Charles Juliet / Rencontres avec Samuel Beckett

chaque dimanche, une page singulière de litérature


Rencontres avec Samuel Beckett, de Charles Juliet, a été publié chez POL en 1999


[...] Et comme j’essaie d’analyser les raisons pour lesquelles il ne pouvait que se heurter à des rejets, il conclut :

— Oui, il y avait une sorte d’indécence... Une indécence ontologique.

J’évoque le problème des traductions, et il m’explique que c’est à lui de les effectuer. S’il en laisse le soin à quelqu’un d’autre, il doit revoir le texte mot à mot, et c’est encore plus de travail et de difficulté.

Et que pense-t-il de ces essais et ces thèses qui lui sont consacrés ? Je lui avoue que bien souvent, je ne comprends pas grand-chose à ces analyses qui me paraissent être une inutile vivisection. Il a un geste de la main dans le vide, comme pour chasser ce qui vous importune.

— Cette démence universitaire...

Il me parle longuement du vieillissement. De l’importance que prend l’écoute par rapport à la vue. Désormais, l’œil compte beaucoup moins.

Non, il n’écrit pas en marchant. Non, il n’a plus d’insomnies.

[...]

Il baisse la tête, regarde dans le vide et je perçois qu’il ne lui est pas facile de trouver une réponse. Soudain, son regard et son visage prennent une fixité de pierre, et je puis voir alors qu’il est très loin, qu’il a tout oublié, qu’il n’a plus la moindre conscience du lieu et de l’instant. Fascinant spectacle. Je suis à moins d’un mètre de lui et dans un grand trouble, mais certain qu’il ne me voit pas le regarder, je le scrute avec une attention dévorante.

J’avais oublié combien il est racé et impressionnant. Un visage aussi beau de face que de profil, où se lisent l’hypersensibilité et l’énergie. Un regard de voyant, d’une formidable intensité. Le nez aquilin. Les sourcils hirsutes et mal élagués. Les joues creuses et mal rasées. La bouche large. Les lèvres fines. Les cheveux gris, drus et en bataille.

S’écoulent deux, peut-être trois interminables minutes. Puis la pierre s’anime et je détourne mon regard. Encore un long temps de silence. Et comme je m’apprête à poser une autre question, convaincu que la précédente a été perdue de vue, il constate :

— Je ne m’y sens plus chez moi.

Cette aptitude à totalement et spontanément s’absorber dans ce qui le sollicite, je puis affirmer que je l’avais pressentie en le lisant.

Ses trouvailles en cascade, qui vous essoufflent et vous laissent abasourdi, la manière très particulière qu’il a d’exploiter une image ou une métaphore, d’en tirer une déduction surprenante par le biais le plus inattendu, donnent à comprendre qu’il investit dans le mot employé la totalité de ses énergies, de son pouvoir d’attention et d’invention, et qu’en conséquence, il a la capacité de s’immerger en entier dans ce qui impérieusement le requiert.

En prenant maintes précautions, je lui explique que, selon moi, la démarche de l’artiste ne peut se concevoir sans une exigence éthique rigoureuse.

Long silence.

— Ce que vous dites est juste. Mais les valeurs morales ne sont pas accessibles. Et on ne peut pas les définir. Pour les définit, il faudrait prononcer un jugement de valeur, ce qui ne se peut. On ne peut même pas parler du vrai. C’est ce qui fait partie de la détresse. Paradoxalement, c’est par la forme que l’artiste peut trouver une sorte d’issue. Ce n’est peut-être qu’à ce niveau qu’il y aurait une affirmation sous-jacente.

[...]

Il m’invite à lui envoyer quelques-uns de mes textes. En 1968, après notre entrevue, et sur sa demande expresse, je lui avais adressé une trentaine de poèmes. En réponse, il m’avait écrit une lettre dont je ne retiendrai que ces mots :

« Éloignez-vous et de vous et de moi. »


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1ère mise en ligne et dernière modification le 1er mai 2005
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