Ensba, 6 : Koltès

Beaux-Arts Paris, cours littérature - et à propos de comment gagner sa vie quand on écrit


Confiance quand même, malgré ce panneau pas très rassurant dans le couloir principal.

Je me souviens qu’il y a 2 ans, donc presque 20 ans après avoir quitté la Villa Médicis sans que jamais elle ne se préoccupe de mon sort (ce qu’elle n’avait d’ailleurs pas à faire, et ça ne m’a jamais empêché d’y revenir souvent m’y héberger, plus ou moins clandestinement), j’ai reçu, comme sans doute nombre d’anciens "pensionnaires", un questionnaire qui se voulait sociologique, et qui demandait crûment : "Combien de temps avez-vous mis pour retrouver du travail à votre retour ?" J’ai répondu : "Vingt ans."

Jamais eu de nouvelles depuis lors du sort de cette enquête. Qui supposait donc qu’on avait le droit d’être Hartisse (orthographe Flaubert) pendant l’année de vacances à Rome, mais vite réintégrer ensuite la vie ordinaire. Ben non, j’ai continué, je me souviens qu’à mon retour de la Villa j’ai découvert la radio et fait pour France-Culture ma première série pour Les Nuits magnétiques, qu’ensuite il y a eu la vie au 14ème étage de la tour Karl Marx à Bobigny pour Décor Ciment, le départ pour un an à Berlin, etc, etc... Mais jamais de "travail".

Et il faudra sans doute que je repense à ça sans nostalgie, dans quelques semaines, quand l’expérience sera finie à l’Ensba, que je devrai passer le relais pour l’an prochain à un autre, comme je l’ai reçu de Pierre Bergounioux et que moi je devrai m’atteler à quoi inscrire de neuf sur le programme du saltimbanque père de famille, pour un petit tour annuel de plus dans le grand cirque. En regardant ces 20 ans de vie "professionnelle", je me dis que l’énergie qu’il a fallu mettre là est immensément supérieure - quantitativement - à celle qu’il a fallu pour les livres.

Et cependant les conditions que nous avions pour jouer au jeune artiste, il y a 20 ans, se sont durcies de façon qu’aucun de nous n’aurait pu prévoir. Et la littérature, dans ses usages professionnels pour jeunes auteurs, n’échappe pas, même avec un temps de retard, à l’onde de choc. Même nous, les cinquantenaires au cuir épais et pas mal couturé, depuis 2 ans on voit bien la différence et c’est pas très rassurant...

A évoquer ces histoires très bassement de la Phynance (orthographe Flaubert), on n’est pas si à côté de l’échange qu’on peut et doit avoir, littérature et arts plastique, dans l’optique de leur confrontation au monde (le monde). D’où le fait que je reproduise ci-dessous l’article du Monde (le journal) paru hier, à propos de comment les poètes gagnent leur vie. Il se trouve que répondent Albane Gellé, Jean-Pascal Dubost et Valérie Rouzeau, qui sont plus proches de votre génération que de la mienne, et pour qui j’ai estime : ils se débrouillent comme j’ai pu me débrouiller à leur âge, parce qu’on veut son temps pour écrire, mais avec les sommes qu’ils mentionnent je ne pourrais pas tenir avec mes 5 gosses.

Donc, mardi dernier, je n’ai pas fait ma halte habituelle à la médiathèque. Il faisait beau, froid sec, je voulais penser à mon Perec, j’ai préféré que ce soit en marchant. J’ai traîné dans le quartier, devant les vitrines des galeries, des antiquaires, poussé la porte de la Hune parce que je n’avais pas retrouvé, la veille au soir, mon édition de Un homme qui dort et finalement ai repris ma place presque "habituelle", en 1 mois de présence, au café Les Beaux-Arts qui fait le coin du quai, Coca sandwich + 1 café + 1 autre.

Ce mardi, j’arriverai avec Koltès, et on parlera même, en cours de route, comme on l’a fait pour Artaud, Perec et Proust, de comment il gagnait sa vie et comment ça interfère ou rythme ce qu’on écrit.

Choix arbitraire. On aurait pu rester longtemps sur Proust ou sur Kafka, passer d’abord par Faulkner, Beckett ou Claude Simon.

