri : ce passage de &lt;i&gt;La Prisonni&#232;re&lt;/i&gt; quant &#224; &#171; l'unit&#233; r&#233;trospective, non factice &#187; de la Com&#233;die Humaine, et ce qui s'en induit pour lui, qui doit anticiper sa propre unit&#233; d'&#339;uvre, sans la rendre moins factice. Proust sait combien sa dette est consid&#233;rable, depuis qu'au sein de son essai sur Sainte-Beuve, apr&#232;s avoir trait&#233; facilement de Nerval, Flaubert ou Baudelaire, le seul biais pour traiter de Balzac c'est d'apostropher pour la premi&#232;re fois sa m&#232;re : &#171; Je sais que tu ne l'aimes pas... &#187; Et cette rupture, &#224; trente-huit ans, le d&#233;gage enfin de l'&#233;chec, le projette dans La Recherche. Voir comment plus tard il nous renvoie d'une petite r&#233;flexion de Charlus au &lt;i&gt;Cabinet des Antiques&lt;/i&gt;, en appelant aux initi&#233;s, si tout lecteur de Balzac en partage ainsi comme des caches secr&#232;tes, ceux qui ont lu le &lt;i&gt;Cabinet des Antiques&lt;/i&gt; me comprendront.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;10&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;
&lt;p&gt;Il y a ceux qui font semblant de d&#233;dain. Mais qu'on les prenne &#224; un d&#233;tour, comme Claude Simon dans son &lt;i&gt;Discours de Stockholm&lt;/i&gt;, et on v&#233;rifie : oui, Balzac, pig&#233;. Et ceux qui nous le remettent l&#224; devant sur la route. Blanchot, dans Faux Pas, passage essentiel , et pourtant ce n'est pas Balzac qu'on pense retrouver d'abord chez Blanchot. Puis Julien Gracq. Quel que soit l'immense respect, je me m&#233;fie de Gracq. Par exemple, quand il d&#233;teste Saint-John Perse, et que moi j'ai besoin des deux. Pour positionner sa propre esth&#233;tique, Gracq trop souvent use de Proust comme rebutoir : je refuse ce qu'il &#233;crit de Proust, et pourtant il en d&#233;signe chaque fois, m&#234;me pour en tirer cette conclusion que je refuse, un lieu d'&#233;criture essentiel. Sur Balzac, Nerval, Edgar Poe, Gracq est un ma&#238;tre qu'on peut suivre les yeux ferm&#233;s, confiant dans la voix qui conte. En particulier quand il parle de &lt;i&gt;B&#233;atrix&lt;/i&gt;, de &lt;i&gt;L'Enfant maudit&lt;/i&gt;. Quand je relis &lt;i&gt;B&#233;atrix&lt;/i&gt;, c'est comme si je voyais la silhouette fr&#234;le de Julien Gracq me montrer dans la Gu&#233;rande d'aujourd'hui une vieille porte, un arrangement de toits d'ardoise.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;11&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;
&lt;p&gt;On subit beaucoup moins d&#233;sormais ces clich&#233;s sur les &#171; descriptions &#187; de Balzac. Peut-&#234;tre parce que plus nombreux (enfin, &#224; cent cinquante ans de distance) sont ceux qui savent le vrai bonheur qu'il y a &#224; en jouir. Je n'aime pas le cin&#233;ma, j'y vais &#224; peine une fois tous les deux ans, mais je suppose que les gens qui aiment les films doivent avoir peu &#224; peu &#233;t&#233; habitu&#233;s d&#233;sormais &#224; ces effets de cadre, de d&#233;ambulation, de simple pr&#233;sence d'un ton, d'un reflet sur un plancher de ch&#234;ne, d'une lumi&#232;re dans une haute fen&#234;tre. La cam&#233;ra que prom&#232;ne Balzac dans ses lieux de fiction est toujours tenue &#224; hauteur de son regard, et selon l'angle tr&#232;s pr&#233;cis de son champ oculaire. C'est ce que volatilisera Rimbaud d'un coup, en ins&#233;rant dans le m&#234;me paragraphe une phrase loupe, une image mentale, puis une phrase horizon (la Com&#233;die Humaine apr&#232;s lui se lira toujours dans les greniers). La d&#233;ambulation descriptive de Balzac est d&#233;perdition de pesanteur, capacit&#233; de nous projeter mentalement dans ces aper&#231;us de chambres, jardins ou cours, ou sombres fumoirs. Les balzaciens partagent d'une simple allusion ces lieux qu'on &#171; conna&#238;t &#187; comme d'en avoir travers&#233; l'instance r&#233;elle. La maison s&#233;par&#233;e du temps o&#249; est enferm&#233;e &lt;i&gt;Honorine&lt;/i&gt;, le bureau du marquis d'Espard dans &lt;i&gt;L'Interdiction&lt;/i&gt;, et tant d'autres.