entrer dans des maisons inconnues | les textes

préfiguration d’un livre, les contributions à l’atelier 9



pour les participants à l’atelier d’écriture été 2016, le livre souvenir – plusieurs d’entre vous en ayant exprimé le souhait, je laisse le livre disponible à la commande pour quelques semaines ici)

- lire d’abord la proposition de départ

- atelier lancé le 11 septembre, déclaré clos ce lundi 10 octobre 2016, avec 58 contributions reçues,

- l’atelier est permanent, et ouvert aux nouveaux arrivants, rejoignez-nous !

- pas de photo dans le livre imprimé, on privilégie l’imaginaire textuel. Vengez-vous dans les commentaires ! (où j’espère bien que vous réagirez aux textes les uns des autres et les aiderez pour la mise au point définitive).

- les publications sont insérées selon l’ordre alphabétique d’auteur.

- bien repréciser dans chaque envoi la signature souhaitée et s’il vous plaît toujours inclure le lien éventuel vers blog ou site.

Marc Alduy _ Gracia Bejjani _ Domi Bergougnoux _ Michaël Blériot _ Hélène Boivin _ Raymond Bozier _ Julien Bucci _ Philippe Castelneau _ Brigitte Célérier _ Jérôme C _ Piero Cohen Hadria _ Stewen Corvez _ Barbara Couffini-Baudino _ Jacques de Turenne _ Emma Delaunay _ Christiane Deligny _ MJ Desvignes _ Inès Du Guesclin _ Béatrice D. _ Françoise Durif _ Claude Enuset _ Claire Ernzen _ Magali Es _ Marc Ferrand _ Nathalie Fragné _ Gabriel Franck _ Marie-C. Fresnel _ Gérald Galtier _ Pascale Garreau _ Françoise Gérard _ Philippe Girault-Daussan _ Marie-Christine Grimard _ M. G. _ Abiba Guerziz _ Dominique Hasselmann _ Alain Kervella _ François Lacroix _ Lan Lan Hue _ Catherine Lesaffre _ Mehdi Lochard _ v. m. _ Tristan Mat _ Réjane Meillay _ Marie Moscardini _ Annick Nay _ ana n b _ Christophe Pagnon _ Ista Pouss _ Elen Riot _ Pascale Sandré _ Marlen Sauvage _ Laurent Schaffter _ Véronique Séléné _ Fatima Slimani _ Anouk Sullivan _ Léa Toto _ Stephen Urani _ Solange Vissac

 

la préparation du livre


quand tu traverses ces villes basées sur une rue unique et infinie ou qui te semble telle, ces maisons grises aux porches fermées, aux fenêtres ternes alignées à l’érage, et ce qui te vient de l’image d’escaliers sombres, de couloirs au plancher irrégulier, de chambres où l’on n’entre plus, des vêtements d’un mort gardés dans une armoire

et sur les rocades ces bâtiments aux entrées symétriques, aux balcons empilés, et les bonnes intentions perceptibles de l’architecte pour donner un peu de variété à tout cela, voilà, tu serais sur le palier du cinquième, tu pousserais le bouton de sonnette, on te ferait entrer dans un salon clair, tu reconnaîtrais presque de suite la disposition des pièces, ce qu’il y a au mur et sur les étagères, puis finalement tu te dirais est-ce que ce n’est pas ça aussi la vie

dans une rue calme et il y avait du soleil, en marchant tu t’étais égaré, on percevait que derrière les étroites maisons chaque jardin était un paysage oui on aurait pu s’installer ici

et eux ils en revenaient de la bicoque qu’ils s’étaient rafistolée à la campagne, elle était habitable maintenant, ils t’avaient offert de leurs dernières tomates et premiers raisins, tu imaginais le silence là-bas et le ciel en cette bascule proche de l’automne, oui pour toi aussi tu aurais aimé comme cela un ancrage un appui un reguge et puis non finalement ça s’était fait autrement

et chaque ville étrangère a son rythme, ses bruits, ses odeurs, tu reconnaîtrais telle ville étrangère rien qu’à la manière dont elle est rangée dans ta tête et dans chacune où est-ce que tu irais vivre et le supporterais-tu, si justement elles n’étaient plus étrangères mais tiennes

dans ce livre un personnage passe du salon aux chambres, traverse le mur et se retrouve dans l’appartement voisin, salue gentiment les gens puis continue, traverse et s’en va, fait toute la rue comme ça et tous les appartements, toute une société mise à nu comme un grouillement d’insectes sous une pierre tu avais lu ça c’est sûr tu l’avais lu mais où

c’est dans une campagne que tu imagines avec forêt et peut-être aussi cette odeur du bois qu’on brûle, du fer forgé et une allée, puis au bout les murs qu’on devine, un perron et des fenêtres épaisses, probablement que là-bas on lirait des livres, on irait en chercher au grenier, on ferait de la cuisine, le temps aurait une autre teneur

dans l’enfance il y a toujours ces maisons de famille qu’on ne visite qu’une fois l’an, cette cousine éloignée était pharmacienne et son mari dentiste, le repas traînait vous les gosses on vous laissait libre de venir dans la salle d’attente avec les magazines, le fauteuil à soigner les dents semblait endormi sous ses appareils vert clair, un couloir sombre menait à la pharmacie où on vous avait dit de ne pas entrer (simplement, vous avait-on précisé, parce qu’on vous voyait de la rue et alors forcément on serait dérangé), il y avait derrière la maison un jardin mais de celui-ci tu ne te souviens pas, à peine le souvenir d’un quadrillage, de tons jaunes parce qu’on aurait été l’hiver, et puis de deux escaliers qui montaient à l’étage parce qu’on avait fondu deux maisons en une seule mais tu n’as pas souvenir qu’on t’ait jamais laissé monter à l’étage

ce serait une construction grise en ciment brut, des fenêtres tu ne verrais que d’autres géométries pareilles et quand tu avancerais ou choisirais un autre angle les mêmes géométries se referaient encore, tu avances dans les pièces sans porte, ou bien s’il y a des portes tu les pousses sans même convoquer les mains c’est ce qu’on fait dans les rêves, et puis dans chaque pièce un objet, ou des vêtements par terre, ou une table et puis rien, quelquefois tu t’imagines les meubler ou en inventer l’usage, il doit y avoir une explication à ces vêtements en tas dans le coin, à cet objet comme rapporté d’une brocante et dont on ne saurait pas l’usage, et parfois ce qui t’effraie c’est comme d’y reconnaître brutalement des souvenirs enfouis ainsi alors tu marcherais en toi-même comme en une demeure inconnue mais qu’est-ce qu’elle est triste penses-tu, triste et à l’abandon penses-tu

tu fais la liste de toutes ces chambres où tu as dormi, hôtels ou gîtes ou maisons ou chambres prêtées ou invitations et puis tu reconstruis les villes qui les entourent, c’est comme alors s’il manquait le lien le boyau la jonction l’espace intermédiaire et dessous qu’est-ce que c’est l’appartement qu’il y avait et l’escalier dans la maison qui donc vivait au-dessus et dans ces longs couloirs numérotés comme ils font en Amérique les bruits que finalement on apprenait à identifier derrière les portes, ce peuplement de toi qui t’est resté inconnu, totalement inconnu et pourtant à chacun de ces instant toi inclus dans ce fourmillement même : le monde une grotte tout entière de chambres vides et de couloirs qui jamais ne ressortent à l’air libre

les villes moyennes, te disais-tu, conviennent tant aux vies pareilles : si les grandes villes te réduisent c’est à toi-même et tu y gagnes autant que tu en souffres – c’était cela, l’envie d’entrer là et de s’y fondre, de ne plus jamais être adresse ni chiffre, peut-être ou pas

les usines et espaces commerciaux où pour une question d’heure ou d’erreur tu es enfermé, il n’y a personne et tu ne devrais pas être là mais tout du réel prend une autre allure

les logements de fonction dans les écoles ou les hôpitaux psychiatriques ou même les monuments publics et tu ne penses qu’à ceux que tu as réellement visité et où pour certains tu as dormi ce qu’on nomme logement de fonction est-ce qu’on l’habite pareillement ou bien qu’est-ce que cela signifie, cette fonction qui les détache de toi-même jusque dans l’aspect le plus intime

ou l’indifférence que tu as à ce qui pourtant doit être bien agréable pour ceux qui y vivent, maisons bourgeoises dans les villes, escaliers avec moquette et ascenseur, longue durée des choses et permanence des rideaux blancs transparents sur l’organisation des fenêtres qu’on aperçoit en face, ou les arbres de la place

et comme en roulant tu les reconnais d’avance ces maisons des années 70 avec les sous-sols et la cuisine à l’étage, les fenêtres marquant déjà la fonction de la pièce et ces pauvres matériaux trop sonores et pas assez d’isolant : la façon dont le monde se détache de tout ça, la façon dont la ville sur elles se referme, préférant les abattre que les refaire, est-ce que ça ne te concerne pas, toi qui a été bâti dans ces lieux mêmes et comme eux

dans cette maison inconnue où tu étais entré parce qu’il te semblait que personne depuis des années n’y était entré, et que tu avais visité silencieusement, le plus silencieusement possible puisque parfois au sol du verre brisé crissait, que tu déplaçais des choses effondrées, que le vent même continuait de faire bruit malgré le silence profond, tout en haut dans un étage, à une porte poussée, tu aurais trouvé quelqu’un, quelqu’un là depuis longtemps, quelqu’un qui ne s’était même pas étonné que tu entres et alors tu te serais enfuit, vite, très vite, comme de n’être jamais venu là, comme de n’être venu là qu’en rêve et encore, un rêve dont tu te souviendrais de si peu – sauf cela oui, son visage, ses dents ses yeux non, mais la présence et la tension du visage

ce serait une maison inconnue, elle ne serait pas vide mais comporterait tout ce qu’on attend d’une maison et même une pièce qui là, avec vue sur le jardin mal entretenu, presque redevenu suavage, serait si bien pour le bureau et les livres, et tu n’aurais qu’à t’y poser et ouvrir les tiroirs, on ne te demanderait rien, le temps te serait ouvert et la paix garantie, que tout cela te soit étranger qu’importe si tu en as l’usage et que de tout cela en toi tu te moques, alors autour de toi peu importe la ville, dans la journée tu passerais d’une pièce à l’autre, la nuit, la nuit seulement tu t’enfermerais et les bruits tu les craindrais

MARC ALDUY
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La clef résiste, elle résiste dans la mollesse d’un geste aveugle, amorphe. La vie, trop occupée à battre dans ton cœur ; elle s’est retirée des muscles. Des doigts. Du corps. Se servir de la deuxième main pour immobiliser la première, la stabiliser. Tu y arrives. Mais que peut-elle inerte ? La clef résiste entre pouce, index et majeur. Ton cœur s’est dissocié de toi ; ton cœur bat. Bat.

Tu t’assois sur la marche de l’escalier. Toi, par terre ? Tu as atterri aujourd’hui à Paris, aéroport Charles de Gaulle. Et tu cesses déjà d’être toi dans ces gestes sans importance. Le début. Et tu pressens que ce n’est que le début de la perte. Ta grande valise bouche le passage vers la porte adjacente, tu espères que le voisin tardera à arriver. Occuper le palier le temps nécessaire, pour affronter de nouveau la serrure. L’appartement qu’elle cèle. Telle une cambrioleuse qui s’apprête au larcin, tu ne veux personne à proximité en tes premières heures ici. Tu ne te laisseras pas surprendre : quatre, cinq ou six étages sans ascenseur, c’est forcément sonore ; entre craquements de parquet, modulations de pas, rythmes de souffle. Orchestration de sons qui annonce la progression vers ce sixième étage. L’ultime. Tu patientes sans raison ; tu n’attends personne, qu’attends-tu encore ?

Tu as suivi la résonance des chaussures du taxi quand il a dégringolé les marches après t’avoir aidée, contre pourboire, à monter tes bagages. Son hésitation au début : « Ça ne se fait pas, vous comprenez ? » Tu ne comprends pas, non. Au Liban, le chauffeur aurait insisté pour le faire, spontanément et sans supplément. Tu atterris et tu ne saisis déjà pas leurs règles : ça promet ! Tu n’as pas insisté, tu t’es contentée de le regarder dans les yeux et sans un mot il s’est garé, il t’a aidée. Six étages sans ascenseur, une dame de ton âge. A-t-il pensé à sa mère ? Tu te souviens encore de sa précipitation à la descente, des nuances de l’écho en traîne après son départ. L’éloignement jusqu’au silence qui s’est à nouveau abattu sur les escaliers, dans cet immeuble sans bruits. Sans présence. Une odeur de cuisine flotte mais comme une abstraction de la vie.Tu n’attends personne, tu n’attends rien ; tu n’arrives pas à tourner la clef qui git dans ta paume, aussi simple que ça. Tu la caresses machinalement, pour attendrir le toucher froid du métal. Y puiser l’énergie de te dresser, à l’instar de sa matière raide.

« Pas bouger. Rien. Je ne veux rien. » Petite fille devant une porte qui se refuse. Quels secrets, quels dangers retient-elle derrière son opacité ? « Pas bouger. Plus jamais. Croupir ici. Pas un pas de plus. Je ne peux pas. » Du haut de tes 56 ans, tu te braques comme dans ton enfance, quand tu jurais ne plus rien manger de ta vie devant l’insistance de tes parents à te faire goûter des aliments abhorrés.

Par terre, tu fixes la porte, l’esprit happé par les endroits où la peinture écaillée laisse des traînées. Tu serais tentée de les lire comme autant de phrases détachées de la blancheur d’une page. Lignes de dénudation, éraflures vides de sens. Tu as beau scruter, elles ne te livrent rien. Ni même la couleur d’origine. Ni la matière de cette porte en apparence de bois. Porte close sur l’appartement de ta fille disparue. « Pas bouger. Plus jamais ». La rigidité de ton entêtement te procure un sentiment de sécurité ; sans fondement, mais irrécusable.

De l’autre côté. De l’autre côté de la vie. De l’autre côté de la porte. Tu ne sais plus où tu es. Où est Layla. Une porte pourtant. Et tu as les clefs. Elles résonnent dans le creux de ta main. De l’autre côté, l’espace de vie de ta fille. Le lieu d’avant. Odeurs emprisonnées, lumière singulière, couleurs, ombres captives. La poussière probablement. « Car tu es poussière, et tu retourneras dans la poussière » : tu aimerais que la Bible t’oublie. De l’autre côté de la porte, Layla, du temps de son vivant. Si l’âme est matière, tu poursuivrais les résidus de la sienne ; les recueillir dans tes mains, les nourrir de ton feu. Dans l’espoir fou du retour à la vie de ta fille : ne l’as-tu pas enfantée ?

Tu retardes le moment, pour prolonger l’espérance : qu’il te suffise d’ouvrir la porte pour faire surgir Layla ! Réveiller ta princesse de l’ensorcellement ? Te libérer surtout, sortir de l’hébétement qui musèle ta vie depuis l’annonce. Tu n’es pas devenue folle, même si toute pincée de cohérence te semble désormais supercherie. Mais comment croire à la réalité sous-tendue par cette lettre. Une blague peut-être ? Funeste et de mauvais goût, mais ouverte au retournement. Ta fille te jouerait des tours pour te décider à cette visite que tu reportes depuis tant d’années.

Tu ne peux plus reculer devant l’inéluctable. Ta présence à Paris est la preuve du drame. L’appartement vide, dernier pas sans retour. Toi devant, pesante de la gravité du réel. Dès l’atterrissage de l’avion, tu as senti se resserrer le possible de tout horizon. L’étau s’intensifie maintenant, ici, face à la frontière ténue tracée par le seuil. Ligne de bascule : en creux, le battant masque la grande absence, absence sans retour.

Rentrer chez elle, sans elle. Des scrupules ? Tu ne les as jamais éprouvés quand tu fouillais jadis dans ses affaires, avide de son intimité, de sa vérité. La même intrusion, mais sans comparaison possible. L’intérêt que tu lui vouais de son vivant motivait tes furetages obstinés dans ses affaires personnelles. Pour elle, pour vous. Pour son bien, n’est-ce pas ? Alors que les secrets d’une morte te renvoient en miroir ta malsaine curiosité. Même s’il s’agit surtout de comprendre, il n’y a plus rien à réparer maintenant. Pourquoi comprendre ? Pour quel salut ?

Sur le perron, comme tu t’es toujours tenue devant Layla. Dans ce même silence étourdissant de demandes sans réponses. Le paradoxe du familier, foncièrement étranger. Face à son appartement, comme tu la scrutais elle, jadis. Quelles traces en gardes-tu ? Ton dernier séjour à Paris date de huit ans. Tu as aidé Layla à aménager ce deux-pièces que tu lui avais acheté en héritage anticipé. Sans penser en hériter à ton tour. Tu étais venue pour son installation en France ; tu reviens aujourd’hui pour son départ de votre monde. Huit ans plus tôt. Le temps ne t’a pas attendue. Des années passées à reporter tes visites, malgré l’insistance de ta fille. Tu différais les voyages, persuadée de pouvoir la rejoindre à ta guise. La vie ne t’a pas attendue. Layla a cessé de patienter. De dire. Elle ne n’a plus attendue. Tu as appris la fin par une lettre et c’est tout. Et c’est la fin de tout. Sa lettre. Tu la connais par cœur, bien sûr. Sans avoir à la retenir par cœur. C’est elle qui te retient, dans ses mailles sonores de mots. Tu pourrais la brûler, ses chuchotements se poursuivront en toi, incantations qui finiront par te consumer, mais sans réponse à la seule question qui subsiste et te relie encore à la vie : pourquoi s’est-elle suicidée ? Verbe qui te tranche la langue. Mot tabou. « Elle est morte percutée par une voiture ». Incapable d’avouer son suicide au Liban, tu l’as maquillé en accident. Layla, un accident. Personne n’a demandé de détails devant toi. Qui y a cru ? Ils commentent sans doute, ça parle beaucoup au Liban. Ne pas y penser, hantée par d’autres questions auxquelles la lettre ne répond pas. Elles se ramassent en deux syllabes : pourquoi ? Tu es sans délivrance tant que perdure l’incompréhension. Traquer le sens, pour espérer accepter l’idée de la mort. Ta fille, l’insoutenable réalité de sa disparition. Paris. Son appartement. Ses trajets. Ses objets quotidiens. Ses amis. Les rues… Chercher ses traces dans les recoins de tous les espaces qui l’ont regardé vivre ces dernières années.

Debout, face à la porte. Tu ne vois plus ses égratignures, ni sa verticalité hermétique. Percevoir à travers, tu as soudain besoin de recomposer l’appartement de Layla. Par cœur, comme on dit. D’anticiper la traversée que tu ne manqueras pas de faire du poids de tes illusions. Tu as retrouvé ton corps ; il t’a suffi de confier sa masse douloureuse au parquet des marches. Posé dans la solidité de la matière. Derniers instants de sursis, tu te prépares en visualisant l’autre côté. Que reste-t-il des meubles que tu connais ? Souvenirs ou fabulation que ce canapé rouge acheté chez Ikea ? Que la table basse tout en verre, posée sur le tapis persan ? Le futon, Layla était fière de dormir japonais. Architecte improvisée, tu reconstruis les murs, pour les habiter d’objets, de vide et de plein, de formes et de textures, au fur et à mesure de tes foulées imaginaires. Ta vision est fragmentaire, tu l’espères fausse : bouleversement par huit longues années d’exil. Ça bascule aussitôt en toi. Impatience de découvrir, de pétrir l’univers de Layla. Et ces désirs t’envahissent d’amour. Tu es de nouveau en mouvement. Le lieu de ta fille, pourrait-il te reconnecter à elle ?

Cette porte, ton ultime protection. Tu es campée à l’extérieur mais c’est toi qu’elle protège de ce qu’elle te dérobe. Jusqu’à quand ? Tu ne peux plus reculer. Clef droite entre pouce, index et majeur. Sortir du sortilège du seuil.

GRACIA BEJJANI
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Je passe et je repasse devant ce pavillon de banlieue anodin.
Mon enfance est restée là,coincée entre ses quatre murs.

Devant la porte roulante du garage, il y a un gros 4-4 blanc. Parfois noir...Prétentieux. Boursouflé.
Et une grosse poubelle grise roulante aussi. Comme si on avait placé là cet objet d’une banale laideur pour que j’y jette mes souvenirs avant qu’ils ne deviennent trop nauséabonds ?…

Il ne paye toujours pas de mine, le petit bloc de béton avec son soubassement de grosses pierres meulières inégales. Mon père en était fier, de ce « bébé » sorti de ses croquis, né comme moi à la fin des années cinquante. Version cheap de la maison moderne de M. Hulot dans un film de Jacques Tati. Il en avait dessiné les plans, puis assemblé la maquette,des petits morceaux de carton blanc en volume.
Quand on rentrait, on était surpris par le contraste entre l’ordinaire du visage extérieur qu’elle donnait à voir aux passants – moi aujourd’hui – et la rareté des matériaux dedans :
le marbre de Carrare d’une teinte entre le crème et le rose pâle veiné de gris au sol, où mes pieds cherchaient le frais en été, la rampe de cuivre toujours encaustiquée comme un long serpent mordoré qui s’enroulait vers les deux étages.
Le papier peint précieux, turquoise où voletaient des oiseaux dorés le long des marches.

Je passe et je repasse. Presque chaque jour... j’habite encore près du quartier dit « des Fleurs ».
Jamais aperçu l’un d’eux. Pas envie de les voir pour de vrai. Ils y sont, c’est déjà trop...
La maison est peuplée de fantômes, de rires, de larmes, de silhouettes entrecroisées en un prisme vertigineux, un kaléidoscope que je tourne et retourne, où de petits morceaux de vie forment des figures étranges, lumineuses et toujours renouvelées…
Impossible de mettre un visage sur eux, vivants ? de l’autre côté des murs sourds et muets.

Ils ont dû garder le marbre de l’entrée mais j’imagine qu’ils ont déchiré, mis en lambeaux, pièce après pièce,tous les papiers.
Ils,les « sans visage » ont dû aussi faire tomber les cloisons avec les pans de ce qui restait de ma mémoire.

Aujourd’hui, la mode est à l’espace, l’open space, les cuisines ouvertes, les séjours cathédrales…
Mon père,lui, c’était le ciel, son espace, vaste et infini. Et ça l’est toujours, depuis qu’il n’est plus « de ce monde » comme on dit…
Son esprit curieux avait pris l’habitude de s’élever au-dessus des nuages, à bord de sa carlingue où les aubes et les couchants s’explosaient contre la rotondité du pare-brise dans une cacophonie de rouges, d’ors et de violet rutilants.
Cockpit minuscule face à l’immensité de la création dans sa pureté originelle.
Peut-être de là ce goût pour une certaine étroitesse dans la maison de papier, où il affectionnait les recoins, les niches, les combles aménagés, les soupentes, les alcôves, les planques...

A terre,il voyageait encore sur les envolées lyriques de l’opéra et de la poésie,dans son antre qu’il avait aménagé tout en haut, of course, au grenier. Il avait doté cette pièce de « chiens-assis », appelées aussi lucarnes retroussées ou demoiselles… De grands Velux pour regarder – encore – sous les jupes des nuages !
Il flottait là une odeur de cuir et de tabac, et la voix de La Callas, la divine,enroulée aux volutes de fumée des Havane, aux arabesques des pensées en apesanteur.

Qu’en ont-ils fait de ce nid d’aigle, de cet endroit mystérieux et feutré, perché sous le toit ?
L’énorme armoire,chinée dans une brocante niçoise, a-t-elle été démontée ? intransportable dans l’escalier en colimaçon...
Calée, ancrée du sol au plafond, géante tranquille, impressionnante.
La gardienne de tous ses trésors. Totem de bois sombre et luisant au fond de la grande pièce.
Dans son ventre énorme, tout un bric-à-brac d’objets insolites.
Boîtes de diapos de ses voyages, maquettes d’avions, petites voitures Dinky Toys, plaques « Do not disturb » en carton,en tôle, écrites dans toutes les langues, chapardées dans les chambres d’hôtel,dans des escales autour du globe.
Pièces de Meccano rangées dans de petites boîtes, puis assemblées pour créer des machines extravagantes, animées de circuits, de moteurs, d’ampoules,qui tournaient et clignotaient sans cesse :grande roue lumineuse, Tour Eiffel illuminée, pantins animés, cités imaginaires, horloge à mouvement perpétuel, « la pendule qui vit de l’air du temps »… Mes machines à remonter le temps.

Et surtout son train-jouet électrique Hornby de collection.
Rêve de gosse orphelin et pauvre de l’entre-deux guerres,pour réparer la blessure de Noëls sans jouet et sans joie.(Au pied du sapin, juste une orange, glissée par le grand frère, un globe granuleux au parfum d’ailleurs, ronde comme un planisphère.)
Un petit garçon de sept ans,audacieux, espiègle, dont la mère s’emmurait dans un deuil mortifère et compact . Tentures noires aux miroirs, robes engoncées,chignon austère. Interdiction de rire…
Elle était là, la victoire de ce petit homme contre le fatalisme, la mort, le chagrin. Dans le train qu’il n’avait pas eu pour jouer, dans les wagons de métal peint, prêts à tous les départs les plus improbables !!! Loin, très loin de la promenade du dimanche au cimetière.
Le panache d’une locomotive imaginaire pour effacer les larmes bruyantes de la mère, derrière la porte d’une chambre close.

Beaucoup de petites pièces à l’étage,distribuées autour d’un grand palier carré.
Peut-être plus une seule paroi debout aujourd’hui, je me demande quels étaient les murs porteurs, ceux qu’ils ne pouvait abattre sans risquer de tout faire s’écrouler comme un château de pierres et de sable... ?

Ils ont fait sorte une de grand loft froid,très vide,meublé de façon minimaliste de pièces de mobilier industriel signées de créateurs design.Aux murs, d’énormes toiles grises abstraites et des triptyques acryliques de mauvais goût, peints en Chine et achetés sur le net.. 

J’ai la nausée, envie de pousser la porte d’entrée devenue inaccessible, envie de pousser un cri peut-être ? Pas envie d’y croiser qui que ce soit, ni même d’imaginer leur présence sacrilège, et leurs pas qui piétinent dix-huit années de ma vie.

Mon père et les livres. Partout, des bibliothèques faites sur mesure par des ébénistes pour y ranger des milliers d’ouvrages du sol au plafond. On y croisait toutes sortes d’univers éclectiques, des poèmes de Victor Hugo aux œuvres complètes de Molière,des exemplaires à tranche dorée du Reader Digest, des livres de calembours, contrepèteries et autres jeux d’esprit, des dictionnaires, des pièces rares de bouquiniste au cuir élimé, des beaux-livres sur les arts, les religions, l’histoire, l’aviation, l’architecture et bien sûr, les imposants volumes de l’Encyclopediae Universalis, en anglais... La bibliothèque d’un vrai humaniste.

Plus de livres à l’intérieur aujourd’hui,j’en suis sûre...ça prend la poussière, c’est lourd et on peut télécharger sur sa Kindle… Ils veulent du dépouillement comme tout bobo zen ou cadre supérieur qui se respecte. Lisent-ils seulement ?
Il y a surtout l’autel noir brillant d’une télé à écran super géant, trônant dans le vide, fenêtre opaque sur un monde à plat..

Ceux qui vivent ici ne s’encombrent pas du passé.
Moi je rôde là, dehors, flairant les traces effacées du mien, rêvant à la marelle sur le trottoir goudronné, entre deux platanes aux bosses difformes.

Mêmes murs, même petit jardin devant, mais sans les fleurs, même grille noire, même petite lanterne sous le porche.
Mais à l’intérieur, un présent où je perds pied, l’insondable inconnu, où mon âme se refuse à entrer.
Cette maison n’est plus réelle… Un décor de carton-pâte où mes souvenirs errants se promènent, hagards, entre des morceaux de réel.
Pousser la porte pour de bon, ce serait tomber dans le grand vide. Le néant, l’oubli.
Basculer sans retour possible.

Je ne me pencherai pas pour appuyer sur la sonnette cachée sous le rebord du petit muret.
Je ne tendrai pas la main aux sans-visage.
Je ne soufflerai pas sur les cendres.

Je passe et je repasse.
L’adresse : Avenue du 11 Novembre 1918 !
Armistice,abdication, capitulation, cessation des hostilités, évacuation. Liesse. Les cloches sonnent à la volée. Mais c’est tout cotonneux. Dans ma tête. Ca me donne le tournis,le bourdon.
Je reste immobile, figée, dans un espace-temps incertain et flou, à raviver la flamme du souvenir qui ne s’éteint jamais…

S’ouvrent en silence dans mon coeur bleuets et coquelicots.

À la mémoire d’une maison désormais in-connue.

DOMI BERGOUGNOUX
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Peut-être que des années à passer devant, on avait vu les ferrures de bords de fenêtres, travaillées à l’ancienne, un poil rouillées. L’herbe poussant rongeant le seuil d’une porte en bois à la peinture craquelée. Derrière, une entrée, tommette et tapisserie datée, une console au plateau fendu. Derrière, une cuisine parce que les tuyauteries bouchonnées, toujours la tommette rouille, un pan de faïence écru à hauteur de taille au torse sur le mur de droite, les poutres craquelées et le lustre. Un montant de bois d’où s’échappait deux fois quatre lampes en flamme de briquet, jaunes, lumière chaude des repas de familles. On avait eu le choix de tourner à droite juste après l’entrée, on, cependant, préférant longer le corridor, avait atterrit dans cette espace quasiment carré, les vis dépassant encore des chevilles pour briquette, ici un cadre, vieux canevas d’une représentation rurale, bœufs et charrue, là, une de ces étagères pour épices importées ou ramenées de voyages méditerranéens. Avant de monter l’escalier massif, une autre ouverture, à droite encore, et déjà l’impression de tourner en rond, la cheminée. Les prises sans terre, pas de téléphone, pas de téléviseur, peut être une radio irradiant sa nocturne de Chopin, une femme tricote dans un divan imprimé, point de mousse, quoiqu’un peu au plafond, point de croix, quoiqu’une suspendue au mur pour les temps de prière, point de souvenirs. Peut être que les années à passer devant avaient légèrement altéré le discernement en matière de projections. On savait de la rue l’ordre des fenêtres. Ici, les gigognes rotin tressé et la lampe pour lire lorsque la nuit, un espace de réception pour les soirs d’amis, de fêtes, d’alcools de suze, de vie, de digestion, le tapis absorbant les tâches des verres trinqués trop fort. La vieille assise dans son fauteuil de coin de pièce.

Retour sur ces pas. Ne pas reprendre le même chemin, ne pas tourner à droite couloir et cuisine.

En face, la véranda installée comme bord de mer sur jardin ouvrier, la porte coulisse mal, des pots vides, un robinet de puisage, des dalles de graviers et de l’herbe se débattant aux jointures, une marche et dans le fond la remise.
Demi-tour pour gravir, dehors vous en venez. Les marches grincent, craquent, sourd, claquent, clair, arpentées chaotiques, peur de choir, têtes de clous pour tableaux suspendus dans le vide. Hall de gloire, photos de familles, la petite fille sur le cheval de bois, le portrait d’école de deux frères à la grossesse d’écart, on ne perçoit pas de couleurs, on feuillette l’album antique. La dernière marche résonne, on a peur de réveiller ses parents. De la fenêtre unique qui éclaire le palier je vous vois contempler la devanture. La moquette fait retirer les chaussures. Le lambris, vernis, foncés, oppresse, manque d’air en altitude, passage étroit et rambarde vertigineuse, pièces à gauche.

Chambre un, chambre deux, hésitation.

Comme on ose pas on pousse au bout. Baignoire mur du fond, plus d’issues, baignoire sabot sans rideau, cerclé d’un carrelage légèrement orangé collé à l’amiante. Le miroir est resté, moucheté, il surplombe un lavabo sans colonne, sans meuble, laissant apparaître une évacuation diamètre trente-deux cuivrée rongée par le ver de gris d’anciennes fuites. Au sol, on a mis un lino que l’épouse exigeait, l’humidité ronge le plafond, même les araignées ont déserté. Quelques mouches momifiées restent prisonnières des toiles poussiéreuses.
On se retrouve au point de départ, on se heurte au mur.

Chambre deux, lit massif deux personnes, oreillers plumes de canards qui piquent dans le sommeil en barbarie. Ouverture sur jardin, simple vitrage, piaillement des étourneaux en migration.

Chambre un, deux lits simples, la bonnetière inamovible fermée à clé, pas de clé pour vérifier son contenu.

Descente clair, claque, sourd, craque, grince.

Retour cuisine et l’odeur de la soupe qui mijote.

Des bruits de pas qui courent à l’étage, on joue.

L’Huma posé sur la table en formica.

Dehors, après avoir suffisamment forcé sur la porte vitrifiée pour l’ouvrir, s’étend une allée d’une dizaine de mètre, terrain en jachère, légère bande de terre sur la gauche sûrement fleurie des ces décors pop-art explosions de couleurs que l’on ne sait pas déjà pas nommé lorsque l’on est enfant et encore moins lorsque l’on est adulte car certes c’est joli mais les fleurs restent des fleurs sauf peut être les marguerites que l’on a appris tout petit. Sur la droite, bande de terre plus large et allées tout les mètres, et comme cela se mange c’est nettement plus intéressant, petit-pois, courgettes, radis, carottes, poireaux, tomates, salades, oignons, le tout valsant au gré des saisons.
Le cabanon dont la serrure ne fonctionne plus nous expose son parpaing brut, ses clapiers déserts, ses quelques outils rouillés, pas de sol, de la terre, les suspensions afin de fixer au mur les pattes arrières du lapin pour lui tirer la peau, l’éviscérer, encore la tâche brunâtre du sang séché à hauteur de bas-ventre, aucun établi, aucun meuble de rangement, plus grand chose à se mettre sous la dent.

MICHAËL BLÉRIOT
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Si l’on emprunte un dimanche d’Août, la rue des écoles, on entendra le silence des cours, peut-être la foulée d’un jogger ruisselant, la rumeur du pont aérien. C’est l’heure où le goudron se plisse. Les portières brûlantes. On cherche la rayure noire, quitte à s’allonger indéfiniment. Cette torpeur estivale avale tout mouvement, brouille les cartes. C’est un catalogue de bâtisses disparates n’obéissant à aucune pensée raisonnée. Des pavillons en meulière voisinent avec des petits immeubles aux balcons garnis, des portes de garage aveugles prêtes à avaler des voitures baskets, des jardinières municipales en cailloux agglomérés aux herbes assoiffées, la façade en calandre de la sécurité sociale, les vitres fumées de la crèche où s’envolent de gros papillons. Il s’en dégage une impression d’ennui, les constructions modernes dépriment, et les survivants liftés, encore plus. C’est sans doute pour ça, désabusé, regardant ses pieds, la blancheur des pierres décidément trop aveuglante, on la dépasse sans la voir. Pourtant, il y a les prunes tombées mollement dans le caniveau, les roses trémières irrésistibles soulevant le trottoir comme on tire sa veste d’une portière, le mur bombé où les grappes de feuillage effacent la porte. L’isba. Vieux nymphée tout boursouflé de vigne vierge qui a gagné jusqu’à la dentelle de bois courant le long du toit. Égarée par les hasards de la pollinisation, à combien de verstes de ses pairs ? On est toujours aplati devant les poutres dressées toutes noires des hivers et des étés, emboitées les unes aux autres comme un jeu de construction. Le cœur battant, j’ai baissé la tête devant les petites fenêtres blanches aux voilages frileux. Était-ce de la buée ou le dessin des carreaux ? Le perron en moustache devant la façade de bois sombre ne sert plus. Il est dévolu aux invités. Comme il n’y a que les familiers ou les patients qui franchissent la grille, on en a oublié l’usage de même que ces chaires d’église délaissées de leurs rites. Je rentre par le jardin. Le bruit des semelles sur le gravier suffit à s’annoncer. Obéissant à la géologie souterraine de la colline, je descends quelques marches pour rentrer dans le jardin d’hiver. Il faut contourner l’arbre à papillons qui s’épanouit à l’entrée toujours plus large et dont je n’arrive pas à me rappeler le nom savant .En fin d’après-midi, le vitrail de l’imposte projette son Kaléidoscope mouvant. Le jeu consiste à courir se mettre sous sa flaque. C’est une décalcomanie flottante qui passe sur les mains, le visage, les habits. Des bacs en fausses rocailles courent le long des fenêtres. Ils servent de terreaux expérimentaux aux graines récupérées dans d’autres jardins, aux boutures prélevées sous d’autres climats. Capucines aux feuilles rondes, volubilis enveloppants, muscats aux grains changeants, toutes ces plantations hybrides grimpent le long de fil de fer tendu par des mains attentives à leur progression vers la lumière. Des pots de brique empilés, des gants de jardins troués, des binettes, un sécateur encore ouvert, les chaises en bois de bouleau jaunies, desquamées par le soleil sont encore en désordre .Cette pièce communique en longue enfilade, un appel de l’intérieur. Aspiré par le corridor, je ne sais plus ce que je traverse. Une odeur de ficelle goudronnée succède à celle de la terre. Les parois souples sont recouvertes par des vestes, des manteaux, des kimonos, des châles, des chapeaux, une sorte de couloir des pendus, un râtelier à costumes supportant les mues successives de ses occupants. C’est un accordéon entre deux wagons. J’écarte une tenture pour déboucher dans une sorte de cabinet de curiosités. Le plancher est en bois sommaire qui gémit aux moindres tentatives de mouvement. D’ailleurs, tout est lambrissé dans cette pièce. On se repère aux reflets du bois. On devine l’armature d’un canapé éclairée par une lumière anémique prodiguée par la seule ampoule survivante d’un lustre à pampilles. Canapé aux velours pelés et aux ressorts défaillants. On se met à l’autre bout pour ne pas réveiller un chat lové dans le creux du siège. On ne sait pas combien de temps on va attendre ni si l’on va rester seul. L’antichambre dessert au moins dix portes : porte de l’escalier du premier, porte du sous-sol, porte de la souillarde, porte de l’office, porte des toilettes, porte du vestibule conduisant au cabinet, portes de la grosse armoire, battants de la vitrine de la bibliothèque. Les livres se serrent les uns contre les autres. On devine les doubles rangées, et les premiers seront les derniers à pouvoir sortir. Ils n’ont sans doute pas été lu depuis longtemps. On n’arrive plus à déchiffrer les titres, ni reconnaitre les éditions, peut être en anglais, en grec, sans doute en cyrillique.

