Julio Cortazar | Fin du monde de la fin

de la profusion des livres et de l’utopie numérique : quand le fantastique de Julio Cortazar précédait notre réalité


note du 24/12/2008
Un peu de tri dans les galeries du site : avec le temps, découvrir combien on dispose alors pour soi-même d’une archive vivante. Quelques minutes de recopie et mise en ligne, il y a 20 mois, et le passage de Cortazar revient sous la main à distance.
Et les 731 mots, 68 lignes ci-dessous me fascinent toujours autant, les voilà donc en relecture...

intro du 4 mars 2007
Dans la récente journée Livre 2010, a beaucoup été soulignée l’hypothèse suivante : la lecture utile passera au numérique, la lecture loisir continuera sous forme livre. Hypothèse un peu trop commodément binaire, et qui nous cantonne (nous littérateurs) à la fonction loisir. Elle a le mérite de rassurer les immobiles, en leur disant que tout va bien, il y a le temps : pas la peine pour les écrivains de s’engager sur le web.

Et elle dégage accessoirement les responsables de la politique publique de toute attention ou soutien au fait que naissent dans le numérique même des usages littéraires qui créent à mesure leur propre circulation et leur propre effectivité : le temps ordinateur ne se partage plus, pour personne, en temps utile et temps loisir, en temps professionnel et temps privé.

C’est bien cet espace-là pourtant qui rassemble dans une recherche commune la nouvelle profusion des sites et des démarches numériques. Du coup, relisant pour préparer un stage d’écriture ce mardi, je lis autrement ce texte stupéfiant paru en 1962, et qui joue de la même binarité, avec des aperçus incroyables vers l’univers numérique : nous savons notre dette à Julio Cortazar.

Qu’est-ce que cela donnerait, si nous avions à réécrire nous-mêmes, même format, même suite précise de figures (c’est l’exercice que je vais proposer mardi, mais à partir d’un autre récit bref du même), cette nouvelle qui s’intitule Fin du monde de la fin, mais avec nos perspectives numériques ? A noter sa construction en un seul bloc, et le nombre très limité de termes. Je précise que cette hallucinante histoire est précisément rédigée en 731 mots, qui font 68 lignes en présentation standard (pour ceux qui prétendent ne pas lire un blog si le texte fait plus de 50 lignes !).

Réalité du livre : les 2 images plus la cachée (souris sur l’image du haut, comme d’habitude) : bureau de Guy Walter à Lyon, Villa Gillet — beaucoup connaissent !

FB


Julio Cortazar | Fin du monde de la fin

 

Comme le nombre des scribes ira augmentant, les quelques lecteurs qui restent de par le monde changeront de métier et deviendront scribes eux aussi. De plus en plus, les pays appartiendront aux scribes et aux fabriques d’encre et de papier, les scribes le jour et les machines la nuit pour imprimer le travail des scribes. Pour commencer, les bibliothèques déborderont des maisons, les municipalités décident (et c’est là que les choses commencent à se gâter) de sacrifier les terrains de jeu pour agrandir les bibliothèques. Ensuite, elles cèdent les théâtres, les maternités, les abattoirs, les cantines, les hôpitaux. Les pauvres emploient les livres en guise de briques, les assemblent avec du ciment, construisent des murs de livres et vivent dans des cabanes de livres. Puis il advient que les livres débordent des villes et envahissent les campagnes, écrasent les champs de blé et de tournesol ; c’est à peine si les Ponts et Chaussés obtiennent que les routes restent dégagées entre deux immenses murs de livres. Parfois un mur cède et il y a d’épouvantables catastrophes routières. Les scribes travaillent sans trêve parce que l’humanité respecte les vocations, et les imprimés finissent par atteindre le bord de la mer. Le président de la République s’entretient par téléphone avec d’autres présidents de république et propose intelligemment de faire jeter à la mer l’excédent de livres, ce qui est fait sur toutes les côtes du monde à la fois. Ainsi les scribes sibériens voient leurs imprimés jetés dans l’océan Glacial et les scribes indonésiens et caetera. Cela permet aux scribes d’augmenter pour un temps leur production car il y a de nouveau la place sur terre pour stocker leurs livres. Ils ne songent pas que la mer a un fond et qu’au fond de la mer les imprimés commencent à s’amonceler, d’abord sous forme de pâte gluante, puis sous forme de pâte agglutinante et enfin comme une plate-forme consistante quoique visqueuse qui monte journellement de quelques mètres et finira par affleurer à la surface. Alors beaucoup de mers envahissent beaucoup de terres, il y a une nouvelle distribution des continents et des océans, et les présidents de diverses républiques sont remplacés par des lacs et péninsules, les présidents d’autres républiques voient s’ouvrir d’immenses territoires à leurs ambitions et ainsi de suite. L’eau de mer, violemment contrainte à se répandre, s’évapore plus vite, si bien qu’un jour les capitaines de bateaux de grandes lignes constatent que leurs paquebots avancent plus lentement, de trente nœuds ils tombent à vingt, puis à quinze et les moteurs s’essoufflent et les hélices se faussent. Finalement tous les bateaux s’arrêtent en différents points de différentes mers, pris dans la pâte imprimée, et les scribes du monde entier écrivent des milliers de textes plein d’allégresse pour expliquer le phénomène. Les présidents et les capitaines décident de transformer les bateaux en îles et casinos, le public va à pied sur les mers de carton jusqu’aux îles et casinos où des orchestres typiques et de genre enchantent l’air climatisé où l’on danse jusqu’à une heure très avancée de la nuit. De nouveaux imprimés s’entassent sur les côtes mais cette fois il est impossible de les jeter dans la pâte humide et il s’élève des murailles et il naît des montagnes au bord des anciennes mers. Les scribes comprennent que les fabriques d’encre et de papier vont faire faillite et ils écrivent d’une écriture de plus en plus petite, ils utilisent les recoins les plus imperceptibles de chaque papier. Et quand l’encre est finie, ils emploient le crayon, et, le papier fini, ils écrivent sur les dalles, ardoises, etc. L’habitude se répand d’intercaler un texte dans un autre pour ne pas laisser perdre les interlignes, ou bien on efface à la lame de rasoir les pages déjà imprimées pour les réutiliser. Les scribes travaillent au ralenti mais ils sont en si grand nombre que les imprimés séparent à présent définitivement les terres du lit des anciennes mers. Sur terre, la race des scribes vit de façon précaire, condamnée à s’éteindre, et, sur les mers, il y a les îles et les casinos c’est-à-dire les transatlantiques où se sont réfugiés les présidents des républiques et où l’on donne de grandes fêtes et l’on échange des messages d’île en île, de président à président, de capitaine à capitaine.

 

Julio Cortazar, Cronopes et fameux, © Gallimard, 1962.


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1ère mise en ligne 4 mars 2007 et dernière modification le 24 décembre 2008
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