&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_295 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;img src='http://tierslivre.net/spip/IMG/jpg/balzac_01d.jpg?1166888887' width='500' height='366' alt='' /&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;12&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;
&lt;p&gt;Relire Balzac. Cela ne se d&#233;cide pas, en fait. Chaque fois, c'est comme d'avoir trop mang&#233;. On met longtemps &#224; y revenir. Seulement, une fois par an, c'est reparti pour trois semaines. On en relit un, et c'est celui-ci qui vous commande lequel suivra, on d&#233;roule un fil, qui d'ann&#233;e en ann&#233;e ne sera jamais r&#233;p&#233;t&#233; &#224; l'identique. Il y en a quelques-uns que je n'ai jamais relus, et pourtant j'ai l'impression d'un souvenir net et pr&#233;cis : &lt;i&gt;Le Cur&#233; de village&lt;/i&gt;, et son &#233;trange m&#233;lange de construction polici&#232;re et d'utopie tournant &#224; la boue. &lt;i&gt;Les Chouans&lt;/i&gt;, et pourtant, chaque fois que je traverse Foug&#232;res en voiture, j'ai un regard sous le ch&#226;teau pour le lourd mur vertical qui structure l'histoire. Ceux qu'on relit de loin en loin : la violente &lt;i&gt;Cousine Bette&lt;/i&gt;, l'injuste &lt;i&gt;Cousin Pons&lt;/i&gt;. Ceux qui vous hantent et appellent &#224; r&#233;-immersion continue, comme si elle pouvait susciter &#224; nouveau la magie de la toute premi&#232;re fois : &lt;i&gt;Illusions Perdues&lt;/i&gt;, ou &lt;i&gt;Gobseck&lt;/i&gt;, ou &lt;i&gt;Beatrix&lt;/i&gt;, mais chacun a les siens.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;13&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;
&lt;p&gt;Un centre cyclonique de l'&#339;uvre. Ces narrations br&#232;ves, qui chaque fois font voler en &#233;clat un param&#232;tre essentiel du rapport fiction r&#233;alit&#233;. Cela s'est produit t&#244;t pour Balzac. Et surtout dans la naissance brusque, par l'&#233;lan de La Peau de chagrin, de ces r&#233;cits qu'il reprend et affine, mais se refusera toujours &#224; d&#233;velopper en &#171; roman &#187;, qui font porter toute leur machinerie sur tel param&#232;tre narratif d&#233;lib&#233;r&#233;ment pris comme variable principale, &#224; l'exclusion de tous les autres. Dans les grands romans, ces param&#232;tres qui forgent les nouvelles seront devenus invisibles, mais sous la toile narrative fonctionneront silencieusement et tous ensemble. Et d'abord &lt;i&gt;Adieu&lt;/i&gt;, o&#249; on reconstruit un faux r&#233;el plus vrai que le vrai, pour la r&#233;demption d'une folle. Et d'abord La Grande Bret&#232;che, que je lis &#224; voix haute en public chaque fois qu'on m'en conc&#232;de l'exp&#233;rience, pour les trois pouss&#233;es dialogiques traversant le m&#234;me lieu myst&#233;rieux et vide. Et d'abord &lt;i&gt;La Fille aux yeux d'or&lt;/i&gt;, pour le territoire de la ville annul&#233; par l'aveuglement, et le court-circuit instaur&#233; de la foule sur la place et la chambre recluse.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;14&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;