HÉLÈNE BOIVIN
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La maison aux volets clos se trouve sur le boulevard longeant le canal de L’Abandon. On y accède par un portail en fer. Avant d’atteindre l’entrée, il faut marcher sur des graviers qui produisent sous les pas comme un bruit de mastication, puis gravir un petit escalier terminé par une plate-forme de plain-pied. La porte principale ouvre sur un long et sombre corridor conduisant à une salle d’attente suffisamment éclairée pour laisser entrevoir un mur couvert d’un papier peint dont les motifs fleuris ont le pouvoir de s’estomper au profit de celui ou celle qui s’avance.

Ainsi, telle visiteuse qui aspire au repos se réjouira-t-elle de voir apparaître sous ses yeux fatigués une plage sur laquelle des vagues viennent s’échouer inlassablement. L’impression sera d’autant plus forte qu’elle croira apercevoir des goélands flotter dans les airs, sentir les embruns sur son visage, écouter les bruits de l’océan, respirer des odeurs de coquillages et de varechs... Tel autre que la nature inspire, sera étonné de découvrir une prairie emmêlée de chardons, de coquelicots et d’herbes folles bousculées par le vent ; en forçant l’attention, il parviendra même à ressentir le souffle du vent et à suivre l’activité des insectes... Mais lorsque l’une et l’autre ayant traversé la salle voudront plonger la main dans le sable, allonger le bras afin d’attraper un papillon, cueillir une fleur, ou saisir une sauterelle, leurs doigts cogneront contre la dure réalité de la muraille.

À d’autres occasions, le visiteur aura l’impression qu’une fenêtre vient de s’ouvrir sous la pression d’un courant d’air et de claquer contre le mur. Outre les éclats de verre tombant sur le carrelage, des odeurs d’échappement et les bruits d’un trafic automobile se répandront dans la pièce. Celui ou celle qui jugera alors utile de se précipiter pour fermer la fenêtre cognera immanquablement de la tête contre le ciment. Cette rencontre brutale entre un crâne et le mur de la réalité provoquera rarement des plaintes, seulement quelques troubles de l’équilibre, des saignements de nez, des bosses sur les fronts, voire même carrément des chutes en arrière.

Plus surprenant encore ce corps – un visiteur y verra l’image d’une femme qui lui ressemble et une visiteuse celle d’un homme – qui surgit parfois du mur et contraint celui, ou celle, qui le regarde à s’asseoir sur une chaise posée au milieu de la pièce. Doté d’une force surprenante cette étrange apparence saisit son double (mais peut-être devrait-on plutôt parler de jouet, ou de victime consentante) par les cheveux, renverse sa tête sur le dossier de la chaise et l’embrasse violemment.

Le corps sorti du mur dégage un curieux parfum de salpêtre et de chaux. Il a des yeux sombres. Sa bouche colle aux lèvres et s’efforce d’aspirer l’intérieur du jouet, de le vider de ses forces et de la chair qui le constitue.
Il arrive aussi qu’il défasse des boutons de chemise ou de corsage, promène ses doigts sur de la peau nue, pince cruellement des mamelons, décrive des cercles sur un ventre, pousse sa main encore plus bas, remonte vers un cou et l’étrangle quelques instants.

Submergé par les frissons et au bord de l’asphyxie, le visiteur (ou la visiteuse) tente maladroitement de se libérer, mais sa tête renversée et la manière dont il est tenu font qu’il se trouve dans l’incapacité de bouger. Alors, il bat désespérément des bras, agite les jambes, pousse des grognements désespérés, ses yeux se révulsent, de la salive s’échappe de sa bouche, son visage se congestionne. On dirait une bête saisie à la gorge par une autre plus puissante et sur le point de périr.

Nul ne se plaint jamais des abus et de la violence de cette étrange apparence qui habite les murs. Nul ne cherche jamais également à comprendre pourquoi la maison située tout près du canal de L’abandon ne dispose que d’un corridor et d’une salle d’attente. Personne ne s’interroge non plus sur les raisons qui poussent des visiteurs ou des visiteuses à se soumettre à sa loi et à subir sa bouche à la saveur de papier peint.

RAYMOND BOZIER
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Depuis Beugin-les-bois, il suffit de prendre la « Route de Bimont » pour justement s’y rendre. Ici, chaque route porte le nom du village attenant. L’axe routier traverse de part en part des champs pelés et secs. On se demande si quelque chose a déjà retourné, brouté, ces terres ? On roule et rien ne vient buter, déranger l’horizon. Il faut rouler bon train, longtemps, avant que la moindre irruption n’éveille l’œil.

La route tire une ligne droite. Cassée d’un coup par un virage qui rebondit sur une voie ferrée. C’est le signal. On ralentit avant l’entrée du bourg. Bimont-de-rivière. Sans la rivière. Elle ne coule plus. Personne ne sait où elle coulait. Bimont se couche encore dans le vieux lit d’une rivière imaginaire qui ne déborde que dans la langue du cru. Dans le village, chaque chemin mène à une descendance géologique : les « bois » du « Chemin des bois » sont devenus un lotissement résidentiel, les « thermes » du « Chemin des thermes » ont été réhabilitées en Zone à Loyers Modérés. Tout semble relié à un présent qui fut, n’est plus.

D’entrée, on traverse la place centrale, bordée de quelques vieux, de boules et de platanes. C’est le noyau, le joyau du village, avec son totem taurin érigé sur un piédestal : ultime vestige en cuivre d’une antique foire aux bestiaux. La tradition voulait que les jeunes mariées caressent les testicules du taureau bimontais, en gage de fertilité. Aujourd’hui encore, les pucelles de Bimont s’amusent à caresser les parties basses du monument. Avec le temps, les couilles du taureau ressortent davantage et brillent (quand tout le reste a viré vert-de-gris).

On passe au ralenti devant la devanture ouverte, en face de la mairie (dont la façade arbore un chapelet de guirlandes électriques, qu’on n’allume qu’à Noël). Seule la supérette (que les autochtones ont surnommé étrangement « L’Épargne ») a su résister aux supers. Elle fournit le minimum utile et le pain en dépôt. Mais c’est du dépannage et toujours à grands prix.

Il fut un temps où ici même, tout autour du foirail, les villageois pouvaient quotidiennement aller aux provisions dans de multiples échoppes. Tour à tour le boucher, le boulanger, le fromager et le primeur (et leurs dames à la caisse) ont baissé le rideau pour prendre leurs retraites. Aucun depuis n’a repris ces commerces.

Dès lors, pour s’approvisionner, les bimontais n’ont d’autres choix que de se rendre au super de Bailleul-aux-Bois ou au drive de Bourecq-au-Mont. Le premier hôpital est à Mareuil-la-Motte. Pour l’essence et la presse, il faut tirer jusqu’à Gouvieux-les-bains.

Au terme du Foirail, on tourne à gauche : c’est le « Chemin des Ormes », bordé de tilleuls (les ormes, tous atteints de graphiose, ont été remplacés). Le chemin monte un peu, puis longe une placette où nuit et jour adjure au vent une vierge. Un an sur deux, les agents municipaux semblent pris de pitié. Ils recouvrent la martyre locale d’un vernis « bleu de France ».

Il faut dépasser la placette : c’est au bout du chemin que se trouve la demeure. Tous les gens de Bimont connaissent cette maison aux volets rouges. On peut librement y entrer. La porte n’est jamais fermée.

Le vestibule annonce un bric-à-brac. D’objets, de ferrailles, de breloques et brocantes que la propriétaire a patiemment conservés. De la vaisselle. Des clayettes empilées. Des bouteilles vides, des cartons de pots à confiture. Des piles de vieux journaux.

Elle ne pouvait se résoudre à jeter. Elle gardait tout. Elle entassait. Elle est connue de tout Bimont pour cette compulsion, cette manie d’accumuler.
Au bout d’un long couloir, un escalier mène aux deux chambres. Chaque marche chante et craque, sur un ton différent. La kitchenette est minuscule, encastrée dans un coin, sous le tournant des marches.

C’est toujours une épreuve de se perdre à l’étage. Chacun a vécu ce frisson. Le corps voûté, à l’affût des dangers. En haut, des toiles entrelacées où gisent des cadavres. En bas, les trous des lattes, des petits tas de sciures. Chacun s’y est aventuré, en contournant les meubles et le capharnaüm, qui ne décroît jamais, semble même amplifier d’une visite à l’autre. Des heures à arpenter la chambre des parents, où le parquet fulmine et grince à chaque pas. Des heures à explorer la pièce mitoyenne, à sauter sur les lits jumeaux, à fourrager dans la pouffringue d’une famille anéantie : poupées manchotes, pitous cassés, voitures rouillées dont les roues sont bloquées. Et les recueils de conte, témoins de chaque passage, malgré leurs arrachements.

Avec le temps, les murs se sont mis à parler. Ils parlent dans toutes les langues et se répondent. La tapisserie aux motifs de lierre s’est animée de mots d’amour et de promesses. Parfois de questions sans réponse.
Le jour de la tempête, des tuiles se sont envolées. Les brèches ont mis à jour une toiture hors d’âge. Puis la charpente s’est affaissée, vaincue par des bâfrées de capricornes.

Les gens de Bimont-de-rivière connaissent le nom de celle qui vécut là. Bien qu’aucun d’eux n’ait connu la propriétaire. Tous ceux qui l’ont aimée sont morts. Son mari, les enfants. Tous les vivants de son vivant, tous ceux qui l’ont connu, sont morts. L’un après l’autre.

Personne n’héritera de la maison de Léonie.

Les bimontais y retournent parfois, comme une vieille tante à qui l’on rend visite, un peu honteux, bien des années après l‘oubli. Avec le temps, les visites s’espacent.

Il pleut dans les deux chambres. La maison tient debout. Pour le moment demeure.

JULIEN BUCCI*
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J’avais roulé des heures à des vitesses excessives sur des routes désertes, comme en transe, et j’avais failli ne pas voir la station-service plongée dans le noir alors que je passais devant. Je conduisis encore un ou deux kilomètres, par pur réflexe, avant de faire demi-tour. Seuls mes nerfs paraissaient fonctionner, sous l’effet de la caféine ingurgitée à haute dose toute la journée. Je me garais à l’arrière, à l’orée du bois, craignant d’être repéré depuis la route. Mais j’avais suffisamment brouillé les pistes, et roulé si longtemps qu’il semblait impossible que mes poursuivants me retrouvent.

Un chat passa mollement devant les pompes à essence dont l’accès était fermé par une lourde chaine métallique. Un panneau, fixé dessus, indiquait que les pompes étaient vides. Il était gras, le chat, ce qui signifiait que le lieu était toujours habité, ou qu’il était infesté de rats. Mais si des gens habitaient ici, alors c’est qu’ils se terraient comme des rats : alentour, la végétation commençait de tout envahir ; le bitume, craquelé, faisait place aux herbes folles. Un silence de mort pesait sur tout.

Je me collais au carreau sale de la porte vitrée. Une lueur éclairait faiblement la salle, qui venait de la vitrine réfrigérée à l’effigie d’une marque de bière. La porte n’était pas verrouillée. Près du comptoir en aggloméré recouvert d’une fine couche de poussière, les journaux semblaient dater du début des évènements ; dans la pénombre, je n’arrivais pas à lire précisément les titres et les dates. Le tiroir-caisse, ouvert, avait été vidé, sauf pour quelques pièces de 2 et 5 cents. Je fis rapidement le tour. Je pris un pack de bière dans la vitrine et un paquet de gâteaux secs dans les rayonnages, et me dirigeais vers l’arrière-boutique. Le sol carrelé était sale, avec des traces brunes, ici et là. Du café ou du sang, me suis-je dit. Il faisait trop sombre pour savoir. À gauche, les toilettes, un placard (un aspirateur, un balai et un seau — bleu ou rouge, je n’aurais su dire —, à moitié vide, où moisissait une serpillère humide), et à droite un escalier à angle droit. La chasse d’eau des toilettes ne fonctionnait plus. À l’étage, une seule pièce. La porte était entrouverte, et je me glissais à l’intérieur. La fenêtre donnait sur l’arrière, aucune lumière ne rentrait. Je tâtonnais dans l’obscurité jusqu’à trouver un fauteuil dans l’angle qui faisait face à la porte. Ensuite, je mangeais les gâteaux, et bus méthodiquement les bières. Peu à peu, mes yeux s’habituèrent à la pénombre. À côté du fauteuil, il y avait une commode. Un tableau, fixé de guingois, était accroché au-dessus. Le tiroir haut du meuble était resté ouvert. De là où j’étais, je n’arrivais pas à distinguer ce que représentait la toile. Je me penchais pour mieux voir. On aurait dit une scène de guerre ou de chasse. À côté de la porte, il y avait un matelas posé au sol. Le sol, du même carrelage qu’au rez-de-chaussée, était également sale. Les mêmes tâches brunâtres, plus larges et plus épaisses, peut-être, allaient jusqu’au matelas. Le matelas pouvait être bleu clair ou gris. Les coins étaient rongés. De petites touffes de laines en sortaient. Dans l’angle près du mur, il y avait une forme couchée en boule sous une couverture. On dit en chien de fusil, mais l’image qui m’est venue immédiatement, c’est celle d’un chien crevé. La forme, cependant, était vaguement humaine. La forme ne bougeait pas. J’ouvris la dernière bière, le pschitt du gaz libéré résonna dans la chambre. La forme ne bougea pas. Hormis le fauteuil, la commode, le cadre de guingois représentant une scène de mort et le matelas posé par terre, la pièce était vide.

Je ne crois pas avoir dormi, cette nuit-là. Pourtant, quand le jour fit mine de se lever, je me sentis reposé. La nuit, de toute façon, ne pouvait pas ne pas finir. Le jour se leva, un jour pâle, sans soleil. Je commençais à mieux apprécier ce qui m’entourait. Le tableau, au-dessus de la commode, était un puzzle qu’on avait encadré. Ce que j’avais pris pour une bataille était la représentation d’une foule en liesse, une fête foraine. Certains morceaux du puzzle menaçaient de se détacher. Les murs étaient recouverts d’un papier blanc texturé qui se décollait par endroit. Le carrelage blanc présentait des motifs géométriques. La lumière, à travers les jalousies des volets, gagna lentement la pièce jusqu’à toucher le matelas. La forme couchée sur le matelas ne bougeait toujours pas.
Quand le jour fut complètement levé, la forme bougea enfin. « Salut ! », je fis, quand elle se tourna vers moi, juste avant qu’elle ne crie.

PHILIPPE CASTELNEAU*
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Il est, il était, une maison que j’ai habitée, au moins en désir, pendant des années, dont j’ai deviné, corrigé, dessiné les plans inlassablement, au gré de mes besoins réels ou de mes rêves, il y a très longtemps, quand tremblait en moi le timide projet de devenir l’architecte que je ne fus pas malgré une courte tentative.

C’était, en bordure de la ville, là où elle s’effiloche en suivant les murs des belles propriétés qui s’étendent, descendent jusqu’à la mer, une série de maisons de presque campagne s’interposant avant les zones industrieuses et les quartiers populaires bornés par nos petits monts.

C’était une presque ruine, une idée de maison, dans un vallon qui semblait humide, une longue baraque perpendiculaire à la route, de plein pied, presque une étable – mais avec des fenêtres, je crois, ou c’est moi qui les dessinais – suivie d’un petit cabanon, l’ensemble niché sous d’énormes et très anciens platanes qui les cachaient, les dominaient, après avoir dessiné une allée les reliant à la route – a été transformée depuis cette route, certaines des villas sont devenues de petits immeubles qui se veulent pimpants et une des propriétés a été éventrée et se répand en lotissement ouvert jusqu’à la mer, et puis, comme il y a une autoroute, on ne la prend plus guère la tortillante chaussée - entre les hauts murs percés de grilles du côté de la mer et, à gauche, les petites clôtures ou murets des élégantes maisons bourgeoises - que nous suivions pour aller au Palyvestre, aux blockhaus près de la base, là où peu à peu on a construit, prenant en partie sur l’eau, un port, avec plusieurs bassins...

Venait le moment que j’attendais où elle descendait dans un creux en décrivant un virage assez fermé autour de l’avancée du terrain et du portail en ferronnerie qui avait dû être élégant, qui était un peu tordu d’un côté contre une des piles surmontées d’une grosse boule.

Je la revoie cette maison que voulais mienne à travers le brouillard des années, mais à mesure que j’avance vers elle, je la retrouve, seulement elle ne semble plus repliée sur elle-même et son secret, elle est accueil.. elle a perdu son aspect décrépit, de future ruine, sans se voir infliger un éclat de sou neuf ; les tuiles du toit à une pente, incliné vers la façade de gauche, là où le jardin s’élargit - il doit y avoir un petit comble -, visiblement anciennes - on a dû rechercher soigneusement de quoi remplacer les manques - sont en ordre et l’enduit des façades, d’un beige ocré, discret, comme une peau un peu usée, doit avoir une dizaine d’années.

Il y a donc les platanes, et leur ligne droite dans l’anarchie du jardin abandonné, qui reste ainsi, juste un peu discipliné le long de la maison - herbe rase avec quelques dalles éparses bordée d’une allée de terre dure – là où l’on s’assied au soleil des fins d’après midi.. pour cela il y a des bancs entre les fenêtres, quelques chaises de fer, deux tables rondes avec leur plateau à troutrous, des transats remisés dans un coin pour d’éventuels visiteurs, et une petite haie de buis parallèle à la route pour que les yeux s’y arrêtent sans borner l’imagination.

L’allée mène à une porte, au centre du large pignon, avant de se diviser en deux branches, la petite allée qui sur la gauche mène à cet espace et le chemin de terre battue qui glisse à droite le long de la façade arrière jusqu’à un groupe de conifères, proche semble-t-il du petit cabanon, entre les troncs desquels je distingue le métal gris d’une voiture.

Comme autrefois, et cela me semble évident, cette porte s’ouvre sur la cuisine.. l’entrée officielle, jamais utilisée, se fait par l’une des fenêtres de la façade de gauche – puisque fenêtres il y a bien sûr, je ne les avais pas imaginées, la bâtisse est une maison et respire – une des ouvertures donc agrandie en porte-fenêtre qui doit mener au salon. Une cuisine, grande, assez, à l’échelle de cette maison - un peu trop grande pour ce vieux couple, un peu trop grande pour une vieille solitaire, mais juste assez pour contenir leurs souvenirs, ceux de leurs prédécesseurs, ceux que j’amènerais, souvenirs de ma vie et du temps où je pensais à elle la maison, et la famille, les amis qui leur restent, je pense aux deux ou trois amies de mon adolescence jamais entièrement perdues de vue et qui vivent encore dans la région – une cuisine simple qui évoque l’affairement joyeux et bavard de plusieurs femmes préparant une fête mais qui doit pouvoir aussi envelopper une solitude calme. Le sol est de vieux carreaux, comme me souviens d’en avoir vu à Alger, avec des arabesques bordeaux sur un fond grège, il y a un grand évier de pierre, des appareils blancs, simples, sans les derniers perfectionnements, alignés à droite sous deux fenêtres qui s’ouvrent sur l’allée de derrière et la haie d’arbres qui borne le terrain, et sur la gauche le mur est occupé par une rangée de placards simples, peints en vert très clair, comme le sont les rayonnages fermés par des rideaux où sont entassés des pots, assiettes, plats, céramiques multicolores de l’arrière pays et céramiques anciennes, rangée qui se termine par un petit fenestron sur la façade noble, un peu avant la porte qui mène au reste de la maison. Et il y a au centre, comme il faut, une longue table de bois sombre entourée de chaises paillées, assez grande pour des tablées d’amis – un peu serrés peut-être – mais je me vois bien aussi, seule, dînant entre un livre et des coups d’oeil au soleil ou à la nuit sur les arbres.

La grande pièce où je pénètre ensuite – yeux curieux en balade lente et vague plaisir inconscient - et les chambres ou autres qui la suivent, desservies par un petit couloir longeant la façade arrière, ont un sol en tomettes d’un rouge passé et des murs uniformément peints d’un ocre doux. Les meubles sont simples, confortables, de style comme on dit et non d’époque, de styles variés d’ailleurs, qui disent strates familiales, achats, acclimatation, vies de ceux qui les ont utilisés, et je vois mes quelques meubles – le coffre chante d’aise près, pas trop, de la cheminée - et ceux que peux rêver, rêve fou dans notre midi de retraités aisés, de dénicher chez un brocanteur dans un village de l’intérieur qui pratiquerait des prix aussi modérés que le faisait il y a un peu plus de cinquante ans le gentil couple au seuil de Chemillé.

Une des pièces qui s’alignent le long de la façade a été transformée en salle de bains, toute de carrelage blanc et de lumière, et la chambre des propriétaires occupe toute la largeur de la bâtisse, au fond. J’installe un grand rayonnage plein de livres, les préférés ou indispensables, face aux deux fenêtres – pas très larges ni très grandes les fenêtres, juste comme doivent pour que la lumière dessine son chemin dans les pièces et que la chaleur ne rentre pas – j’y pense.. oui les murs sont de bonne épaisseur.

Et une porte au fond, à côté de leur grand lit qui s’avance dans la pièce, à côté de mon lit qui s’accoterait au mur, butant sur un bloc de casiers pour le linge, sur lequel poser lampe de chevet et livre en cours, une porte au fond donne sur le petit espace qui précède le cabanon.

N’y entre pas dans le cabanon, me contente d’y installer un coffre pour de la terre, un grand bac, un établi, une table et dans un coin une chaise, des petits paniers, et la grande broderie sur canevas abandonnée depuis quarante ans... me demande tout de même ce qu’ils en font.

Ne me reste qu’à marcher dans les hautes herbes jusqu’au mur au fond du terrain, à me retourner, à sourire à la maison, au jardin, à ceux qui y ont vécu, à ceux dont je voudrais qu’elle abrite le souvenir.

BRIGITTE CÉLÉRIER*
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Confins de notre ville. Longue palissade faite de grilles plus hautes qu’un homme, enchaînées les unes aux autres et posées sur plots ciment. Attaché dessus, tissu grisâtre pour drain, en brise vue ; bat aux vents, percé, déchiré. Panneau du chantier : « Ici, votre Ville construit notre maison à tous, notre espace culturel et sportif ». Médium apparent, peinture écaillée, délavée, boursouflée par les saisons. Encore visibles, les formes d’un bâtiment gris bloc avec verdure autour. Numéro de permis illisible. Cadenas rouillé, fracturé. Prudence si vigile au chien. Mais non, vide. Friche aux traces d’engins lourds, recouvertes d’herbe jaune galeuse. Vieilles fondrières, vieilles flaques. Au centre, en ligne, trois baraquements, types préfabriqués. Portes et stores à grincer au vent. Le premier. Sièges défoncés, grande table avec rouleaux de plans sur calque, jaunis, piqués d’humidité et de poussière. Au mur, banderole avachie : « Pour votre Avenir ». Le deuxième. Cinq robinets alignés devant. Plus sombre. C’est quoi le bruit à détaler vers le fond ? Allée centrale avec autour longues rangées de lits métalliques superposés, paillasses et oreillers éventrés ; couvertures miteuses, crasseuses. Aux vitres, images ternes et salaces découpées aux pages des magazines. Un crucifix pend d’un lit. Vieux godillots et bottes, crottés, défoncés ou rabougris. Casques de chantier aussi. Au fond, rangée de casiers, autant que de lits ; portes arrachées, torves. Les passer en revue. Photos de famille : enfants joufflus, rougis par le froid, femmes blondes -beaucoup-, un village de maisons en bois. Carte postale de Paris, d’icônes. Flacons, bombes à raser, à sentir bon. Au sol : poussière, mégots, paquets de cigarettes froissés, conserves entamées, enveloppe avec écriture cyrillique, bouteilles vides ; vodka, bourbon, canettes de bière forte, de boissons d’énergie aussi. Petite bestiole en peluche grise ; d’un seul œil à vous fixer. Troisième baraque. Barreaudage, vitres explosées en tessons. Armoire électrique éventrée, deux longs câbles avec pinces crocodiles aux extrémités noircies à courir loin. Petite cage en fer avec roue plastique, vide. Fût métal tôlé pour carburants, rempli jusqu’à la gueule ; eau douteuse en surface, larves de moustiques à s’agiter. Au dessus, un palan oscille mollement. Caisse en bois à dégueuler ses outils : scie à métaux rouillée, tournevis émoussés, marteaux variés, barres de fer tordues, liasse de serflex plastiques. Calée contre, batte de base-ball cabossée ; gravé dans son bois : « In God we trust ». Au sol, aux murs, plusieurs tâches croûteuses marronnasses ou beigeasses ; vrombissantes de grosses mouches. Partout, odeur gluante de suint, de pisse, de merde, de poisse. Derrière les trois préfabriqués : conteneur scellé hermétique, déposé à même le sol. En tas : parpaings, vieux sable, sacs de ciment durci, pieux pour ferraillages, vêtements demi brûlés. Grosse pelleteuse rouge et rouille, avachie sous ciel bleu, une chenille manquante, godet planté dans sol nu. Confins de nos vies.

JÉRÔME*
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J’avais déjà pas mal bu, deux heures du matin, une petite pluie fine, idiote, saloperie qui transperce tout ce qu’elle touche. Je suis arrivée au coin de cette rue, Rush street, mais j’avais soif. Elle, elle était brune et sortait de ce café Rosebud robe lamé argent, une petite pochette en métal argenté sous son bras c’est ce qui me vient, ça brillait mat, sous son bras près de son sein gauche. Bras nus, une ride à peine visible qui court sur l’épaule, la fine couture d’un bas, cheveux mi-longs, style je ne sais pas si tu connais mais Maria de Medeiros. Seulement pour la coupe de cheveux. Pas pour le reste, non. Je l’ai photographiée, elle venait directement à moi, vers moi, sur moi. Elle m’a pris le bras. Pas de photo, non. Nous étions au milieu de la route et elle m’a entraînée, moi j’étais une môme, j’avais fini ma bouteille et maintenant, non seulement j’avais de la peine, une peine terrible, mais en plus j’avais soif. Terrible. La pluie a cessé d’un seul coup, et elle, elle m’a pris le bras de ses deux mains et j’ai posé la mienne sur les siennes. Elle serrait sa pochette, elle me serrait aussi, elle se serrait et m’entraînait je ne savais vers où, je ne connais pas ce quartier, et je ne sais même pas comment je m’étais retrouvée là. Le ciel s’est découvert les nuages chassés le vent presque doux une odeur de pluie qui s’efface, des étoiles et la mienne et la sienne, sûrement. On marche vite, sa robe fait un bruit métallique et soyeux, elle, elle me guide, on marche encore puis elle entre dans cet immeuble, c’est là que ça a commencé, je ne me suis pas vraiment rendue compte, mais c’est là j’en suis sûre. Un hall immense, peut-être vingt mètres de haut, des lustres qui déferlent de si haut, ces trucs basse-tension qui signalent vaguement du blanc sans éclairer, sans vraiment de lumière, des canapés de cuir, aveugles et noirs, des fauteuils, noirs, des consoles des commodes, personne mais des plantes, escaliers de marbre et au fond, un comptoir acajou bois foncé, lustré, brillant, derrière lequel se tient un homme aux trois quart chauve, deux mètres baraque genre Cassius Clay (ouais) cent vingt kilos quatre vingt piges d’ébène, ça sentait un peu l’encaustique, le propre le frais, sous mes pieds la moquette vert bouteille, épaisse, constellée de milliards de minuscules étoiles d’argent qui scintillent, jamais marché sur un truc pareil, une petite musique innocente à peine audible, et au comptoir, elle sort deux billets à l’effigie du vingt cinquième président (deux coupures de 500) (William Mc Kinley, assassiné à Buffalo, deux coups de surin dans le bide) de sa pochette. Il les prend avidement, vérifie le filigrane, les tâte entre ses doigts.

— Une chambre, dit-elle au vieux.

Il porte des lunettes teintées, voûté cheveux clairsemés blancs en petites touffes, il se retourne, les pans de sa redingote flottent autour de lui, il prend au tableau une plaquette de métal dorée sur laquelle est gravé le chiffre. Une breloque en forme de fer à cheval y pend.

— La 522, au cinquante deuxième, l’ascenseur est sur votre gauche, avec mes compliments...
Elle ne lui dit rien. Quel compliment ? Elle m’entraîne, j’ai soif elle se ravise.

— Vous ferez monter une bouteille de whisky de la glace et deux verres je vous prie.

Puis, en se retournant à peine moins fort : « Fils de pute ! ».
Je ne sais pas de qui elle parle, du concierge sûrement, mais puisque le président des Philippines a ainsi traité celui des Etats-Unis hier, je ne vois pas pourquoi je m’insurgerais.

Elle se retourne et m’entraîne vers l’ascenseur. Un groom en livrée rouge rayée de noir attend devant l’ascenseur. Des boutons dorés, un chapeau merdique sur le crâne, un peu de travers.

— Cinquante deuxième, dit-elle.

Le type est jeune, dans les quinze seize ans, roux, il manie une poignée comme celle qu’on trouvait il y a un siècle dans les postes de pilotage des navires pour communiquer avec la salle des machines. En bas, des types pakistanais, latinos, blacks en marcel à gros bras suent et triment pour que le truc avance et fasse son sale bruit, comme une sorte de succion hydraulique un peu écoeurante, la porte d’elle-même se ferme, une mâchoire d’acier poli opaque doré mat et la cabine commence doucement puis tout à coup fortement à monter. Musique en continu, lointaine, douce, apaisante. Dans le même bruit répugnant, la cabine s’arrête. La porte s’ouvre.

— Cinquante deuxième, votre chambre est à gauche. Mes respects, madame…
Couloir immense, la moquette rouge sang est striée de lumière dorée diffusée par des appliques portées par des répliques de bras humains, comme dans le château de la Bête. A gauche, cent mètres ; à droite, même tonneau.
Mal au cœur, envie de vomir, tous les malheurs du monde sur le dos. « Je suis là, je la suis ». Nous marchons sans bruit, une odeur, muguet gardénia lilas peut-être. Lorsque nous approchons d’une porte, quelque chose nous intime de ne pas nous attarder, des cris étouffés, des râles, des rires enroués de déments. Ou alors peut-être que j’ai seulement rêvé, je ne sais pas dire mais avec elle, je me sens en sécurité, elle me tient le bras, le bruit de sa robe doux et métallique, nous marchons, à mesure que nous approchons des portes, leurs chiffres scintillent de rouge tendrement, ici, elle pose la carte métallique sur le support qu’il y a fiché dans le chambranle, la porte s’ouvre d’elle-même disparaît dans le mur sans le moindre bruit. La chambre est beaucoup trop grande (tu te souviens, à un moment, dans « Blade Runner » ? eh ben voilà), elle est dans les jaunes, chauds. On a éteint la lumière, il y a bien un lit contre le mur, sur la droite mais il paraît minuscule : tout au fond de la pièce, une immense baie vitrée donne sur le lac. Les lumières se reflètent sur une eau de moire, au loin les étoiles pétillent dans le calme.

— Tu m’aides s’il te plaît, elle se tourne pour que je dégrafe sa robe, ce que je fais, elle l’ôte, la laisse tomber sur le sol, elle ne porte qu’une culotte boxer dentelles bistres, comme un long fil part de son cou longe son épaule, parcourt son côté et se perd dans son aine, je vais prendre une douche dit-elle, elle s’éloigne vers la salle de bain, et moi assise sur le lit, coudes aux genoux et tête dans les mains. Un bruit fait tourner la tête : le monte-plat s’est ouvert dans le mur, seau à glace bouteille deux verres, plateau d’argent napperon, une rose rouge cœur ardent dans un soliflore, et une petite bougie électrique dans les rouges pour éclairer le tout.

Il est tard à présent, le soleil à peine a commencé à gagner sur la nuit, je suis endormie sur le lit. La bouteille sur la table de nuit est pratiquement vide. Je suis seule, j’ouvre les yeux. Je me lève, mal partout, je ne me sens pas bien, je vais regarder la baie, c’est à mes pieds que gît le lac, Majeur, Michigan, Victoria, qu’est-ce que j’en sais, loin vers l’est un bateau s’en va au vent crache sa fumée, et c’est là que je me mets à regarder mes mains, vieillies ridées tachées veines bleutées saillantes je ne les reconnais plus, je me dis j’ai trop bu, je me souviens vaguement de sa présence, de son parfum, de ses cheveux noirs, cette robe métallique et cette petite pochette argentée, je me souviens, la cicatrice courait sur son cou presque un bijou une parure, cette nuit passée à boire, de ce grand espace noir qui se disperse tout autour de moi entre ce matin où je me réveille et le moment où je me suis endormie, je ne me souviens de rien, je regarde ces mains qui ne sont pas les miennes, rien à faire, non, ces pieds puis ces jambes, ce sexe ce corps qui m’est étranger, deux seins plats, non ce n’est décidément pas moi, certainement pas, c’est la panique qui me prend, je cours j’ai mal je cours jusqu’à la salle de bain, et là, dans le miroir, à n’en pas croire mes yeux, toucher ce visage, tenter de crier mais rien, qui court à gauche sur mon épaule, jusque sur mon aine, la fine couture d’un bas, pas un son ne sort de cette bouche, pas un cri de cette gorge, rien, muette sourde moi est-ce moi, moi devant cette glace cinquante deuxième étage de cet immeuble, seule, nue, puis la lumière s’apaise, je cours encore dans cette immense chambre je cherche la porte il n’y en a pas, il n’y en a plus, une sensation de froid, le bruit vers la baie c’est le ronflement léger des volets qui se referment à ma vue qui se brouille, le noir une vague odeur de lavande et c’est là que, dans mon lit, je me suis réveillée.

PIERO COHEN-HADRIA*
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Humphrey s’est enfermé tout là-haut dans la tour carrée où son père avant lui se cloîtrait durant des heures infinies dans le plus grand des mystères. Je suis tout en bas dans la partie principale du bâtiment et je tiens entre les mains une photographie de la maison où je suis. Depuis plusieurs jours son humeur est pareille à la faune bactérienne de mes intestins, particulièrement instable et capricieuse. L’image couverte de poussière, je l’ai trouvée sous l’armoire, à côté du lit de la chambre d’ami où j’ai dormi cette nuit. Je cherchais une chaussette que j’avais roulée en boule avant de me jeter à corps perdu dans les bras du marchand de sable qui avait décidé de me faire payer les excès de la veille en m’affublant au réveil d’un tortueux mal de crâne qui avait fini par passer, le temps que je dévale l’escalier depuis le second étage sous les pentes jusqu’à la cuisine au rez-de-chaussée. La reproduction sans couleurs paraît sans âge, intemporelle. Aucun visage, aucun corps n’en émerge et les pierres qui la pavent ont la raideur de l’éternité. Seule la gueule sombre de la porte ouverte d’où s’extirpe douloureusement un corps invisible la remet en contact avec notre siècle. Impossible de savoir si elle a été prise avant ou après la mort de ses parents.

Ils étaient déjà vieux quand il a été dégorgé. Leurs corps ridés cheminaient sur l’autoroute saturée vers « six pieds sous terre », ils s’étaient juste arrêtés pour prendre un café, faire un enfant et lui botter les fesses pour qu’il se jette dans la vraie vie jusqu’au cou. Le jour de l’enterrement, aucun de nous deux n’est resté pour le café, servi dans la salle des fêtes toute cabossée du village. Sa tante et ses deux oncles se sont occupés de tout. Avec lui, j’ai visité une dernière fois la maison de son enfance. Tout était resté en l’état, les meubles juste recouverts d’un fin drap de particules humides, jusqu’à ce qu’il introduise de nouveau la clé dans la serrure de la porte qui donnait sur l’étroit couloir d’entrée et menait à la cuisine, la falaise dans le dos. Cinq ans après il s’est réapproprié la demeure, à commencer par la pièce où je me tiens. Le lambris lourd et noirâtre a été arraché à coups de langues fourchues de pieds de biche puis remplacé par un papier peint bleu pâle sur les murs et au plafond, par une couche de polystyrène moulé, immaculé comme le visage de la mort de cet enfer glacé. Je descends les quelques marches qui mènent au salon. Sur le mur en face de moi s’esclaffe la cheminée éteinte qui cache la tour d’Humphrey. Cuisine, salle de bain, toilettes, à l’opposé du salon par rapport à la cuisine, ne sont pour lui accessibles que du dehors, sas de décompression gargantuesque pour accéder à son temple. C’est pourquoi il s’interdit de boire avant de se jeter à corps perdu dans ses fiévreuses séances de travail. Hier soir, il n’a pas dérogé à la règle, il était sans nul doute le moins saoul d’entre nous, même si je le soupçonne parfois de se soulager sur le toit des voitures depuis la fenêtre du second étage.

J’entends ronfler sur le canapé de cuir vert collé au mur, au-dessus duquel trône l’immense mais unique fenêtre de la pièce. En face, côté jardin, un mur de pierres apparentes et devant, un long meuble bas qui joint presque les deux murs parallèles, rempli de vieux livres achetés en vrac dans une braderie. Il y a vingt ans, déjà des livres envahissaient la pièce, mais pas les mêmes, ceux-ci ayant été brûlés au fond du jardin, près de la rivière baveuse quelques jours après les obsèques. La senteur fantomatique des cendres n’a pas pour autant renoncé à la place qui était la sienne bien avant la naissance de mon ami et aujourd’hui encore elles font acte de résistance malgré les vapeurs d’éthanol dispersées par le vol erratique des mouches.

Je retire la pile de manteaux du fauteuil qui fait face à la cheminée éteinte et m’y installe pour observer la photographie. Jamais je n’ai mis les pieds dans l’antre de mon ami, même du temps de ses parents. Je lève les yeux et cherche en vain une trace d’ouverture quelconque, un mystérieux passage secret dans le mur en face de moi. Peut-être que si je me lève, que je glisse ma main derrière la grande armoire en châtaignier à gauche de l’âtre ou parmi les livres de la haute étagère aux portes de verres à droite, je trouverais le mécanisme puissant capable de déplacer sur des gonds épais la lourde ouverture de pierre que j’imagine. Même s’il ne montre pas grand-chose, le cliché a sans doutes été pris depuis la route qui surplombe le terrain et qui s’achève au pied de la falaise. À droite, on virtualise le portail et derrière la tour, un peu en retrait, le chemin goudronné qui passe devant le couloir étroit de la cuisine et descends jusqu’au garage de tôles rouges et rêches.