Mais, chez Koltès, la ville est la nôtre, la nuit celle de maintenant. Et Bernard-Marie Koltès nous lègue quelque chose d’à la fois impalpable et infiniment précieux : rien ne pourra plus jamais ajouter à l’oeuvre, puisque lui-même nous a quittés en avril 1989, et que je porte encore au-dedans de moi notre dernière rencontre, quand nous avions longtemps parlé de Balzac.

Ce qu’il nous lègue, c’est un chemin, des renversements, une quête. Et qu’on peut la pister par les entretiens, les carnets, les lettres. Cela définit un atelier.

M’intéresse aussi, ou surtout, que la nature évidemment théâtrale de ses textes (même si on parlera aussi du non théâtre, les récits, les textes sur les films de Kung Fu par exemple), met à nu le fonctionnement du temps et de l’espace. L’espace, parce que suscité à distance, en avant du texte, parce qu’il l’énonce au-delà et par la représentation. Le temps, parce que Koltès fonde la légitimité à parler de l’acteur, et le passage de ce qu’il dit à ce qu’il représente, par le recours à un temps référentiel nul.

— Vous pouvez traduire en français ? m’a demandé l’un de vous la semaine dernière.

J’espère qu’au bout des deux heures ce sera traduit. J’écris ces lettres en amont, via mon site, parce que c’est moi-même entrer seul, au préalable, dans cet "entretien infini" que voulait Maurice Blanchot, et par quoi peut-être sauver un peu de ce mystère de ce qui se crée par les mots, dans l’atelier d’un vivant, sera possible.

Je n’ai pas prétention à "enseigner" quoi que ce soit. Faire palper une bribe vive de littérature, parce que laissée telle par la barbarie du temps qui nous a retiré trop tôt Bernard-Marie Koltès, oui là on peut entrer en transmission ou partage.

De mon année à la Villa Médicis en 84-85, évidemment j’ai nombre de souvenirs forts, voire fondateurs. Avec les architectes, les musiciens... Mais côté plasticiens, ce qui reste étonnamment présent à 20 ans de distance, c’est les odeurs, quand on entrait dans les ateliers : fonds de peinture à l’huile, et l’argile à modeler. Cette matérialité pourtant évanescente liée aux matières, on la retrouve dans les couloirs de l’Ensba (il m’en parlait, Frédéric Bleuet, de ce qu’il avait découvert dans ses années d’Ensba, avec Jeanclos par exemple). Et si je cherche quoi - en littérature - correspond à cette notion d’atelier, avec l’odeur de la peinture ou de la terre, alors c’est Koltès qui vient comme de lui-même se placer là...

Pour les liens :
 un texte personnel fraternité avec une place vide

 page Magazine littéraire Koltès vu par ses metteurs en scène

 autres citations, extraites de Koltès, combat avec la scène

 site Koltès de Gwenn


Ces poètes qui réussissent à vivre de leurs mots

LE MONDE | 04.03.05 | 15h01

Avec le Printemps des poètes, qui a commencé le 4 mars, les ateliers d’écriture et les lectures publiques, des hommes et des femmes sont parvenus à faire de la poésie leur activité principale.

Valérie Rouzeau, 37 ans, en est certaine, elle sera poète toute sa vie. Depuis 1999 et son livre Pas revoir (éditions Le Dé bleu), elle se consacre pleinement à la poésie, sous différentes formes. "Je n’avais jamais imaginé vivre comme ça, vivre telle que je suis. "

Ils ne sont qu’une poignée en France à avoir choisi de ne pas dépendre financièrement d’un autre métier. Ils animent des ateliers d’écriture, lisent leurs textes en public, répondent à des commandes. Car leurs seuls droits d’auteur ne suffiraient pas. Les tirages d’ouvrages de poésie contemporaine atteignent rarement le millier d’exemplaires, seuil où l’on peut déjà parler de succès. "Le tirage d’un livre est d’environ 600 exemplaires, 1 000 pour un auteur plus connu, explique François Boddaert, directeur des éditions Obsidiane. Sur une durée de quatre à cinq ans, on n’en vend en librairie que la moitié."

André Velter, directeur de la collection "Poésie/Gallimard", confirme : "La poésie n’obéit pas au marché classique, elle a une durée de vie qui touche à l’éternité. Un livre peut prendre des dizaines d’années avant de commencer à se vendre." Il cite Alcools, de Guillaume Apollinaire, dont la première édition en 1921 n’avait séduit que 241 acheteurs. Ils sont aujourd’hui plus de 1,3 million.