&lt;p&gt;Je crois que c'est &#224; propos de d'Arthez que Balzac note qu'un gros cou et des bras courts c'est un avantage pour la vitesse d'&#233;criture et la transmission des pens&#233;es en volume du cerveau &#224; la main. D'abord on en rit, ensuite, on se regarde dans la glace.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;15&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;
&lt;p&gt;Que serait fascinante chez Balzac cette capacit&#233; d'intuition toujours &#224; fleur, et qu'il ne d&#233;veloppe pas, nous laisse en libre h&#233;ritage. Dans &lt;i&gt;Goriot&lt;/i&gt;, en 1834, un aper&#231;u transcendant sur le daguerr&#233;otype, quant &#224; une reproduction image du r&#233;el et ce que cela change potentiellement de notre rapport au monde, et puis plus rien ensuite sur la photographie. Dans &lt;i&gt;Un D&#233;but dans la vie&lt;/i&gt;, cette digression de trois pages en incipit sur la locomotive, et l'intuition de ce que la vitesse change &#224; notre perception du monde, quand on &#233;vacue les dur&#233;es (Proust amplifiera avec les balades en voiture sur le m&#234;me chemin que la charrette de madame de Villeparisis), et pour en donner la preuve cet &#233;tonnant triple r&#233;cit o&#249; les quatre m&#234;me personnages se retrouvent sur le m&#234;me itin&#233;raire &#224; deux fois dix ans de distance. Et personne pour avoir demand&#233; &#224; Balzac, quand il &#233;tait temps (&#224; part George Sand, qui l'aura consid&#233;r&#233; en son temps dans son importance th&#233;orique ou fondatrice ?), comment s'&#233;tait fait pour lui la myst&#233;rieuse transition de la locomotive au r&#233;cit &#224; trois strates exactement superpos&#233;es, mais en voiture &#224; cheval.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;16&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;
&lt;p&gt;Nos f&#233;tichismes. Sur cette &#233;troite terrasse de la petite maison verte, &#224; la Grenadi&#232;re, le vieux banc de pierre, dans le soleil de printemps. Je sais, m'y asseyant, qu'il y a cent soixante-dix ans exactement il a v&#233;cu l&#224;, s'asseyait l&#224;, et que lui sont venues, sous ce ciel et dans ce vent, les pieds et fesses sur ces m&#234;mes pierres, ses intuitions principales. &#192; Sach&#233;, la petite chambre d&#233;serte et sans cam&#233;ra, o&#249; on vous laisse aller sans guide, et o&#249; j'aime m'asseoir longtemps, regarder &#224; la fen&#234;tre, sur l'horizon de bois, avec la vieille pierre rousse de l'&#233;glise pr&#232;s, derri&#232;re le vieux mur du parc, les nuances de lumi&#232;re. Mais comment entrer plus avant dans son secret.&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_296 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;img src='http://tierslivre.net/spip/IMG/jpg/sache.jpg?1166889936' width='500' height='375' alt='' /&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;17&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;
&lt;p&gt;Le fait qu'il avait de mauvaises dents. Des dents toutes noires (pour celles qui lui restaient, sur le devant, et qu'il cache de la main quand il veut rire).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;18&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;
&lt;p&gt;Encore cette question de la vitesse d'&#233;criture. Qu'il y a une foudre. Qu'on ne manipule pas la foudre avec des heures de fonctionnaire. Que cela vous mine terriblement. On occupe les deux tiers de sa vie dans du temps &#224; perdre. Lui &#224; manger des hu&#238;tres, &#224; collectionner des cannes, &#224; faire des travaux de terrassement (les Jardies), &#224; s'embringuer dans des histoires impossibles (la mine d'or de Sardaigne) comme moi avec l'Internet ou mes guitares. Et on le vit mal, on en cr&#232;ve. Lui, il en cr&#232;ve &#224; cinquante-et-un ans. J'aurai cet &#226;ge-l&#224; pile quand para&#238;tra ce texte : il est du 20 mai, moi du 22. Et puis d'un coup on tient la b&#234;te : on a ces convulsions, et du caf&#233;. On a dormi trois heures, on s'est lev&#233;, on est l&#224; assis (le casque avec du rock sur les oreilles, et l'&#233;cran seul illumin&#233; dans la pi&#232;ce, le clavier je ne le regarde plus jamais, ni m&#234;me souvent ce qui s'&#233;crit, c'est un exercice aveugle, &#224; peine juste si on pense parfois &#224; la position des bras depuis l'&#233;paule, &#224; la fa&#231;on dont on rel&#232;ve les doigts comme un pianiste). La concentration auditive est physiquement mobilis&#233;e (Novarina aussi dit que quand il arr&#234;te d'&#233;crire c'est que les oreilles font trop mal), la tension visuelle toute repli&#233;e dans le mental : on &#233;crit parce qu'on voit, mais qu'on ne distingue pas. Ou bien qu'on voit, mais comme dans le r&#234;ve il faudrait &#233;laguer, organiser, rendre. J'ai pratiqu&#233; comme tout le monde doit (et Balzac en parle aussi, quelque part, en particulier pour la p&#233;riode de son s&#233;jour &#224; L'Isle-Adam, comme par hasard l&#224; o&#249; il plantera plus tard &lt;i&gt;Adieu&lt;/i&gt;), les exercices basiques du travail sur le r&#234;ve : arr&#234;ter le r&#234;ve, regarder sur les c&#244;t&#233;s, voir ses mains &#8212; c'est pour cela qu'il faut s'enlever une phase de sommeil pour &#233;crire, on est dans le m&#234;me &#233;tat. On tient quoi, quarante minutes. Caf&#233; encore. On peut reprendre les trois ou les huit pages, elles vont stabiliser, on fera &#231;a quinze jours de suite et puis on va vivre avec quatre mois ou huit ou vingt. Un des param&#232;tres essentiels, et qui m'impressionne dans les corrections graphiques et becquets de Balzac ou de Proust, c'est comment un premier jet ne tol&#232;rerait pas d'&#234;tre seulement une sorte de crayonn&#233; qu'on pourrait repasser &#224; l'encre, colorer, gommer, reprendre ou d&#233;velopper, toute cette cuisine. Non, cela tient du poing, de l'arrachement. L'augmenter trop serait le perdre. Le plus balzacien de mes amis c'est un type qui ne tol&#232;re pas Balzac, se refuse &#224; le lire : Pierre Bergounioux, mon fr&#232;re d'aube et de province, cinq semaines par an accroupi sur une marche de chemin&#233;e, clope &#224; la main, une &#233;critoire de bois tenue sur ses genoux. Dans mes ateliers d'&#233;criture, sans que je le dise aux participants, ma seule cible c'est l&#224; : ce qui pr&#233;pare au premier jet. Former, &#233;duquer &#224; tous les param&#232;tres un par un que sur ce temps tr&#232;s bref on ne ma&#238;trisera pas. Contraindre le texte d'atelier &#224; une des dimensions de cet amont du premier jet, mais multiplier une &#224; une ces strates, sentir les soubassements, mental, intensit&#233;, m&#233;moire puis perceptifs, cadres, cin&#233;tiques, et tout aussi bien les projections fantasm&#233;es de registres, dialogues, formes narratives ou livres possibles de tout ce qui sera d'un seul mouvement &#224; la fois convoqu&#233; et emport&#233;, et vous mettra face, une fois tomb&#233;, &#224; son &#233;cart, &#224; son impr&#233;vu. Si j'obtiens de tels r&#233;sultats en atelier, que moi-m&#234;me souvent j'en suis surpris, c'est principalement pour cette astuce-l&#224;, qui est le contraire de la &#171; r&#233;-&#233;criture &#187;, du raisonn&#233;. C'est que j'ai lu Balzac. Reste &#224; occuper ces neuf dixi&#232;mes de la vie mar&#233;e basse (Keith Richards, interrog&#233; sur sa capacit&#233; &#224; tenir cinq jours et cinq nuits de studio d'affil&#233;e sans dormir : &#171; There was this other side of me, just sitting there burning my incense... &#187;) : les p&#233;riodes ateliers d'&#233;criture, finalement, leur bonheur c'est aussi d'occuper le vide en s'attelant au meilleur, parler de ses auteurs.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;25&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;