Je tente désespérément de plonger mes doigts dans la gueule ouverte sur l’inconscient de la maison, d’écarter violemment la fixité de l’image, de pénétrer dans les entrailles de l’animal agonisant que j’ai entre les mains. Mais rien n’y fait, pas le moindre détail, le moindre punctum ne me saute à la gorge.

Alors je tente le tout pour le tout. Je fais marche arrière et ressors par la porte de la cuisine qui donne sur le jardin. Je grimpe sur le talus et saute la barrière. J’ai face à moi, la même obscurité, la même noirceur. Pas un bruit. Je n’ose pas m’approcher, même si l’envie me noue l’estomac. Je me plante fermement dans l’espoir d’assister à la naissance d’un double punctum, à la fois entre mes mains et devant mes yeux. Le craquement des vieilles planches en chêne apparaît en même temps que la matinale lueur sale qui dégringole depuis la fissure entre les nuages. Le cliché tremble entre mes doigts, une goutte de sang y glisse lentement. J’ai du me blesser en quittant la maison précipitamment. Une ombre dans l’ombre de la porte et le froissement d’un vêtement que l’on enfile. Il est trop tard pour la tour du présent.

La goutte de sang poursuit son chemin jusqu’au bord du rectangle de papier, non sans avoir mis en relief les petites déchirures qui étaient jusqu’ici invisibles. Humphrey se plante dans l’ouverture et me fait signe d’entrer dans la tour inconnue.

STEWEN CORVEZ*
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VENDESI : À VENDRE

Sur le panneau juste avant le croisement.

Une cave. Dans la cave, une fille. Enfin, une fille en morceaux. Quand même, de beaux morceaux.

Refrain
Qu’as- tu fait de cette fille BobyTwo ?
Attrapée, aimée, effeuillée, feuilletée ?

Après le croisement, sur le bord de la place, 3 lignes acceptables à l’intérieur desquelles cadrer le 4 roues motrices, le temps que.

Refrain
Qu’as- tu fait de cette fille BobyTwo ?
Attrapée, enfermée, attachée, muselée ?

À l’arrière, jaune. Une marée de jaune. Tout un champ de jaune. Ça pète à l’œil, qui plisse, cherche à délimiter. « Jusqu’où ? » Dans ce trou du c... de cambrousse, avec le rouge des briques crues montées à la chaux de la bâtisse, manquent plus que les abeilles.

Refrain
Qu’as- tu fait de cette fille BobyTwo ?
Attrapée, goûtée, léchée, croquée ?

Pas d’abeilles. Emmurées les abeilles, il parait, dans le mur d’en face, le gigantesque mur d’en face, un jour de partage de rucher. Le ciel de la rue obscurci de quarante mille paires d’ailes disparues par grappes derrière leur reine. Dans le mur d’en face, au petit matin, murées au ciment prompt. Devant le mur, des abeilles derviches à fond perdu, des jours, des jours, des jours, cherchent et puis se perdent. Pas d’abeilles donc. Abeille - miel, miel - jaune, jaune ? Dans la brume, rétrécit le territoire observé. « Jusqu’où alors ? » Attends, ça bouge. Occhio. Ça approche. Frelon. Frelon asiatique italien. Gaffe en main. Recul. Obtempérez.

Refrain
Qu’as- tu fait de cette fille BobyTwo ?
Attrapée, ébouillantée, échaudée, plumée ?

Sur un bord de la place, 3 lignes acceptables à l’intérieur desquelles le 4 roues motrices, le temps que.

Plein jour, c’est l’heure. Bouger, passer la ligne blanche, traverser. Déplié dehors, dans l’air odeur amande amère de colle, odeur de pisse de carton neuf ondulé en dedans, odeur d’aisselles au dedans. En plein soleil l’ombre de la cave coopérative me tombe sur la gueule, 15:00, ouverture du bureau de poste.

Juste, pour contrarier l’échéancier, ne pas courir à l’essentiel, avancer doucement, peaufiner l’écart, négocier élégamment le devers goudronné sous l’œil avide des occupants du banc municipal, distancier les murmures ruisselants. Cinquante mètres dans un sens et cinquante mètres plus dix mètres en perpendiculaire jusqu’à la porte numéro 3, un triangle parfait, bravo.

Refrain
Qu’as- tu fait de cette fille BobyTwo ?
Attrapée, morcelée, coupée, macadamisée ?

Le nez par terre pour une profondeur de champ restreinte au gravier près, élargir, élever progressivement le regard. Au mètre 59,90 redresser franchement la tête, exécuter un 180°, reposer l’ombre là d’où elle vient. À mètre:0 c’est vertical-vertigo, l’ascension immédiate dos au mur d’en face, en surplomb sans baudrier ni corde, tête cassée en arrière à angle droit, yeux tirés au ciel, à ras la trouille. Pourtant la cave, elle est en bas ?

Refrain
Qu’as- tu fait de cette fille BobyTwo ?
Attrapée, atomisée, envoyée an l’air, refilée ad patres ?
BARBARA COUFFINI-BAUDINO
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Je marchais sans bruit c’était la nuit je vous cherchais. La nuit difficile. Un labyrinthe, un dédale de murs en ruines, d’escaliers biscornus et d’échafaudages bringuebalants ; mes pas se multipliaient et se perdaient – un palier - je ne savais pas à quelle porte frapper. Pourtant je vous voyais si proche à la lumière de votre lampe de bureau je savais et j’ignorais qui vous étiez et de moi pareillement.

L’homme encore jeune, torse nu, bras raidis, guide la lourde brouette en bois chargée de terre ruisselante et collante, jusqu’au camion en bas du chemin couleur rouille, croûté de mâchefer, comme un genou d’enfant ; là le chauffeur attend assis dans la cabine. Les ridelles sont baissées côté gauche, les pelletées hissent péniblement à coups de grognements la boue dégoulinante dans la benne, le chauffeur finit sa cibiche, la jette par la fenêtre, sort en se suspendant un bref instant à la portière, relève et verrouille les ridelles – bon là j’y vais – mais c’est pas plein – oh ça suffira bien, le mouillé c’est plus lourd – tu penses on le payait au voyage alors il en profitait ! à sa fenêtre, depuis la cuisine en surplomb, la femme regarde son mari d’une trentaine dépassée, la pluie et la sueur en rigoles sur les épaules et le torse, se dit - peut-être - il va attraper la mort – peut-être rien – ou pense à son pays au soleil – les murs de pierres blanches et sèches – les chèvres dans les prés – les vieux tout noirs et noués devant leurs portes, le pont Valentré sur le Lot – le diable dans sa niche toujours à la même pierre arcbouté – peut-être rien – elle est secrète et fermée sur les querelles qu’elle tricote.

La maison pour la faire construire – fin des années 50 – regarde un peu l’épaisseur des murs, c’est pas comme maintenant, il lui a fallu tailler dans la colline déblayer des camionnées de terre, monter le ciment gâché dans la cour à bout de bras dans les seaux, barricader de murs la terre qui glisse – faire pousser au fil des grossesses et des années ses extensions, les « agrandissements » : par devant la cuisine étalée sur ses deux poteaux comme des échasses, par derrière la salle à manger allongée – sa grande table noire aux pieds de tortue de dinosaure ou de monstre - les chaises imposantes - pomme de reinette et pomme d’api d’api tapis rouge heu….. Contre la butte et son mur bas (4 ou 5 rangées de moellons) les terrasses : à gauche la grande, la petite ombragée pour l’été à droite, sous sa voûte de glycines.

Tout ça c’est de bric et de broc comme les boursouflures des poussées d’arthrose aux articulations.

Plus tard c’est Micelucci le maçon italien – prénom redondant Michel - qui a étiré sur un quart du chemin le haut mur en pierres massives - éclats brillants de quartz – jointées de ciment, largeur de deux pulpes de doigts d’enfant. À son tablier la greffe des piles entre les piles les tubes métalliques verts alignés en deux traits parallèles, rapportés de l’usine où l’homme à la brouette travaille. Ça peut passer pour un bastingage - deux gamins courent sur le mur - leurs main glissent sur les tubes – sautent le petit chapiteau plat maçonné des piliers – s’y râpent un peu au passage – regagnent le métal lisse, 8 et 12 environ – et c’est toujours l’aîné qui a les idées – à quoi on va jouer ? Au bateau.

La salle manger avec vue sur le jardin - terrasses de rocailles - conifères variés et rosiers, – toute en longueur - parquet de chêne – table épaisse massive et noire – pieds taillés et arc-boutés en pattes larges façonnées d’écailles – autour on tient à 10 – un peu plus s’il y a des enfants – réunions de familles – alors on rajoute deux ou trois tabourets – pas suffisamment de ces chaises lourdes qui déplacent sans bruit leurs feutres sur le plancher ciré – le grand buffet tout aussi imposant et hétéroclite, avec ses moulures torsadées, ses clés cliquetantes sur les six portes alignées, ses tiroirs dessous, son plateau dessus couvert de napperons, de revues, de bustes africains d’ébène, et puis les cendriers en cuivre, les babioles souvenirs rapportés des vacances d’autres. Une rose dans un vase – pas toujours. Au mur le grand miroir piqueté, son cadre large de peinture dorée, ses quatre coins rouges, pitoyable imitation de métal précieux incrusté de prétentions de rubis – à côté dans son encadrement vert foncé le château croqué au fusain : à gauche l’empreinte noire du grand sapin. Dressée à l’angle de la façade une fissure et sa flamme, pour faire des ombres et des reliefs, des traces plus légères, estompées, des brumes de gris. Pomme reinette et pomme d’api, d’api tapis... La dentelle des corbeaux, la pique de la tour. À quoi on va jouer ? Au château.

Château du XIIIe siècle plusieurs fois remanié – barrière basse en bois, peinte en rouge sombre – façades terre de sienne – fenêtres volets blancs – carte postale jaunie –… d’api tapis gris – vue de devant - tour cylindrique crayon bien pointu bien taillé bien aigu écorche le ciel au-dessus – cicatrice verticale dans l’angle du mur adjacent – fenêtres à meneaux de la tour circulaire – escalier en colimaçon pour distribuer les étages – vue de derrière – tour parallélépipédique trapue comme une gomme – vue d’en haut poivrière – des toits des toits noirs coniques et d’autres en triangle - allongés - luisants comme des écailles – les sucres marrons géants des cheminées - carte postale noir et blanc : voiture sans toit 1900 dans la cour devant - quatre femmes en crinolines toutes pareilles, elles posent et font semblant.

Photos couleurs Facebook : petit oratoire au plafond arrondi en demi-barrique dans la pénombre – femme en fleurs (petites, imprimées rouges sur blanc, coquelicots ?) - à côté de l’autel - elle pose aussi - un peu floue pas de flash image à gros pixels – clic flèche droite femme lunettes de soleil relevées dans les cheveux, avec un panier dans les bras - château en arrière-plan, commentaire : Taken on a marvellous trip to the Chateau earlier this year. Here I am, laden with goodies on a short walk back from the nearby village of L. You can see the turret of the Chateau behind me – en gros : je reviens du village et c’est tellement tout ça patati – patata - patati patatras – puis - à louer maximum dix personnes – cube à gauche – parallélépipède à droite – encore ! cube derrière – piscine entourée de haies bien domestiquées – à l’équerre – les parasols couleur taupe - chapeaux de planteuses de rizière – sous leur ombre les corps bronzés entre le bleu très splash le blanc très ouch ça brûle des margelles et le vert dur : so much to enjoy !

Chaos de cubes et de rectangles - bâtiments de ferme – fenêtres saupoudrées – corbeaux comme une morsure au château – ou bien biscuit et dents du petit Lu… d’api tapis nu biscuit petit Lu d’api tapis cru.

À quoi on joue ? Au château bien sûr, d’api tapis dur !

Bien sûr je voulais le voir pour de vrai. Je l’ai pour la première fois abordé ce jour – là comme on pose le pied sur le pont d’un vaisseau (un de ceux dans les livres avec des salons rutilants, des pianistes de jazz qui n’ont jamais vu la terre impossible, seulement entendu des racontées au bon gré des voyageurs en smoking) un transatlantique ce serait donc, amarré-collé au quai comme un gigantesque coquillage – et voilà sans m’en rendre compte, je me suis paumé à son bord, errant dans des coursives de 3ème classe soudain étroites et sombres, sans avoir pris part au départ, je ne me suis pas tenu sur le pont soudé au bastingage, rieur ou rêveur, à profiter de ceux qui restés à terre s’amenuiseraient régulièrement comme s’éloignerait le décor des perdants nécessaires de ma vie – rien qu’à moi le voyage – pour moi le large et l’horizon – non rien – de tout ça je n’ai rien vu, rien sécrété malgré mon envie ou mes regrets, malgré les sirènes et la corne de brume, malgré les corolles acharnées des hélices où la mer mouline éternellement ses grosses volutes torsadées blanches et bouillonnantes, rien de tout ça mais au fond va savoir car voilà que je nous égare.

Toi on dirait que t’as toujours vécu enfermé dans un placard.

« C’est tout au bout de cette route que vous le trouverez… plutôt anachronique ! », il m’avait dit le type, avant d’ajouter : « pouvez-pas le rater », et il l’avait savouré une seconde fois son « anachronique » - soigneusement désarticulé – syllabe après syllabe, carcasse démantelée - cloué au sol comme les serpents des hiéroglyphes lardés de lames de couteaux. A/NA/CRO/NIC , une lueur railleuse dans les yeux, la moustache grise jaunie de tabac - il pointait alors un doigt maculé de nicotine vers plus loin un désordre vibrant de chaleur – un assemblage baroque ramassé comme un jet de dés sur la plaine desséchée. Autour – parce que c’est vu de loin, bien resserrés les arbres – des sapins – des chênes feuillus. Comme la verdure dans les bouquets

Un kilomètre et demie du village c’est écrit dans le site, sous les photos. Là-bas un restaurant et une très bonne charcuterie, idéal pour des vacances, on peut vous faire la cuisine, le catering et en plus, on a mis la piscine, pensez ! Sur Face Book les amis anglais du château se congratulent. On se verra – oui on se verra. So much to enjoy on vous dit.

– Pouvez pas le rater, c’est pile entre deux fenêtres,

Dans une sorte de spasme je questionnai - la gorge serrée et sans comprendre pourquoi – vues de dedans ou de dehors les fenêtres ? – de dehors – la réponse avait fusé de son dos comme s’il avait été empêché de la lâcher depuis une éternité.

Photo couleur vue de droite rangée de volets blancs fermés alignés verticalement - une boutonnière.

Ou bien, vue d’en haut :

J’entends ton rire calfeutré, la voix-murmure chuchotée des frères évadés du sommeil, grimpés par une nuit d’étoiles filantes sur le dos du dragon assoupi ; je te vois – ton visage de grande personne – ton odeur de grande personne – nos genoux écorchés d’enfants sous le short trop grand – mon père-mère-femme-enfant qui navigue perdu sous le marbre droit je te vois.

Rembobinez – oui – comme dans le film.

Entravé dans sa barrière rouge le château 13ème remanié plusieurs fois - planté comme un juron dans sa cour déserte et silencieuse – immobile - respiration suspendue – un sursaut de noir et de lumière – un bloc de pierre – les cheminées brutales dressées au ciel – l’éclair d’une fissure – sa longue balafre verticale au fronton - les façades ramassées – la morsure des corbeaux leur frange inutile tout au long – la tour principale - son pieu enfoncé entre les deux flancs trapus – à son sommet la large bretèche sous le toit conique d’ardoises noires et luisantes - partout autour les écailles vives des toitures – le bourgeon des chiens-assis – l’éclat blanc des croisées les fenêtres parcimonieuses jetées là comme au hasard – mais ici profuses rangées alignées militaires - à sa base l’ancre de la porte sombre surmontée d’une lèvre minérale en accolade - la clé massive oubliée sur l’huis entrebâillé, au-dessus les trois fenêtres à meneaux étirées en escalade-colimaçon – un peu à l’écart et en retrait sur la droite les bâtiments rampants de la ferme accroupie.

Ajoutons :

Lorsqu’il y a quelque temps déjà, Véra m’a proposé le job, j’ai dit, oui mais c’est quoi, au juste, effaceur ?

- Tu verras bien – elle a chantonné qui verra Véra, whatever you’ll see, you’ll see… et elle est partie dans un rire fracassant jusqu’au bout des tongs noires qui la chaussent minablement été comme hiver.

Depuis la grande fenêtre en ogive qui me fait face la vitre quadrillée de grands carreaux teintés - jaunes, verts, bleus, rouges, transparents - découpe sous mes yeux la mer en une grille de bataille navale polychromique, C6, paquebot flouté vert à l’horizon, touché, panache bleu foncé de fumée, l’avion gondolé au-dessus dans sa biscotte de ciel rouge D8 ? Une crampe à la pointe de l’omoplate gauche me brûle et pousse ses racines jusque dans ma nuque, me contraignant à changer de position, éloigner un peu ma chaise de la pesante table en chêne brut qui me sert de bureau, m’étirer en joignant les mains derrière la tête tout en écartant les coudes le plus loin possible sur les côtés et vers l’arrière.

Pour seul seuil à la porte sous la tour une marche usée, incurvée en berceau en son milieu, la moisson rêche du grain de la pierre, des pas des pas des pas d’enfants qui jaillissent et crient et se bousculent et se poursuivent en riant garçons et filles nombreux - une femme triste en chignon gris au visage creux – derrière un homme long – traits sévères – barbe fine taillée en pointe – aristocratie bientôt désargentée, vendra tout pour une caisse de champagne des flatteries et quelques sous - lunettes rondes cerclées de métal, « vous n’avez pas bientôt fini de m’emmerder » une canne de vieillard courbé sourd et tremblant - une odeur d’urine d’antiseptique et une fadeur jaunasse d’hépatique, le cercueil allongé sous les fleurs, le catafalque noir, cathédrale de Rodez - le caveau et ses héros de guerre superposés en lettres d’or – les portraits militaires passés ternis en médaillon tavelés de taches brunes - mais bien sûr je mélange je mélange le temps assassin, les photos couleur rectangulaires rectilignes et les noir et blanc carrées dentelées, les choses vues et les répétées, après je bouche les trous avec le joint des imagineries. Imaginez il en restera toujours quelque chose.

La matinée a été – comme toujours - bien calme et fort occupée. Les livres à effacer s’amoncellent sur le parquet foncé en châtaignier – et je n’entends jamais entrer la personne qui en apporte de lourds cartons dans mon dos, après avoir franchi la petite porte capitonnée cloutée d’un pointillé gracile de boutons de cuivre dorés. Elle a souhaité me saluer le premier jour, engager la conversation. Comme mon prédécesseur j’ai annoncé - je préfèrerais ne pas – depuis on se comprend. Véra seule s’obstine à me déranger. Je me suis consacré exclusivement à ma tâche : je gomme les passages surlignés, je fais disparaître les annotations griffonnées dans les marges, les cercles qui prennent les mots au piège de leur lasso, les flèches qui menacent les phrases ; je souffle sur les pages pour éliminer les résidus de gomme et de mine de crayon mêlés, ou bien je les retourne tranche vers le bas, puis je les secoue doucement pour en faire chuter les rognures. Les feuilles suspendues oscillent comme des voiles faseyant au vent, ou comme des foulards blancs lentement agités, des façons d’au-revoir timides et hésitants, indécis au possible.

La porte à la clé s’est ouverte sans effort et sans bruit. Comme un songe.

Viens de gommer le fin trait noir tortueux sous ces lignes dernières de la matinée :

« Tristano tergiversait, mystérieux. Bah j’y pense la nuit, ou plutôt, ce sont eux qui me pensent, et qui me poussent, ou mieux qui me piquent, ce sont comme les minuscules débris de quelque chose qui a éclaté en mille morceaux et ils arrivent par ondes, quand la marée nocturne gonfle … »

Souvent j’imagine le souligneur. Sa lecture suspendue – alertée – sa façon de relire la phrase, d’en palper les mots, d’entendre leurs ricochets sonores, de greffer son infinitésimal reflet dans les gouttes frémissantes et troubles des mots stalactites, leur explosion quand ils diffractent au sol leur petit geyser minuscule, et autour, le souffle froid et dense de la grotte. Maintenant il devenue jeune femme penche un peu la tête sur le côté ou la renverse en arrière, accordant l’appui du dossier aux vapeurs qui la traversent. Enfin elle trace son trait, pensive, embarquée puis troublé encore il reprend sa lecture.

Je marche silencieusement sur une mosaïque de petits carreaux tons pastels et lumineux jaunes rouges verts clair verts foncé bleus blancs – simples et multiples comme des yeux - certains sont plein ton d’autres bordés d’une frange un liseré parfois épais parfois étique parfois au centre motifs feuilles et croix comme ces mandalas rudimentaires pour enfant s’appliquer colorier pas dépasser – tu m’aides papa – tu m’aides ? - là étoiles poissons et fleurs de lys des torsades des épis des soleils des lunes ici cercles bariolés qui se rouagent et se congratulent triangles explosions de feu pistils et leurs couronnes j’avance le couloir méticuleux et abondant se prolonge s’écarte s’élargit pièce circulaire sans murs sans bords je monte un escalier en colimaçon ouvert tout soudain devant moi tout est noir seul le sol mosaïque éclaire mes pas qui sonnent sonnent de plus en plus au fur et à mesure que je monte monte jusqu’en haut ? - jusqu’à l’homme assis, derrière son bureau, à côté de la lampe allumée il m’attend mais je sens maintenant que je ne progresse pas le sol déroule sous mes pas sa lanterne magique je presse le pas je crois que je crie je crois que j’appelle mais je n’entends pas l’oisillon ouvrir grand son bec mutique et son cœur déborder sa poitrine sa poitrine palpite au berceau de mes mains je crois que je crie mais l’homme n’entendra pas va ouvrir sa porte regarder dans la salle d’attente un palier percé de six portes grises et des chaises vides disposées en rond j’avance sous un mikado d’échafaudages branlants je vois la salle d’attente vide et pourtant je sais que j’y suis dédoublé transparent et perdu, à me demander à quelle porte faut-il frapper ? à quelle porte cogner – oui ? entrouvrir - passer la tête - je suis là ne partez pas surtout ne m’oubliez pas vous m’avez vu hein, c’est sûr, je suis bien là !

– Et votre mère, vous la laissez aussi dans la salle d’attente ?

Elle / il a encadré :

Elle regardait le film et riait. Alors je caressai sa poitrine et chaque fois que je pressais l’un de ses seins, un poisson bleu en sortait.

Gomme.

Vera a surgi dans mon dos. Faudra que je dise à Michel d’arrêter de leur faire écouter ses chanteurs morts. Puis…. Je t’ai pas dit, Axel , vendredi soir je suis partie un peu ronchon, tu m’excuses je sais mais tu comprends j’étais pas trop tranquille.

J’ai fini par arriver dans ce petit oratoire obscur et secret, replié à l’arrière du château. Le mur au fond d’un bleu très pâle et délavé épaule le marbre d’un autel.

C’est parce que je pensais que ce week-end j’allais descendre dans le midi, voir ma mère, avec mes deux filles.

Un linge blanc le recouvre et pend sur les côtés. Tout simple. Au milieu la croix. La rectitude plantée de la croix. Des reflets – à droite en surplomb une petite fenêtre rectangulaire et son vitrail, ses veines de plomb, son rouge ondoyant, ses halos de bleu sombre, ses verts émeraude profonds en flaques évasées sur la nappe.

Dans la voiture je les ai mises en garde – tu sais comme ils sont les gosses - faudra faire très attention, être gentilles les filles, ne pas courir, ne pas crier, ne pas la bousculer surtout, parce que mamie, elle est très veille et elle est malade et très fatiguée maintenant

Au sol de grandes dalles de pierres grises et poussiéreuses irrégulières et bosselés, au-dessus deux bancs de bois qui sentent l’encaustique, à leurs extrémités deux prie-Dieu de paille tressée. La petite pièce diffuse des soupçons d’humidité, de prières murmurées derrière des visages voilés, de genoux striés et de renfermé.

Elle va bientôt mourir mamie ? C’est la petite qui me demande ça - tu sais - moi je suis pour dire les choses, hein - alors j’ai dit - mourir, ça on ne sait pas quand – mais oui, elle est très vieille alors … les vieilles personnes ne vivent pas éternellement tu sais Armelle !

Devant l’autel côté droit un bouquet de fleurs artificielles décolorées. Le vase ventru en étain terne.

Oui mais elle va bientôt mourir alors ?- et ça a duré jusqu’à vingt minutes avant d’arriver, Armelle n’en démordait pas … et mamie fatiguée, et mamie malade, et elle va mourir quand, et comment c’est et … ? Je lui disais chut, mais tais-toi maintenant, arrêtons d’en parler, et plus on s’approchait plus je redoutais

A gauche une statue brune, une pauvre vierge de pitié, tête légèrement baissée les yeux clos derrière ses paupières de bois, son ectoplasme superposé de noyée, l’Inconnue de la Seine, nez droit bouche en supplique muette sous le lointain sourire effacé, le visage large entouré d’une étole raide drapée jusque sur les épaules, en-dessous une cape lourde, sa bure de peine ou peut-être son sarcophage d’eau sale et glacée.

Alors la grande a dit, tais-toi Armelle, et surtout faut pas en parler à mamie, tu sais, la mort, ça vient comme une surprise !

Dans ses bras fléchis tête à la renverse un Christ couronné d’épines descendu tout juste de sa croix.

À la dernière fenêtre presque sous le toit de la tour vue large sur l’esplanade, son étendue morne, l’orée foncée des premiers chênes et des sapins. Il m’a semblé parcourant les salles et couloirs du château, grimpant ses escaliers, entendre des voix, croiser des silhouettes furtives et épuisées, la femme grise au chignon embrouillée de nocturne un paquet dans les bras.

Je la vois de tes yeux, il y a fort longtemps, elle avait couru dans le grand parc sombre du château, sous les fûts plusieurs fois centenaires et désolés. Rigoureusement nue et absolument hurlante, éperdue d’une insondable terreur que nul ne savait apaiser, elle vomissait une bouillie de mots sans ordonnancement, entre le cri et le lambeau de phrase ; elle secouait sa longue chevelure défaite, maintenant entremêlée de terre, feuilles, aiguilles, brins d’herbe, alors que réduite à l’agonie, tordue de douleur, elle se roulait et tortillait au sol comme un lombric sectionné au fer de la bêche. Des hommes de la ferme attenante, transpirants de leur course pour venir jusqu’à elle, s’en étaient saisis, l’avaient enroulée dans une couverture sale et trouée à l’odeur de suint, récupérée à la hâte sur un crochet dans l’écurie, et l’avaient raccompagnée de force au château, elle se débattant tout en crachats et en ongles. Le comte son mari y maugréait ce jour-là plutôt que de laisser champ libre à sa fureur. On n’y pouvait hélas rien. A cette époque les médecins rédigeaient en lettres calligraphiées leurs savants certificats. On y lisait, selon le rédacteur, les motifs d’appel et l’humeur du jour : « neurasthénie » « épilepsie » « hystérie », un hermétique « H » et au château on résistait tant bien que mal à l’asile.

Auparavant il y avait eu ce nouveau-né, mort en quelques jours après des éternités de braillements suivis de silence exténué, ponctué de petits souffles rauques et acidulés, enfiévrés, tressés de gémissements pointus ou mornes. Il y avait eu la mère et l’enfant dans les longs couloirs froids humides et noirs, et marcher en berçant, et avancer en trébuchant jusqu’au bout de toutes les nuits mais rien n’y fît. Alors il y eut le cercueil blanc tout petit, la montée au petit cimetière de L. juché tout là -haut sur la colline comme bien des cités mortuaires, là où le coulis des vents d’hiver éparpille et broie les âmes transies des vivants avec celles des morts dessous ensevelis. Pourtant on avait l’habitude.

Mon père-mère-femme-enfant qui navigue sous le marbre droit ta mère éplorée sa course éperdue et ton effroi affolé je vous vois. Sous le marbre droit je vous vois.

JACQUES DE TURENNE**
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Pendant un mois, lorsque je parlais de toi, tout était drame, douleur, chagrin. Tu avais voulu t’effacer, et même si je comprenais, l’angoisse de ne plus te revoir m’étouffait. Je hurlais en silence.

Lorsque ton amie est venue me voir, me donnant les clés de ta maison, je n’ai pas compris. Quelle maison ? Tu n’avais jamais eu de maison. Un appartement oui, que tu louais, une maison, non, je ne savais pas. J’en devenais propriétaire, puisque tu l’avais acheté seul.

Et voilà, alors que toi tu es enterré dans une boite, bientôt rongé par les vers, tu me laisses ta maison. Ta vie c’était ça aussi, pas que ton boulot à l’hôpital, mais aussi cette maison des années vingt, jolie, presque sérieuse. Une allée, des buissons, quatre marches, une porte à double pan, comme dans la maison de Vernon, la maison de ton enfance. Pendant plusieurs jours, je suis juste allée dans le jardin, je m’asseyais sur les marches, je repartais dans la rue, je revenais pousser le portail en fer, j’écoutais les bruits. Je repartais. Et je recommençais. Je guettais ton fantôme sur les graviers, j’écoutais le bruit que tes pas devaient faire dans le jardin. Je devenais une rôdeuse.

Je suis revenue tous les jours. Un rendez-vous avec les pierres, le jardin, pas vraiment bien entretenu, pas vraiment abandonné non plus.

Lorsque j’ai pénétré pour la première fois dans la maison, j’ai senti tout ce que le mot « pénétré » veut dire, là, dans ce cas précis : je n’étais pas chez moi, je pénétrais un corps, cette maison, qui n’était peut-être pas d’accord. Je suis repartie, j’ai refermé la porte doucement, je ne voulais pas déranger. Je ne veux jamais déranger.

Les volets de la maison étaient ouverts. Le couloir d’entrée était magnifique, un carrelage qui devait avoir le même âge que la maison, des murs blancs. Dans la chambre, la même déco japonisante que celle que tu avais à la maison. J’ai passé mes mains sur les murs dans chaque pièce, sur les peintures, les papiers peints. Le besoin de toucher ta maison, puisque je ne pouvais plus te toucher toi. Tu avais occupé l’espace entre cette chaise et les étagères. Tu étais là. Je voyais la place de ton corps, je te voyais debout, grand, je te voyais bouger, sourire, me parler. La maison sentait légèrement l’humidité. Je collais ma tête eux vitres, je soufflais dessus pour faire de la buée, et je dessinais une tête avec mes doigts sur la vitre. J’adorais faire ça, et tu aimais, comme tous les enfants j’imagine, quand je le faisais.

Des dictionnaires dormaient sur ton bureau. Tu aimais écrire, mais tu disais que l’écriture manuelle te faisait mal à la tête. Tu avais recopié des pages d’un manuscrit de Proust, tu disais qu’en maitrisant le geste de la main pour écrire comme lui, tu capturerais un peu de l’esprit de Proust. Sur ton bureau, ton ordinateur portable, fermé. Des livres de Lovecraft, des gros bouquins de médecine, des bâtons d’encens, une boite de chocolats.

Pas trop fort, n’appuie pas trop fort sur la maison, ne déplace pas la poussière. Ne déplace rien, regarde juste, et sens. Sous un livre, une feuille de papier dépassait, j’ai tiré dessus. Y était écrit : « A toi petite maman, I never found the delights of this life. »

Il se fait tard. Mon autre fils va m’attendre, il va s’inquiéter.

EMMA DELAUNAY
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Dans mon village, petit bourg de deux mille quatre cents âmes dans les Hautes Alpes, une maison me fascine, une ferme d’autrefois à la longue façade aux volets bleus délavés. Une tourelle s’élève au dessus du toit en tôles rouillées et porte une hampe d’où fièrement un coq-girouette observe le pays. On la sait ouverte quelques jours par an et toujours pour la Toussaint, histoire de déposer des chrysanthèmes sur le tombeau de famille. Lorsque celle-ci s’y installe, elle se claquemure ; le portail qui s’ouvre sur une cour intérieure est toujours fermé, une chaîne entoure les battants. Cette demeure est forteresse inaccessible, les habitants invisibles. Je rêve d’y pénétrer ? Je pourrais me glisser dans l’entrebâillement de la grille branlante qui ouvre sur le jardin ? Chaînes, cadenas sont impossibles à défaire.

En pensée je me faufile ; ça passe ou ça craque, ça passe. Et c’est l’aventure. Les acacias envahissent l’espace. Un merle sautille dans l’herbe folle, la fontaine chante son doux refrain. Un chat noir me précède, je le suis le long de l’allée et grimpe les marches du perron. La porte d’entrée s’ouvre par magie. Je pénètre dans une vaste pièce voûtée. La cuisine... sa lourde table de noyer attend des convives improbables. Ils s’attableraient. Le feu crépiterait dans la cheminée. La soupe de potiron fumerait dans la soupière blanche. Ce serait l’automne. Par la fenêtre, on devinerait les champs et leur chaume. Ce serait pour moi un émerveillement : ainsi cette demeure est en pleine campagne, entourée de vergers , de terres arables, d’un pré où paissent trois vaches paisibles. Le super marché proche a disparu, ainsi que le parking, les voitures, le bruit de la rue. Tout est silence et paix. J’écoute le silence, je prends mon temps. Ce n’est pas la maison d’aujourd’hui qui se révèle à moi, mais l’autre, celle des ancêtres. Je retrouve leur réel, là, ici, maintenant. Sur la crédence, j’aperçois un bouquet de fleurs des champs, un missel, un chapelet et à côté un fauteuil d’osier aux coussins soyeux, celui de l’aïeule qui se retire là pour se reposer et prier. Le chat se frotte à mes jambes, il file à pattes feutrées, je le suis. Je file à pas menus le long du corridor au carrelage si frais l’été, des tomettes de terre cuite douces au regard, un peu fatiguées, elles ont connu trop de galopades d’enfants rieurs. J’avance guidée par le rai de lumière qui filtre à travers les volets clos et fait danser des grains de poussière, discontinus, minuscules, vivants dans tout ce sombre et qui retombent sur de minuscules verres de cristal, sur une bouteille vide dont l’étiquette poisseuse indique « genépi des alpes », sur un miroir terni qui me renvoie mon image. Et je m’étonne d’être en ce lieu, comme étrangère à moi-même. Le matou noir me fixe et s’enfonce dans la moiteur de la chambre. J’étouffe de trop de curiosité. Des craquements m’inquiètent, des frôlements... des chauve-souris auraient trouvé refuge dans ces lieux. J’ai peur de troubler le silence. Je bute sur l’horloge comtoise qui rythmait la vie de la maison ; en moi ce désir fou de la remettre en marche, lancer son balancier, entendre son chant... comme au temps passé, remplacer l’ancien qui avait cette charge, dans les fermes isolées de nos montagnes, celle de maintenir « la grande horloge » en service. Mais non, le temps est figé, suspendu. Je bute sur son silence. Je continue mon inspection virtuelle : voici le bureau aux murs couverts d’étagères. Des livres, reliés en cuir, les occupent ; il me semble sentir leur odeur fauve mêlée au fumet du tabac du maître de maison, les tapis et les lourdes tentures aux fenêtres en sont imprégnés. Je me représente l’homme sévère, de noir vêtu, pipe en main, travaillant sur des dossiers, devant lui, une lampe à pétrole, un encrier. Demi-tour, gauche, vers la chambre des parents. Pour entrer dans ce sanctuaire, il fallait se déchausser. Je le sais impeccable, austère, rideaux tirés, parquet à la patine lumineuse, ça sent bon l’encaustique, la cire. J’ai cette envie-là, retirer mes chaussures pour éviter toutes traces, tout comme la petite dernière qui venait en cachette saluer le petit Jésus en cire prisonnier de son globe de verre installé sur la commode. Au mur, surgit un chromo : le Sacré-Cœur n’est qu’une plaie qui laisse échapper des flots de sang. Un nuage rougeâtre le cerne. Entouré de jets de flammes, percé de clous, il est surmonté d’une croix. Une couronne d’épines l’entoure de ses griffes qui retiennent de minuscules cœurs écarlates. La plaie s’orne de lettres d’or mais que disent-elles, je ne peux le lire, le temps les a effacées. J’avance encore dans l’espace et dans le temps : je désire atteindre la porte, celle que tout enfant écrit en majuscules, en lettres d’or, la porte du grenier, en haut de l’échelle de bois. Il me faut soulever la trappe, me glisser par l’ouverture, éviter les toiles d’araignées - le plancher grince - continuer ma recherche, celle des trésors enfouis dans les coffres, les vieux illustrés, les robes de dentelle d’un autre temps, des colifichets, des plumes, une capote bleu-horizon, me coiffer d’un chapeau haut de forme comme cette fillette qui en fit autrefois son repaire.

Au bas de l’échelle, mon compagnon le chat miaule avec vigueur, il me signale que le temps qui m’était imparti dans la maison de mes rêves tire à sa fin. Je dois rebrousser chemin, traverser en toute hâte les escaliers, les couloirs, les salles, ouvrir la porte qui donne sur le réel, reprendre le cours de ma vie dans le bruit et l’agitation d’un village qui a grandi mais qui sait cacher ses secrets.

CHRISTIANE DELIGNY
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Elle a pris un bus, porte de Clichy, puis un autre en gare de Lyon. Presque neuf heures de trajet. Ça laisse du temps pour réfléchir. Elle partira définitivement quand elle saura. Pas avant. Ce n’est pas du tout ce qu’elle avait prévu mais pour le moment, c’est ce qu’elle doit faire. Il le faut.

Elle voit un vieil homme, dans le jardin, qui taille ses rosiers ; une femme, à l’intérieur, assise dans un fauteuil, absorbée dans son ouvrage. Elle pousse la grille en fer forgée, traverse lentement la courette bordée d’aubépines et de roses au parfum subtil. Elle avance sur les pavés mouillés de la cour. Elle s’écarte de l’allée, contourne la bâtisse. Un carré de jardin, entretenu, odorant aux allées régulières de tomates et de haricots, ses plants de laitue, une grande étendue de pelouse et deux bancs, plus loin, un figuier centenaire et un néflier !

