fouetté plein lu : Macé sur Nerval

qui a encore besoin du roman ?


On a trop peu de livres sur Nerval, quand on en aperçoit un on ne le manque pas. Je pourrais probablement même les décliner en ordre inverse de parution. Par exemple, reprise en poche l’an dernier de La maison du docteur Blanche, impressionnante enquête sur l’établissement de soins où il finit, et plus tôt le Dit Nerval de Florence Delay. Relire régulièrement évidemment l’article de Proust sur Nerval.

De Gérard Macé, le livre sur Proust justement (Le manteau de Fortuny), les réflexions sur l’image (Le photographe sans appareil), je m’attendais à aller plutôt dans ces zones. Et il percute dans la genèse même de Nerval : les textes récurrents, l’illogisme, sa relation avec Heine, le statut du voyage, non pas comme éléments biographiques à côté de l’œuvre, mais rapportés au mécanisme secret de quelques phrases.

Un livre mince, publié par le Promeneur, dans lequel je ne m’attendais pas à entrer dans ce centre logique de l’invention littéraire, de plus minée du dedans par ce qui s’appellera folie, et le suicide au bout. Je suis l’autre, son titre, d’après cette mention manuscrite tracée une fois par Nerval sur son propre portrait.

Il s’agit de textes commandés à Macé par Velter ou Tadié pour des préfaces aux éditions de poche : je ne les avais pas lus, ayant mon Nerval complet en Pléiade. De toute façon, placer ces cinq textes (sur les Illuminés, les Chimères, les Filles du Feu, Lénore et Aurélia) ensemble en produit forcément une autre lecture : éclats d’un seul prisme, concernant une œuvre indivisible mais elle-même charriant des matériaux récurrents et fixes.

Le statut du feu chez Nerval, son rapport à l’imaginaire et ses récurrences. Que dans Aurélia ce n’est pas dans la folie qu’on s’enfonce, mais dans le sommeil et pourquoi. Le rapport à l’Allemagne et quête de la tombe de sa mère. Les fausses traductions, mais vrais poèmes personnels, que Nerval inclut dans son anthologie de la poésie allemande (« Les morts vont vite »). Le rapport de la pensée au chant. J’ai toujours aimé et craint chez Macé cette façon d’avancer austère, un peu tranchant, comme si nos détails à nous ne le concernaient pas, mais que lui s‘occupait de choses sérieuses, les traitait en une page et au revoir : le destin de Nerval était forcément posthume, phrase replacée dans l’insertion arbitraire des Chimères dans un livre où elles ne devaient pas être, et pourquoi Les Filles du feu peuvent être un grand livre même si une histoire est copiée d’un récit publié dix ans plus tôt, et que probablement un des chapitres a été rédigé par Maquet, le nègre de Dumas. Macé part de ces contradictions-là, pour examiner comment Nerval est inventé rétrospectivement par Proust pour la prose, par les surréalistes pour la poésie.

Là, j’ai lu Macé en deux fois, parce qu’au milieu du livre il pose une mine, que je n’avais pas vue évoquée avant lui : le statut même de l’invention littéraire, à distance du roman et contre le roman.

J’ai fait l’expérience tous ces jours-ci : Les Filles du feu est un souvenir considérable pour chacun de nous. On en cite tous de mémoire tel ou tel motif. Mais le début d’Angélique, les premières pages d’Angélique, vous êtes capables, là, de vous les remémorer ?

Je crois que désormais je le serai pour toujours. Réouvrez Angélique, évidemment vous reconnaissez le texte lu. Le même enfoncement doux dans un monde tout à la fois très présent et réel mais un peu merveilleux.