&lt;p&gt;&#171; Grands trous for&#233;s soudain &#224; m&#234;me la trame du r&#233;cit sur le monde de l'invisible - l'univers balzacien, gonfl&#233; &#224; craquer de mati&#232;re purement humaine aux yeux de ses premiers critiques, nous para&#238;t de plus en plus devenir &#233;trangement poreux, se l&#233;zarder de bizarres lignes de clivages... &#187; C'est Julien Gracq qui parle ainsi : lui aussi a connu la fondation de province et le Paris labyrinthe. Et la beaut&#233;, forc&#233;ment impr&#233;gn&#233;e de Liszt et Chopin, que prend pour moi ce mot &lt;i&gt;&#201;tudes&lt;/i&gt;, revendiqu&#233; comme genre : &lt;i&gt;&#233;tudes de m&#339;urs, sc&#232;nes de la vie de province&lt;/i&gt;, ou le plus merveilleux encore (en deux tomes) : &lt;i&gt;&#233;tudes philosophiques&lt;/i&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;26&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;
&lt;p&gt;Et retour &#224; la &lt;i&gt;Grande Bret&#232;che&lt;/i&gt;. Hommage &#224; Nicole Mozet (Pl&#233;iade III, p 666 et notes) d'avoir d&#233;gag&#233; cette mine explosive &#8211; &#224; peine cinq lignes, figurant dans une premi&#232;re version, et supprim&#233;es par Balzac dans les suivantes : &#171; Sur le chemin de Versailles &#224; Paris, entre Auteuil et le Point-du-Jour, il existe une maison soumise au m&#234;me r&#233;gime. J'ai rarement fait un voyage de Versailles &#224; Paris sans entendre mes voisins entasser, sur la maison d&#233;serte, des r&#233;flexions aussi bizarres que peut l'&#234;tre le fait en lui-m&#234;me... &#187; &lt;i&gt;La Grande Bret&#232;che&lt;/i&gt; est un de ces r&#233;cits brefs, fantastiques &#233;videmment, &#233;crits dans le grand choc &lt;i&gt;Peau de Chagrin&lt;/i&gt;, et republi&#233;s et m&#251;ris ensuite par &#233;tape, premi&#232;re publication 1832, reprise 1837 et 1845 sans variation de fond, sauf la suppression de la phrase ci-dessus. Comme dit Balzac (lettre Hanska 10 f&#233;vrier 1837) : &#171; rarang&#233;e, c'est-&#224;-dire encadr&#233;e mieux qu'elle ne l'&#233;tait primitivement &#187;. La r&#233;&#233;criture, qui rarange, donc un optique travail de cadre ? Peut-&#234;tre le fait que Balzac ait offert en 1832 son manuscrit &#224; Zulma Carraud (il lui en donnera quatre en tout, dans ces ann&#233;es d'or) est la seule trace tangible d'un affect sp&#233;cifique de l'auteur pour son texte. On sait que l'homme qu'il emmure vivant porte dans une premi&#232;re biffure le nom du vrai amant de sa m&#232;re, et que Balzac en change ensuite seulement l'initiale. Mais voil&#224; : le r&#233;cit fantastique, qui marche de fa&#231;on assez stup&#233;fiante par superposition de trois narrations compl&#232;tes, chacune sur une strate de temps pr&#233;cis, apr&#232;s l'&#233;v&#233;nement, avant l'&#233;v&#233;nement, puis r&#233;cit r&#233;trospectif indirect de l'&#233;v&#233;nement en temps r&#233;el, tient son &#233;nigme (travaillant sur la notion m&#234;me de myst&#232;re, quand aucun des trois r&#233;cits superpos&#233;s ne peut lever &#224; lui seul le secret), le r&#233;cit tient sa force d'un embo&#238;tement d'int&#233;rieurs aussi myst&#233;rieux et incomplets que chacun des r&#233;cits qui les d&#233;crivent. Une maison d&#233;serte, au bord d'une rivi&#232;re. Une chambre d'auberge, une chambre