Elle entre facilement par la petite porte, à moitié cachée par les branches du grand saule qui la garde au frais. La serrure n’est pas verrouillée. La poignée crisse, les charnières de la porte grincent à peine. Elle reste dans l’ombre, la porte des secrets. Un accès direct du jardin à l’atelier. Une ombre se faufile derrière la vitre. Un chat peut-être. La pièce paraît moins grande dans l’obscurité, la baie vitrée est recouverte de longues tentures sombres. Au fond, le recoin sert à entreposer les cannes à pêche, les outils de jardinage, les caisses de vaisselle, livres, photographies, papiers. Tout est ordonné, un peu trop à sa place. Des senteurs de cuir et de miel peinent à recouvrir les effluves de térébenthine et de gouache qui y ont élu domicile à jamais. Plus qu’un parfum tenace, il flotte dans l’air un certain goût du bonheur, que l’âme de ce lieu a rendu sacré, même si les toiles sont bâchées ; même si... les fusains, les sanguines, et la palette de couleurs... rangés.

Derrière la tenture, un long corridor relie l’atelier à la maison. Il est dans l’ombre. Seul un rai de lumière filtre à travers la lucarne. Elle entend des éclats de rire dans le lointain. Le traverser, un double défi relié à l’enfance. Dépasser à la fois la peur du noir et braver l’interdit. Elle tâte les parois du mur, laisse sa main glisser tandis qu’elle avance dans l’obscurité. Sa paume frôle quelque chose de chaud et de doux qui se déplace furtivement, elle la retire, et simultanément, pousse un léger cri. Il y a de nouveaux habitants.

Des pas crissent sur la moquette du salon. Ses doigts écartent lentement la tenture qui ferme la vaste pièce à vivre. Il n’y a pas de moquette dans le salon mais un parquet flottant cérusé. Le piano droit, dans le fond de la pièce... De sa mémoire, coulent les notes légères de Blue in Green qui s’envolent comme par magie, la trompette de Miles Davis éternel ne doit pas être loin. Quelques fines gouttes de pluie glissent sur les vitres, absorbent le silence. La femme aperçue de l’extérieur lui tourne le dos. Elle est immobile, dans sa chaise roulante. Elle fixe maintenant la fenêtre qui donne sur la cour. Sur un des murs, manque un tableau, un portrait de famille. Sur la commode, un vase rempli de roses fraîches.

MJ DESVIGNES*
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Quitté les condos, on grimpe l‘Octavia Street, plus haut c’est les mansions, murs hauts, palmiers, les parcs d’agrément, soleil pour les nantis, mais ici, pas de maisons coloniales, des bâtisses victoriennes, tremblent encore de 1906, mais elles tiennent sur les escaliers raides, avocats, médecins, ils s’offrent l’élévation mais ils la gagnent, prospère, prospère, là qu’on le découvre, le cube de béton blanc, incongru dans la série, juste ce bow-window, à mi-hauteur des marches, on devrait sauter pour l’atteindre, ou redescendre après l’entrée pour rejoindre le salon, dedans, on sait y entrer sans peine, on connaît les voisins et ils en ont la clé, alors un « je vous rejoins » à ceux qui l’occupent, ce serait entre Thanksgiving et Black Friday, créneau étroit, et l’homme serait absent, l’homme est toujours absent, il voyage, et ça se voit, ce rien de négligé d’une façade délaissée, mais on résiste, on ne visitera pas, alors la nuit ça cogne, mais qu’est-ce que tu attends, et au matin on sort, c’est la fin de matinée, on se trouve juste en face, la brume s’est levée, et tout le volume tremble, la forme s’est disjointe, dédoublement à l’identique, porte ajours toit plat avec son parapet décalés dans l’espace, un bloc sur le vide comme en surimpression, le corps sacré d’un monstre ou celui d’un fantôme à ça qu’on s’attendrait dans l’autre dimension, mais ici, un mélange, inconnu en archi, c’est la modernité et c’est l’étrangeté dans le même regard, est-ce que ça existe, l’homme a-t-il voulu ça, quel escalier choisi, si même il y en a un, sans s’y voir accéder, on est devant la porte ; et tombent les notes froides, les grêles d’un triangle, ou d’un chimes effleuré, tubes à gamme chromatique, un musicien s’est installé à demeure, invisible, un homme-orchestre venu du Japon se cache dans les cloisons, bruit mat d’un gong, on marche et ça s’entend, on lève les yeux, galerie, hauts portraits, femme nues, ça dans le contre-jour, des posées dans les rues de villes asiatiques, c’est l’homme, le photographe, élargir le regard, le hall en cathédrale, trois niveaux, en haut un garde-corps, et à l’emporte-pièce des motifs tropicaux ajourent la plaque d’alu, la frise de corps, de plantes court au bord de l’étage, et en bas à gauche le ventre de la maison, la porte claque derrière soi, une ombre sur le mur, dernières cristallines et s’envolent les sons d’un air au shakouashi, et plus on s’avance et plus ça devient aigre, insiste la dissonance, on flageole, jamais pu, jamais su, dans cette inharmonie, comment la musique dicte un état intérieur, la bouche s’ouvre et se ferme sans mot, la flûte devient stridente quand on approche des marches qui plongent vers le salon, la tête tourne, c’est son corps qui peine dans la descente, muret en contre-bas, le canapé de peau dans la niche sous la baie, on s’y couche, et en rouvrant les yeux, on aperçoit la bête dans un coin, bleu marine, échelle un centième, de résine luisante, est-ce un hippopotame, on le confond toujours avec la bête à corne, comme ça qu’on se sent mieux, on s’en va l’enfourcher comme en un jeu d’enfance, ou bien, mais de quoi s’agit-il, la terre tremble un peu, on ne s’habitue jamais, sensation de plongée sur le parquet baigné d’un soleil revenu, puis plus rien, juste le cadre sur le mur, mouvement de balancier, il s’arrête de travers, table basse, verre épais, ça fume toujours après, un cendrier de pierre, peut-être du marbre, et un allume-cigares dans le même matériau, c’est remarquable au vingt-et-unième siècle, comment la maison, les vieilles habitudes, un lieu hors du monde, ne s’inclinent pas devant les us contemporains, on est un peu chez soi, même le climat sonore, à présent cordes pincées, voix grave de chanteur, un bourdon, à nouveau on somnole, c’est le silence qui réveille, et dans l’obscurité, la lueur d’une lune qui s’écrase dans le plan d’un miroir années trente, la ligne des contours, profilés, silhouettes, une enfilade en sapelli et le Barcelona de Mies van der Rohe la longue bibliothèque les reliures les volumes et la lampe Breuer qui éclaire les œuvres du peintre George Grosz, recension, tourne-pages, cette époque qui hante et certains pour y vivre, on se relève nue, on veut trouver quelqu’un, haut escalier dans la pénombre, on hésite, une arme en italique, quelqu’un a-t-il poussé quelqu’un dans l’escalier, — combien de mètres et de tournés-roulés, avant de finir, nuque heurtée, sur le plancher —, celui-ci est recouvert d’une épaisse moquette, « tu me pousseras un jour, mais je n’en mourrai pas », puis on songe qu’à monter le chemin de désir, à chaque progression, sa réponse accordée, en haut, trois portes qu’on pousse l’une après l’autre, la chambre du maître à tête de lit en cuir, des couleurs havanes, et le parfum de l’homme, d’autres portes s’y cachent, peut-être un labyrinthe, elles sont fermées à clef, à peine un œil dans la seconde au bureau épuré, on effleure la troisième, baldaquin et coin-douche, pour amis de passage, mais personne pour répondre à la quête entamée, on referme les trois portes, s’assied sur le palier ; on écoute remonter les bruits de la maison, refroidissement du bac à eau du réfrigérateur carillon doux d’une pendule craquements de parquet, et quelque chose, de l’indéfinissable, un souffle, émanant de derrière, une lente respiration collée à la paroi, on frissonne, on se lève, et redescendant en courant, on ne trébuche qu’à l’avant-dernière marche, toujours les bruits qui inquiètent, une présence décelable, puis on se met à rire, l’homme est absent, n’est-ce pas, est-ce que l’homme est absent, on se rhabille, rejoignant la cuisine, songeant à se faire un thé et à aller le boire sur la terrasse en teck, suspendue sur jardin, feuilles sombres de bananiers et dos noirs d’azalées, seul un érable donne la couleur, de quelle lumière émanant de la nuit, un rouge surexposé vibrant jusqu’à l’orange, et le corps enfiévré, on revient vers l’entrée, le doigt sur une poignée, on n’ouvre pas la porte, celle qui mène à, chapiteaux soutenant un plafond en ogives, clef de voûte au firmament, et au centre, l’enfer, de grands coffres de stockage, les œuvres interdites, au fond la chambre noire, et la lampe, la lampe est-elle allumée, et juste avant de sortir, on perçoit des murmures, paroles au timbre rauque, une voix de suppliant, et sans se retourner, on se dit qu’une fois de plus on fuit quand ça chuchote.

Mais qu’on y reviendra, toujours, on y revient.

INÈS DU GUESCLIN
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Une clairière entoure la cabane. De longues fougères, des bruyères en fleurs. Au-delà la forêt exhale, protège, m’intimide. Le cri rauque des corbeaux qui s’envolent dans les chênes. Les voliges de la porte d’entrée sont peintes d’un vert que je qualifierais de vert d’eau. Pas de vraie frontière entre extérieur et intérieur. La maison appartient à la forêt. Une sorte de baraque de pionner américain avec une unique pièce carrée. Entre les rondins, l’odeur sèche du torchis. Dans un angle, une large banquette, recouverte d’une couverture tissée, rouge foncé, rugueuse. Devant, un tapis rouge sombre aussi, presque assorti au dessus-de-lit. Des reproductions punaisées au mur, Le Caravage, Dürer, Vermeer peut-être. Au loin s’élève le roulement saccadé des grenouilles qui coassent et copulent. Trois chaises paillées, un tabouret. Une table de bois rectangulaire devant la fenêtre. Des livres et des carnets sur une étagère fixée au mur. Un poêle à bois en fonte noire de forme cylindrique, à trois pieds. Un coin cuisine avec un réchaud à deux feux, un buffet bas pour les provisions et la vaisselle. Dehors, un banc constitué d’une planche, de deux plots s’appuie contre la façade. Un appentis occupe une partie du mur de derrière. Des bûches y sont entassées, des outils soigneusement fixés en hauteur, des jerricans alignés contre le mur. Le chuchotis de la brise murmure éternité. Je sens mon corps s’élargir, prendre de l’amplitude, rejoindre ce qui dans l’univers est en expansion. Foutaises, trille le rossignol. Alors que s’annonce la solitude de la nuit, je contemple la masse frissonnante des feuillages, les cimes ondulantes, les flaques de lumière au sol, le léger sursaut d’un rameau absorbant le poids de l’oiseau qui se pose, les merles fouillant l’humus. Un sentiment proche de l’apaisement s’insinue dans le flux de mes veines. Un battement d’ailes disparaît dans l’ombre des branches basses. Je suis un éphémère, me glisse à l’oreille le poète aux semelles de vent.

BÉATRICE D.
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Je crois qu’il y a une route maintenant.

Je dis je crois mais je sais qu’ils ont fait une route. C’est EM qui me l’a dit. Cet été, comme chaque été, je suis allée la voir. Je la questionne au sujet de sa santé, de la famille, on parle de la pluie et du beau temps mais on finit toujours par évoquer la Maison d’Italie. C’est elle, la dernière, qui y est allée. Moi, je calcule que ça fait plus de quarante ans. Mais j’y pense très souvent. Elle revient dans mes écrits. Cette année, pour la première fois, j’ai voulu voir des photos. EM nous a fait du café, puis elle a sorti un album du buffet Henri 2 et l’a ouvert devant moi.

J’aime encore rêver que l’on peut arriver à la maison par le chemin. Comme à chacun de nos retours. La Viassà – C’est de ce mot patois qu’on l’a toujours désigné – quelque chose comme la mauvaise voie, au sens de voie grossière, un mot péjoratif où de gros cailloux glissants s’accumulent. Je ne peux pas mieux le traduire. On trouve encore de ces sortes de dallage de pierres dans les chemins de montagne, sur d’anciennes voies romaines : pavage rustique dans lequel il y a des manques. On s’y tord volontiers les pieds et il est toujours dans la pente.

C’est le lieu où le patois remonte à nos lèvres timides. Langue brutale des ancêtres et de l’enfance. Langue de l’été partagée avec les arrières arrières grands-mères. Langue et lieux du cœur.

— I na peuss’ pi ! I sou treup’ stanca ! Am’ manqua ‘l fià, disaient-elles.

Et c’est en bas de ce chemin que l’été a toujours commencé. On entre sous son tunnel d’arbres, berceau à l’envers, où les yeux n’ont plus à chercher, où le regard peut enfin se reposer sur les branches et les feuilles toutes proches, sur l’ombre et ses dentelles légèrement mouvantes. Les pas réveillent un écho assez mou de terre humide et noire entre les cailloux lisses où la couleuvre, parfois, s’entortille mais, surtout, une odeur de cave s’y lève avec celle du foin coupé dans les près tout autour. Sous les aulnes et les frênes, des insectes s’affolent et vrombissent de toutes parts dans les trouées de lumière.

On y porte des chaussures spéciales Ill’ Socoul’ – sorte de sabots – car les souliers de ville seraient trop vite abimés. On les garde dans un sac lorsqu’on descend au village.

En quelque sorte, la maison – la ca’ – plante ses fondations dans ce chemin.
EM dit : « C’est terminé tout ça ! Ils ont fait la route maintenant, ça doit bien faire à peu près huit, dix ans peut-être. » Elle me tend une photo. Une énorme cicatrice de cailloux blanchâtre a fracturé l’arrivée du chemin, l’élargissant, sur l’esplanade, avec de part de d’autre, un talus de terre et de pierres repoussés contre les derniers arbres. Il y a trois ou quatre voitures garées près de la maison.

Arrivée en haut, là où s’ouvre l’esplanade, apparait enfin la maison brutale et blanche – depuis la vallée, elle est invisible, cachée par les arbres.

— Faut dire que c’est plus pratique. Quand même ! On n’a plus à monter les bagages à la main » dit EM.

Maison du Piémont, plantée au sommet d’une colline à quelques kilomètres du village, où j’ai vécu tous les étés de mon enfance. Elle comporte deux étages au dessus du rez de chaussée où l’on accède par une ouverture voutée. Un escalier assez massif en pierre est adossé au mur sur la droite et mène à une petite galerie couverte où donnent les chambres. A ce niveau, sous l’une des fenêtres, un carré de couleur ocre porte, en blanc, les initiales des ancêtres :
Pe No Me No An Na Ge Ta Ge Na.

Depuis cette galerie on monte au deuxième étage par une échelle de meunier.
De l’extérieur, ce niveau est souligné d’un balcon de bois sur lequel on étend le linge, qui sèche à l’abri de l’avancée du toit, et, dans le grenier ouvert, on étale les pommes. Ca sent toujours un peu le vieux paradis, même en plein été, bien qu’il n’y ait plus de fruits.

J’écoute le bassin sur la gauche. Je ne sais pas si on peut encore l’entendre aujourd’hui ?

Si c’est jour de lessive, il y a la planche à laver dans laquelle on s’agenouille, et le gros bloc de savon sur le rebord de pierre - dans toutes ses bulles se déplace la maison dans un arc-en-ciel mouvant.

— Il parait que l’eau courante a été installée et qu’ils ont même une machine à laver !

Et, quittant la lumière verticale, j’avance jusqu’à l’ombre du porche où mes pas font résonner la voute. Le sol a été abimé par le passage des bêtes. Sur la gauche, les deux écuries sont vides. Leurs portes grandes ouvertes. Les vaches sont montées Al’ Lot’ où elles passent l’été.

Ça sent l’animal et le foin, la terre humide. Toute la maison est habitée par ces odeurs, ça doit s’incruster dans la pierre même, aux places que les vaches ont lustrées en s’y frottant. Le crépi épais des murs est noirci et des pierres apparaissent aux angles.

En face des écuries, j’entre dans la première cuisine, celle de droite, qui est la plus petite. En arrivant du dehors, après avoir écarté le rideau de filet blanc à rayures jaunes vertes et rouges, il fait toujours un peu chaud à cause du feu entretenu même l’été. Poignée de plumes jetée sur le souffle s’ajoutant à la chaleur du dehors.

L’odeur, la première, vient à ma rencontre : Feu de bois, suie, qui piquent un peu la gorge et celles, nombreuses, des repas simples mijotés et rassemblées ici depuis des décennies, et le beurre – gardé dans la galerie humide derrière le bassin – le lait, le lard, le poivron et le céleri, les fromages, la Barbera et la fumée des cigares aussi bien.

Il faut laisser au regard le temps de s’habituer à la pénombre d’où les meubles surgissent un à un : la masse de la table au milieu, juste sous la lampe - une simple suspension d’opaline blanche dont le feston ondulé est ébréché à plusieurs endroits et une ampoule jaune – trois chaises d’un côté, et de l’autre un banc dont on ne distingue que les pieds assez massifs, contre le sofa tendu d’une cotonnade à franges qu’on devine d’un rouge assez éteint – le tissu semble rapiécé de carrés d’étoffe jaune passé, à moins que ce ne soit des motifs du tissu – il prend presque tout l’espace du mur sous la fenêtre donnant sur l’extérieur où il apparait en contrejour, éclairé seulement par la lumière rasante qui doit escalader le mur de l’escalier pour parvenir dans la pièce où elle dessine une diagonale sur le sol. Je vois nettement l’usure des carreaux bruns et la poussière que mes pas soulèvent. Contre le mur du fond, et sur la gauche, le buffet et ses tiroirs toujours mal fermés, et les portes du bas dont il manque la clé, puis, la stuvà – le poêle à bois - en fonte noire. Pendues au mur noirci de fumée, quelques casseroles brillent faiblement d’un éclat gris. Dans l’ombre du poêle il y a l’énorme caisse dans laquelle on entasse le bois, et où sont jetés journaux et papiers qui serviront à l’allumage du feu. Les murs de la pièce sont simplement enduits d’un plâtre assez grossier et seuls les entourages de la porte et de la fenêtre sont soulignés d’une couleur à peine contrastée. La courte lumière joue sur les imperfections, et la masse du mur vide, par dessus le banc et la table, parait en mouvement à mesure de mes déplacements.

Sur la photo, il y a une gazinière blanche toute neuve, quatre feux, avec le tuyau rouge pour l’alimentation à la bonbonne de gaz. A côté, un meuble de cuisine blanc aussi et au dessus, un petit néon a été fixé. Une table à rallonges en formica et quatre chaises dépareillées occupent le milieu de la pièce.

— Tu vois, c’est pratique, et puis c’est facile à entretenir. Avant, tu te rappelles comme c’était sale ?

Je la questionne au sujet de la vaisselle, des vieux verres, des assiettes, oui, il y en avait une qu’on me donnait toujours, le premier jour, on prenait le repas dans la deuxième cuisine avec les cousins.

Eul piat’ deul’ Signor. Je n’arrivais pas à manger tellement ça m’impressionnait, le Jésus en lamentation sous les haricots du jardin. Et personne ne comprenait !

— Tchetta ! cuayé queut’ mangi gnin ? Etou’ treup’ stanca peur’ mangiar ?
— Y a plus rien de tout ça, ma pauvre !

Aucune pièce ne communique l’une avec l’autre et il faut sortir sous le porche pour entrer dans la deuxième cuisine, plus vaste, avec une fenêtre ouvrant sur l’arrière de la maison, le grand cerisier porteur de balançoire, le ruisseau, le pré et les bois autour. La pièce est encore plus rustique que la première, mais au lieu d’un buffet elle dispose d’un garde-manger coté nord : petite pièce aveugle où l’on doit se baisser pour entrer et où l’on aligne fromages et charcuteries, bocaux de légumes et de fruits, tonneaux de vin tout au fond. C’est ici que l’on range la baratte à batte.

— Tu sais qu’ils ont fait un salon dans l’une des étables ? Ils ont même la télévision maintenant. Maintenant qu’y a plus de bêtes. Dans l’autre, la première écurie, ils garent leur voiture.

Je monte au deuxième étage où s’ouvrent les chambres sous la galerie au plancher de bois. Etage de silence. Personne ne s’y trouve dans la journée. Sur le large rebord de pierre passé à la chaux sont posées trois lourdes poteries de géraniums entre les deux piliers. Silence derrière les lourdes portes sculptées de fleurs et d’épais soleils. J’ouvre celle de gauche. Ma chambre. La porte crie toujours un peu quand on entre pour la première fois. Elle frotte sur eul pianeli – les dalles - et reste, entrebâillée seulement, bloquée sur l’un des carreaux qu’elle use toujours au même endroit. Il faut pousser d’un bon coup d’épaule pour l’ouvrir tout à fait, réveillant un écho de pièce vide et tout un peuple d’araignées qui s’éparpillent sur le sol. Je n’entre pas tout de suite. Mes mains sur la porte suivent le détail des épaisses sculptures au verni craquelé, puis, après avoir retiré mes souliers, je ferme les yeux et je laisse la chambre venir à moi : les dalles froides sous les pieds nus, l’été frissonne sur la peau, et l’odeur majuscule : Poussière des champs, foin séché, haleine humide de la pierre, lavande ancienne, naphtaline en traces, cire, un fond d’encens.
Je peux rouvrir les yeux et entrer.

— Tiens, tu la reconnais la chambre ? Regarde.

J’avance et j’écarte le rideau de dentelle au crochet afin d’ouvrir la fenêtre, repousser les volets pour que la forêt entre. En me penchant je suis le petit chemin qui longe le mur tout en bas et s’en va, à l’arrière de la maison, où je le perds, à travers le pré, vers les arbres et le ruisseau.

Ce qui frappe le plus dans la chambre – la stancià - c’est le lit : immense, noir et très haut, décoré d’oiseaux et de fleurs orange. Les panneaux de tête et ceux des pieds sont divisés en deux parties ornées de fines colonnes de métal surmontées de décors ovoïdes terminés par des lancettes. Quatre lis, quatre oiseaux à la tête et aux pieds qui, depuis l’enfance, peuplent encore mes nuits. La courtepointe de coton blanc est bien tirée par-dessus les oreillers et les draps de lin que je sais brodés rouge du prénom Savina. Avec Eul pumin’ – l’édredon – vert pâle. Sur le mur, au ras du plafond blanc, court une frise de fleurs multicolores peinte à fresque.

— La dernière année, on a tout repeint, ça fait plus propre. Je pouvais plus les voir ces vieilleries. Et puis on a mis des carreaux et on a changé la porte. On pouvait même plus rentrer les dernières fois !

Près du lit, une haute table de chevet en bois sombre, avec un tiroir ouvrant sous le plateau de marbre et une longue porte d’un seul tenant mais sur laquelle on a reproduit les formes et les boutons de faux tiroirs. Sur le mur, juste au dessus, le cadre en bois sculpté de rubans noués autour de fleurs entoure la photo sépia d’un visage de femme assez jeune, les cheveux sombres relevés en chignon sur la nuque. Elle est souriante et sa tête est très légèrement inclinée sur la gauche. Si je m’approche au plus près, je peux distinguer des retouches faites au pinceau, autour du dessin de la bouche entrouverte, près de l’attache du cou, soulignant l’ombre du décolleté de la robe claire. Sous la fenêtre, une ancienne malle de voyage en bois recouvert de tissu d’une couleur indéfinissable et une table de toilette peinte en blanc, dont le dessus de marbre taché et terni comporte une étagère vide. Un broc en faïence blanche est posé dans une cuvette en métal émaillé à bord bleu. Sur les cotés du meuble, un porte-serviette et au-dessus, fixé au mur, un miroir dont le cadre de bois imite le bambou.

— On a amené des meubles que l’oncle a fabriqué. Quelques planches de contreplaqué, un peu de peinture. C’est plus pratique, facile à nettoyer, et puis tu sais là bas, on vivait surtout dehors !

Je referme l’album. Je la remercie, oui, moi aussi, ça m’a fait plaisir, je lui promet de revenir l’an prochain. On s’embrasse. Elle m’accompagne jusqu’à la voiture. On s’embrasse une dernière fois. Promis, oui, on s’appelle ! A bientôt.
Dans le miroir se reflète une toute petite partie de la galerie, un pilier, une portion de poterie jaune et verte et les géraniums rouges qui en débordent, la branche de l’un des arbres de l’esplanade, un morceau de ciel qu’un oiseau traverse.

FRANÇOISE DURIF
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On entre dans un hall spacieux éclairé par un lustre en faux cristal dont plusieurs ampoules ont fait leur temps. La tapisserie doit dater d’une trentaine d’années. Peut-être plus, quand on y regarde de plus près. Elle présente des motifs abstraits brun clair d’inspiration cubiste entremêlés à de fines lignes sans doute orangées à l’origine. Un guéridon laqué noir supporte un vase chinois (manifestement une copie grossière) lui-même occupé par un bouquet de lys en tissus qui ne cherche pas à faire illusion. Une porte étroite, à la peinture rouge patinée, mène vers le bas de la maison, les caves en somme, au nombre de six, dont une pour la chaudière à mazout, vaillante quoique vénérable antiquité, une pour entasser les vieux matelas, deux autres pour tenir au frais vins mousseux, liqueurs et spiritueux qui serviront aux étages, une avant-dernière où s’amoncellent quantités de cartons débordant de tenues d’un autre âge et une dernière enfin, quasi vide à l’exception d’une grande cage en métal laqué noir lui aussi.

Le hall comprend encore sur la gauche quand vous entrez, un porte-manteau mural en chêne, sorte de fronton sculpté où l’on distingue le corps imposant d’un cerf aux aguets, une horde de sangliers dans un sous-bois et quelques rapaces en vol. Un imperméable vert gris ou gris vert, on ne sait plus, y est accroché et dégouline d’une averse subie il y a peu. Il faut dire qu’à l’extérieur les éléments se déchaînent, comme depuis la veille. Une porte vitrée se fait discrète sur la droite. La pièce à laquelle elle mène est éclairée malgré qu’un rideau froncé et quelques boules de Noël empêchent pour l’instant de voir ce qui s’y passe. On devine néanmoins deux silhouettes attablées. Il faudra y revenir.

La cage d’escalier débute à côté de la porte rouge et mène au premier étage, selon toute vraisemblance. En y grimpant, se révèlent quelques tableaux aux cadres dorés, souvent ébréchés, qui tous contiennent des reproductions approximatives de quelques grands maîtres : des danseuses de Degas, un nu couché de Modigliani, une Olympia de Manet. Ces encadrements bénéficient d’un éclairage particulier à chaque fois, même si pour le Manet, l’ampoule a cessé toute activité. A bien y regarder, elle ne s’y trouve plus, tout simplement. Une fois arrivé au premier étage, trois portes se tiennent debout, toutes fermées, toutes peintes en bleu alors que le papier est, cette fois, rose ou quelque chose comme ça. Un tapis plain épais, entre brun et noir, permet de feutrer le bruit des pas.

La première chambre est occupée par une femme de 35 ans, prénommée Agnès. Une chevelure blonde, réunie en deux tresses évoquant La Bavière, lui confère une allure juvénile, encore renforcée par une jupe plutôt courte, vert et rouge et des chaussettes blanches. Rien ne la couvre au-dessus de la jupe. Au contraire, des épaules solides et deux seins volontaires font face à un homme plus âgé, blond lui aussi, au regard triste. Il est assis sur un lit de 160 x 200 cms recouvert d’un édredon chamarré qui rappelle le vase chinois du rez-de-chaussée. L’homme muet attend depuis 25 minutes que quelque chose se produise, quelque chose qui lui permettrait de réaliser un vieux fantasme. Agnès, pour sa part, commence à trouver le temps long d’autant que le chauffage refuse toute collaboration en cette période hivernale. Ce n’est pas agréable, convenez-en. On entend faiblement des voix dans la chambre à côté ce qui nous incite à nous y rendre.

Ces voix sont celles, d’une part de Louis-Marie, un vieil homme rondelet, pas du tout chauve, qui visite sauvagement une jeune indienne ou pakistanaise en proférant des insultes dans plusieurs langues, d’autre part d’Amshula qui porte ses vingt-deux ans avec langueur. Cela ne l’empêche pas de répondre non en anglais à son potentiel grand-père. La beauté de son prénom qui signifie "ensoleillée" ne la prédestine pas à être traitée comme une chose sur laquelle on se répand comme vient de le faire Louis-Marie dans un ultime assaut. Heureusement le noir est quasi total dans la chambre, ce qui nous empêche d’en décrire l’atmosphère. Ce n’est que plus tard, quand Amshula allumera le glacial néon qui surplombe l’évier que nous pourrons constater les tentures ocres jaunes qui isolent du monde extérieur. Mais n’étant déjà plus dans la chambre, nous n’en saurons rien.

En revanche, maintenant que la troisième chambre est accessible, nous y découvrons Bernadette debout face à la fenêtre. Des larmes coulent sur son visage depuis plusieurs minutes. Dans sa main droite, un téléphone portable sonne. Cette main frôle le haut de sa cuisse tremblante et révèle sa nudité, du moins sous le nombril. Ses fesses sont belles, quelques stigmates de fessées sont toujours visibles mais ne lui occasionnent aucune douleur, question d’habitude. Si nous entrons dans le volet message de son téléphone, nous pouvons lire le dernier en date envoyé par une dénommée "maman chérie". Il dit ceci : "Lola est aux soins intensifs. Une voiture à la sortie de l’école. Viens !". Bernadette n’a pas vu Lola depuis deux mois. Une décision du juge. Laissons-la seule donc.

Il nous semble préférable de monter au second étage où trois portes, toujours peintes en bleu, organisent l’espace comme au premier. La première sur la gauche est entrouverte. Un homme élégamment vêtu jusqu’à la cravate de couleur aubergine qui lui divise le torse, tient le montant de la porte de sa main droite. Une chevalière entoure son annulaire. Elle lui vient de son grand-père, militaire cultivé qu’une embolie pulmonaire emporta lors d’un séjour à Madagascar, allez savoir pourquoi. Il s’apprête à sortir et reçoit avec délicatesse les mots d’amour que lui chuchote à l’oreille une femme en peignoir blanc. Celle-ci lisse ses cheveux roux mi-longs en espérant qu’un jour ce client pas comme les autres la fasse monter dans sa décapotable pour l’emmener loin de cette vie improbable. "Plus tard mon ange" sont les seuls mots que nous entendrons de la part de l’homme à la cravate qui s’éclipse à l’instant, laissant Jeanne seule sur fond de chambre aux murs carmins. La porte se referme.

Si Jeanne est seule désormais, ce n’est pas le cas de Sylvie et de sa cousine Elise qui unissent leurs forces pour répondre aux demandes, aux exigences devrions-nous dire, de trois russes fort bruyants. Inutile de décrire la chambre, celle-ci n’est plus qu’un champ de bataille où s’entassent vêtements des uns et des autres, sacs de voyage, bouteilles renversées, verres vides ou remplis, brochures touristiques et emballages de pizzas. Un relent de tabac froid donne la note finale. Les deux héroïnes de cette scène haute en couleurs rient beaucoup quand il leur est permis de respirer. Toutefois, étudiantes en dernières années, l’enjeu de la soirée est important et peu importe ces exténuants changements de positions et figures imprimées par les buveurs de vodka, il faudra dès lundi assurer les dernières semaines de cours et payer la chambre commune qu’elles occupent à quelques rues d’ici. Seule ombre au tableau, la gifle qu’un des trois mâles assène à Elise et la fait valser au pied d’un lampadaire à l’abat-jour orangé. Celui-ci tombe également et ajoute au désordre général. Soyons lâches, sortons.

La troisième chambre de l’étage est fermée à clé. Pourtant, à l’intérieur, Gisèle est assise dans un petit fauteuil en cuir tanné. Elle fume posément en fermant les yeux. Marc est couché sur le lit, 140 x 200 cms cette fois, mais le lit est défait. Marc est nu et il a froid. Chauffage récalcitrant ici aussi. Il raconte son travail harassant, sa mère en train de mourir, ses enfants qui habitent loin, le début de sa cécité qui le handicape dans son métier. Il fume lui aussi et les volutes des deux cigarettes se rejoignent pour donner à l’ensemble de la chambre une tonalité gris-vert rappelant l’imperméable accroché en bas. Le mardi, Marc a pris l’habitude de rejoindre Gisèle, non qu’il la trouve belle ou désirable (ce qu’elle est au demeurant malgré la soixantaine qui approche) mais simplement parce que Gisèle l’écoute, ce qui n’a jamais été le cas de quiconque dans son entourage. Et à 57 ans, le besoin de parler s’est fait sentir, alors pourquoi pas ici.

Une dernière pièce n’a pas fait l’objet de notre attention et c’est pourquoi nous y revenons maintenant. Elle occupe tout le rez. Derrière le rideau froncé et les boules de Noël, une discussion s’éternise. Elle réunit un homme d’une cinquantaine d’années aux sourcils fournis qui pianote sur une calculatrice chromée, et une femme de 67 ans depuis hier. Elle est vêtue d’une robe bleu nuit et d’un châle légèrement beige. Ses cheveux sont gris, gris ou blanc suivant l’éclairage. Elle tient un stylo bille dans la main gauche. Elle vient de signer un document. Celui-ci stipule la vente du club Olé Olé à un certain Serge Montero. Une clause prévoit de laisser un mois à l’ancienne propriétaire pour vider les lieux. Après bientôt trente-six ans d’activités, des dettes à n’en plus savoir qu’en faire, Nicole ne voit pas d’autre issue que de vendre ce bien de famille, de profiter d’une pension ridicule et de la petite caravane qu’elle possède dans les Ardennes. Pour le reste, elle se dit qu’elle aura fait ce qu’elle a pu pour toutes les femmes passées par sa modeste maison.

Les carreaux bruissent d’un apport continu en eau de pluie et cela assombrit quelque peu la situation. Serge Montero se lève, prononce sans doute quelques mots anodins et se dirige vers le hall. Il aurait bien envie de profiter de l’une des filles là-haut mais il sent qu’on s’y opposerait. Il enfile son imperméable et s’en va. Nicole enlève les boules de Noël, fin avril cela n’a plus de sens. Elle choisit une tisane, fait chauffer de l’eau et s’assied à côté du radiateur électrique. Elle sort une photo d’un cahier franchement déglingué, sauvé de la décomposition par un gros élastique. Elle la garde longuement dans les mains.

L’eau bout. Le sifflement qui se fait entendre jusqu’au premier étage fait sursauter Bernadette. Le visage de sa petite Lola se forme devant elle. Gisèle regarde Marc dormir. Elise et Sylvie se prennent dans les bras. Agnès se couvre d’une serviette. Amshula ouvre la Bible. Jeanne se lave le ventre.

CLAUDE ENUSET*
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On hésite à l’entrée. Mais on sait. On a tout un background. Plus d’un mois à gamberger, beaucoup trop en fait. On sonne. On attend. On sonne encore. On laisse passer un moment. On a peur.

On vient.

On finit par se glisser dans l’entrebâillement de la porte, bonjour, bonjour. On cache son soulagement. On aurait préféré pénétrer ici de manière désinvolte, ah, tiens, on s’est déjà croisé dans le quartier, je passais en voisin, on ose rarement ce genre de choses dans les villes, moi si, mais à la place on lance ce bonjour convenu et on étrangle le reste. Enfin pas tout à fait, les mots se bousculent un peu, on est ému.

On sourit, on tend la main, on ne restera pas longtemps, oui, il fallait que l’on passe.

Dans l’entrée, le regard tombe sur ce qui ressemble à des vestes entassées et quelques paires de chaussures crevées. Un balai-serpillière gorgé d’eau est appuyé contre le mur. Un empilement de cagettes laisse échapper des journaux. Il y a du vide partout, un plein de vide. On voit l’air las et coupable de celui qui se courbe, balbutie et s’excuse et maintenant tout cela vous saute à la gueule, c’est vous qui vous vous courbez, maintenant vous avez envie de fuir et ne jamais revenir, la joie, tout ça, le jardin du Luxembourg éblouissant ce matin, les amis, l’amante aimée, le printemps farceur, après tout on n’est pas obligé, pas tenu, qu’est-ce qu’on en a a foutre, pas nos affaires, chacun ses soucis, qu’imaginait-on ? Mais on parle et on reste, ah, ah, petite nature, on parle et on reste, car on sait.

On y pense, bien sûr, en entrant ici. On ne pense même qu’à ça.

En face de soi, dans la pièce, la porte-fenêtre donne sur le boulevard. Elle est fermée et le volet roulant aussi. Une ampoule pend du plafond, elle répand une lumière qui cisaille. On dirait une flaque d’or sur le crâne rasé de l’homme. L’endroit ressemble à une mer agitée qui aurait emporté sans tri son lot d’objets. A droite, contre le mur, un clic-clac rosâtre est ouvert sur un matelas sans drap. Une couverture et un coussin gisent au milieu d’une grappe de médicaments et de bouteilles. Le grand corps souple de l’homme encore jeune qui vous scrute et ce visage à peine marqué ne semblent pas taillés pour ce lit, pour ce foutoir, mais que sait-on vraiment des êtres ?

Le regard glisse sur les objets : une commode est posée dans un coin, entre deux chaises dépareillées et une table basse -une simple caisse-, encombrée de cendriers pleins et d’autres boîtes de médicaments. Au-dessus du clic-clac, punaisé au mur, un poster géant représentent deux enfants, un fille et un garçon, qui rient. Une photo d’identité – un visage en noir et blanc- est collée dans le coin de l’image. Des feuilles de journal arrachées, des prospectus et des objets que l’on peine à identifier jonchent le sol.

La cuisine ouverte jouxte la pièce. Une pendule Cinzano égrène le temps. Sur le carrelage est vautré un panda, une peluche. Il a les bras comiquement levés et la plante de ses pieds démesurée, rassemblée sur son ventre, lui donne des airs de bébé, de petite chose tendre. D’immenses yeux noirs aux pupilles en forme de croix vous regardent.

Sinon : Palmiers au mur, réchaud crasseux, table en formica, chaise, bric à brac de couverts et d’assiettes, tasses à cœurs. Restes de pizza, reste de bière. Médicaments, bouteilles. Ici la fenêtre est toujours ouverte sans qu’on n’y voie jamais personne. C’est même cela que l’on remarque de la rue, quand on est attentif, une béance, un trou noir, et cela forme tout un cinéma. Les éclats, les orgies de bières et d’alcool rouge, les baises voraces et analgésiques entre les mauvais sommeils et les mutismes, les batailles, les désespoirs sur les portes qui claquent, la solitude dans le fond des lits, on les entend, on les a entendus, on les entendra encore. La ville a beau être sourde, les gyrophares emportent jour et nuit les naufragés. Il faudrait apprivoiser les cauchemars, parfois on meurt à la place.