On est en Allemagne, on vous promène dans une brocante et dans un étalage de livres d’occasion vous exhumez l’histoire de l’abbé de Bucquoy. Le narrateur ne l’achète pas, mais de suite le regrette : ce qu’il en a feuilleté, c’est un thème pour lui. Alors, dans Paris, il part à la recherche du livre perdu : visites à la bibliothèque nationale, visite à la Mazarine, à celle de l’Arsenal, puis enquête chez les marchands d’ancien. Et chaque fois, mais on s’en souvient à mesure qu’on lit, un personnage surgit, avec une histoire sur un livre, ou une histoire provoquée par un livre, ou le surgissement d’un manuscrit qui détourne ou multiplie l’histoire initiale — celle dont on parle sans arrêt, mais que finalement on ne racontera pas, parce qu’on n’a pas le droit : le roman étant interit par la loi. Et, sans le livre pour attester qu’on s’appuie sur un document réel, quelle preuve que ce mouvement d’entraîner après soi le lecteur n’est pas roman ?

Par exemple, en piste de l’abbé de Bucquoy, exhumant un rapport d’Argenson à Pontchartrain, le ministre annotant en marge le rapport du policier : mais compte moins l’histoire d’assassinat qu’elle raconte, que ce jeu de phrases manuscrites sur un rapport de police qui donne au réel son statut de vérité. Et une petite phrase à la fin nous renseigne sur le fait qu’il s’agit bien des deux personnages qu’on est habitué à croiser dans Saint-Simon, et que le jeu pourrait bien être tout simplement une extension apocryphe.

Mais la mine que lève Macé commence ici : ce que poursuit linéairement Nerval à travers les huit figures successives du livre et du récit dans ce début en emboîtement permanent d’Angélique : c’est précisément cela, le statut du réel dans une prose qui ne peut éveiller le réel que par illusion.

Nerval vit en vendant à la presse du feuilleton-roman. On est en 1851, Napoléon dit le petit vient d’interdire à la presse la publication de roman. Nerval a déjà publié deux fois, dans les Illuminés puis dans les Faux Saulniers, l’histoire de l’abbé de Bucquoy, il a donc largement de quoi la republier une troisième fois : mais il tombe alors sous le coup de la loi contre le roman, et des amendes qui ne sont pas factices.

Cela, c’est en pleine surface du texte, visible comme la lettre volée d’Edgar Poe : Nerval cherche le livre de l’Abbé de Bucquoy, le livre aperçu une fois dans la brocante de Francfort, parce qu’alors il a la preuve que l’histoire qu’il raconte est de l’histoire et non du roman. En racontant la quête du livre, il publie une histoire qui fonctionne avec les mêmes recettes et la même illusion de réel, mais reste en deçà du statut de roman, en s’accomplissant comme littérature et en remplissant la même fonction sociale.

Et que là où nous inventons le roman, la littérature ne prend pas ses sources en elle-même : elle les prend dans les rapports de police, dans le quotidien de la rencontre et de la conversation, et dans la répétition de la phrase, mais prenant en compte le chant et le rythme qui en fait littérature.

Il y a plusieurs moments alors littéralement inouïs dans le début d’Angélique : quand Nerval termine l’histoire du meurtre Beleur soi-disant transcrite par d’Argenson et annotée par Ponchartrain, il désamorce son propre effet en disant que si on se laisse aller à l’effet mental de ce qu’il nous conte, on se fait emporter par le mécanisme romanesque et que nous, lecteurs, le mettons lui, l’auteur, en danger cause censure : la vérité de l’histoire est dans son traitement, et sa capacité romanesque est strictement indépendante du fait même.

Juste après, le conservateur de la bibliothèque de l’Arsenal, qui s’enquiert de pourquoi lee narrateur souhaite l’ouvrage (magnifique vision en perspective des livres stockés dans les caves, « toute une maison », où on sait que figure le titre cherché mais qu’on est dans l’incapacité de retrouver : c’est ce mécanisme Borges de Nerval que soudain Macé exhume), le bibliothécaire provoque la colère de l’auteur en lui disant : « Vous écrivez un roman historique ? » Le narrateur, non, n’a pas le droit au roman, même historique, mais doit produire seulement l’enquête, et pouvoir attester par l’existence de l’ouvrage qu’il n’a pas fait roman d’un fait d’histoire. L’histoire appartient à ceux qui en font récit, et non pas aux dépositaires de la discipline.