de mort o&#249; on vous emm&#232;ne de nuit. Mais d'abord la maison, qui ouvre le r&#233;cit avec la description de son abandon, et le cl&#244;t avec la relation de l'emmurement. Et cette maison, Balzac nous apprend que son mod&#232;le n'est pas &#224; Vend&#244;me, o&#249; il place l'histoire, ni &#224; Tours (il reprend le nom &lt;i&gt;La Grande Bret&#232;che&lt;/i&gt; &#224; une maison religieuse qui est aujourd'hui une maison de retraite pour s&#339;urs missionnaires, assez &#233;trange conjonction de destin, maintenant que d&#233;finitivement de haute onomastique balzacienne : pour d&#233;poser son fils chez sa nourrice, &#224; Saint-Cyr sur Loire, madame Balzac m&#232;re passait forc&#233;ment l&#224;), mais &#224; une maison aper&#231;ue de loin, depuis la diligence, et sans qu'on puisse s'y arr&#234;ter. Que le r&#233;cit sera projet&#233; dans l'univers abandonn&#233;, puis p&#233;n&#233;trera la maison, uniquement parce que la vision en aura &#233;t&#233; rapide, impossible &#224; fixer, prise en passant. Vision g&#233;n&#233;tiquement narrative parce que rapide. Et Balzac prend soin, pour effacer apr&#232;s lui, d'enlever de son recadrage la phrase aveu, celle qui fait lien au monde source, citant la maison entrevue apr&#232;s Auteuil, ins&#233;rant en palimpseste l'image-source dans l'histoire ramen&#233;e par le meurtre symbolique de l'amant de la m&#232;re dans l'univers-sujet. C'est en allant chez la duchesse d'Abrant&#232;s, dit Nicole Mozet, que Balzac apercevait le lieu d'&#233;nigme : mais il la voyait aussi en allant &#224; Tours, c'est la m&#234;me route. Il faut huit heures de diligence ensuite pour rejoindre Tours, on a le temps de mariner, comme dit Flaubert. Et j'ai toujours trouv&#233; fascinant ce passage par &#233;tapes de Balzac &#224; la table de travail continu de Sach&#233; : les huit heures de diligence, une nuit &#224; Tours, et puis le lendemain faire &#224; pied les 24 kilom&#232;tres pour Sach&#233; (il a laiss&#233; du trajet un texte magnifique, avec le verre de lait &#224; Pont-de-Ruan). Et le surlendemain, c'est &#224; l'id&#233;e de la maison abandonn&#233;e bri&#232;vement mais si souvent vue, voire imagin&#233;e, qu'on s'attelle.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;27&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;
&lt;p&gt;Myst&#232;re principal que tout ce qui nous concerne tienne de ce seul rapport au monde et &#224; la vision. Ecrivons une maison vide, &#233;crivons le fourmillement de la ville, &#233;crivons la fascination &#224; s'imaginer qu'un coup de doigt sur le r&#233;el permet de recommencer autrement ce qui s'est fait de la veille &#224; aujourd'hui : et viennent les masques, les rictus, vient le mart&#232;lement sourd dans le cr&#226;ne des paroles et des voix. Et puis, quand cela se met en place dans le livre, voil&#224; qu'on d&#233;couvre qu'il s'agit d'une histoire. C'est dans cet ordre, mais tout ce qui cause litt&#233;rature et la vend se refuse encore &#224; le comprendre. Souvenir de cette longue discussion sur Balzac que j'avais eue en octobre 1988 avec Bernard-Marie Kolt&#232;s, et qu'une telle intimit&#233; imm&#233;diate puisse surgir, comme de se tenir la main, par le seul fait d'&#234;tre, dans ses lectures, &#224; l'exact m&#234;me point.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;27 bis&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;
&lt;p&gt;Qu'est-ce qu'ils m'&#233;nervent, ceux qui en tiennent encore pour la religion Flaubert (lequel, lui au moins, avait lu et relu son Balzac).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;28&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;