Les deux bouches de métro en contrebas expulsent régulièrement leurs lots de passants dans une danse incessante qui se mêle à la chorégraphie des voitures et des trams. Chacun va vers son but, foule pressée du matin, foule pressée du soir. Juste en face de la fenêtre de l’homme il y a un immeuble dont la façade en pierre sculptée rappelle les encorbellements d’autrefois. Le soir, des silhouettes élégantes baillent sur les balcons fleuris, grillent une cigarette, et l’on entend presque les tintements des verres lorsque la ville s’endort. Des télés sont allumées. Des familles dînent et se déplacent avec des mouvements doux.

Fuir, dévaler les escaliers d’ici et grimper ces étages là, fuir... Mais l’homme retient. Il parle, est-ce une attitude, la poignée de main, le risque d’une présence ? Il parle du boulot perdu, de l’expulsion imminente, des enfants qu’il ne verra plus, des conneries qui l’habitent et de ce quelque chose que disent les brisés, chacun dans sa langue, chacun dans son monde. Il parle longuement, d’une voix monocorde, presque détachée, navrée. On fait le plein de regards et on cherche les mots, on souhaite qu’ils résonnent, on voudrait panser ce qui ne se peut pas, ou si peu.

Ne pas partir avant de… Par l’entrebâillement d’une porte on voit encore un lit superposé. Des vêtements d’où s’échappent bras et jambes de pyjamas forment des piles instables, entre des paquets et des cartons montant jusqu’au plafond. Quelques jouets, des billes, une poupée, des cartons encore… Ne pas partir avant de... mais avant de quoi ? On écoute. C’est précieux le temps. On écoute mais on voudrait dire un poème comme on prie. Et que la mer emporte tout, soi, l’homme, l’immeuble, la ville.

Il y a deux ans, un type est mort, au rez-de-chaussée. Un immigré solitaire, un effacé, toujours silencieux, tout juste poli, dont on ne soit pas bien sûr, dans la rue, qu’il ait existé. Après l’émoi, d’ailleurs, personne n’en parle plus. On le disait misanthrope et il passait ses journées et ses nuits volets fermés à écouter de la musique, un casque sur les oreilles. C’est ainsi qu’on l’a retrouvé, recroquevillé sur son matelas, un matin. C’était l’été. Les passants allaient et venaient entre les bouches de métro, les voisins étaient en vacances. L’odeur et les mouches ont alerté la concierge. Les flics ont dit que la mort remontait à un mois. La mairie a cherché la famille, mais n’a trouvé personne. Alors on a enterré le solitaire dans la quartier des indigents, à Thiais.

On y pense, bien sûr, en entrant ici, et on s’arrête. La ville est un monde qui crie.

CLAIRE ERNZEN
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Tu ne sais rien d’elle. Elle regarde l’océan les yeux fermés.
Tu y arrives par le sable.
Tu empruntes une voie étroite entre les maisons basses des pêcheurs. Parfois, des voitures stationnent près des cabanons transformés aujourd’hui en restaurants installés plus loin, au bord de l’eau : douze huitres dégustées sur un plateau, le spectacle tranquille du bassin. A perte de vue une étendu grise comme la couverture de protection d’un sol fragile et habité. Des bribes de conversations arrivent jusqu’à toi, des rires. Des verres qui s’entre choquent. Ces mollusques marins s’apprécient accompagnés d’un vin blanc sec, acide et fruité. Il est midi.

Tu dépasses les visiteurs attablés ; tu arrives à hauteur de la maison.
Une plage autrefois privative, une dalle bordée d’herbe rase sur laquelle fut édifiée, à la fin de l’autre siècle, une demeure de 400 m2 à deux niveaux.
Pierres blanches d’ici et briques rouges, un balcon terrasse desservant trois pièces à l’étage ; deux piliers de bois sombre forment comme deux baguettes de chefs d’orchestres accordant l’ensemble sur une musique aujourd’hui disparue. Les volets restent toujours fermés. Tu ne sais pas expliquer pourquoi ce lieu te fascine. Tu y pénètres par les rêves.

Elle devait s’y reposer chaque fin de semaine avec les enfants. Une voiture les conduisaient de la grande ville à ici. Ils partaient tôt le matin, et c’était comme un enchantement chaque fois qu’elle ouvrait la grande porte fenêtre du salon. L’air encore frais envahissait la pièce

fermée depuis trop de jours. Puis arrivait l’heure du repas, le café sous le catalpa, la sieste méritée dans les grandes chambres sur des lits recouverts de draps blancs. Les volets à demi-fermés les enfants s’assoupissaient tandis que son esprit se laissait emporter par des voix qui appelaient d’autres voix.
La première journée ressemblait à la seconde, puis l’heure sonnait du départ vers la famille et la ville sombre.

Tu restes longtemps à observer les grands pins, les massifs hauts et denses plantés plus tard par de nouveaux propriétaires, le catalpa dénudé à cette saison de l’année. Tu ne t’es jamais risqué plus loin que l’herbe rase qui sépare les curieux de la terrasse délaissée du rez-de-chaussée. Tu avances. Une allée sur la droite conduit à l’arrière de la bâtisse.
Cheveux d’ange( stipa tenuifolia), massifs de sauge à fleurs rouges, quelques plantes aromatiques, et au fond du jardin un rosier ancien s’épanouit prés du mur de pierres sèches. On a oublié un petit jouet près du banc de bois clair installé sous le tilleul.
Tu t’approches du premier volet clos. Si tu fais jouer l’un des panneaux tu peux voir à l’intérieur. Tu ne devineras que ce que dissimule l’ombre : des voix et des apparitions.

Aujourd’hui elle est venue seule. Il faisait déjà nuit quand la voiture est arrivée. Elle s’était endormie pendant le voyage. Le cahot de la route l’avait réveillée peu avant les premières maisons. C’était un jour de semaine. Silence dans la grande maison. Elle avait fait déposer sa malle de voyage à l’étage, s’était assise un instant dans le fauteuil de velours rouge de sa chambre puis avait emprunté l’escalier qui conduisait au grand salon.
Il y avait là un gramophone en bois de rose hérité de son père. Les rideau tirés pour conserver la chaleur du bois qui se consumait lentement dans la cheminée. Elle avait déposé un premier disque sur le plateau tournant. Soudain la musique … l’esprit chaviré, elle dansait.

Tu a longtemps conservé l’image de la femme fantôme de cette maison abandonnée.
Tu es resté un moment à l’observer. Puis tu as repris le sentier parfumé. Tu t’es assis sur la pierre refroidie de la terrasse du rez-de-chaussée ton regard tout absorbé par la beauté mélancolique du bassin.
A marée basse, le paysage s’ornemente de l’odeur piquante des laisses. Ce sont les algues qui se déposent sur le haut de la plage quand la mer se retire. Aux prochaines marées d’équinoxe elle seront reprises par les vagues.

MAGALI ES
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Derrière cette fenêtre s’ouvrant sur le brouillard matinal, les fauteuils vert fadasse face aux souvenirs. Ce dehors entrevu frappe à la porte close. Ce dedans réminiscences qui ne peuvent échapper.

C’est étrange les bruits éteints, le silence auquel personne ne s’habitue tant le cœur bat. Tant aurait peut-être habité, un instant et d’autres, toujours revenus, alors que l’on veut fuir cette télévision de salle commune.

On regarde les visages quand on est extérieur. Chaque visage dans la rue, est-ce elle, est-il lui ? Sont-ils toujours entre les débris du plafond enfumé et le sol linoléum ? Parader pour faire parade à… mais à quoi ? Pour quelle raison, puisqu’il ne s’agit que de ça : avoir raison ?

De longs couloirs souterrains pour aller chercher le chariot de bouffe. On apprend les labyrinthes, on les apprivoise à longueur de trajets. C’est vaste la peur entre les murs de draps blancs immaculés, changés chaque jour, comme le crane sur l’oreiller, lui aussi, différent régulièrement...

Dans la chambre numérotée, un crucifix, deux ou trois chaises, un lit grinçant de ressorts, une table rudimentaire et encore une table pour la nuit, beaucoup plus petite et, un lavabo avec en étiquette : petite toilette.

Vous êtes déjà passé par là ?

De la fenêtre qui ne peut que s’entrebâiller, regarder le parc.

MARC FERRAND*
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J’ai un goût immodéré pour les maisons inconnues. Inhabitées, bien sûr. D’habitude, je les repère de la route, je les découvre au coin d’une rue, elles m’apparaissent au détour d’un chemin. Ensuite elles me hantent, et je suis capable, malgré mes lâchetés, de prendre tous les risques pour y pénétrer.

Celle-là, est dans une enceinte. Elle, je me suis mise à y penser sans l’avoir vue, juste parce que j’en ai entendu parler. Et maintenant que j’y suis, au pied du mur, à désirer plus que tout découvrir ce qu’il y a en elle, je tourne et tourne autour de sa muraille sans trouver d’entrée. Ni portail, ni allée, ni porte, ni brèche. Derrière moi, soudain, des bruits de pas rapides, puis le raffut de trois ou quatre personnes qui courent. Si elles m’attrapent, je suis foutue. Je recommence à tourner.

Escalader le vieux mur. Tomber dans le parc. Silence de cloître. Tiges des rosiers comme des troncs de jeunes pins, épines comme des ergots de vieux coq. La fleur à hauteur de visage.

J’ai eu la trouille cette fois, cette fois ils ont failli m’avoir. Et failli, c’est pas rien. Maintenant j’aurai peur. De pas trouver l’endroit par où entrer, de plus pouvoir, d’être attrapée et bâillonnée, de rester à l’extérieur.

Sous un saule pleureur un retable, visage et doigts du Christ amenuisés par le temps. Malgré ça, sentencieux sous la douceur.

Je tremble encore, d’avoir dû autant chercher avant de trouver l’accès. Il était haut, le mur, j’avais beau courir, partout cette saloperie de pierre lisse me dominait d’au moins deux mètres. J’allais abandonner quand j’ai aperçu ce renfoncement qui faisait comme une grosse tache sombre.

Longue façade blanche ouverte par une série de portes-fenêtres. Gravier de bonne qualité — dominance du gris perle — longé par la pelouse.

Juste de quoi caler le bout de mon pied. Mais à condition de lever la jambe assez haut. Derrière moi ça arrivait vite, ça se précipitait d’une manière écœurante. Non, le mot juste, pour ça, c’est « rappliquer », ça rappliquait d’une manière écœurante. C’est ça qui m’a aidée, je crois, cette nausée de l’échec.

À l’angle de la maison, un magnolia. Fleurs d’ivoire, glissantes lueurs de cierges. Le jardin se reflète, avec ses pommiers tordus, ses troncs vert-de-gris, ses carcasses de balançoires, dans les deux baies vitrées de la terrasse. Passer de l’autre côté des miroirs.

Ça me serre le cœur, de penser que ça pourrait être la dernière fois. Que peut-être, un jour, à cause de la flicaille, ou parce que je ne trouverai pas l’issue de secours — celle vers l’intérieur — j’entrerai plus dans les maisons inconnues. Que ça restera blanc sous mon regard, et que j’aurai plus que le trop connu, le vu et revu presque effacé des maisons où l’on a trop vécu.

Poutres blanches dans la pénombre. Dans un angle, le couvercle luisant d’un piano. Un vieux rouet planté comme un clou au milieu de la pièce, au centre d’un dallage concentrique. Gris, le dallage, mais comme s’il y flottait un nuage.

Où l’on n’a plus qu’à déplacer, réaménager un peu, dépoussiérer, corriger les fautes de style, de goût.

Devant une fenêtre une table de ferme, longue, épaisse, bois presque noir, le plateau — couturé d’entailles profondes — juste posé sur les pieds, son poids — peut-être une tonne — suffit. Autour, quelques chaises mal rangées, comme bousculées par des mouvements brusques de querelles, ou par un départ précipité. Les carrés de paille noircie, parfois affaissés, de leurs sièges.

Alors qu’une maison inconnue c’est l’ivresse le début du monde toutes ses promesses. J’y peux rien, c’est ma drogue, c’est mon truc je veux pas connaître je veux découvrir voir sortir de l’ombre apparaître dans le brouillard du regard, doucement, ce qui, au fur et à mesure du dévoilement, qui sommeillait depuis des années peut-être, remplira ce lieu. Cette forte impression, comme à chaque maison inconnue, qu’à la fois tout était déjà là, et que c’est parce que j’y suis entrée que c’est là.

La pénombre enveloppe tout — c’est toujours comme ça dans les maisons inconnues — mais, au fur et à mesure que j’avance dans la profondeur des pièces, des pans de mur révèlent leur grain, leur odeur ; des meubles charnus ouvrent leur ventre ; des tableaux se dégagent de leur nuit ; des rideaux s’éclairent, des vêtements se déploient. Les carreaux des fenêtres sont petits et comme recouverts d’une poussière grise, mais qui se charge de lumière et, par instants, étincelle. Dans ce qui reste d’ombre, j’aperçois les premières lueurs de leurs yeux. Sous le lustre du salon, perdus dans les draps chiffonnés d’un lit d’enfant, disséminés dans les reflets pâles de la baignoire. Sortie de l’obscurité du long couloir, une petite main se tend vers le plafond, le traverse, ouvre le toit, et une pluie de chants d’oiseaux ruisselle à l’intérieur.

NATHALIE FRAGNÉ
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Je connais l’adresse depuis toujours. Mais je ne suis jamais venu. J’ai toujours entendu la formule, si tant est qu’une adresse est déjà une sorte d’énoncé performatif : souvent j’imagine que dire une adresse pourrait suffire à vous y transporter. Et puis un jour, pour une raison qui n’a rien à voir, je me retrouve, sans m’y attendre, devant la plaque de rue. Je ne suis pas là pour ça, j’ai quelque chose d’autre à faire, je suis enferré dans le quotidien le plus blafard. J’ai envie de partir, et même en courant, qui sait. Le sentiment du danger a traversé les années, cette menace sourde. Il y a quelque chose de toujours douloureux pour moi à l’énoncé de ce nom de rue. Je l’ai probablement évitée pendant des années, et de fait, je ne suis jamais passé dans cette artère. Le soir n’est pas encore tout à fait tombé, mais il y a déjà cette agitation de trottoir qui caractérise cette partie de la journée. Maintenant je suis arrêté, immobile, je n’ai pas franchi le pas, mais j’ai traversé toute une frange de temps qui dépasse l’ombre de ma propre existence. Je me laisse déjà envahir par le froid qui m’engourdit. Une chanson ancienne me revient en tête. Je lève la tête vers le haut de l’immeuble, en regardant chacune des fenêtres. J’essaie de reconnaître quelque chose, de deviner une part de l’histoire qui m’échappe. C’est donc ici. Un lieu de disparition. C’est l’heure de la sortie des bureaux et je remarque que régulièrement, une grappe de trois ou quatre personnes quitte l’immeuble. Je me rapproche d’eux. J’allume une cigarette près de la large porte. Je me sens à la fois très lucide, et très égaré. Je fume calmement au lieu de fuir, je ne sais pas exactement ce que je vais faire, je suis dans un état de somnambule. Les sorties sont régulières, peut-être au rythme d’un ascenseur, quelque chose comme ça. Le clac de la porte qui s’ouvre résonne comme si ma tête était vide. À nouveau un groupe qui se précipite au-dehors. Je sais que je dois y rentrer, maintenant. Je profite de leur sortie pour retenir la porte et passer discrètement à l’intérieur. Je ne sais pas trop où aller, je n’appuie pas sur l’interrupteur du hall. Je m’éloigne au plus vite de la double colonne des ascenseurs, pour prendre les escaliers. Personne ne semble les utiliser. Peut-être que personne ne les a montés depuis si longtemps. Mon odorat est aux aguets. Je vis une vie plus intense grâce aux odeurs, depuis quelques années, étrange faculté qui a fait son apparition sans prévenir. De la même manière qu’un mécanisme qui attendait son heure depuis des années se met en place avec précision, j’ai la certitude que je vais savoir où aller, et je monte dans l’obscurité de la cage d’escalier. L’expression cage d’escalier retrouve la faculté d’effroi qu’elle avait quand j’étais un enfant, lorsqu’elle contenait toutes les promesses de l’épouvante. Mon souffle est un peu court et mon cœur battant. J’ai préféré laisser la lumière éteinte. Périodiquement, mais de moins en moins, j’entends passer, à travers l’épaisseur du mur, la cabine de l’ascenseur, et quelques brefs éclats de voix. Je ne sais plus combien d’étages j’ai franchis mais je n’ai cessé de monter. Je trouve la porte de sortie, que je pousse. Il n’y a plus de bruits, les employés sont partis. Je ne sais pas de quoi se compose l’immeuble. Je me retrouve dans un couloir, éclairé faiblement par des veilleuses de secours. Il me semble extraordinairement long.

Curieusement, il est animé d’une rangée de fenêtres sur l’un de ses côtés. Qui donnent sur un mur. Derrière ces portes, il y a probablement des bureaux, mais je n’ose encore en pousser aucune, tout en y pensant fortement. J’arrive au bout du couloir, en sueur, les mains moites, je ressens une sorte d’angoisse impossible à quantifier ou à maîtriser, effrayé par le son de mes propres pas pourtant étouffés par l’épaisse moquette. Le couloir ne se termine pas, il tourne, simplement. Et j’arrive dans un grand hall, plutôt imposant, de ce que j’en devine dans la pénombre. Une sorte de desk, des canapés. Un endroit pour attendre. Effectivement, mon système à odeurs est en route. Je sens une toute autre époque malgré le ravalement et le soin porté à la décoration, qui pourtant ne parvient pas à masquer tout à fait. Je n’ai pas connu cette période, la fin de la guerre, et les années qui ont suivi. Mais ici tout m’y ramène. Le mobilier, les objets, les matières. Et une sorte d’émanation. Je prends place sur un des canapés et j’évite de penser. Je ne sais pas quoi faire. J’attends. Je n’ose pas bouger. Je ne sais pas ce que je vais faire. Je ne perçois plus du tout le bruit des avenues pourtant si proches. Mon imperméable est humide et me paraît faire un bruit d’enfer si je bouge un peu. En face de moi, c’est une grande baie vitrée, et si j’en crois la vue, les immeubles au loin de l’autre côté de la très large avenue, j’ai dû monter assez haut. Je suis face à la lune. Je suis là, à l’intérieur même, à cette adresse que j’ai si souvent surprise, confusément, au bord des lèvres des adultes, sans trop comprendre. Je reconnais avec certitude quelque chose, un drame et une intimité, enfin quelque chose qui m’échappe et qui m’appartient. C’est comme si j’étais à l’intérieur de la peur elle-même. Et c’est pourtant assez calme.

GABRIEL FRANCK*
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En quittant le village, je l’ai aperçu, comme un couloir entre les deux dernières maisons, l’étroit chemin blanc. La voiture garée à l’opposé sur le bas côté , j’ai voulu voir. Un tracé clair, rectiligne, d’une longueur mesurée, invitait à la balade malgré les aspérités des cailloux crayeux. Sur la gauche, des plantations hautes dressaient une muraille. Sur la droite, l’immensité blonde, ondulante de champs moissonnés, parsemés de quelques bouquets d’arbres d’un vert sombre. En fin de parcours, de part et d’autre, des buissons portant les baies rouge orangé de l’automne : c’était septembre.

En son extrémité, le chemin se divisait en deux, faisant face à un bois grillagé, clairsemé et bordé de colchiques. Des troncs coupés étaient soigneusement empilés : d’invisibles ouvriers entretenaient ce lieu figé et totalement silencieux.

J’ai longé le bois sur quelques mètres ; au bout, un portail blanc, sous une arcade arborée, obscure. S’approcher, irrésistiblement et craintivement. Du gravier couvrant le sol, menant à un édifice immense : un château légèrement de profil, en meulière et briques avec des colombages dans la partie supérieure ; une toiture d’ardoises, des tourelles. Et l’escalier central, double, élégamment bordé de fer forgé. Happée, oui, douloureusement fascinée aussi : des carreaux brisés, des volets décolorés, la plupart fermés, ou amputés de quelques barreaux. Un visage féminin serait-il apparu furtivement à la fenêtre du pavillon d’à côté, je me rétracte. Je longe le domaine curieusement bordé de plantations d’ornement clôturées. Un espace à découvert, c’est un étang tranquille, lisse. Tout près, l’embarcadère en bois gris intact et, collée, une petite barque. Saisie, oui, étourdie par ce sentiment de vie arrêtée, en attente insupportable. L’esprit interpellé développe une transparence de femme, une grâce invitée par une main courtoise.

Mais la visite presse, le sentier entre en forêt, se réduit ; les branches masquent le ciel, égratignent le visage, une nature sauvage sur la défensive. Enfin le feuillage s’attendrit, la lumière filtre, il fait jour. Obstinément reprendre le chemin, aboutir. Il est là, je le sens, impassible ; il se découvre derrière le grillage dépouillé, présence impériale dans un silence absolu

Comment entrer ? Aucune ouverture, pas même une brèche. Je tire vers moi cette maudite ferraille, elle se décolle un peu, plus fort encore, je me glisse, je rampe, je suis debout sur le gravier, cible de tous les regards dissimulés. Faire vite, marcher sur la pointe des pieds, les cailloux crissent ; je regarde à peine les superbes écuries, longe les hautes fenêtres closes, c’est l’escalier. Les marches sont intactes, je caresse la rampe en arabesques, je rejoins les gestes doux des mains gantées, le tremblement crispé des vieilles dames, les mains fermes des hommes assurés. J’entends des rires d’enfants enrubannés, je vois des bottines et des volants, des gouvernantes qui s’essoufflent. Je suis riche de vies heureuses. Les volets qui masquent la grand porte sont mal enclenchés, et malgré la poignée neuve, rien n’est fermé. Je pénètre dans le vestibule. Un rai de lumière découvre un carrelage blanc et noir, damier sali, brisé ; des carreaux manquent. Sur la gauche, un imposant miroir, fendu et taché me renvoie une image disloquée. Je devine un papier peint aux motifs ternis. Ce sont les emplacements de tableaux rectangulaires ou ovales qui suggèrent une couleur d’origine, des motifs chargés d’ocre et bordeaux ? Je suis la voyeuse d’un lieu profané... Sentiment de mal-être, je dérange l’histoire camouflée, étouffée d’un bonheur à profusion que l’on a piétiné, arraché. Cependant j’ouvre la porte, c’est bien le salon. Au fond, une porte-fenêtre à demi fermée projette un faisceau de lumière où flotte une multitude de poussières dorées en suspension ; le parquet est en assez bon état mais il manque quelques lattes, il craque au moindre pas. Une énorme cheminée en marbre blanc occupe l’un des murs, fissurée, ébréchée. Des fils tombent du plafond, percent les parois. Là aussi des ovales et des rectangles : disparition des tableaux, de leur mémoire. Alors pour me rassurer, je meuble, je donne la vie : ici, un piano à queue, on joue Chopin, Strauss ; des robes légères valsent, des courbes élégantes côtoient des croupes voyantes ; des silhouettes rigides, d’autres ventrues, des perles, des moustaches, des barbes, des mines réjouies et d’autres, patibulaires. Des gants blancs se faufilent pour proposer des coupes de champagne. Prisonnière de ce vertige, je m’enhardis, passe une porte entrebâillée. Ma folie se tait brutalement : le dépouillement arrache le rêve, il frappe : du plâtre sur les murs, taché d’humidité ou laissant apparaître la pierre du dessous. Le blanc cogne le crâne. On a dénudé la pièce, l’a estropiée, laissée pourrir. Des fils encore et une odeur agressive de moisissure. Une béance dans le parquet. Une cheminée noire renforce la désolation menaçante de l’endroit. C’était sûrement là le fumoir, le lieu des hommes, avec leurs cigares, leurs bouffées satisfaites, leurs chiffres, leurs affaires, la politique ; on aurait parlé aéronautique, calés dans des fauteuils profonds. On verrait des trophées de chasse, des armes peut-être, des rangées de livres qui sait ?

Je n’irai pas plus loin, l’émotion est trop forte. Je saurai bien un jour qui a pu déloger les propriétaires, quand, pourquoi. Je crois entendre des bruits de bottes, des trains, des hurlements.

MARIE-C. FRESNEL
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La maison était la dernière du lotissement de luxe, juste avant la falaise. Du lotissement on ne voyait que la barrière et le portail, elle était construite au fond du terrain en pente douce et, du jardin, on ne voyait pas les autres maisons, mais le ciel et la végétation, astucieux.

Évidemment jardin de rêve, pelouse sans la moindre mauvaise herbe, à la limite du synthétique, mais non c’est de la vraie nature, de la vraie œuvre de venus. Des fleurs blanches réparties comme il faut, presque écœurant de perfection pensa l’inspecteur Alejandro.

La maison était plus modeste que les autres villas haut de gamme du lotissement. En pierre, comme une maison bretonne, sans étage, un toit en végétation comme parfois en Norvège. Étrange sous la contrée d’Alejandro, mais chic. En façade une seule grande fenêtre, et une ouverture à droite de la porte d’entrée ni baie ni fenêtre, aussi haute que la porte, moitié moins large se terminant en haut par un ovale pas très régulier. À travers la vitre de cette ouverture un Tervuren assis regardant vers l’intérieur, immobile. C’était le crépuscule, la maison, éclairée, dégageait une impression de douceur, de quiétude fort agréable.

Pas plus de sonnette qu’au portail d’entrée, Alejandro frappe, pas de réponse, pas d’aboiement du Tervuren. Vérifiant qu’il a bien son taser de poche prêt à paralyser tout canidé agressif, Alejandro entre, la porte s’ouvre sans problème, il se tourne vers la droite, taser en main, mais il ne risque rien, le berger belge étant empaillé. Ceci dit, le taxidermiste a fait un travail hors pair notamment sur l’expression de la bête qui semble heureuse d’accueillir les visiteurs.

Bien qu’ayant horreur des poncifs, il ne peut qu’émettre un sonore « y a quelqu’un ? » suivi de « Police », mais non, personne…

La pièce est spacieuse, l’impression de douceur se renforce, une partie cuisine avec le piano à cuisson hors de prix, les ustensiles bien visibles, scintillants.

Il sait où il a vu cet intérieur. Sur le tableau d’un peintre nordique de la fin du XIXe siècle que venait d’acquérir son ami, le célèbre peintre Orlando Feo à qui il avait sauvé la vie sous la dictature, le soustrayant des mains de gens comme le commissaire Alvaro ravi de torturer et d’éliminer tous les « déviants ». Curieusement c’était parce qu’il recherchait cette ordure de commissaire Alvaro qu’il était dans cette maison. Alvaro s’y était rendu hier soir pour la disparition de la fillette de 8 ans du couple qui habitait là. Elle n’avait disparu que depuis un couple d’heure, mais comme ses parents étaient de la haute société, d’emblée, ils avaient eu droit à la visite du commissaire. Mais pas de nouvelle du commissaire depuis 24 heures.

Alejandro alla visiter les autres pièces se résumant à deux salles de bains (immenses, Jacuzzi, douche à l’italienne ET grande baignoire).

La chambre la petite était la plus intéressante, le lit étant un carrosse de princesse grandeur nature, il n’avait jamais vu ça. Bizarrement la chambre était bien rangée., la chambre des parents, que du luxe, impersonnelle, n’importe qui pourrait y dormir (à condition d’avoir du fric).

Il retourna dans la pièce principale, là on était bien, rassuré, au calme, des bibelots charmants en petite quantité, une bonne odeur de cuisine. Tiens, un croque-monsieur sur la table en bois, il est encore chaud. Il ne devrait pas, mais il s’assied et entame le croque-monsieur, il est comme chez lui, avec le décor qu’il aurait été incapable de mettre en place mais qui lui correspond. Pourtant des détails sont troublants, le tableau du peintre nordique représentait un décor identique avec une femme et deux fillettes qui lui rappelait l’échec de la vie commune qu’il avait eu pendant deux ans avec une jeune veuve et ses deux fillettes d’un autre père. Pareil pour le chien, il avait adoré son berger belge qui lui, adorait mordre les enfants, exclusivement les enfants. Il avait dû s’en séparer, le faire endormir. Evite de chialer. Mais avant ces ruptures, il y avait eu le bonheur, et la pièce ne lui rappelait que ça.
Bon, tant pis pour Alvaro, s’il a disparu, bon débarras, où qu’il soit, mais des types pareils, hélas, refont toujours surface.

Il décide de s’en aller quand il voit un petit objet qu’il pense reconnaître sur la table basse du salon. Hélas c’est bien ça, la bague du commissaire Avaro, un anneau médiéval représentant un arbre de vie, dont il était très fier. « Tu te rends compte Alejandro, ça date du Moyen Âge ! Et ça a été légué de génération en génération, dans notre famille, tu arrives à remonter jusqu’ou dans ton arbre généalogique toi ? »

C’est vrai que l’objet est magnifique, mais il est source d’ennui, il veut dire qu’Alvaro est bien venu ici et a priori ce n’était pas le gars à l’oublier sur une table, donc mystère… Il sortit de la maison vers sa voiture garée plus loin, dans le lotissement.

La maison était intéressante, sur deux étages, dans une rue étroite, en plein village, la plupart du temps à l’ombre, avec de toutes petites fenêtres, un escalier étroit abrupt bien conçu avec des marches pas trop hautes, deux pièces au rez-de-chaussée, deux à l’étage, avec des plafonds bas. En été, on ne voyait pratiquement pas le soleil et en hiver, vue l’épaisseur des murs, il ne devait pas faire trop froid. L’eau du lavoir était à moins de cinq cent mètres à l’entrée du village, monter un seau de dix litres sur cinq cent mètres, même si la pente était forte ne demandait pas trop d’effort.

José espérait ne pas avoir à la faire démolir. Au rez-de-chaussée vivait l’innocent, le bon chrétien, mais au premier demeurait sa sœur, l’hérétique qu’en tant que juge inquisiteur, il avait fait torturée et brûlée.

Normalement la demeure de l’hérétique dans laquelle elle avait pratiqué et enseigné l’hérésie doit être détruite, elle ne fait pas partie des biens à confisquer. Mais c’est la première fois que ce problème de propriété indivise se posait à lui. Il avait dû en référer à sa hiérarchie. Car dans ce cas, soit on détruit tout et on confisque les pierres, les poutres et les matériaux de construction, et, si on ne détruit pas, le fisc récupère la bâtisse dans sa totalité.
José attendait donc le verdict de sa hiérarchie.

Ce qu’il y a de sûr, c’est qu’il garderait l’anneau à l’arbre de vie qu’il s’était autorisé à confisquer à l’hérétique avant son supplice.

Quand il se rendit compte que l’anneau manquait à son doigt, il fit demi-tour, prenant le rond-point à toute vitesse, à sa sortie, une silhouette féminine avec un drapeau à damiers fait de grands moulinets. Alvaro est interloqué, ce n’est pas un quartier à putes et que fait cette jolie fille seule la nuit ? Il freine brutalement, laisse la fille s’approcher, il baisse la vitre : qu’est que vous voulez ? Ben vous avez vu, c’est la fin de la course, garez-vous vingt mètres plus loin, c’est dangereux à la sortie du rond-point.

En cherchant les clefs de la voiture dans sa veste, il se rendit compte qu’il ne retrouvait pas son iPhone 21 dernier cri, une courte bouffée d’angoisse avant qu’il ne l’aperçoive sur le siège de sa voiture. Deux appels en absence. Le commissariat. C’était son ami Pablo qui était de garde. La fillette avait été retrouvée, pas de violence, pas d’agression sexuelle, les parents sortent du commissariat à l’instant et rentrent chez eux. Le commissaire Alvaro aussi est de retour. Pourquoi ce con n’a pas donné signe de vie, Pablo ? La réponse est simple : ce connard n’a pas donné signe de vie parce qu’il est mort. Pablo lui apprit que le corps de commissaire avait été trouvé dans sa voiture au moins douze heures après sa mort, avec une rigidité cadavérique déjà bien en place. Suivent quelques digressions sur la difficulté de trouver le bon cercueil pour un cadavre assis, Alejandro lui rappela qu’en attendant quelques heures la putréfaction remplace la rigidité, mais qu’évidemment ça pue et question puanteur le cadavre d’Alvaro sera champion du monde. On parla repas d’enterrement payé par le service dans l’excellent restaurant près du commissariat. Ils parlèrent encore quelques minutes de tout ce qui émerveille et ravi les gens qui aiment la vie comme la nuit de Noël émerveille et ravi les enfants sages.

En raccrochant, Alejandro se dit qu’il était bien content de conserver l’anneau.

Cet anneau lui allait très bien à l’annulaire de sa main droite qui tenait le pinceau. Orlando était très fier de son atelier donnant sur le petit port aux eaux cristallines avec une lumière inouïe, fabuleuse pour la peinture, il y faisait toujours frais grâce à une climatisation discrète, il ne contenait que le grand chevalet avec la toile sur laquelle il travaillait et une toile vierge posée sur un mur. Le fond de l’atelier était dans l’ombre avec un sofa sur lequel s’étaient allongées les plus belles filles de la deuxième partie du XXIe siècle. Il n’en avait baisé aucune ne sachant pas ce qu’était une érection. Tout pour la peinture se disait-il.

Il pensait à son ami le préfet Alejandro qui venait de décéder à 89 ans lui léguant cet arbre de vie très ancien.

Alejandro lui avait sauvé la vie sous la dictature en 2025, rendant un immense à la peinture de ce siècle et du XXIIème qui venait de commencer, en empêchant la disparition d’un génie, Orlando Feo.

Peu de gens savaient qu’Orlando peignait la majorité de ses tableaux face à la mer, alors qu’aucune de ses œuvres n’a jamais représenté un paysage marin.

En ce moment, par exemple, il dessinait une maison en pierre au toit en végétation comme il en avait vu en Norvège.

GÉRALD GALTIER
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Certains lieux sont liquides et il est possible que vous n’ayez pas le temps de remonter à la surface. Vous êtes entré vos pas dans les pas d’un autre et quand vous avez jugé qu’il était temps de sortir, de remonter la pente, le soleil au-dessus de votre tête était loin. La faiblesse de la pensée vous tourmente, elle a tourmenté le jeune homme qui vous avait invité chez lui, dans sa maison du bord de la rivière. Les mains du jeune homme n’ont pas baisé le manteau des vierges, elles ont roulé les pierres, elles les ont disposées sur le sol. Les galets pour les cloisons intérieures. Il vous avait expliqué la fonction de chaque pièce et invité à le suivre. C’est une maison mexicaine aviez-vous demandé, votre semelle striait le gravier – ... la faiblesse d’une pensée incapable de projeter avec elle les corps en arrière, avant qu’ils n’entrent dans des maisons inconnues. Il avait apporté une bouteille d’alcool et vous aviez bu debout dans le couloir en regardant les pierres - les corps ne suivent pas les pensées, ils suivent les rainures, contournent les obstacles, creusent des galeries, montent des escaliers, se collent aux plafonds, demain ils occuperont les étages. Mais demain est comme le soleil, très loin derrière les murs. Pour l’instant cet homme et vous naviguez ensemble sur les courants d’un lieu troué, vous êtes dans une pièce il est dans une autre vous vous regardez les carcasses ont l’élasticité du désir - Et ensuite ?... C’est humain. Devant ce geste d’homme de chercher à savoir - Une maison pour toi, il se déchausse et se tient de profil pour te laisser passer, ensuite vous étiez montés à son appartement. De retour dans la soirée avec une autre bouteille, une bouteille pour chaque pièce il avait dit, mais ce qu’il te reste à l’esprit, maintenant que ce vestige du bord de la rivière t’a accroché à l’une de ses surfaces et que tu ne bouges plus, qu’un promeneur de chien pourrait vous voir collés l’un à l’autre dans la chambre à coucher - alors que dans l’appartement vous étiez restés dans la cuisine, ici vos corps se sont plus à répondre à la fonction attribuée à chaque pièce - ce qu’il te reste à l’esprit, c’est le formica aux placards et tiroirs beiges, cerclés de plastique souple et noir et un pan de mur entre deux ouvertures assez étroit pour un porte-clé en jute et fils de laine jaunes et bleus. Jaune et bleu sont les couleurs des maisons mexicaines dans ton souvenir et ton souvenir est suspendu à ce porte-clé. L’eau s’est grêlée de bestioles, les angles de vos corps résistent à toute oscillation. Seuls les yeux. Les tiens sortent de la gare, prennent le tunnel - odeur d’urine. Les graffitis sont de la même couleur que le porte-clé. Il est quatorze heures, la cuisine donnait sur une place, il y avait ce petit tabouret à cigarettes dans un coin du balcon, même en le poussant vous teniez tout juste à deux. Tu avais remarqué une ampoule allumée dans la pièce d’à côté. Ensuite vous êtes redescendus par l’escalier extérieur vous avez traversé la place et vous êtes entrés dans une chapelle, au milieu d’autres ex-votos un christ aux mains jointes - la lumière est partout elle s’est d’abord exercée sur le christ est tombée en grappe sur ses mains de cire, a fermé ses yeux peints, couvert sa bouche d’un drap noir, elle est dans ton cerveau, elle s’intensifie à mesure que l’oxygène fait des bulles à la surface elle te laissera nu et le corps acéré -, le jeune homme a accroché un coquillage avec ton nom à l’intérieur puis il t’a rejoint dans la chambre à coucher du bord de la rivière.