Car l’apparente simplicité de Nerval, la limpidité de sa phrase qui semble couler de source, n’ont rien de naïf. Outre une véritable érudition (entre autres il connaît par cœur son XVIIIème siècle, et la Renaissance lui a livré bien des secrets), il y a chez lui une vive conscience des moyens littéraires, en particulier de ceux qu’il refuse. C’est vrai dès la préface, quand il s’en prend aux ficelles du roman historique, ou quand il évoque avec l’amendement Riancey les contraintes nées de la censure, qui le gênent moins que d’autres, parce que le document le fait rêver autant que la fiction. Vrai encore quand il commente avec malice l’art de la digression, ou de l’interruption de récit, dont il use en les signalant. En somme, Nerval utilise avec réticence les moyens trop convenus, ou les effets usés jusqu’à la corde, et s’il emprunte sans aucune gêne la matière de ses récits, la matière doit rester la sienne.

© Gérard Macé, Je suis l’autre, Le Promeneur, 2007.

Le début entièrement séquencé d’Angélique, c’est que dans la contrainte de la censure napoléonienne, Nerval définit la littérature comme n’étant que ce mouvement de susciter l’illusion, ou du moins l’illusion de réel en tant que mouvement, ne levant que le temps qu’on la suscite, et que chaque figure du livre, histoire, manuscrit, commentaires, vient mettre à la surface du récit un des paramètres particuliers de la prose.

Et qu’au bout du compte on n’a pas besoin de roman : de toute façon, que nous importe le livre qu’on ne trouvera pas, voici le récit d’Angélique qui est venu à la place. Reprenez, chez vous, votre Nerval : vous avez forcément quelque part une vieille édition de poche des Filles du feu, reprenez cet enchaînement séquencé plan sur plan de libraires, de bibliothécaires, de manuscrits annotés, de digressions organisées, chacune montrant un paramètre du roman et en jouant pour prouver uniquement cela : qu’on peut avoir TOUTE la littérature sans toucher au roman. Et page librairie pour recevoir en 48h le livre de Gérard Macé.

 

Photo du haut : portrait d’homme lisant livre avec crayon en main, sur paysage mobile pluvieux (laisser la souris un instant sur l’image pour visage et mains sur page de droite après la page de gauche).

Il suffit de se plonger dans un livre sur Nerval pour provoquer de telles rencontres improbables : dans le Thalys Paris-Amsterdam 2nde classe voiture 16, ce jeudi 24 mai, où je rédige ce texte dans le train en lisant Macé, un nouveau grand arpenteur (entre autres) du romantisme allemand : Patrice Chéreau parle de la Maison des Morts de Dostoievski aux deux personnes qui l’accompagnent, pendant une bonne partie du voyage.

Et le matin même, sortant du train où j’avais lu première partie du livre de Macé, chapitre sur les Illuminés, on s’emboutit littéralement au premier coin de rue avec Volodine en train de téléphoner, alors accolade en muet pour pas déranger, on se fait signe qu’au revoir et lui qui dit dans son téléphone : — Devine, j’embrasse François Bon... Et à qui il parlait, qui donc m’identifie, je n’aurai pas su : or juqu’ici, en 15 ans que je le lis et 12 ans qu’on se connaît, jamais je n’avais croisé Antoine Volodine par hasard.

On peut télécharger sur gallica l’ancien Garnier jaune des oeuvres de Nerval, incluant Les Filles du feu et Les Illuminés. Et sur tiers livre cette version écran d’un autre texte essentiel, les Nuits d’octobre.


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1ère mise en ligne et dernière modification le 2 juin 2007
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