Cette confidentialité n’a cependant pas arrêté quelques irréductibles, qui ressentent le besoin de s’affranchir de toute activité professionnelle pour créer. Jean-Pascal Dubost est de ceux-là. Vendeur en librairie, il ne s’intéressait pas spécialement à la poésie, dégoûté par l’apprentissage scolaire. Une lecture publique l’a si fortement impressionné qu’il a démissionné pour suivre sa voie, parfois pénible mais nécessaire à ses yeux. "L’inconfort m’aide à écrire, c’est stimulant, explique-t-il. Le confort de l’emploi donne l’inconfort du temps. J’ai quitté mon travail car je voulais disposer moi-même de mon temps."

Petits boulots, chômage, deux ans au RMI. "Le temps d’apprendre à écrire." A 42 ans, Jean-Pascal Dubost a publié treize livres et vit, depuis cinq ans, des revenus annexes à l’écriture, notamment les ateliers. Comme Valérie Rouzeau, il gagne en moyenne l’équivalent d’un smic par mois. Mais ces gains sont irréguliers. "Pendant le Printemps des poètes, je paie mon loyer de juillet et août, mois pendant lesquels je ne fais qu’écrire", raconte Albane Gellé. Poète de 33 ans, elle a aussi décidé de quitter l’éducation nationale pour vivre de ses mots.
Pour cela, outre les aides apportées par le Centre national du livre, la meilleure des solutions est sans doute la résidence. Etre invité pendant plusieurs mois dans une ville, s’impliquer dans sa vie culturelle et répondre à des commandes.

"C’est du temps payé pour écrire : c’est du luxe", commente Albane Gellé. Pour 1 000 euros par mois, Valérie Rouzeau est actuellement pour neuf mois en résidence à Tinqueux, dans la Marne. En journée, elle accueille des enfants pour des ateliers et invite des auteurs. Le soir, elle organise pour les adultes des dégustations de vins et de poèmes.
Jean-Pascal Dubost participe à des résidences, mais trouve parfois les rencontres avec le public trop fréquentes, "comme s’il fallait rentabiliser la présence de l’écrivain". Elles empiètent sur le temps d’écriture, comme les ateliers. "Ils me prennent presque autant de place qu’une véritable profession", ajoute Albane Gellé, qui a du mal à gérer ce trop-plein d’activités.

Le point culminant de l’année est, bien sûr, le Printemps des poètes. Cette manifestation nationale, qui dure jusqu’au 13 mars, célèbre la poésie. Les créateurs sont évidemment très demandés. Valérie Rouzeau ne passera en mars que trois jours chez elle : "Ça nous rend dingues. Une année, je me suis réveillée à Bordeaux et je me croyais encore à Clermont !"

Jean-Pierre Siméon, directeur artistique de la manifestation, se félicite que des poètes réussissent à vivre de leurs mots mais se montre réservé sur les avantages d’une telle situation. "C’est une bonne chose, cela prouve que la poésie trouve une certaine assise populaire. Mais je ne suis pas sûr que ce soit une franche liberté. C’est peut-être même plus aliénant que d’avoir un autre métier, car ils sont obligés de faire plus de choses à côté de l’écriture."

Christophe Fiat, lui, s’est libéré de ces contraintes. Il préfère se "débrouiller seul", sans aides publiques, et fait ainsi figure d’exception dans le petit monde des poètes à plein temps. Ancien professeur de philosophie et enfant de la culture pop-rock, il mélange les genres et combine poésie avec danse ou art plastique et s’est trouvé un vrai public. La vente de ses livres (1 500 ou 2 000 exemplaires s’écoulent en un an) et ses performances (lecture et guitare électrique en général) lui assurent l’essentiel de ses revenus, "un peu plus d’un smic mensuel".

Christophe Fiat s’insère par cette démarche dans une mouvance légèrement branchée, qui n’est pas celle de la plupart des poètes qui ont choisi de "vivre en poésie". Mais, d’un côté comme de l’autre, il s’agit plutôt de survivre dans la poésie.

© Le Monde - Benjamin Roure


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1ère mise en ligne et dernière modification le 6 mars 2005
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