PASCALE GARREAU
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Les grues s’étaient comportées comme des machines de guerre... Elle avait entendu le bruit mat des boulets qu’elles avaient lancés en balançant leur long cou de girafes... les trous s’élargissaient, des pans entiers de murs tombaient... des rideaux de poussière s’élevaient des gravats en voilant les pièces éventrées... un vide étrange apparaissait dans le sens vertical !... une fenêtre battait des ailes, encore accrochée à son support en chute... elle avait suspendu son souffle, comme pour retenir la vie... La gamine tente de m’expliquer... Nous sommes seuls, je ne sais pas d’où elle vient... Elle est si petite !... Je ne suis qu’un vieux marchand de jouets qui tient une boutique sur la plage au bord de l’océan... Depuis que je me suis retiré de la vie réelle, après de longs voyages, je me suis fabriqué un monde en miniature... Peut-être me fait-elle confiance parce que je la regarde comme une poupée ?... Je me tenais sur le seuil quand, de très loin, sa petite silhouette dansante m’a intrigué, je l’ai rejointe au bord des vagues. À mes premières questions, elle a répondu en faisant des pirouettes sur le sable mouillé, puis elle s’est mise à y tracer des lignes avec un bout de bois, et à décorer son dessin avec les coquillages et les galets ramassés sur la plage... J’ai reconnu sa maison, elle m’a fait entrer dans l’intimité de son logis reconstitué... Derrière cette fenêtre-ci ou cette fenêtre-là, sous la lampe de la chambre ou celle de la cuisine, dans un cône de lumière chaude qui réunissait la famille, les histoires entendues jadis, avant la démolition de la maison, continuent de lui fabriquer un abri de paroles qu’elle me donne en partage... Je fais connaissance avec sa mère, son père, ses frères et ses sœurs... Son oncle, un saltimbanque, jouait de l’harmonica, de l’accordéon et de la grosse caisse. Elle se souvient des coups de cymbale. Assise sur ses épaules, elle agitait des grelots pour ajouter leur son à ceux de l’homme-orchestre. Son père jouait du violon, la musique faisait partie des bagages de la famille. Elle me raconte par bribes son odyssée, je crois comprendre qu’elle a traversé le monde d’Est en Ouest, et je pense à mes propres voyages qui se déroulaient en sens inverse, d’Ouest en Est... nous aurions pu nous croiser... elle est là aujourd’hui devant moi, toute seule, comme une apparition, comme une hallucination... J’ai déposé ma veste sur le sol pour en faire un tapis moelleux qui nous isole de l’humidité du sable. Attirée par la chaleur de mon pull, elle se blottit contre moi. Chez elle, autrefois, on s’allongeait sur des coussins pour déguster de délicieux gâteaux... Tandis qu’elle me parle, son logis prend forme... Je l’accompagne d’une pièce à l’autre, j’ouvre puis je referme les portes, monte un escalier, traverse un couloir, entre dans une chambre, ouvre une fenêtre, ferme des volets... un nouvel escalier me conduit au grenier, je redescends jusqu’à la cave, en profite pour remplir un seau de charbon, remonte dans la cuisine... elle me précède en évoquant ou plutôt en invoquant (peut-être même en les convoquant) des personnages-fantômes qui s’installent peu à peu à la place qu’ils occupaient autrefois... La petite entre en imagination dans une maison qui n’existe plus, ses yeux continuent de voir des objets disparus, emportés par les habitants au moment de leur fuite ou broyés en même temps que les murs qui s’écroulaient... sa voix redonne la parole à des personnes absentes ou mortes qui reprennent vie, leur présence à nos côtés est presque palpable, j’esquisse le geste de les interpeller, je perds le sens de la réalité... La plage où nous sommes assis est déserte, la brise du soir nous caresse le visage, l’océan nous offre en fond sonore la pulsation de son ressac... J’écoute l’enfant avec une profonde attention, je laisse sa voix fluette me guider vers des régions inconnues... Mon coeur ne bat plus pour personne depuis si longtemps !... Quand la petite se tait, je la regarde avec inquiétude. Elle se perd dans des pensées tristes que je voudrais pouvoir effacer de la main sur son front... On dirait qu’elle ne trouve plus les mots de son histoire, et je l’appelle ma petite muette... son regard qui suit le vol d’une mouette revient alors vers moi et elle se met à rire... Un jour, son père avait fabriqué pour elle un pantin. Il l’avait accroché au-dessus de son lit. Le soir, avant de s’endormir, elle s’amusait à tirer sur la ficelle qui articulait ses membres. Elle aimait son pantin comme un ami. C’est à lui qu’elle se confiait quand elle avait un souci, comme le jour où elle avait appris que les autorités du pays voulaient démolir leur maison... Elle se tait, ses yeux sont remplis de larmes... j’ai la sensation de voir ses pensées se fracasser contre les murs détruits... elle ne connaissait pas le jour exact, un matin, la famille fut réveillée par de grands coups dans la porte, et l’enfant avait enfilé ses habits à toute vitesse, oubliant de décrocher son ami pour le mettre à l’abri dans le berceau de son sac... elle l’avait vu ensuite gesticuler contre le mur de sa chambre en train de s’effondrer... je voudrais tant l’aider à relever les ombres de sa vie ancienne !... La tristesse de ses souvenirs entre en résonance avec la mienne... de très lointaines réminiscences me reviennent bizarrement d’un passé que je croyais mort ou annulé, complètement annihilé... je comprends aujourd’hui comme jamais pourquoi j’avais désiré tout oublier !... La mémoire est comme une maison qui serait à la fois intacte et démolie. Les objets du souvenir restent à leur place, mais on ne peut plus les toucher... une sorte d’écran nous sépare de nos sensations... sous les coups de boutoir assenés par le temps comme par les véritables machines à détruire, les échafaudages intérieurs se disloquent en tentant de retenir intactes des constructions condamnées... L’enfant ne le sait pas encore... elle rassemble ses petites forces pour essayer de recoller les morceaux et de reboucher les trous... elle ne sait pas encore que l’entreprise est vaine, que les murs de la maison démolie ne se relèveront jamais, que son ami le pantin a définitivement disparu au milieu des gravats... En l’écoutant, je me promène au milieu des ruines de ma propre existence... je me souviens d’un pantin ou de son équivalent... je me souviens des guerres que j’ai subies et du désespoir qui en résulte... sa peine m’accable... par un étrange dédoublement, je me sens être cette petite fille mystérieuse venue d’ailleurs qui se blottit contre moi... j’ai le sentiment troublant que ses sentiments sont les miens, que son histoire rejoint la mienne... il y a si longtemps... dans une maison abandonnée dans les dunes... les mouettes rieuses paraissaient se moquer !... je jouais près d’un blockhaus... j’écoutais l’appel narquois des mouettes en rêvant de voyages et de grands horizons... ce qu’il s’est passé ensuite ?... je n’imaginais pas cela possible... ma mémoire à cet endroit est une sorte de trou noir qui a tout englouti...

FRANÇOISE GÉRARD*
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C’est pas commun d’habiter au numéro 4868 d’une route sans nom de rue. Assez loin du premier village, mais pas isolé dans cette région où il y a des maisons un peu partout, dans laquelle les vignes sont arrachées pour faire pousser des lotissements de bicoques agglutinées les unes contre les autres, chacune bien entourée de son mur de protection, pour ne pas être vu.
Une belle grille entre deux piliers massifs, costauds, marque l’entrée d’une grande cour de chaque côté de laquelle deux maisons se font face. L’une, au crépis défraîchit tout gris a des volets bleus, l’autre, à la façade jaune les a des verts.

Je passais en voiture devant cette grille et ne voyais que très vite cet endroit visiblement fermé de longue date, car des feuilles mortes rassemblées par le vent ont fait plusieurs tas dans le fond de la cour, sous l’unique arbre au centre, qui prend presque toute la place sur la photo prise de l’autre côté de la route. J’y suis donc allé à pied pour prendre des photographies, afin d’avoir tout loisir de rêver l’endroit en l’ayant sous les yeux.

La rivière qui coule derrière la maison grise présage d’une activité passée de minoterie, et la profondeur de la cour d’entrevoir une activité avec circulations de camionnettes, ou de charrettes peut-être, car l’endroit semble délaissé depuis des années. L’arbre a pris tout l’espace disponible, le volume de son feuillage est comme une arrogance qu’il afficherait face à l’abandon du lieu, comme une fierté de résistance qu’il assumerait seul au côté des portes vermoulues et des fenêtres aux carreaux cassés.

L’inscription BUREAU sur la façade d’un appentis, encore bien lisible, laisse trace d’un commerce, lieu des transactions, livres de comptes et registres de stockage, des pesées de grains, des nombres de sacs de farines. Le ciment de toute la cour résonne encore des bruits de sabots de chevaux ferrés, de crissement des roues elles aussi cerclées de fer. Les cris pour faire avancer les bêtes.

Un lieu cinématographique, en somme. Pas besoin de reconstitution, l’endroit est dans son jus. La vie était là. Du moins les traces d’activité se sont fixées sur les poignées des grandes portes des entrepôts, ou des ateliers. Entre les fissures du sol quelques herbes ont gagné en hauteur, tranquilles qu’elles sont. Rien ne vient rouler ici.

Je n’entrerai pas, alors que le cadenas resté ouvert sur la grosse chaîne en fer m’y invite presque.

Les volets des maisons ne sont pas fermés, on voit donc les rideaux défranchis. Ce n’est pas habité, mais ce n’est pas abandonné. Une boite aux lettres toute neuve aux normes de La Poste devant l’entrée, sur la côté droit de la grille indique une renaissance possible. Vente, réfection complète des lieux, réactivation commerciale. Ça ferait un joli hôtel, ou un restaurant si la route à forte circulation n’était pas si proche. Cette proximité directe était sans doute un avantage majeur du temps des déplacements lents. Les deux gros bourgs équidistants des lieux encourageaient sans doute le commerce de l’endroit.
Les véhicules passent vite, faisant un bruit court avec un déplacement d’air désagréable, surtout lorsque ce sont des camions, et le son s’amplifie un instant par son rebond sur l’espace clos.

Pas d’odeur, pas de parfum. Il fait sec, depuis des jours. La rivière n’apporte aucune senteur non plus. Il y avait les poussières du déchargement des grains, l’odeur tiède de la farine fraîche, les cosses des grains rendus en son qui chatouillaient le nez.

Une rénovation sacrifierait l’arbre, sans doute. Avec lui s’effaceraient les images anciennes. Sa ramure recouvre le silence. Le passé doit se cacher dans un nid abandonné, au creux d’une branche.

L’automne arrive qui le mettra au jour. Sera-t-il là au printemps prochain ?

PHILIPPE GIRAULT-DAUSSAN*
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Assis près de la fenêtre Pierre s’impatiente, encore de longues minutes avant qu’il ne retrouve son port d’attache. Ce tortillard n’en finit pas de desservir des villages fantômes aux maisons abandonnées depuis des décennies, vidées de leurs souvenirs. Chaque arrêt inutile faute de voyageurs, lui pèse. Il est seul dans le wagon comme chaque soir. Encore quinze minutes de trajet avant qu’il ne retrouve sa ville aux ruelles tranquilles, aux volets ripolinés. Il a choisi de revenir vivre ici et ne le regrette pas.

Au début, il pensait retrouver ses copains d’enfance, suivre l’ombre de ces chers disparus sur les pavés du port. Mais peu à peu, il avait pris conscience que c’était cette ville qu’il aimait. Les maisons basses serrées les unes contre les autres pour se protéger du vent du large, les murs soulignés de pierres de granit taillées de main d’hommes, les volets outremer assortis au ciel océanique, tous les détails dont cette ville portuaire était friande lui avaient manqué durant ses années d’expatriation. Le soir après le travail, il préférait rentrer à pied de la gare, arpentant les pavés inégaux, admirant la ténacité des roses trémières et les reflets orangés que le couchant donnait aux façades. Le vent iodé qui l’accueillait sur les quais le remplissait de sérénité ; les cris des mouettes perchées sur les ardoises du toit de la gare lui souhaitaient la bienvenue. Il leur souriait et elles lui répondaient d’un éclat de rire. Il habitait au fond d’une impasse, derrière le port. Au passage, il saluait de la main les marins qui rentraient avec la marée du soir ayant posé leurs casiers au large. L’étrave des navires éclaboussant d’or les eaux du bassin, le fascinait bien qu’il soit sujet au mal de mer. Loïc, son ami d’enfance, lui criait de venir embaucher avec lui quand il en aurait marre de son rond de cuir, ponctuant sa plaisanterie d’un rire tonitruant. Pierre lui répondait par le même rire et un hochement de tête, comme chaque soir. Il était bien ici. Il avait trouvé sa place.

Ce soir, il prend la rue du môle, pour changer un peu de routine. Quand il était petit, les façades étaient sombres et vermoulues, les portes de bois martelées d’embruns cachant des secrets effrayants. Il n’a jamais repris cette rue depuis ses dix ans. Elle a bien changé. Il lui semble que les maisons ont rétréci. La rue lui semble plus aérée, certaines maisons délabrées dans son souvenir ayant été remplacées par des jardins. Les façades sont claires désormais, crépies de couleurs pastel ou patinées de blanc. Aux 40, 42 et 44, trois portes en enfilades attirent son attention. Elles sont mitoyennes, le numéro 42 semblant coincé entre les deux autres. Au 40 et au 44, les façades arborent fièrement trois fenêtres symétriques mais au 42, il n’y a qu’une porte. Il se demande comment une telle chose est possible et qui peut vivre au fond d’un couloir bloqué entre deux maisons « normalement constituées ». Une femme entre deux âges au rez-de-chaussée de la maison d’en face, le dévisage le regard pétillant. Il hoche la tête en lui montrant du doigt la porte du 42. Elle éclate de rire derrière ses carreaux avant d’ouvrir sa fenêtre, ravie d’avoir l’opportunité de bavarder un peu :

— Vous être intrigué, n’est-ce-pas ? Vous n’êtes pas le premier ! dit-elle en le fixant d’un regard gris, mélange de douceur et d’amusement.
— Il y a de quoi, répondit pierre sur le même ton, je me demande quel être singulier peut arriver à passer son existence dans un couloir.
— En effet, c’est la bonne question à se poser. Puisque vous avez deviné, je vous invite à découvrir la solution de l’énigme seul. Vous me semblez futé, alors ouvrez la porte du 42 et suivez les instructions que vous trouverez derrière. Le mystère ne se dévoile qu’à celui qui en est digne. Bonne chance !

Sur ces mots d’encouragement, elle referme sa fenêtre et disparaît au fond de la pièce avant que Pierre n’ait le temps de réagir.

Après une hésitation, il traverse la rue, pose la main sur la poignée jetant un coup d’œil en arrière lui pour glaner une approbation, mais la voisine a disparu. Il est seul dans cette rue déserte avec ce mystère se mêlant aux souvenirs glauques des rues sombres de son enfance.

À l’intérieur, un long corridor plongé dans la pénombre l’accueille. L’atmosphère est âcre, mélange d’encaustique et de vieil antimite. Le silence est pesant. Au mur, des gravures de scènes médiévales couvrent toute la surface. Elles décrivent les amours de Merlin l’enchanteur et de la fée Morgane dans le style Gustave Doré mais semblent beaucoup plus anciennes. Un tapis de jute atténue le bruit de ses pas, il avance jusqu’au fond du couloir où une porte vitrée donne sur une pièce inondée de lumière. Soudain intimidé, il n’ose frapper au carreau. Sur la dernière gravure, la fée Morgane fièrement dressée sur sa queue de serpent, le fixe d’un regard amusé aux pupilles fendues verticalement. Pour s’extraire de l’effet hypnotique de ce regard surnaturel, il reprend sa respiration, rassemble tout son courage et dit d’une voix éteinte :

— Il y a quelqu’un ?
Un long silence lui répond. Il n’est pas venu jusque-là pour renoncer, pose la main sur la poignée au moment où une voix chevrotante crie à travers la porte :
— Le panier est sur la sellette. Le porte-monnaie est au fond. Je laisserai la porte ouverte, si vous voulez le laisser sur la table. Merci à vous, Ginette, à tout à l’heure !

Pierre suspend son geste, récupère le panier sur la tablette et ressort de la maison sans bruit. Au fond, il découvre un petit carnet jauni où l’on a griffonné au fil des jours des listes de courses et des phrases de remerciements. L’écriture est belle bien que légèrement tremblée, d’un style suranné qui le touche. Il parcourt le carnet, journal de la vie quotidienne de la vieille dame dont la voix l’a ému tout à l’heure, déclinant au fil des pages ses goûts culinaires et ses habitudes intimes. Il a la sensation qu’un hasard malicieux l’a fait entrer par effraction dans la vie de la personne vivant au 42. En traversant la rue, il croise le regard de la voisine qui l’épie à travers ses carreaux. Elle hoche la tête et lui sourit, lui montrant du doigt la direction du magasin d’alimentation situé au bout de la rue.

La jeune vendeuse reconnaissant le panier de la vieille dame, lui demande sa liste de courses. En quelques minutes, elle remplit le panier et explique à Pierre qu’elle n’a pu ajouter les macarons à la framboise, péché-mignon de la vieille dame, n’ayant pas trouvé assez d’argent dans le porte-monnaie. Il ne peut s’empêcher de l’interroger sur les habitudes de celle dont il n’a entendu que la voix, apprend qu’elle vit seule depuis la mort de son fils, marin-pêcheur noyé lors de la grande tempête qui a détruit son bateau. Elle était pâtissière autrefois et régalait tous les gamins du quartier de ses sablés à la vanille bourbon et au beurre salé. La jeune fille assure qu’elle n’en a jamais goûté de meilleurs depuis que la vieille dame n’a plus la force d’en préparer. En l’écoutant, Pierre retrouve sur sa langue la saveur sucrée-salée des sablés de sa jeunesse. Il demande à la jeune femme d’ajouter le plus gros paquet de macarons dont elle dispose, la règle et reprend le chemin du numéro 42.

Lorsqu’il pénètre dans le corridor, le silence se fait sur son passage comme si les personnages des dessins encadrés sur le mur interrompaient brusquement leur conversation pour l’observer. Il écarte doucement le rideau de la porte de la salle principale mais rien ne bouge à l’intérieur. Il frappe discrètement mais n’obtenant pas de réponse, se décide à entrer.

Le petit logement se résume à cette seule pièce ouverte à l’ouest sur une cour intérieure par une large verrière d’atelier. La cuisine où trône un antique fourneau de fonte, occupe la plus grande partie de la pièce. Pierre, en admiration devant la multitude de moules à gâteaux en cuivre pendus sur le mur, les ustensiles de pâtissier disposés dans tes pots de terre sur une plaque de granit noire polie, laisse courir ses doigts sur la surface brillante comme un miroir, imaginant les gâteaux qui y ont été confectionnés pendant des décennies. Il lui semble qu’un parfum de fleur d’oranger flotte encore au-dessus du fourneau. Il dépose le panier à ses pieds, cherchant autour de lui où il pourrait ranger tout ce qu’il avait rapporté de l’épicerie, lorsqu’une voix s’élève derrière lui.

— Laissez le panier sur la table, Ginette, je rangerai demain quand j’aurai retrouvé un peu mes forces.

Il se retourne, interloqué, cherchant la voix qui provient d’un placard de bois sculpté occupant le mur opposé à la verrière. Il connaît ce meuble mais a beau chercher dans sa mémoire, il n’en retrouve trace. La voix tout d’abord atténuée par les panneaux de bois, prend de l’ampleur tandis qu’une main fripée pousse la lourde porte coulissante. Pierre se souvient : c’est un lit clos breton comme il en a vu dans son enfance. Il avait même joué à l’intérieur de l’un d’eux, avec un de ses amis d’enfance dont les parents en possédaient un depuis plusieurs générations. Ses souvenirs resurgissent à mesure que le panneau coulisse, comme la brume se dissipe lorsque la brise d’octobre balaye la lande au petit matin.

— Je ne suis pas Ginette, murmure-t-il pour ne pas effrayer la vieille dame, mon nom est Pierre. Je suis allé à l’épicerie à sa place. Il restait de beaux macarons, ceux que vous préférez m’a dit la petite vendeuse… ajoute-t-il comme pour excuser sa présence.

La vieille dame le découvre, surprise, puis lui offre son plus beau sourire où il manque quelques dents. Elle s’assoit au bord du lit en l’examinant des pieds à la tête. Il se sent tout petit sous ce regard puisant, aux reflets bleus gris comme celui de la crête des vagues en automne.

— Pierre, oui. C’est bien toi, tu es Pierre. Je t’aurais reconnu tout de suite à cette jolie fossette si j’avais encore mes yeux d’antan…

Pierre n’ose la contredire, se demandant avec qui elle le confond.

Elle paraît sortie tout droit d’une des gravures de son corridor, faisant presque corps avec le bois du lit tant sa peau est burinée. Elle tend la main vers Pierre pour qu’il l’aide à se lever puis saute sur ses pieds, plus agile qu’il n’y parait et poursuit :

— Tu ne te souviens pas de moi ? Pourtant tu es souvent venu jouer avec mon Joël, vous restiez des heures derrière les portes de mon lit à vous raconter des histoires de pirates. Tu n’as pas oublié mon Joël quand même !
Elle le fixe sévèrement de toute la hauteur de sa petite taille, et Pierre se sent soudain plus bas que terre. Comment avait-il pu oublier cette période de sa vie ? Joël, son meilleur copain de la communale, son alter-ego, son frère. Il s’approche du lit-clos, en caresse les sculptures suivant du doigt volutes et grappes, puis se tourne vers la vieille dame, des larmes plein les yeux.
— Je n’ai pas oublié Joël, il est toujours au fond de mon cœur, ni les histoires de pirates, ni le goût de vos sablés, Corentine, je les avais seulement enfouis sous tant de sable…
— Mon petit, répondit la vieille femme, en hochant la tête, tant de marées sont passées sur le sable pour moi aussi. Tu ne pouvais pas me reconnaître derrière ce masque de vieux pruneau desséché qui me sert de visage, désormais. Je te pardonne volontiers. Je suis si heureuse de te revoir. Raconte-moi où tu as roulé ta bosse durant toutes ces années.

Pierre a de nouveau huit ans. Il la regarde émerveillé comme si une fée avait brusquement surgi des nuits de son enfance. Il se sent si bien près d’elle, il lui semble que s’il ferme les yeux, Joël va sortir de ce lit de chêne en riant, comme il l’a si souvent entendu le faire.

Il tire près de la table le vieux tabouret sur lequel il s’asseyait pendant qu’elle confectionnait ses gâteaux, et commence à lui raconter ses années de jeunesse autour du monde. Dans un coin, l’horloge égraine les minutes puis les heures, mais le temps de compte plus pour eux.

Corentine s’approche du fourneau, attrape un tablier pendu dans un coin de la cuisine et dit :

— Il est temps de secouer la poussière de ce vieux tablier. Pendant que tu me racontes tes voyages, je vais te faire quelques sablés. Ne regarde pas ce que je mets dans la pâte. C’est mon secret, mais tu m’en diras des nouvelles !
Dehors, le soleil décline, couvrant les carreaux de la verrière de reflets dorés. Le sourire de Corentine est parsemé de petites étoiles. Un chat aux yeux verts s’étire sur le toit du lit-clos puis saute d’un bond sur ses genoux. La lumière glisse sur les mains de Corentine pétrissant la pâte sablée. Pierre se sent de nouveau vivant. La vie qu’il aime est là, palpable, au goût de vanille, aux couleurs du couchant, à la saveur du sourire d’un ami, à la fragrance du rire de Morgane.

Pierre se dit qu’il a bien fait de pousser la porte bleue du 42 ce matin-là.

MARIE-CHRISTINE GRIMARD*
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Le dimanche, en milieu de matinée, ils descendent des appartements sombres, encaissés, de la vielle ville, chargés de parasols, de cabas, de chaises pliantes. Les serviettes qui n’ont pas trouvé place dans les paniers autour du cou, ils se dirigent vers la grande plage pour y rejoindre leurs voisins, leur famille, leurs amis. Toi aussi tu as fui le deux-pièces étouffant où tu viens d’emménager et tu avances dans ces ruelles que tu ne connais pas encore, le long d’immeubles bas aux façades blanches, roses ou jaunes, aux balcons ciselés, longeant aussi des immeubles au crépis fissuré, et maintenant tu t’arrêtes devant cette maison aux bow-windows murés de parpaings rouges, aux tiges de fer jaillissant d’une terrasse abandonnée.

Sur la plage, tu t’imagines être l’un d’eux, père de famille installant le pique-nique, adolescent plongeant des rochers de la jetée, vieille femme devisant dans l’eau avec ses copines. Tu captes des bribes de conversation, des mots que tu comprends, d’autres qui te sont inconnus. Parfois tu suis des jeunes filles dans les vaguelettes pour te rafraîchir, tu aimerais courir comme les enfants, asperger leur mère… mais tu n’es pas l’un d’eux, tu n’as personne à éclabousser et tu n’es pas doué pour engager la conversation. Tu restes assis sur le sable, mordant un sandwich mou, sans parasol pour te protéger des rayons brûlants.

Le soleil coule sur ton front comme du plomb en fusion, tu te blottis contre les murs, dans leurs ombres étroites. Tu as vite retrouvé la maison murée de la calle Encarnacion à présent désertée. La porte du jardinet grince, sa base résiste quand tu la pousses mais elle finit par céder. Un petit chemin en dalles se devine encore sous la profusion des hautes herbes qui le recouvrent en partie et gagnent sur l’escalier. Tu le montes en deux enjambées et tu tentes sans conviction d’ouvrir la porte d’entrée avant de contourner la maison par le côté droit où une haie te soustrait aux regards. Sur la façade, au rez-de-chaussée et à l’étage, des volets de bois bleu, hermétiquement clos. Plus loin, une grille de fer forgé interdit l’entrée que ménagerait une porte-fenêtre entrouverte. Ils auront voulu laisser passer un peu d’air, te dis-tu, sans t’attarder sur cette supposition. Tu es étonné par la longueur du jardin qui s’étend à l’arrière de la maison, un terrain sec, poussiéreux, dont quelques arbres touffus rafraîchissent tout de même la perspective.

Tu es partagé entre l’envie de rester assis sur une marche de ciment à contempler ce long jardin qui te rappelle irrésistiblement un jardin où tu as joué il y a longtemps et le désir d’entrer dans la maison. Quelque chose te retient d’entrer tout de suite dans la maison, de t’y introduire par cette porte vitrée qui a pivoté sans difficulté lorsque tu as tourné sa poignée.
Une odeur âcre, lancinante, t’assaille dès que tu entres. Passé le petit couloir, tu aperçois le dos d’un canapé en velours grenat tourné vers les parpaings rouges qui obstruent le bow-window de ce qui semble être un salon en partie démeublé. Quelques cartons sont entassés près d’un tapis roulé. Il y a deux télécommandes sur un meuble bas, un plateau oublié au pied d’un énorme fauteuil de cuir aux flancs lacérés. Des grains de poussière saturent les rais de lumière obliques qui éclairent cette pièce à l’abandon. Sur la gauche, en direction du jardin, un renfoncement enserre une table, quatre chaises et un vaisselier, tous du même bois sombre et sculpté. Au moment où tu tends la main vers la surface de la table qui t’apparaît étonnement lustrée, une ombre basse déboule du couloir dans un bruit saccadé.

Tu t’approches du canapé, intrigué par une sorte de frottement, un son râpeux que tu n’arrives pas à identifier. Sur le velours fatigué, deux chats tigrés s’étirent. Ils se redressent d’un bond en te voyant, l’un file se cacher sous le meuble bas, l’autre hérisse sa fourrure et crache dans ta direction tandis qu’une ribambelle de chatons efflanqués s’extirpe du tapis roulé. D’instinct te reviennent ces petits claquements de langue que tu adressais à Balthazar quand tu voulais l’attirer dans tes jeux. Le chat tigré cesse de cracher et te regarde avec circonspection avant de sauter du canapé pour aller flairer les assiettes vides posées sur le plateau.

À l’étage où une coursive de bois surplombe le salon comme une rampe de théâtre, l’odeur des chats s’estompe. Dans le bureau tu ressens comme un appel d’air. Aucun livre, aucun dossier sur les rayonnages de la bibliothèque. Rien sur la table où tu t’assieds. Tu restes immobile un instant, les mains posées à plat sur l’épais plateau de bois. Ici tout pourrait peut-être repartir de zéro. Peut-être. Tu te lèves. Une sorte de sérénité se dégage de la chambre qui donne l’étrange impression d’être encore habitée. Si tu restais là, juste deux ou trois jours, le temps de te reposer un peu ? Tu te laisserais tomber sur le grand lit couvert d’un splendide plaid brodé, tu laisserais s’écrouler en toi des pensées blessantes, inutiles. Tu regarderais glisser sur le parquet les pieds nus d’une jeune femme que les enfants éclaboussaient sur la plage. Étendus vous verriez frissonner les arbres par la grande fenêtre demi-lune, tu couvrirais sa peau du très fin gilet doré que tu viens de ramasser au pied du lit.

Un claquement brusque te rappelle à l’instant présent. Des pas résonnent au rez-de-chaussée. Cris aigus, miaulements rauques, insistants. Quelqu’un est entré dans la maison. Tu t’approches doucement de la rambarde de la coursive derrière laquelle tu t’accroupis. Une dizaine de chats entoure une vieille femme qui ramasse le plateau et l’emporte dans la cuisine. Des bruits d’eau, de vaisselle entrechoquée, des miaulements impatients. La vieille revient dans le salon chargée du plateau, entourée des chats hurlant, s’élançant à ses côtés, devant ses pieds, manquant de la faire tomber. Tu jurerais que c’est elle que tu as vue hier soir sur le front de mer, nourrissant une bande de chats sauvages qui a trouvé refuge sous les grands rochers de la jetée. Après avoir mangé, les deux chats tigrés recommencent à miauler, le museau levé vers la rambarde où tu te dissimules.

Elle a deviné ta présence. Elle crie, elle jure. Tu entends ses pas dans l’escalier, l’un après l’autre péniblement et aussi un bruit plus sourd, comme celui d’une canne sur laquelle on s’appuie, marche après marche. Tu la revois alors frappant sauvagement les rochers avec un grand bâton pour chasser les mouettes attirées par la nourriture qu’elle réserve à ses protégés.

Elle regarde dans le bureau, derrière l’angle mort de la grande bibliothèque. Elle ouvre brusquement la porte des toilettes, la referme. Elle entre dans la salle de bains. Puis elle t’aperçoit assis sur le lit. Elle est effarée de te voir assis sur ce lit, de te voir respirer le parfum du gilet aux mailles si fines. Elle se fige derrière le panneau de la moustiquaire que tu as préféré rabattre contre l’embrasure de la porte, suffoquée. Tu commences à lui parler, t’efforçant de prononcer tranquillement les mots que tu as choisis pour lui faire comprendre que tu n’es pas un voleur, que tu ne lui veux pas de mal, que tu… Elle secoue une main dans l’air comme pour effacer quelque chose et ses mots se précipitent : Disculpe, disculpe, no sabia que habias vuelto.

MG*
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6 rue des frères Blin, une maison en pierre de deux étages forme un « L ». D’abord un portail gris parsemé de rouille, puis les escaliers, enfin la sonnette. Personne ne vient ouvrir. Je traverse un couloir dont le carrelage est en damier noir et blanc, sur le mur, un plan de Paris de l’époque Gallo romaine entouré de portraits en noir et blanc. À gauche, une première pièce, la cuisine et ses odeurs qui offensent mes narines : le renfermé, la cire, la moisissure... Au centre se trouve une table en formica bleu-vert très clair avec quatre chaises posées dessus, en face, un buffet de la même couleur, à droite au-dessus de l’évier la fenêtre et là un immense terrain en friche. J’ouvre le frigo, il est plein de repas tout prêts avec le même emballage plastique orné d’une étiquette « Âge d’or service ». Toujours pas de Louise Lemercier.

Après la cuisine, le salon avec de nouveau les damiers noir et blanc au sol : un noir, deux blanches mes jambes ne résistent pas elles sautent à pieds joints jusqu’aux escaliers derrière le canapé en cuir blanc. Je les monte. Une chambre au mur gris avec un couvre lit rose, des rideaux roses et une immense armoire en chêne marron. Toujours pas de Louise Lemercier.

La chaleur me ramène à la cuisine où j’ai laissé mon sac dans lequel se trouve ma bouteille d’eau. Assise à la table bleu-vert, j’aperçois sur le buffet en face de moi, un vase blanc à galbe arrondi sur lequel sont dessinés des motifs bleus que je ne distingue pas bien, il semblerait que ce soit des branches. Le vase a un couvercle que retient une épaisse bande de scotch. Derrière lui se trouvent deux branches de vigne et devant lui des fruits de saison : des pêches, des grappes de raisins et des figues. Nombre de ces fruits sont abîmés. Je me lève afin d’identifier les motifs du vase : des branches d’amandiers en fleur. Je caresse les veinules. je suis complètement happée. Quelle grâce ! Le son de l’horloge comtoise me surprend. Il est onze heures et demi, je devrai partir. Tant pis, je reste encore un peu, je me sens bien ici. Je me saisis de l’objet qui semble plein de quelque chose et je le pose délicatement sur la table. Le scotch se décolle facilement tellement il est desséché. J’ôte le couvercle. Mon regard plonge à l’intérieur, le vase est rempli de cendre. Remettre le couvercle, fuir cette pièce, sortir de cette maison, mais ils est trop tard. Aucune sortie possible. Mes mains se saisissent de l’objet, vident la cendre sur la table et le déposent dans mon sac. Mes pieds se mettent en route, la porte d’entrée, le portail gris parsemé de rouille et enfin la voiture.

ABIBA GUERZIZ
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J’avance vers la porte d’entrée, j’ai l’impression de filmer avec une Steadycam, le travelling est souple, j’ai quand même regardé le flot de la circulation avant de traverser le quai de Jemmapes. L’immeuble se distingue par ses angles coupés, ses grandes et hautes fenêtres qui s’ouvrent de manière immodérée à la lumière sinon toujours au soleil parisien. J’ai su que l’architecte était connu pour avoir créé des « maisons ouvrières » dans les années vingt, et son ambition consistait à offrir un prix d’habitation bon marché, la clarté, la commodité, l’espace, l’hygiène et la beauté enfin mis à la disposition des classes populaires au sein de la capitale. La porte d’entrée est massive avec des barreaux devant les vitres ; le sol est couvert de mosaïque noire et blanche. L’ascenseur correspond à l’image des films policiers anciens où l’assassin emprunte toujours ce qui ressemblera peut-être pour lui à l’étape ultime : l’échafaud. Je pousse la grille vers la gauche, il n’y a pas de miroir à l’intérieur et l’engin décolle avec douceur, sa mécanique est bien huilée. L’arrêt au troisième étage se fait sans heurt, aucun autre bruit ne s’entend que celui de la porte que je referme. Une jolie rampe noire, assez courte, longe l’escalier parallèle. Je pénètre dans l’appartement (je connais le code du bas et j’ai fait fabriquer un double de la clé) : ce qui me frappe, c’est ce plancher à l’ancienne, il brille, il est resplendissant, il ouvre tant de perspectives, et je pense au célèbre tableau de Gustave Caillebotte, j’imagine ceux qui l’ont posé avec patience, mesure et précision, fiers du travail accompli (l’artisanat donne toujours sa récompense). C’est un véritable miroir : comme si les stries de couleur marron clair reproduisaient en quelque sorte les pistes d’envol d’avions vers le ciel. Personne ne vit ici. Les trois grandes pièces, hautes de plafond, sont vides. Elles plongent vers une rue assez étroite et peu passante. Un long couloir les dessert. Je m’aventure lentement dans chacune d’elles : dans la première, il n’y a pas de livres dont je pourrais lire les titres, aucun bibelot d’inanité sonore ne trône sur la cheminée absente – Magritte aurait surement aimé ce lieu – et la pièce du séjour escamote heureusement l’écran plat de toute télévision actuelle. La chambre est vaste et nue, il manque un pyjama, il faudrait rajouter un lit et une armoire à glace. Dehors, la lumière commence à baisser, les voitures se font plus rares, l’heure du travail est terminée, chacun rentre chez soi avec comme bagages ses soucis du jour écoulé et ses angoisses du lendemain à venir. Dans la cuisine, aucun ustensile ne pend au mur, pas de passoires, de casseroles, de machine à laver la vaisselle : tout a bien été débarrassé, c’est l’endroit idéal, aucune épluchure. Un petit balcon donne sur une cour intérieure, le soleil doit se pointer gentiment ici le matin. La salle de bain possède une baignoire, j’aimerais m’y allonger comme dans un lit mousseux avec mon petit nageur à ressort, acheté il y a déjà quelques années au musée « La Piscine » de Roubaix. Un craquement vient de se faire entendre, pourtant je suis seul ici. Je me retourne et je n’aperçois rien. Je suis persuadé que personne n’a pu me suivre dans ma visite clandestine. Cet immeuble ne relève pas du style haussmannien, et l’appartement possède une sorte d’arc-boutant tout à fait art déco. Je revois soudain des images du film de Guy Gilles, Au pan coupé, oui, c’est ce souvenir que je cherchais (je me plais à imaginer que le cinéaste aurait pu l’appeler Au plan coupé, ce à quoi il avait peut-être pensé). Le craquement du plancher ne s’est pas renouvelé, dehors j’entends passer une voiture de police avec son klaxon deux-tons, qui n’émet que rarement le même hululement que celles des flics américains. J’aimerais louer ce trois-pièces pour moi : le canal Saint-Martin se trouve juste à côté, et la rue Dieu ressemble à un appel vers l’infini ou sa défense. Il est temps de repartir, je ferme doucement la porte, j’appelle l’ascenseur qui monte fidèlement à ma rencontre, tel un chien obéissant. La descente se fait sans à-coups. Une fois dans la rue, je marche le long de la berge devenue, en été, un pique-nique géant. Sur la voie d’eau, après avoir franchi quelques écluses, passe une embarcation à touristes. Plus loin, une fois la Seine rejointe, la presqu’île pourrait s’appeler Saint-Louis. Mais il paraît que c’est très cher pour y habiter. Je ne compte plus les interdits dans cette ville, aimée malgré tout. Les immeubles du quartier se reflètent dans l’eau verte et nonchalante.

DOMINIQUE HASSELMANN*
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Stupéfaite, mais aussi soulagée, je me suis retrouvée dans la maison. J’ai tout de suite su que c’était celle-là même dont j’étais curieuse quelques instants auparavant, dans la rue, alors que je rentrais des courses, mais j’étais incapable, maintenant debout dans ce qui semblait la pièce de vie, de me rappeler comment j’y avais pénétré, chargée de mon caddie dont dépassaient l’extrémité touffue de ma botte de poireaux ainsi qu’une partie de la barquette où brillait ma tranche de foie de veau.

D’où je me tenais j’apercevais bien les dernières marches d’un escalier ouvert dans le mur à droite mais je ne pouvais rappeler à ma mémoire aucune image de l’ascension qui m’avait conduite ici – quelque chose, par exemple, comme moi courbée dans la cage au pied du mur taupe, gravissant chaque marche de guingois car hissant à moi la charge de ce caddie dont les roulettes heurtaient sèchement de chaque marche la pierre noire et polie, cette même pierre – je le voyais maintenant – parcourue d’une arborescence de veinules mates que j’aurais pu distinguer, par exemple, lors des moments de répit que je devais m’accorder, impatiente alors d’en voir le bout, c’est-à-dire le seuil de la salle où je me tenais à présent et d’où je ne pouvais toujours pas me souvenir quoi que ce fût de cette ascension, ni même, à cause du coude à angle droit que formait la succession des marches, entrevoir le vestibule par où j’avais dû faire mon entrée.