&lt;p&gt;Walter Benjamin tombera donc en arr&#234;t sur cette phrase qu'il d&#233;couvre dans l'essai d'Ernst Curtius : &#171; Toute po&#233;sie proc&#232;de d'une rapide vision des choses &#187;, et il la recopie d&#251;ment, apparemment sans remonter &#224; &lt;i&gt;Louis Lambert&lt;/i&gt;, qu'il ne mentionne pas. Balzac lui-m&#234;me, apparemment, ne rel&#232;ve pas l'importance de ce qu'il formule sur l'instant, un th&#232;me qui sera pourtant explicitement pr&#233;sent &#224; nouveau dans &lt;i&gt;S&#233;raph&#238;ta&lt;/i&gt; ou &lt;i&gt;La Fille aux yeux d'or&lt;/i&gt;. Benjamin recopie aussi, de Balzac critique, la phrase : &#171; Les temps sont plus int&#233;ressants que les hommes &#187;, et il souligne le mot temps (on est juste avant guerre, Benjamin s'est exil&#233; de l'Allemagne, ses notes sur le XIX&#232;me si&#232;cle seront cach&#233;es toute la dur&#233;e de la guerre par Georges Bataille). La phrase de S&#233;raph&#238;ta recopi&#233;e par Benjamin : &#171; cette vue int&#233;rieure dont les v&#233;loces perceptions am&#232;nent tour &#224; tour dans l'&#226;me, comme sur une toile, les paysages les plus contrastants... &#187; Que Balzac nous soit pr&#233;sent justement parce qu'il nous l&#232;gue ces intuitions, vitesse, vision, sans relier de fa&#231;on causale &#224; la fiction n&#233;e. Au contraire de l'intellectuel, grand &#233;crivain parce qu'il l&#232;gue agrandi du myst&#232;re - et c'est question de vision. M&#234;me : de vision &lt;i&gt;rapide&lt;/i&gt;. En d&#233;pend la po&#233;tique m&#234;me de l'&#233;criture narrative, on appelle &#231;a roman.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; &lt;/h2&gt;&lt;div class='spip_document_291 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
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		<title>de lire Balzac en sa propre maison</title>
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		<dc:date>2015-06-02T03:59:00Z</dc:date>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Fran&#231;ois Bon</dc:creator>


		<dc:subject>audio &amp; video</dc:subject>
		<dc:subject>Balzac, Honor&#233; de</dc:subject>
		<dc:subject>Leclair, Bertrand </dc:subject>

		<description>&lt;p&gt;&#034;la Grande Bret&#232;che&#034; &#224; la maison de Balzac (Paris), capture vid&#233;o plus rencontre avec Bertrand Leclair&lt;/p&gt;

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&lt;a href="http://tierslivre.net/spip/spip.php?rubrique139" rel="directory"&gt;XIXe | Balzac, Maupassant, Nerval...&lt;/a&gt;

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&lt;a href="http://tierslivre.net/spip/spip.php?mot19" rel="tag"&gt;audio &amp; video&lt;/a&gt;, 
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 <content:encoded>&lt;img src='http://tierslivre.net/spip/IMG/logo/arton2890.jpg?1352733887' class='spip_logo spip_logo_right' width='150' height='150' alt=&#034;&#034; /&gt;
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&lt;/div&gt;
&lt;div class=&#034;mini&#034;&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; &lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;note du 18 janvier 2014&lt;/strong&gt;&lt;br&gt;
&lt;i&gt;La grande Bret&#232;che&lt;/i&gt; a de toujours &#233;t&#233; un de mes textes favoris pour la lecture en public. Au point de l'avoir enregistr&#233; en CD (2008), version d&#233;sormais disponible dans l'espace t&#233;l&#233;chargement abonn&#233;s de Tiers Livre, en 3 parties podcastables, ou &#233;coute directe sur iPad.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je remercie Bertrand Leclair et la maison de Balzac &#224; Paris, rue Raynouard, de m'avoir offert (apr&#232;s Sach&#233; o&#249; l'honneur de lire plusieurs fois), fin 2012, cette soir&#233;e tr&#232;s symbolique et d'en proposer, avec la complicit&#233; de remue.net, la capture vid&#233;o...&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; &lt;/h2&gt;&lt;h2&gt;de lire Balzac en sa propre maison&lt;/h2&gt;&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;