Et je ne me souvenais pas davantage entrer ici par la terrasse extérieure sur quoi donnait cette vaste baie vitrée qui s’ouvrait à gauche de la cuisine – une de ces cuisines dites je crois américaine – et contre le triple vitrage de laquelle j’approchais maintenant mon front à la rencontre de mon reflet, interrogeant de toute mon attention, mais sans plus de succès, le raide escalier d’aluminium qui menait au plateau de bois où reposaient trois transats, cet escalier extérieur que tout de même j’aurais dû me remémorer avoir gravi tant j’avais dû, là encore, faire grossièrement résonner les marches joliment ajourées, en les percutant elles aussi, une à une, des roulettes de mon vieux caddie dont je n’avais pas voulu me séparer dans le vestibule, comme certainement mon hôte m’avait invitée à le faire, en manifestant comme il convient l’intention empressée de s’en saisir, mais qu’ensuite, devant mon refus têtu et par un respect délicat de mon âge – bientôt quatre-vingt treize tout de même – il m’avait laissé trainer péniblement derrière moi dans l’escalier, tandis qu’il me suivait discrètement comme mon ombre, et qu’il poussait même la prévenance jusqu’à feindre être occupé – son visage, pour autant que mes efforts dans l’escalier m’eussent permis d’y prêter attention, son visage intensément penché sur un écran posé aux creux de sa main gauche, et des doigts de l’autre, pianotant, glissant sur la surface silencieuse, inerte et douce, comme le duvet d’un moineau mort qu’il aurait trouvé au fond de son jardin et que, pour le montrer à sa fille, par exemple, afin qu’elle apprenne un peu la vie, il ramènerait chez lui par cet escalier extérieur dont je ne pouvais me rappeler avoir gravi les marches, tandis qu’à présent que je contemplais l’approche suspendue d’un impeccable crépuscule au-dessus des maisons du quartier (ce quartier que je ne connaissais pas sous cet angle mais qui m’était encore familier), je sentais qu’après avoir fourni cet effort de mémoire, avec les pauvres moyens de mon âge, plus jamais il ne me serait donné de savoir comment j’avais pénétré dans cette demeure, et que chercher à saisir la cause de ma présence ici serait tout aussi déraisonnable que de vouloir comprendre l’attrait qu’exerçait sur moi maintenant, au-delà de mon reflet dans le triple vitrage, là-bas à gauche, dans les allées du jardin voisin et au-dessus de celui de mes hôtes, la vue de Lucien, trônant raide sur son fauteuil motorisé, formant avec son engin un corps dont les contours hirsutes se découpaient sur le crépuscule, tandis qu’il parcourait le terrain accidenté du jardin en une succession hoquetante de mouvements ivres et brisés.

De cette impossibilité de comprendre et de revenir en arrière au moins j’étais certaine, tout comme je savais exactement dans quelle maison je me trouvais. Sans que pour m’en assurer je doive décoller mon front du reflet de mon front, me retourner et diriger mes pas vers l’opposé de la pièce, je voyais la maison, comme je me voyais encore très bien descendre la rue, ainsi que cela se produisait chaque jour, de même qu’à chaque fois je ne pouvais empêcher mes yeux de scruter, interrompant la litanie des façades grises et marrons, son volume noir, d’autant plus attirant que la surface en était mate et surtout, ouverte à la lumière non par de familières fenêtres où pencher le matin son buste charnu (pour écarter des deux bras les volets), mais par une multitude de jours verticaux, striant sa façade austère, excitant le regard à dérober des morceaux de la vie qu’abritait ce bloc de basalte, élevé sur les pilotis d’acier disposés en croix, entre lesquels ceux qui vivaient là rangeaient posément leurs véhicules élégants et puissants.

Et sans doute exactement au-dessus des véhicules au repos (leur moteur froid et sans odeur), c’était maintenant moi qui observais à travers la façade ajourée la rue de Verdun, son asphalte usé et rapiécé, ses plaques d’égouts antiques, ses maisons de pierre brune au dessus desquelles le ciel suspendait sa toile veloutée, cette rue dont je ne foulerais plus les trottoirs inclinés, à jamais séparée d’elle par l’hermétique triple vitrage, et qui s’offrait à moi désormais, malgré les corps qui la parcouraient à des vitesses diverses, figée dans la langueur muette du crépuscule.

Alors, persuadée que ce paysage ne changerait plus jamais pour moi, qu’il était de toute façon inscrit, comme un chiffre, dans mes fibres les plus intimes ; mais aussi, je dois bien le reconnaître, poussée par les anciens usages qui avaient réglé mon existence, j’ai décidé de me rappeler au souvenir de mon hôte et de lui faire l’hommage de mon visage et de ma petite personne.

L’homme qui m’avait peut-être acceuillie dans ma nouvelle demeure et qui, par son détachement élégant, semblait en être le maître indiscutable, j’ai pu constater avec un certain soulagement qu’il veillait scrupuleusement à me mettre à l’aise en faisant gentiment mine de ne faire aucun cas de ma présence : à deux pas de moi, il se tenait à moitié tourné et un peu penché vers une console dont les minces panneaux de bois nordique épousaient étroitement un bloc hifi de métal brossé qu’il commandait à distance d’un geste souple et souverain, déclenchant de discrets signaux lumineux dans la façade de l’appareil et, sans doute, bien que je n’entendisse rien, une mélodie qui devait être sublime si j’en jugeais par l’air absorbé qu’affichait son visage soigneusement taillé, cette expression d’extase policée qui me disait, installez-vous, faites comme chez vous, ne croyez pas que vous puissiez me déranger en quoi que ce soit.

En fait, ce qui m’étonnait et me soulageait à la fois dans la présence de mon hôte, c’est que toute son attitude me donnait la sensation de n’être en rien l’expression d’un corps, comme si, désireux de ne jamais, pas même une seconde, manquer aux devoirs de l’hospitalité, il faisait tout pour résorber son existence organique, contenir jusqu’à l’anéantissement les besoins que celle-ci, vulgairement, pourrait lui imposer de satisfaire et qui le contraindraient de s’éloigner un moment de moi en me priant de bien vouloir l’excuser.

Très touchée par sa prévenance, j’ai vite pu comprendre, après avoir regardé au-delà de la chemise qui dessinait le contour de son échine, que mon sentiment n’avait pas pour origine une qualité propre au maître des lieux car, envisageant maintenant la femme élancée qui feuilletait distraitement, pour ne pas m’incommoder, un épais magazine d’intérieur, nonchalamment assise sur un des tabourets du bar entre la salle et la cuisine, délicatement enlacée par la silhouette fine et souple d’une jeune fille qui avait déposé sur la pointe de son épaule l’ovale de son visage, j’ai eu la conviction que j’avais de la chance d’avoir atterri dans cette maison où les occupants étaient d’une politesse exquise, à tel point que j’étais pour ma part tout de même un peu gênée de débarquer comme ça à l’improviste, avec mes poireaux échevelés et mon foie sanguinolent, sans parler de ce visage fripé et rabougri, ni de la peau tavelée de mon buste – ce buste que je savais lamentablement creux sous mon chemisier flottant –, ni surtout de l’odeur des plaies variqueuses qui me fendaient la peau des tibias – cette odeur qui depuis plusieurs mois, en vagues successives, émanait des grossiers bandages dont on me gainait des chevilles jusqu’aux genoux, et dont je savais la puanteur être repoussante pour les autres, ceux qui me rendaient visite avant.

Mon séjour ici se prolongeant, cette première gêne en présence de mes hôtes s’est dissipée et j’ai senti que sans aucun risque de les heurter, je pouvais évoluer à ma guise dans ma nouvelle demeure. Alors, peu après mon arrivée – mais ne me demandez pas combien de temps – dans la lumière parfaitement dosée de leur délicate indifférence, encore un peu stimulée par mes anciennes habitudes et aussi – je dois l’avouer – par un reste de cette curiosité qui me poussait toujours à venir à la fenêtre quand j’entendais parler dehors, je me suis autorisée à emprunter l’escalier qui continuait celui par lequel je ne me souvenais pas être arrivée ici, et qui devait conduire aux chambres.

Sans mon caddie dont j’ai abandonné le corps bref et trapu au milieu du salon, j’ai monté les marches facilement mais, la seule pièce où menait le couloir qui succèdait à l’escalier, je ne cache pas qu’elle m’ait fait une drôle d’impression, même si je commençais à comprendre qu’une telle réaction n’était pas convenable en cette maison où chacun devait vivre sa vie, évoluer parmi les autres et les murs dans une fluidité parfaite ; émanant d’un long néon LED fixé au plafond, une lumière blanche éclairait uniment la surface laquée, grise et nue, de murs en briques de ciment qui délimitaient une pièce que j’aurais plutôt imaginée au sous-sol, d’autant plus qu’en son centre, mais sans qu’aucun fil apparent ne semblât l’alimenter, brillait un imposant congélateur, horizontal et blanc.

Au fond, les membres, les troncs et les têtes congelés étaient soigneusement empilés et emballés dans des sacs prévus à cet usage, et à chacun était attachée une étiquette, qui portait l’inscription d’une date. Je n’ai pas pu m’empêcher de tâter la tête la plus récente : les joues en étaient encore un peu molles au milieu et j’ai pensé que j’aurais dû prendre avec moi au moins mon foie de veau, pour ne pas qu’il se perde, sachant que je n’aurais plus l’opportunité d’en nourrir un chien, ce chien qui aurait pu vivre dans cette pièce, qui m’aurait accueilli de sa joie bruyante, odorante et baveuse, dont j’aurais pu partager le panier puant et crasseux, et qui aurait collé ses babines chaudes et charnues contre mon cou, tandis que tous deux nous nous serions enfoncés dans l’épaisse immobilité d’un sommeil où seul quelque cauchemar familier aurait arraché à nos corps de vagues gémissements et de brèves secousses.

ALAIN KERVELLA
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L’automne était somptueux, les érables parfaitement assortis aux kimonos, et les carpes, qui semblaient peintes par Hokusai lui-même, jouaient leur rôle d’animaux familiers.

La cérémonie en était à la séance photos, un couple âgé s’en était éloigné.

J’osai leur demander de les photographier, ils étaient raffinés dans leur tenue et le cadre était parfait, image d’Epinal au Japon.

Elle parlait beaucoup. Lui, retraité, ancien professeur des Universités, elle, sa femme. Ils mariaient leur fille de 42 ans qui en paraissaient 22. Ils restèrent très longtemps à discuter, c’était interpellant.

Nous échangèrent nos mels, elle voulait nous inviter.

Plusieurs semaines plus tard, nous devisions, en chemin vers cet endroit inconnu. Pour des Occidentales fraîchement arrivées au Japon, la différence culturelle est telle que toute nouvelle situation est un défi personnel. Et c’était une première pour chacune, mettre les pieds dans une maison japonaise ! Le défi était de taille et le chauffeur japonais prodiguait ses conseils. Pour dédramatiser, je lançais un jeu, la première à faire une bêtise gagnerait.

L’attente ne fut pas longue. À peine arrivées, alors que nous nous nous déchaussions, le pied encore botté de mon amie toucha malencontreusement la marche qui délimitait l’entrée du salon. Elle fut reprise à l’ordre. Fouler le territoire, vierge de chaussures extérieures, où seul le chausson est autorisé, est un acte répréhensible au Japon.

La maison, petit à petit, révélait ses dimensions japonaises.

Tout obéissait à un protocole, il fallait maintenir les microbes à distance respectable.

L’espoir d’une décoration zen fut rapidement déçu. Un fourbi inouï d’objets hétéroclites remplissait tous les plans horizontaux disponibles. La petitesse du lieu nourrissait les clichés et donnait surtout un sentiment d’exiguïté élevé, une maison de poupées ! La propriétaire du lieu aimait les souvenirs de voyages et plus encore, leur exposition, il y en avait partout ! Se juxtaposaient des trophées miniatures et clinquants, tour Eiffel, Big Ben, en même temps que de la magnifique vaisselle raku. Attachement au passé, modernité présente, et plaisir de montrer…

Le déjeuner fut un défilé de plats tous plus improbables les uns que les autres. Il confirmait l’honneur que notre présence dans cette maison représentait, 3 jours avaient été nécessaires à sa préparation. Les textures n’échappèrent pas à l’honneur concédé, ce fut un festival gluant ! Le Japonais possède 450 mots de vocabulaire pour parler de texture « oishii desu ne ? » demanda t’elle.

Je n’avais surtout pas oublié les circonstances de notre rencontre et je l’interrogeais. Sa fille avait attendu 15 ans la permission de se marier car la condition sociale du marié ne satisfaisait pas le niveau qu’attendaient les parents. Seule la pugnacité de leur fille les avaient fait craquer mais le temps passé avec nous lors de la cérémonie, signait leur désapprobation.
La situation illustrait parfaitement la société japonaise, âprement hiérarchisée, où l’apparence est une priorité.

Rechaussées, le jardin nous fit montre de ses petits secrets. Il était minuscule, chaque espace était minutieusement exploité. Se juxtaposaient les fleurs et les bonsaïs, s’entrelaçaient les herbes et légumes, presque tous inconnus, en pots, en terre, ou suspendus, le jardin japonais est en 3 dimensions. Le lieu n’autorisait l’agilité qu’à son propriétaire, il excluait les tailles supérieures d’inopportuns visiteurs…

Le thé nous obligeait à nouveau au déchaussage, qui fut cette fois parfaitement exécuté, même la maison japonaise peut être apprivoisée ! La cérémonie se déroula avec moult explications et lenteur légendaire. L’eau n’est pas bouillie, le thé est reposé, elle nous expliquait tout...

Au moment de partir, une demande fut très cérémonieusement formulée : permettre l’utilisation de la photo du couple en kimonos d’apparat. Ils étaient fiers de leur stature, ils étaient surs de leur statut, ils étaient flattés de l’intérêt porté.

Et quelques semaines plus tard m’arriva une missive raffinée contenant la photographie développée avec soin, leurs vœux magnifiquement calligraphiés, et, la mention du photographe !

FRANÇOISE LACROIX
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Elle est à une intersection de rue, au milieu d’immeubles construits dans les années soixante. La maison a brûlé. Des bouts de charpente se dressent au sommet des murs. Le soir, en rentrant, il passe par le vieux quartier. Il a son podomètre. Il aime la mesure. Il aime la précision. C’est un raccourci qui lui économise tous les soirs, cinq cents mètres de marche. Parfois, il lève la tête. Tout en marchant. Il voit une lumière, ce soir là, au premier étage. Dans une chambre peut-être. Qui est-ce donc à cette heure tardive ? Sans doute s’est-il dit, n’est-ce que le reflet du lampadaire de la rue. Les ronces ont envahi le jardin. Certaines sont parties à l’assaut des étages. Elles font danser les ombres le long des murs. Il écoute. On dirait des bruits. Les échos de la ville sans doute. Voix d’un soir qui s’affaire après le travail. Il ne les comprend pas. On dirait un bain de langues pourtant familières. Il revient sur ses pas. Il a fermé les yeux. Ouvert les oreilles. Il ne sait. Le temps s’est arrêté. Il se voit rentrer dans la maison. Monter à l’étage. L’escalier a brûlé. Il s’est appuyé sur la rambarde. Certaines marches tiennent encore. Il s’est arrêté devant la chambre. A poussé doucement la porte. La pièce est remplie d’une foule bruissante. Tous discutent et paraissent heureux. Ils portent des habits sans âge. Ils rient, ils échangent des cadeaux et nul ne le voit. Une lumière illumine la pièce. Est-ce celle qu’il a vue du dehors ? Une voix surgit. Ton père est là ! Ne le vois-tu pas ? Il sursaute et s’exclame. Mais père est décédé il y a des années, ce n’est pas possible ! Il se frotte les yeux. La silhouette parait lointaine. Est-ce bien lui ? Et voilà qu’il reconnait sa tante et sa mère. Elles se parlent. Les voilà réunies. Elles lèvent les yeux. Elles le scrutent. Il perçoit leur inquiétude. Vas-tu bien ? As-tu du travail ? Où vis-tu maintenant ? Les mots envahissent la pièce. Rebondissent d’une ombre à l’autre. Ricochets dialogues. Échos sonores. Mémoires des murs.

Soudain, le feu est dans la maison. Projetant une lumière sans ombres. Ne crains pas le manque ! A-t-il entendu. Mais qui donc a parlé ? Dans ce feu de flammes et de braises qui engloutit tout ce qu’il rencontre. Une voix arrive. Que dit-elle ? La nuit tombe. Ne crains pas d’être aveugle. Tu oublieras. Ces mille et une choses qui font ton aujourd’hui. Et tout s’effacera. Tu verras. Ah tu verras... C’est une ritournelle. Et elle monte et monte et monte vers le firmament. Il la suit et renverse la tête. Son regard accompagne les lignes calcinées de la charpente. Elles s’effacent doucement. Car le ciel s’est fait encre. Ce soir encore.

Il ouvre les yeux. Les écarquille. Il fait si noir soudain. Voilà que la pièce bouge comme un être vivant. Elle l’entoure. Elle le retient. Il ne trouve plus l’escalier. Les murs se déforment. Et fuient sous ses mains. Une masse visqueuse les recouvre. C’est un monde sous-marin. Qui déploie ses rocailles. Où se balancent algues et anémones. Il y résonne des sons anciens. Étrangement tout rentre dans l’ordre. Les êtres disparus, la distorsion des murs, les langues familières. Rien ne lui est étranger. Il ne sait pourtant leur devenir. Il se prête seulement à leur advenue. Et ne sait ce qui prend ainsi vie sous ses yeux. Que vois-tu ? Souvenirs, devenirs, restes, fragments, fractales, potentiels déploiements. Pans entiers d’un monde en marche. C’est un temps en son rouleau compresseur.

Mais le voilà dans la rue. Il jette un œil à son podomètre. Il n’a pas bougé du trottoir. La maison le regarde. Une longue conversation a déjà commencé.

LAN LAN HUE
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Il y a quelque chose à transpercer, à éclater, à abattre. Pour certains il s’agit de brouillard à couper, pour d’autres de parois à dynamiter, ou encore de coulées de bitume à stopper, de camisoles à arracher. Maison d’arrêt de respirer, de vivre. Modélisée, je me gare sur Ton parking et je prends mon temps. Mon téléphone dans la boîte à gants et mon nécessaire en poche réduit à sa plus simple expression, carte d’identité et permis de visite, un livre. Tes murs se rapprochent de moi à la vitesse de mon pas, concentré, et Ta porte se dresse, cherche mes yeux embusqués dans mon intérieur strict, silencieux. Ok, je lève la tête. Déjà, tu as, noire, lourde, porte plus petite dans la grande, imagerie grouillante interposée d’un monde décoloré, dense et recroquevillé, sans ailes, ton Jérôme Bosch en apnée, intimé l’ordre à tous les êtres présents de ce côté-ci de Ta porte de se taire. Vidé leurs regards et immobilisé leurs corps. Au bout d’un temps calculé et infini, déjà près de Toi le temps n’existe plus – maison d’arrêt du temps – Tu ouvres Ta porte, la petite et Ton garde fait signe aux visiteurs d’avancer, un par un, sans mouvement brusque aucun. Montrer d’abord la carte et le permis à un guichet. Tes murs intérieurs acquiescent, lentement, puis, dirigent mes pas vers un autre de Tes gardes pour contrôler l’objet apporté et l’enserrer dans un sac en plastique, lui permettre de traverser tes parois repliées jusqu’à parvenir à celui-là-même qui attend pour se faire visiter. Mais voilà que le livre que Tu m’enjoins de tendre à Ton gardien qui en tourne les pages une à une de son doigt à mécanique plastifiée ne convient pas, le dernier délicat M. Navarro, pourquoi ? Noirs sont les traits de crayon qui attisent l’œil de l’expert en livres interdits de séjour dans tes murs et absentes sont les gommes pour les effacer. Je dois prendre un casier pour y entreposer le livre défendu le temps de la visite, c’est simple. Tu me fais signe de Ta flèche à l’entropie quasi nulle de monter un couloir à l’extrémité duquel Tu me pousses dans le dos des mauvais jours de récréation sous le portique électronique à passer et repasser jusqu’à ce qu’il ne sonne plus. Tu m’as fait retirer mes chaussures, ma chaîne et ma ceinture, rien d’autre ? Derrière, tes murs pissent un jaune indifférent aux corps qui s’entassent un à un maladroitement posés sur tes sièges de plastique dur rabattables, reliés les uns aux autres par des barres métalliques aux trous noirs débordant de visses verrouillées. Les mains sont posées sur les genoux sans un seul morceau de sourire collé sur les lèvres. De nouveau, on attend dans cette partie de Toi d’arrêt du temps. On est assis sur un ressort prêt à se détendre au son du matricule de celui qu’on est venu visiter. À l’annonce du numéro attendu, fixé à l’intérieur comme un tatouage repoussant, le corps est éjecté et se retrouve dans le couloir sombre plaqué devant des boîtes à parler distinguées par des lettres, il attend. Il attend l’annonce de la lettre de la boîte correspondant au matricule demandé . Quand le son de la lettre et du matricule emplit l’air sombre on y va et on s’installe. On attend.

Dans Ta maison d’arrêt du temps de la couleur du ciel, de la terre, de la mer, on attend celui qu’on est venu y voir. Comme le rassemblement de corvidés freux sur un arbre avant le décollage migratoire, on attend ; d’entendre les bruits annonciateurs de sa venue dans la boîte à parler, à regarder, à vérifier le flux d’un chemin qu’on espère ouvert en lui qui ne cesserait d’aller et venir et de se poser nu sur une plage battue par les vents avec juste la main qui se touche du bout des doigts écartés, on attend. On entend, on dresse l’oreille sur des bruits qu’on ne comprend pas qui s’amalgament et pénètrent dans le corps qui n’arrive plus à discerner ce qu’il ressent juste de la peur qu’il faut vite bâillonner.

Là, Ta table en bois et son banc articulé à la table, il y a le même de l’autre côté comme un bureau d’écolier d’autrefois mais deux bancs de part de d’autre d’un plateau bien droit suffisamment large pour se prendre les mains par-dessus. On attend.

Soudain, sans que les bruits ne se soient séparés les uns des autres pour signifier et prévenir, la porte en face de soi que l’on n’avait plus cessé de fixer jusqu’à brûler la rétine pour ne pas fermer les paupières s’ouvre sur celui (compte plus que tout au monde dans sa propre vie silence). Lui. Claque de sa présence vivante dans Tes murs à l’étroit. Ton absence de décors. Ta fonctionnalité pure. Tu crois l’avoir servi sur un plateau tournant comme par garçon de café parisien posant le bock sec sur papier cartonné ; ou comme machine à rouages de déversement de pion à la minute programmée dans la boîte à parler mais c’est l’inverse. Il t’a TOUTE avalée. Murs, portes fermées, serrureries, clés, cloisons, cours, couchettes, toilettes, barreaux à fenêtres, uniformes, casquettes. Droit, calme, clame silencieusement Le monde et Toi La prison il vous a absorbés et Vous ne le savez pas mais lui si. Le monde est en lui. A l’intérieur de cette maison qui restera inconnue (je dois me contenter de ses indications), il a placé sa bataille sans le cheval sur le haut de la colline jusque dans la forêt au croisement des cerfs et des renards en fermant les yeux. De l’humiliation, au milieu de ses études arrachées pas à pas à Ton règlement, il n’y en a pas. Ton règlement s’inscrit sur les murs de Ta cellule étroite et l’isolement pour refus poli d’obéir en guise de protestation et échapper au bruit. Les lettres de Ton règlement de sable mouvant se brisent sur les mots des livres de ceux qui lui sauvent une si courte vie de combat dur à porter qui s’éclaircit peu à peu et allume Ton intérieur défigurant.

Figures portes fermées, cavernes, repoussoirs, antres, labyrinthes, exorcisme mot à mot pour que-vous nous lâchiez. Un mot, une vie. Les aligner un à un comme des cadavres qu’on empile jusqu’à ce qu’ils ressuscitent. Il ouvre les yeux. Il sent son corps qui veut respirer sous la peau de sa prison. « Tu m’entends ? Il prendra ta place à votre prochaine entrevue. Juste le temps nécessaire ». Car toujours il faut que reste le passager du labyrinthe enfermé avant qu’il ne soit échangé. Sans voix autres que toutes celles qu’il contient à l’intérieur de lui, file, la pensée au milieu des figurines de ce bruit et de cette fureur transportés. Bruisse, le vent de l’intérieur vers l’extérieur de son corps transplanté. De nos corps isolés, séparés, maintenus. Le sang vidé au pire du contact de ces murs derrière lesquels il pourrait mourir écrasé. Mais Tu vas finir par le recracher. Maison d’arrêt de la seule beauté qui vaille dont on ne peut en réalité se passer, il retrouvera son île et le cours de sa vie.
Maison inconnue aux murs sonorisés à feuilles de papiers mâchés et remâchés, téléfascinés. Où est ta victoire ?

Je m’égare au milieu du béton et des cages identiques de tous les côtés. La nuit tombe. Il n’y a nulle part où aller. Je stoppe à un petit café sinistre derrière un échangeur pour demander mon chemin. La poignée résiste malgré la lumière et des gens à l’intérieur. Il commence à pleuvoir. Je tape aux carreaux, la femme derrière le comptoir me fait signe que non on est fermé. Demi-tour en haussant les épaules. Bruits assourdissants de la pluie mêlée à la circulation. Terre assiégée. Je vais tout droit comme dans un livre de Volodine, à l’assaut d’une forêt de tours anonymes à traverser. Je finirai bien par le rencontrer. La carte est vieille et toute déchirée. Mon GPS personnalisé. La croix rouge pour marquer l’endroit. Je me souviens à peine de l’allure de la maison. Presque attenante au vieux château. De l’autre côté du cimetière. C’est là que j’attendrai sa sortie ou que je disparaîtrai pour toujours.

Plusieurs migrations ont passé. Avec toutes les difficultés que l’on sait. Il aura été libéré.

Après une courte visite au presbytère, afin de vérifier que la porte du fond est tenue résolument cadenassée, il s’éloigne et escalade les roches une par une oublieux du reste, n’ayant plus à braver que les fâcheries réitérées d’une nature retrouvée, le bâillon ôté de la parole dite.

CATHERINE LESAFFRE
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Et ne me demandez pas pourquoi je l’ai fait. Pourquoi j’ai cassé le carreau, pourquoi je suis entré. Il y avait de la colle sur les vitres tout autour ou de la peinture blanche, et une affichette pour dire l’avis de démolition. Ne me demandez pas. C’était la nuit. Il y a de ces urgences dans la nuit. On ne trouve pas sommeil il faut descendre vers le port vers la plage avec cette longue jetée sans phare. On descend alors. Des choses se battent dans votre tête dont vous ne savez même pas ce qu’elles disent. Comme des bruits gigantesques. Des bruits qui s’affrontent et qui ne représentent rien que ces bruits d’ici la tempête le craquement des murs le séisme du soleil qui va se redresser d’un instant à l’autre. Il faut aller trouver la mer, on va peut-être se jeter dedans, on marche, avec les bruits gigantesques, comme un rêve il n’y a pas de paroles, il y a cette enveloppe du bruit de sang, la rue est à peine éclairée sur cette partie du village, les maisons neuves, les casinos. On marche on fait demi-tour souvent avec le claquement des chaussures. À cette heure-ci le village est fatigué des voix humaines mais pas des claquements de chaussures. La colère est là dans les chaussures, entière, indépendante de la voix humaine, furieuse quand vous revenez après si longtemps passer une nuit en ville. On va régler des comptes avec ce qu’on trouve dans la nuit. Pourquoi j’ai cassé le carreau et que je suis entré. Une chose que j’ai eu, une envie, de toujours, je ne sais pas pourquoi, de dormir là une fois, à l’hôtel de la plage. Il y a des choses auxquelles vous ne prêtez pas attention, qui semblent insignifiantes, comme dormir une fois à l’hôtel de la plage, et tout à coup dans la nuit folle, l’urgence hantée de cette nuit là, l’hôtel, avec ses vitres salies de peinture et d’avis de démolition avec sa façade simple et toute blanche, il est là, et il est l’os du passé. Qu’on aligne les souvenirs sur une table, sur chacun il y aurait l’hôtel quelque part en retrait dans la ligne confuse des immeubles. Vigie. Fantôme. L’odeur de l’hiver et du café, le sable, le ciel, l’eau grise des journées d’errance immobile, à tenter de refabriquer un dehors avec tout ça, les femmes, les couples parfaitement ajustés à la couleur qu’il fait, à la musique de la couleur qui ne sera jouée qu’une seule fois, tout cela sortait de l’hôtel de la plage, les corps, les tissus, les parfums, passait par lui pour s’affiner, rajeunir, s’intensifier, et s’accrocher à votre enfance. Je n’étais jamais entré à l’hôtel de la plage, vous comprenez. Les alcools étaient vides derrière le comptoir, pas une goutte, la poussière, tables et chaises dans un coin renversées contre un mur, cassées. Sur le parquet on avait dansé, il y avait ces marques comme sur un jeu de palet, des talons. On avait dansé devant la photo des gens célèbres, des présidents, des stars de cinéma qui étaient venu dormir là une fois. J’ai vu cela sans la lumière qui la journée faisait le tour de la grande salle, avec les nuages qui avalaient la lune, qui avalaient tout, d’un s’un seul coup. Quand les nuages revenaient je faisais claquer les chaussures, la salle résonnait, tremblait, puis de nouveau rien, c’était comme continuer à cogner un mort. Puis je suis monté à l’étage. Je voulais une chambre qui donne sur la mer. Ne me demandez pas pourquoi. J’étais fatigué au point de ne plus pouvoir dormir. Jamais. Par une ouverture invisble on entendait les souffleries du supermarché. Toutes les chambres d’hôtel se ressemblent. J’ai ouvert la fenêtre en grand et je me suis allongé là, en travers du lit. Il y avait un poste de télévision, un placard dans le mur, une table à écrire, deux lampes, une petite salle de bain. Il y avait de la moquette au sol pour étouffer le claquement des chaussures mais rien pour calmer les bruits gigantesques de la tête.

MEHDI LOCHARD
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Des milliers de rectangles en faïence jaune pâle qui déboulent les uns à la suite des autres. C’était un jeu d’enfant, les effleurer tous du bout des doigts, en courant le long des 100, 200, 1000 mètres ( ?), de la façade. Le bâtiment est si immense qu’en faire le tour était en soi une balade. Il date des années folles : époque où la mode aristocratique préconisait de revigorants séjours dans les établissements thermaux. Celui-ci était l’un des plus luxueux, avec ses tours, sa coupole de verre et bien sûr ses murs couverts de carreaux brillants. Grandiose palace hygiéniste, planté au cœur d’une minuscule ville. Puis, un jour, la mode a changé. La piscine olympique a supplanté les bains chauds. Les termes ont fermé. C’est ainsi que je les ai toujours connus dans ma jeunesse, à l’abandon, avec la porte d’entrée — un chef d’œuvre de l’Art Nouveau d’après les photos anciennes — condamnée par des planches de contreplaqué. Des rumeurs d’achats avortés, de négociations avec des riches mécènes étrangers, de mainmises mafieuses, voire de malédictions circulaient. Car comment expliquer l’état de délabrement de ce mastodonte autour duquel pourtant notre histoire et notre urbanisme s’étaient sédimentés ? J’avais envie d’y entrer. Un soir, j’allais m’apercevoir que je n’étais pas la seule. A l’heure tardive des confidences et des projets extravagants, quand quelqu’un a dit qu’il y était déjà allé, qu’il savait par où rentrer, qu’il connaissait le chemin, quelqu’un d’autre, peut-être moi, a dit, oui, on y va.

L’entrée se fait par un vieil immeuble dans une petite rue en pente perpendiculaire au bâtiment. La porte en bois s’ouvre facilement. Elle donne directement sur un couloir qui débouche sur des escaliers montant aux étages. Mais ce n’est pas par là qu’on va. Immédiatement à gauche, une autre porte, elle aussi en bois mais vermoulu au point qu’elle semble vouloir tomber en poussière au premier contact, donne accès à un escalier qui plonge dans le noir. Allume ton briquet. Deux ou trois étages plus bas. Je te suis. On arrive dans une immense cave remplie de tuyaux de toutes les tailles qui s’entrecroisent. La chaufferie des termes. Il faut se faufiler. Fais gaffe à tes pieds. On se croirait dans un Beaubourg des ténèbres, la machinerie d’un vaisseau fantôme, les antres d’un monstre. Gymnastique dans la quasi obscurité, avec en plus la trouille de l’illicite. On avance lentement. La respiration est saccadée. On y arrive quand même. Un escalier remonte à la surface. Eclairée par la pleine Lune à travers la verrière du plafond, la pièce est étonnamment blanche et vaste en comparaison avec les souterrains. Ici et là, sont dispersées d’étranges structures en fonte noire prolongées par des protubérances en couleurs, jaunes, rouges, bleues. De loin on dirait des sculptures de Calder. Puis non. A y regarder de plus près, on comprend que ce sont des appareils de musculation de l’époque. Certaines parties ont été arrachées, mais d’autres sont encore là, selle d’un vélo d’intérieur, poignées de rameurs, coussins rembourrés au niveau des appuis. Il y a aussi un cheval d’arçons intact, des haltères trop lourds pour les pillards. Mais ce qui attire mon regard, c’est une chaussure, une seule, une chaussure de femme, à talon. Comment peut-elle avoir été oubliée là ? C’est comme si sa propriétaire venait de partir. Vêtue de manière inappropriée, elle tente deux ou trois exercices, malhabile dans sa robe à volants, puis s’en va chercher une tenue de sport, ses escarpins à la main. A son insu, l’un d’eux lui échappe. Peut-être qu’elle va revenir, qui sais ? Viens, on bouge. Maintenant on traverse les termes à proprement parler, succession de bassins vides, peu profonds, dont le carrelage est en bon état, des petits carrés de mosaïque en camaïeu de bleus avec un liséré doré en bordure. Là aussi des objets trainent au sol, mais plus nombreux et plus hétéroclites, des vieux papiers, une sorte de raquette de tennis en point d’interrogation datant du pré-rolandgarrossien, une cuillère en argent, des ciseaux rouillés… Puis, dans un coin du grand bassin, une chose est roulée en boule, apparemment molle, c’est un pull, un sweatshirt XXL maculé de tâches qui laissent à peine lire une inscription sur le devant. Un homme est passé ici. Pourquoi a-t-il laissé ce pull sale ? Trop chaud, trop peur ? Rien de grave. Il squatte les lieux et prend ses aises avec des habitudes de mec qui se déshabille en laissant tomber ses vêtements un par un sur son chemin. D’ailleurs son jean n’est pas loin. Pour l’instant, il dort dans la pièce d’à côté, avec les autres. C’est flippant, non ? Chut. Quelques matelas sont alignés par terre. Au moins ce sont des esthètes, ils se sont installés sous la coupole de verre et dorment face aux étoiles dans le ciel. On s’esquive sur la pointe des pieds par un large couloir qui longe la façade et conduit à la rotonde de l’entrée. C’est quoi ? J’ai marché sur un truc. Malgré la casse et le peu de lumière qui arrive ici de l’extérieur (la porte d’entrée étant toujours barricadée de contreplaqué), on se rend bien compte que le lieu était richement décoré de vitraux multicolores dessinant des fleurs, des plantes ou des formes géométriques. Après quelques minutes méditatives, on file dans l’autre aile du bâtiment. Une porte à doubles battants est entrouverte sur la salle de cinéma. La plupart des assises des sièges pliants ont disparu, mais sur l’une des rares préservées, un chapeau haut de forme est installé à la place du spectateur, il attend le début de la séance. L’écran s’est désagrégé, le rideau, déchiré, pendouille devant, mais on a malgré tout l’impression que ça va commencer, tant la magie du cinéma des débuts reste imprégnée dans l’atmosphère. Il y a du monde au balcon. Applaudissements. Ce soir, les frères Lumière, qui viennent en villégiature tous les étés, dans leur maison, juste à côté, présentent quelques-uns de leurs films. Miracle de voir, comme si on y était, un gars qui arrose son jardin, un autre qui arrive et marche sur le tuyau pour le boucher, alors le premier se demande pourquoi ça ne coule plus, regarde de près et se prend l’eau dans la figure. Le projectionniste enchaîne avec un train qui nous fonce dessus, des gens qui sortent d’une usine, un sketch de clown… Dans un coin de la pièce, je me suis effondrée de fatigue à peu près à ce moment là. A mon réveil, j’avais déjà refait le chemin inverse.

Post-scriptum :
Récemment, le bâtiment a été transformé en un centre culturel avec des salles d’expositions. J’y suis allée une fois mais je n’ai vu que des cimaises blanches et des faux plafonds qui rendent sa beauté désormais inaccessible.

v. m.*
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Une route droite comme celle des Romains et les côtes affrontées, la maison au bord, entré dans un village. La table règne et tout est à elle, livres, vaisselle, reliefs et provisions, rien n’est désservi. Au banquet de la vie !

Elle t’a caché le cerf de bois sculpté au mur. Tu n’es pas sûr de son nom mais tu as touché sa joie. Une miroir sur une porte exactement mi-close. Là, elle libère ses seins. Monté l’échelle, le lit est contre le plafond. Je n’ai rien vu d’autre.

Un mur d’enceintes et rien au dessus que le ciel. Une porte sans fenetre sous un auvent. Enseigne : l’Ecclésiaste. Aucune réponse aux questions. Le livre, on le découvre beaucoup plus tard.

Le rideau est replié decouvrant la pièce à hauteur de genou : les pieds, des tables et des chaises, un montant de lit, du carrelage. Ce soir le rideau est mal fermé, je m’arrête au milieu de la route. Au salut, je me retrourne : il est assis sur un escalier de pierre, le peau lisse du vin bu, trois boules : les pommettes et le kyste au cou. Il souriait sans dents. Entré là dans la cave, Naples la noire, jusqu’où s’enfonce la grotte ?