&lt;p&gt;Je d&#233;teste me voir en vid&#233;o, mais l'archive existe, elle est super bien faite (encore qu'un micro cravate...). C'&#233;tait unplugged, et vu que je bouge comme un ours, pas facile de tenir le plan serr&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Bertrand Leclair (photo ci-dessus) commence en m&#234;me temps que moi une r&#233;sidence d'auteur en r&#233;gion &#206;le-de-France, moi c'est le &lt;a href=&#034;http://www.tierslivre.net/spip/spip.php?rubrique88&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;plateau de Saclay&lt;/a&gt;, et lui c'est la &lt;a href=&#034;http://www.tierslivre.net/krnk/spip.php?article1312&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;maison de Balzac, rue Raynouard&lt;/a&gt;... Et se dire que &#231;a se compl&#232;te, que tout cela va ensemble, que la ville est chez lui (une r&#233;&#233;criture du &lt;i&gt;Cousin Pons&lt;/i&gt;), et qu'il y a du Balzac chez les savants et chercheurs que je rencontre...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La &lt;i&gt;Grande Bret&#232;che&lt;/i&gt; ce n'est pas le seul (il y a &lt;i&gt;Adieu&lt;/i&gt;, &lt;i&gt;Drame au bord de la mer&lt;/i&gt; et d'autres), mais c'est un des textes que je pr&#233;f&#232;re pour la lecture en public.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce soir-l&#224; c'&#233;tait vraiment intimidant, puisqu'au lieu m&#234;me o&#249; a v&#233;cu et &#233;crit Balzac. C'est une version &lt;i&gt;speed&lt;/i&gt;, dans mon enregistrement elle fait 54', et la lecture je l'ai faite en 45' &#8211; le trac sans doute. Et cette vid&#233;o me rappelle question d'un gamin tout r&#233;cemment, &#224; Fontevraud, lors de &lt;a href=&#034;http://www.abbayedefontevraud.com/blog/&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;l'atelier avec Claude Ponti&lt;/a&gt; : &#8212; Monsieur, pourquoi vous ouvrez jamais les yeux ? &#8212; Parce que j'ai plus besoin, je lui avais r&#233;pondu. Mais bon, &#231;a s'arrange pas...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Par contre, &#233;tait chouette la confiance et l'&#233;coute : en cours de route, se laisser aller &#224; de petits commentaires. Maintenant, faites tous les reproches que vous voulez, l'id&#233;al ce serait qu'on le refasse ensemble o&#249; vous voudrez, en live ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans la deuxi&#232;me vid&#233;o, notre &#233;change avec Bertrand, au plus libre...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est mon bon vieux site remue.net (le droit de dire &#231;a, depuis janvier 2005 que s'est &#233;tablie l'autonomie r&#233;ciproque !) qui est charg&#233; d'accueillir les traces de ces r&#233;sidences, et donc met en ligne ces vid&#233;os dans la page Bertrand Leclair. A part &#231;a, c'est quand m&#234;me rudement bien de lire avec iPad (il faut quand m&#234;me que je remette un auto-collant anti-reflet sur le Retina, &#231;a &#233;vitera de me faire les lunettes bleues chaque 10 secondes)...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Un grand merci &#224; Mariad&#232;le Campion (ainsi qu'&#224; P et M Chatelier) pour la prise de vue et le montage.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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