Je me suis sauvé une seule fois, pour venir ici, monter le hall inutilement vide et passée la porte, l’odeur de sale, être seuls et sur le toit plat du cabinet d’expert comptable, regarder le monde de haut.

Vous vous réveillez enveloppé de familier. Les places, les choses. Vous ouvrez votre porte sur une rue inconnue.

TRISTAN MAT
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Le soleil de l’automne fléchit sa course dans le ciel au bleu fragile. Les touristes ont déserté la bastide. Elle peine à cacher la noirceur de ses rues oubliées. Seules quelques pointes rouges de géranium à un balcon, quelques vêtements mis à sécher, la colorent. Hors des rues principales le chaland presse le pas. Beaucoup de portes et de volets restent clos.

Dans la vieille ville la maison passe inaperçue sur son espace dédié dans l’antique lotissement. Combien de générations ont œuvré pour la maintenir debout ? Avec ses pans de bois, son comblement qui laisse voir sa paille, elle s’est hissée entre les autres, discrète mais tenant le « haut du pavé ».

La serrure est ancienne et la clé doit peser. Je glisse un œil curieux. Les habitants sont tous là en ce jour de marché, depuis la nuit des temps. Le jeudi regroupe les familles, rapprochent les amis, occupent les cuisines, partagent le présent. Les nouvelles se mélangent, les odeurs embaument. Les paroles occitanes étonnent mes oreilles et la chaleur du moment invite à rester.

La porte se fait forte de résister à toutes les agressions, de répondre à l’appel discrètement frappé, de laisser l’empreinte d’un nom ou d’un numéro. Sur elle combien d’épaisseurs s’appliquent à effacer l’hier et espèrent un demain. Je la pousse et j’entre comme chez moi au milieu des manants. Son intérieur révèle l’étroit escalier, les cloisons modifiées, des secrets de cuisine et d’alcôve. J’entends des frottements, des pas furtifs, des rires étouffés, des tissus qui se froissent mais aussi des bottes, des godillots. Un homme attablé écoute les doléances de ses concitoyens. Mais le traitre n’est pas loin. Et ce sont les cris du supplicié venant de la place voisine qui restent imprimés dans l’épaisseur des murs. L’école proche le célèbre sans savoir : « Jean Petit qui danse, de sa main il danse… ».

La maison a connu tant de changements. Je retrouve les odeurs de ses habitants revenant de leur jardin, aux ruelles, après la journée de labeur. Je sens le souffle des ans caresser ma nuque et chuchoter à mon oreille attentive la grand-mère qui sait, la mère qui ramène l’eau de la fontaine et les ragots du jour mais aussi la télévision qui fait taire le temps, les rires francs ou jaunes, les histoires qu’on raconte, les châtaignes dans l’âtre. En tendant encore plus l’oreille, je peux discerner l’enfant qui annone sa leçon, les lettres que la plume arrachent au papier grossier, le feu possible, l’électricité qui libère, les meubles déménagés …

La demeure fait face à un hôtel particulier, aux plafonds hauts, aux cheminées délicates, aux décors précieux, aux parquets cirés, aux larges fenêtres. Là, il y a eu des bals et des réceptions, des illuminations et de la musique, de belles toilettes et des parfums élaborés. Ici, les tommettes sont usées des sabots qui s’y pressent, la lumière se cogne aux petites ouvertures, la cheminée échappe sa fumée sur les murs. Je pressens cependant la richesse de son histoire par ses marques laissées dans la poussière du couloir, dans le creusement des marches de l’escalier, sur la fumée des poutres, sur le papier jauni qui s’accroche aux murs, dans les pièces exigües, dans le chêne des portes qui défient le temps.

Comment cette maison a-t-elle supporté les épidémies, les impôts trop lourds, la fin des mines et du vignoble, la perte de l’enfant resté dans les tranchées, les allemands poursuivant leurs jeunes SS croates, martyrs et révoltés, jusque dans sa cave ouverte, les grèves du bassin minier proche, le départ de l’aïeule et une dernière fois la clé tournée dans la serrure ?
Sa porte reste fermée sur mes rêves et la main de bronze heurte le silence du lieu déserté. Personne ne la soigne plus. Elle voudrait cesser d’entendre sa carcasse craquer dans la solitude citadine. Pour résister à sa souffrance, pour cesser de se sentir ignorée au milieu de tous, j’accède à sa demande pressante de lancer une pétition sur les réseaux, pour son avenir.

RÉJANE MEILLAY
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La porte est lourde, elle grince. Il me faut toute ma force pour la pousser. J’ai frappé, mais personne n’est venu m’ouvrir. Une porte sans serrure, une porte sans clef. Le couloir est sombre. Mes premiers pas déclenchent un éclairage provenant du plafond. Je distingue sur les murs de grands tableaux. Non, ce ne sont pas des tableaux. Ce sont de gigantesques fresques représentant des camions. Il y a des publicités, des plaques minéralogiques. Il y a à lire des chiffres, des lettres, dans toutes les langues. Les couleurs sont éclatantes. La chaleur des peintures contraste avec la fraîcheur de l’atmosphère. Je suis fascinée et inquiète. Le sol du couloir est en asphalte grise. Une ligne blanche est peinte au milieu. Une impression d’optique, comme si les camions roulaient, s’accentue tout à coup par le déclenchement de vrombissements assourdissants. Je me bouche les oreilles. Il faut que je sorte d’ici. Impossible de faire marche arrière. Je sens comme une force qui me pousse en avant. Impossible de me retourner. J’aperçois une porte. Enfin, il me semble que c’est une porte, un grand rectangle bleu au bout de cette route, au bout de la ligne blanche. Je m’approche. Je cherche la poignée. Elle est au milieu d’un dessin de sens interdit, un rond rouge avec un rectangle blanc horizontal. Je n’ai pas le choix. Je brave le sens interdit. A peine ai-je activé la poignée que la porte s’ouvre. Une rafale de vent me projette au milieu d’une immense pièce. Une grande cape me tombe sur les épaules, m’enveloppe. Je ne vois plus rien. Une chaleur inconnue me pénètre intérieurement. Bizarrement cela ne me dérange pas. Je suis seule dans une grande pièce, je n’y vois rien, j’ai une lourde cape sur les épaules et j’ai le sang chaud. Aucune raison de paniquer. J’ai retrouvé le silence. Plus de bruits de moteurs car je réalise qu’il s’agissait bien de grondements sourds provenant de moteurs de camions. Tout à coup une voix off sortie de nulle part m’annonce :

— Puisque vous avez bravé le sens interdit - de toute façon vous n’aviez pas le choix - sachez qu’ici vous êtes chez moi dans la maison des voix. Je suis LA VOIX des voix.

Le discours de LA VOIX me trouble. Qu’est-ce que je fais ici dans cette maison inconnue ? Une maison vue une centaine de fois, un gros cube gris aux volets gris toujours fermés. Une maison sans âge au milieu des vignes, près d’une petite route. Pas une fissure à l’extérieur, pas une mousse sur le toit. Et toujours, je me demandais, à qui appartient cette maison ? Jamais de voiture, jamais de vélo, jamais d’animaux, pas un seul signe de vie.

— Mais vous rêvez reprend LA VOIX. Vous croyez que je n’ai que vous à m’occuper. Sachez qu’ici il n’y a pas de vivants et vous me dérangez. Vous avez pris des risques en entrant dans cette maison.

Ma curiosité est la plus forte, il faut que je comprenne :

— Mais le couloir, les camions, à quoi ça sert ? Et ce vacarme de moteurs ?

— Je fais tourner mes camions régulièrement. Vous croyez avoir vu une fresque, mais ce sont de vrais camions. Ils roulent toutes les nuits. J’ai des conducteurs.

Je panique. C’est comme si tout m’échappait. Mes raisonnements, ma réalité, mes certitudes. C’est un peu tard mais je me dis, désormais je ne pénétrerai plus jamais dans des maisons inconnues, même si on me le demande.

— Oui reprend LA VOIX, j’ai des conducteurs, ne pas confondre avec chauffeurs. Les conducteurs ont une mission d’accueil que n’ont pas les chauffeurs. En plus de la conduite ils sont chargés de la sécurité des passagers, de leur confort.

C’est plus fort que moi, je ne peux pas m’empêcher de lui demander, quels passagers ? Vous me dites qu’ici il n’y a pas de vivants.

— Je confirme. Ici il n’y a pas de vivants, à part vous. Pour l’instant.

Je frémis, le « Pour l’instant » n’a rien de rassurant.

— Sachez que mes camions transportent les voix, celles que vous les vivants n’entendez plus. Vous les cherchez, vous voulez les écrire. Vous nous mettez dans le tourment. On sait bien que vous êtes malheureux de ne plus nous entendre. C’est une question de longueur d’ondes. Il faut être sur la même. Je m’exerce avec la symphonie des moteurs. Le bruit ne me dérange pas, je ne l’entends pas. Ce qui m’intéresse dans les moteurs ce sont les vibrations.

Je pense ça ne s’arrange pas ! Je lui redemande quand même, et vos passagers ils viennent d’où ?

— Non mais, ne me dites pas que depuis le temps que vous passez devant ma maison, vous n’avez pas remarqué que de l’autre côté de la petite route, juste en face, il y a un cimetière.

Je reste sans voix.

— Je vous libère. J’arrête les moteurs des camions. Les passagers n’arrivent que cette nuit. J’ai encore un peu de temps pour accorder les ondes de leurs voix aux vibrations des moteurs. C’est du boulot, alors ne vous avisez jamais de dire à une voix « tais-toi ».

Je me retrouve dehors. La lourde cape s’est envolée. Je suis glacée. Je suis devant la maison, ce gros cube gris aux volets gris fermés. Elle est solide comme le sont les secrets protégés de la lumière. De l’autre côté de la petite route il y a bien un cimetière.

MARIE MOSCARDINI*
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Ios, une petite île du Sud des Cyclades, à une heure de bateau de Santorin. La légende dit que ce rocher a jailli de la mer. Le relief y est rude, il faut gravir, dans des sentiers à peine dessinés par le pas des mules, des pentes respectables. En chemin vers l’un des points les plus élevés de l’île, les esprits et les corps las peuvent rejoindre le point culminant où ciel, terre et mer se rejoignent. Les rêveries n’auront alors plus de limites.

C’est là que « le grand homme » a construit sa maison, la première à cet endroit, par goût des voyages. Une deuxième maison est venue plus tard lui tenir compagnie, habitée par intermittences, aux belles saisons. Il est d’usage de partager les jardins entre maisons voisines, d’y prendre un peu de repos, de boire un verre d’eau, d’échanger des civilités pour souffler un peu sur le chemin. Mais, entrer dans l’espace privé des maisons est rare. Les murs en pierre protègent les intimités, bien plus que de la chaleur ou de la fraîcheur.

La maison du « grand homme » est une énigme, construite à l’endroit le plus ingrat, tout y est pentes, roches, inaccessible. On y accède par des terrasses successives. Il s’appropria ce lieu, lui, le premier conquérant d’une citadelle encore virtuelle et futur repaire au gré de ses voyages, et de ses rencontres ici et là. Il aimait dire qu’il avait eu l’occasion de faire plusieurs fois le tour du monde. Son côté vénitien méritait bien un palais. Il donna les instructions pour la construction de là où il se trouvait et venait par étapes vérifier les travaux. Dans ces légers décalages temporels, la singularité de la maison prend forme, affirme son style. Chaque entrée, chaque fenêtre, chaque marche, chaque couloir, chaque pièce s’adaptent aux dénivelés du terrain, en compromis astucieux. Un labyrinthe de couloirs parcourt la maison. Et chaque pas posé à l’intérieur de la maison requiert une pleine attention, les sols sont irréguliers, les murs ont une géographie variable, la destination est incertaine, l’ombre et la lumière y font un étrange ballet. Il faut parfois se baisser, parfois parler très fort. L’épaisseur des murs est un défi : magnifique pour la musique, obstacle pour la parole d’une pièce à l’autre. A l’intérieur un espace clos, en bosses, en courbes, en ombres, en secrets. A l’extérieur de la maison, l’infini du paysage, l’harmonie des éléments, des couleurs, de la lumière.

La construction de la maison s’étala sur 20 années, avec un soin renouvelé à chaque étape, 250 m2 et autour l’horizon infini et multiple.

Cette maison dit autant de l’île que du « grand homme », son terrain d’aventures, par strate, découverte, conquête, notoriété puis effacement. Conquérir un territoire, en définir les contours, affirmer un dessein, signer sa réalisation : une maison inaccessible dédiée au silence et à la beauté des reliefs tout autour. On ne pouvait y être que de passage et rarement. Des conquêtes féminines s’y succédèrent au gré des saisons. L’une d’elles y vint plusieurs étés. Le titre de « maîtresse officielle » lui fut décerné lorsque le couple descendait au village. Avec un sourire plein de douceur, elle écoute les avis péremptoires, tranchants, définitifs du « grand homme ». Il ne surjoue pas, il joue comme il sait le faire. Le public est volontiers consentant dans les jardins partagés, plus interrogatif dans les espaces privés. La géographie tortueuse de la maison révèle alors tout son talent : échapper à l’emprise quelque temps de celui qui ne saurait se passer d’un public, fut-il acquis d’avance. L’épaisseur des murs, la succession des pièces sans logique apparente, les différences de hauteur, tout permet un subtil et savant jeu de cache-cache pour savourer un moment de silence, une distanciation vitale. Une mise en scène savante et renouvelée.

La maison semble immuable dans ses fondations, respire dans ses espaces, savant équilibre entre le minéral, l’aquatique et l’aérien. Le « grand homme » toutefois vieillit, sa silhouette se tasse un peu mais le regard est toujours aussi incisif. Sa quête n’est pas achevée.

La maison évolue : une collection d’œuvres d’art, témoins de ses nombreux périples sur tous les continents et de ses rencontres prend consistance. La collection développe son ampleur, la singularité de la maison semble s’effacer au profit des œuvres exposées. Seul le « grand homme » connait les liens qui les relient les unes aux autres dans son apparente hétérogénéité, un dialogue à la fois intérieur et visuel, entre les formes, les matières, les couleurs, les souvenirs… et l’espérance d’être protégé de ses propres peurs, en compagnie de ceux qui comptent.

L’eau de pluie est souvent rare en Grèce, les réserves d’eau des maisons sont surveillées avec attention chaque été. Mais cette année-là, le ciel se mit en colère, des trombes d’eau se mirent à tomber, à ruisseler sur la roche imperméable, à entrer dans chaque interstice. Des rigoles impétueuses se frayent un chemin dans la maison alors inoccupée. Beaucoup de dégâts pour la collection composée en grande part de dessins, de peintures, de photos, de pastels, de manuscrits, de documents filmés et d’un buste en bronze, son portrait. Un portrait qui accentue la dureté de son visage et le trahit. Un grand chagrin pour le grand homme qui, de loin, comme il sait le faire, donne des directives « faire sécher, sauvegarder ».

Le temps s’écoule un peu. Moins de va et vient dans la maison, plus souvent fermée. Puis la maison acquiert le statut de fondation. Un peu plus tard a lieu le décès du « grand homme » à son domicile parisien. La maison s’assombrit : les murs ont protégé des aléas de la vie. La collection-talisman n’a pas protégé du dernier voyage. Sans compagnie. Sans retour.

ANNICK NAY
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voix - dimanche quatre septembre dix heures le train passe devant la maison jaune - on voit en gros plan le bas de la façade - autre voix - y’ a les vivants y’ a les morts et - y ‘ a les autres - elle griffonne une sorte de plan la rue le pont la ruelle le sentier le quai la voie ferrée - c’est là - elle fait une croix - voix - c’est une maison jaune pas celle de Vincent Van Gogh pas celle de João César Monteiro pas celle de Lisbonne pas celle de Madère - c’est une maison jaune dans ma ville - une maison en fin de rue au bord d’une voie ferrée - personne ne passe ici - seuls les habitants de la maison jaune - autre voix - Hannibal c’est le nom du type Hannibal c’est le nom du chien - voix – jeudi quinze septembre dix-neuf heures - temps doux de fin d’été - je pars regarder la maison jaune - je descends le sentier de Maxéville je passe dans la rue des Archives je longe le quai Ligier Richier le quai Choiseul le quai Claude Le Lorrain je continue jusqu’ à la maison jaune - je m’ arrête - le soir diminue l’intensité du jaune l’ocre des briques le bleu de la faïence - autre voix - je dois partir je dois partir je dois - qui parle qui parle là - qui a jeté la pierre - y’ a des images qui viennent - une femme un oiseau royal - la patte attachée de l’oiseau royal - je dois partir - gros plan de l’œil de l’oiseau royal - autre voix - imaginer le paysage de la maison jaune - imaginer des mouvements extérieur intérieur - apporter des voix dans la maison jaune - introduire des objets dans la maison jaune - rester sur le seuil de la maison jaune - construire les ouvertures les fenêtres les portes les couloirs de la maison jaune - s’éloigner de la maison jaune - imaginer la musique de la maison jaune - raconter trois minutes devant la maison jaune - pendant ce temps la terre tourne sur elle-même - autre voix - il longe la voie de chemin de fer - personne ici ne marche pour perdre son temps - il voit les façades grises couvertes de tags - il s’arrête devant AMOR - les lettres ne sont pas écrites à hauteur d’homme - il s’imagine des types avec une échelle écrire - AMOR - le soleil n’atteint pas la cime des arbres - il croise une jeune fille - son visage disparaît dans la lumière blanche - autre voix - je dois partir - tu verras tu ne peux pas rater la maison jaune - qui parle qui parle là - depuis combien de temps je suis assis dans ce parc - on entend un train - viens - le papier brûle - cavalcade dans la rue du savant cavalcade dans la rue du général cavalcade dans la rue du grand écrivain - une goutte ô une goutte ô une goutte ô une goutte une goutte ô - l’eau endormie sous le pont l’eau endormie sous le pont la pluie - la main retirée de la tête - voix - dix neuf heures trente un train passe - on entend le son crissé du train - à l’arrière plan de la maison jaune six maisons de maître - plus loin d’autres maisons de maître - plus loin encore d’autres maisons de maître - plus loin des façades ternes aux écritures urbaines PIXEL PIXEL PIXEL - plus loin - LES MAISONS NE PROTEGENT PAS LES MAISONS ENFERMENT - plus loin - LES MURS SONT AVEUGLES - autre voix - Hannibal ouvre la porte - du bleu perle sur sa barbe - la porte claque - il s’assoit au bord de la baignoire blanche - Hannibal serre le garrot - il sent l’aiguille - il inspire - il sent l’aiguille se retirer - la porte claque - il voit l’oreiller blanc suspendu au fil - le mur perd sa couleur le couloir devient nuit noire - j’étripe le fantôme que je croise - je dois continuer je dois marcher marcher encore dans la lumière la lumière disparaît dans la lumière la lumière disparaît dans la lumière la lumière disparaît - la porte claque - autre voix - plus loin LA MAISON NE CONTIENT RIEN DE SOLIDE - autre voix - je vois la lutte de la lumière en arrière - plan de la ville - autre voix - il entre dans la nuit noire de la maison jaune - la maison jaune a douze pièces de grandeur inégale - les murs sont couverts de cadres sans toile - une seule pièce est peinte - pièce 1 le passager de l’heure - pièce 2 le miroir au chien - pièce 3 une femme couverte de fleurs - pièce 4 une main termine un cercle - pièce 5 un oiseau royal sur une table - pièce 6 un costume noir en fil de fer - pièce 7 une jeune fille aux quatre tresses - pièce 8 une corbeille de fruits - pièce 9 un lit - pièce 10 des étagères de bocaux transparents - pièce 11 une échelle - pièce 12 un canapé circulaire - autre voix - j’entre dans la zone de rectification

ANA NB*
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Et enfin, le jour venu, puisque ce qui te traverse ne te laissera pas en paix et qu’il faudra bien rendre au monde ce qu’il ne cesse d’accumuler en toi — faire jaillir dans le réel cet excès, cette subjectivité débordante, sous forme de textes, d’images peintes ou d’objets manufacturés à caractères psycho-magiques — tu isoleras du monde un volume d’au moins 324m3, comme par exemple un carré de 9 mètres de côté, sur une hauteur de 4 mètres. Le plan au sol peut varier, s’étirer d’un carré à un rectangle, la hauteur sous plafond augmenter légèrement, mais le volume ne doit pas diminuer. Tu éviteras la forme cylindrique, difficilement aménageable. Cependant, s’il devait s’agir du rez-de-chaussée de la tour d’un manoir du XVIeme siècle ou du pigeonnier d’une ferme de la même époque, tu trouverais le moyen de t’en accommoder. Pour le moment, envisage le parallélépipède : surface de 81m2, murs de trois à quatre mètres de hauteur jusqu’à la naissance du toit, mais pas plus de cinq mètres sous le faîtage. Les idées qui naitront dans cet espace ne devront pas avoir la tentation d’aller flotter hors d’atteinte, il faudra les contenir à une altitude raisonnable.

Sur le mur Ouest, une ouverture d’au moins 3 mètres de hauteur sur 2,5 de large, afin que tu puisses faire entrer, puis sortir, des châssis de grands formats. Cette ouverture, c’est aussi la porte d’entrée. Elle s’ouvre et se ferme à l’aide d’un battant coulissant en métal, acier riveté sur châssis de section carrée, une lourde porte de hangar, doublée et isolée contre le froid et le bruit. Il te faut faire un effort pour franchir ce seuil. Le déplacement de cette porte nécessite un geste particulier, une traction, un engagement de tout le corps. Tu dois vaincre une résistance, mais une fois l’impulsion donnée, la porte coulisse sur son rail avec une douce inertie. Le geste est identique pour refermer la porte derrière toi, qui se verrouille avec un bruit profond et semble établir dans l’espace de l’atelier un silence sans pareil.

Le mur adjacent à la porte d’entrée, sur la gauche en pénétrant dans l’atelier, le mur Nord, est vitré de verre cathédrale depuis la mi hauteur jusqu’à la naissance du toit ; le long des vitres s’épanouissent des plantes à larges feuilles, Philodendrons, Monstera Deliciosa, Bégonias, Hibiscus, Anthurium, Maracoudiers d’Ovaldé. Une jungle que tu entretiendras avec attention ; tu tailleras les plantes, tu renouvelleras la terre, tu veilleras à l’humidité constante de l’humus, comme si la terre humide et parfumée devait être ta mesure ou ton but.

Le toit à double pente est vitré sur sa partie nord, d’un verre dépoli qui adoucit et diffuse la lumière solaire afin d’éviter les ombres portées sur les tables et les chevalets. Verre cathédrale, vitres dépolies, suffisamment de lumière le pénètre mais tu ne peux discerner de l’extérieur rien d’autre que des silhouettes floues, des formes indistinctes, et jamais ton œil n’ira se perdre dans le monde et son agitation ; à peine ces fantômes égailleront-ils ton imagination, et peut-être, de temps en temps, les sublimeras-tu en figures peintes, spectres neufs nés des anciens, qui viendront te tenir compagnie dans cet hors du temps de l’atelier.

Le mur Nord, jusqu’à un mètre de hauteur sous les vitres, est de briques. De briques aussi les trois autres murs du bâtiment, ou de pierre de taille, de parpaings, qu’importe du moment qu’ils sont sains, sans humidité ni pulvérulences. Les murs Est et Sud sont doublés sur toute leur surface de plaques d’aggloméré de 250 mm d’épaisseur, selon un calepinage qui ne laisse aucun jour entre les plaques, qui sont ensuite tendues d’une toile de jute au maillage serré. Le résultat de cet aménagement est une surface uniforme et douce, quasi végétale, où tu peux planter des clous, agrafer de la toile, punaiser du papier, à la hauteur désirée, sans jamais être empêché. Toute cette surface, près de 80 m2 au total, fait office de chevalet. Tu peux y travailler simultanément plusieurs projets, y punaiser de la documentation, des images, des photographies d’anciens tableaux, des esquisses, des choses inspirantes. Sur le mur Ouest, juste après la porte, se trouve la « sorbonne », une large et profonde cuve en inox, eau chaude et froide, où nettoyer brosses et pinceaux au savon noir, pots, gamelles, camions et autres tines de peinture, accompagnée d’une paillasse où les faire sécher. À la suite de la sorbonne, un plan de travail, un établi fixe où tu peux préparer des couleurs, vider des pots, remplir des pots, faire des mélanges, de la chimie hasardeuse, effectuer des petits bricolages. Puis viennent les étagères dévolues au rangement et au stockage du matériel, couleurs sous conditionnements variés, tubes et flacons, pigments en poudres et teintes préparées, huiles ou acryliques, alkydes et glycéros, peintures industrielles, encres, aquarelles ; crayons de couleurs, craies grasses et pastels secs ; enduits, vernis, résines, diluants, colles ; matériaux mal identifiés réservant des surprises et des effets ; brosserie complète, brosses de pouce, brosses à tableaux, spalters et queues de morues, deux-mèches, pocheuses et Molitors, brosses à maroufler, pinceaux chinois et pinceaux fins, martres et petit-gris, rouleaux de toutes tailles, sans oublier le matériel d’encrage, plaques et rouleaux ; couteaux, grattoirs, petit matériel de modelage ; outils indispensables de tous les jours, cutters, ciseaux, marteau, tournevis, pinces, éponges et chiffons. Puis un meuble en bois présentant douze tiroirs, 132x112x91 cm, pour ranger les feuilles de papier fragile, de papier rare, les feuilles de papier dont les formats correspondent aux normes et appellations française : Raisin, 50x65 cm, Jésus, 56x76 cm, Soleil, 60x80 cm, Petit Aigle, 70x94 cm, Grand Aigle, 75x105 (parfois 75x110 cm), Grand Monde, 80x120 cm, Univers, 100x130 cm ; des noms qui pourraient être ceux des cartes d’un jeu de tarot divinatoire, lames vierges et immaculées, n’ayant pas encore reçu leurs paysages ni leur symbolique. Vient ensuite un meuble pour ranger les châssis, les toiles terminées en attente d’être vues ou reprises ; ou vendues. Au bout du mur Ouest il reste assez de place pour ranger verticalement des rouleaux de toiles à peindre, de toile cirée, de papier de fort grammage, de papier calque.
Tu aimes la toile, parce qu’elle est une étoffe, qu’elle est une matière solide et polyvalente, un tissage, et qu’elle est de nature animale. Mais tu préfères le papier et son mystère. Toujours le même, jamais le même, tu aimes le papier pour ses natures végétales absolument différentes, contradictoires, sa versatilité, sa fragilité et les surprises qu’il réserve. Le papier est indomptable et capricieux, mais il est toujours doux et sincère. La toile doit être préparée. Elle doit recevoir plusieurs couches d’enduits et d’encollage. C’est sur ces matières que vient la peinture. Toi, ce que tu aimes, c’est peindre sur le papier nu, ce rapport direct d’un corps à un autre.

Le sol de l’atelier est une dalle de ciment recouverte d’une peinture époxy d’un blanc satiné, pas trop éclatant, qui devra être entretenue et régulièrement repeinte. C’est une surface lisse, bien tirée, accueillante, sur laquelle tu peux étendre du papier de riz et peindre de façon fluide à l’encre noire de chine, ou dessiner du bout d’un pinceau en poil de loup avec des jus d’acrylique transparents, bleu de phtalocyanine et violet quinacridone, naphtol carmin, ivre de la poésie du nom des couleurs, jaune de cadmium et de Naples, vert Véronèse, violet prismatique, alizarine cramoisie, cæruleum, noir de Mars.
Plusieurs tables sont disposées dans les 81 m2 de l’atelier. Deux grandes, d’au moins 4 m2 chacune, dont les tréteaux ont été haussé à 105 cm de hauteur afin que tu puisses travailler debout lorsque ton corps s’agite d’une fièvre qui refuse l’immobilité. Le reste du temps tu es assis sur une chaise haute munie de barreaux repose pieds et d’un dossier accueillant ; une chaise en bois qui ne grince pas, une chaise qui a une histoire, la chaise sur laquelle s’asseyait ta mère dans son propre atelier lorsqu’elle réalisait des maquettes d’architecture. Assis sur cette chaise, tu perçois un soutien incomparable dans le bas de ton dos ; tu évites les lumbagos et tu te sens inscrit dans un mouvement du temps. Il t’arrivera souvent de te demander qui, avant elle, s’est assis sur cette chaise ; ne jamais trouver la réponse te laissera imaginer que tu es le successeur d’une lointaine lignée d’artisans.

Une de ces deux tables est dévolue au dessin, aux plans et travaux préparatoires, aux travaux secs et peu salissants, crayons noirs et de couleurs, mine de plomb, choses graphiques, craies, pastels, collages, aquarelle. Sur l’autre tu te consacreras aux choses grasses et collantes, aux recherches téméraires, à l’improvisation, aux jeux du pistolet à colle, aux monotypes à l’encre grasse d’imprimerie, aux bricolages de matières, à la soudure, à la fonte d’objets par le feu du chalumeau, au modelage de la terre, aux aggloméras de matières ; c’est la table où naîtront tes Golems, les chimères muettes auxquelles tu demanderas de te montrer les voies de l’avenir, les entités de ton Own Personal Vaudou, qui t’accompagneront et te répondront par leur seule présence énigmatique, de façon mystérieuse, symbolique et souterraine.

Mais il y a d’autres tables, plus petites et plus basses. L’une où accomplir des travaux très fins, couture et broderies, maillages, crochet, tricot, petites maquettes de fil. Et il est indispensable que tu ménages une table pour écrire. Un bureau classique, grand tiroir sous le plateau, stylos en vrac, ciseaux, scotch, feutres et fatras ; trois tiroirs sur la droite du bureau, contenant des ramettes de papier A4, 80 gr/m2, des cahiers 96 pages grands carreaux, des carnets divers. Il y a des tableaux que tu ne pourras pas peindre, des œuvres dont la seule mise au jour sera la littérature. Tu dois t’y faire. Dans l’angle Nord-Est, l’angle confortable, le lieu intime du repos et de la rêverie, l’endroit où se délasser, ou se recroqueviller, l’endroit où perdre connaissance sous les palmes des grandes plantes grasses, il y a une table basse posée sur un tapis chaud, accompagnée de quelques fauteuils et d’un large canapé, une table pour boire le thé, ou le vin.

Le long du muret de briques, sous les vitres du mur Nord, court une bibliothèque. On y trouve des ouvrages d’art, monographies des peintres que tu aimes, des classiques, des modernes, des contemporains (l’un deux a été ton professeur autrefois.) Il y a des artistes que tu ne comprends pas, ceux que tu ne comprends plus. Il y a des catalogues d’exposition, un peu de tout, photographie, sculpture, installations. Beaucoup d’ouvrages sur l’Art Brut, l’art des fous et des paysans, l’art de ceux qui ne savent pas ce qu’est l’Art, ceux qui s’en moque, ceux qui, comme toi, sont excédés par une force qui le précède. Il y a des traités sur la couleur, des ouvrages techniques, préparation des toiles à l’âge classique, le Sfumato, la perspective aérienne. Des manuels, des nuanciers, des catalogues de fournisseurs professionnels. Il y a aussi de la littérature générale, des romans, des essais, des biographies, des revues, quelques bandes dessinées. De quoi passer de longues journées sans toucher un pinceau.

Mais lorsque tu seras d’humeur, quand cette force en toi s’éveillera et circulera de ta conscience au creux de ton ventre, quand ce sera le moment, la naissance d’une ivresse, debout, face aux grands murs-chevalets, pour peindre tu disposeras de deux établis roulants, en plus de l’établi fixe qui jouxte la sorbonne. L’un est grand comme un piano de cuisine. Tu peux y disposer pots et tubes de couleurs, pigments en poudre, mediums variés, eau ou huile, Caparol ou térébenthine, vernis polyuréthane mat. Il est assez large pour que tu puisses y préparer des mélanges de couleurs et tu t’en serviras comme d’une large palette. Il est muni d’une étagère sous le plateau principal pour stocker du matériel. Il roule avec facilité, il glisse sur la surface lisse du sol peint et t’accompagne quasiment de lui-même le long des murs-chevalets. L’autre est plus petit, de la même conception, mais n’est destiné qu’aux moyens graphiques. Tu disposes également de deux chevalets classiques en appoint, légers mais solides, roulants, que tu peux installer où bon te semble, tourner et retourner sur eux-mêmes, car il y a des images qui ont besoin de disparaître un temps avant de réapparaître, soudain, comme si elles surgissaient de nulle part, avec facilité, sans que tu sois obligé de dégrafer une toile du mur, de la rouler sur elle-même, pour la dérouler quelques jours plus tard et la ragrafer au mur, sans magie.

Tu as identifié différents espaces dans l’atelier. Peindre sur les murs Est et Sud. Dessiner sur cette grande table. Lire dans l’angle Nord-Est et ailleurs : concevoir des volumes, des assemblages, des petites sculptures de tissus, encore ailleurs : un peu de couture. Ici : rêver. Là : écrire. De multiples territoires pour les multiples artistes que tu es, qui veulent pouvoir s’exprimer sans conflit, sans heurt, dans une distance respectueuse et une infinie curiosité de l’un pour l’autre, ton devenir peintre observant du coin de l’œil ton devenir brodeur, vos arrangements intimes consignés par ton devenir écrivain, sous la considération bienveillante des pièces et des figures déjà réalisées.

Tu te souviendras, pour l’avoir déjà vécu, il y a longtemps, que le temps dans l’atelier n’est pas le temps commun. Il y est élastique et discontinu ; il subit des accélérations et des ralentissements, il s’évapore avant de se densifier à nouveau. Et les jours de travail intense, les jours de peinture, car la peinture est la Grande Affaire, ton corps sera au diapason de cette modulation de la durée. Tu sentiras poindre, le matin, la montée d’une ivresse particulière qui augmentera légèrement l’irritabilité de ta machine corporelle. Nerfs, souffle, cœur, tu éprouveras le sentiment d’une force accrue, la venue d’une plénitude, d’une puissance ; tu sentiras la volonté de cette puissance de jaillir de toi avec délicatesse, avec élégance. C’est une ivresse qui semblera s’alimenter de son propre enthousiasme, attisée par l’excédent en toi, par l’excès de l’excédence en toi, le trop plein, une ivresse ivre du jaillissement de l’excès du monde à travers toi. Tes pensées seront vagabondes, sans continuum, tu seras ravi par l’idée soudaine que c’est le monde qui est le reflet de ton univers intérieur et non le contraire ; tu pressentiras que le sens des choses est en toi, que la valeur des choses habite en toi, que le lien est établi, de l’intérieur vers l’extérieur. Et c’est ainsi que le temps de l’atelier sera déformé, et soudain ce sera la nuit.

Pour travailler, la nuit, dans l’atelier, quand la fatigue n’a pas encore gagné sur l’ivresse intranquille de l’acte de peindre, il faut de la lumière. Sont répartis dans l’atelier des tubes fluorescents T8, « lumière du jour », 70 W, 6500 K, en trois circuits indépendants, permettant trois niveaux d’éclairage, de 300 à 750 Lux maximum. Sur chacune des deux grandes tables à dessin, deux lampes d’architecte munies d’ampoules fluocompactes à 6400 K, 1008 Lumen, norme E27, dont les faisceaux se croisent. Lampes d’architectes sur les autres tables, pouvant aller jusqu’à 1000 ou 1500 Lux là où tu réaliseras des travaux fins, couture et broderie, gravure, enfilage de perles. D’autres sources lumineuses sont disséminées dans l’atelier, sources chaudes sous les philos, des spots à pinces ici et là, quelques tubes fluos volants comme ceux qu’utilisent les mécanos pour aller voir sous les moteurs. Ainsi est repoussée la nuit. Et l’hiver, qui est une autre nuit, sera combattu par une chaudière à gasoil munie d’une soufflerie silencieuse, située dans un local attenant à l’atelier. Le poêle à bois aurait été plus agréable, plus rustique, plus conforme à l’idée qu’on se fait d’un atelier de peintre, mais mal adapté au volume.

À la fin du jour, ou au milieu de la nuit, quand l’ivresse sacrée t’aura vidé, tu auras le désir d’une ivresse profane, matérielle et joyeuse, irriguant ton corps déshydraté d’une chaleur maternelle. Tu déboucheras une bouteille de vin blanc, Reuilly, domaine Aujard, sauvignon simple et magnifique. Tu t’abandonneras dans le grand canapé et soudain tu penseras qu’il manque quelque chose. Mais non, regarde, là, sous la petite jungle Nord Est, j’ai laissé ma guitare, une Télécaster Baja Blonde et un petit ampli Vox. De quoi invoquer les esprits de la Louisiane, les hurleurs de Chicago, du blues, du blues, autant qu’il en faut.

Oui, le jour venu, tout sera là, tout sera réuni face à toi, toi seul au milieu de l’atelier. Dans l’angle Nord-Est, le territoire confortable, tu iras t’asseoir, sonné par le plaisir d’être enfin là et saisi par l’effroi de ce qui reste à accomplir. Tu laisseras le temps accomplir la lente magie de ton acclimatation, t’épanouissant imperceptiblement, un moment après l’autre, comme une plante exotique dans une orangerie septentrionale. Tu attendras de faire corps avec la matrice de l’atelier et sentir que tu es ici chez toi.

Encore une chose.

Dans le canapé tu peux t’assoupir, dormir une nuit ou deux, mais jamais tu ne dois habiter l’atelier. Il faut pouvoir mettre de la distance entre ce lieu sacré et l’étendue profane du reste de la vie. Traverser la rue peut suffire, descendre ou monter d’un étage. Mais il faut quitter l’atelier. Il semble que là où l’art se réalise, la vie ne peut pas tout à fait se déployer. Vivre dans l’atelier serait comme vivre au milieu de ta propre psyché, dans une permanente cohabitation avec tes démons, toujours au bord de tes propres abîmes, un écrivain projeté dans son roman, un musicien prisonnier de son requiem. Et, de manière paradoxale, tu t’isolerais du monde dans ce lieu que tu as isolé du monde. L’atelier est un athanor. Le creuset alchimique de la transmutation du réel. Mais c’est dans le monde que se trouve la matière brute, la chose qui te pénètre et ne te laisse pas de répit, à laquelle tu offriras le canal de ton corps et de ta conscience pour qu’elle se sublime sous des formes nouvelles, le jour venu.

CHRISTOPHE PAGNON
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Et j’ordonne que le quatrième étage soit débarrassé des dossiers qui encombrent les sols et les couloirs, et le couloir médian quelque soit sa dimension et permettre le passage aux documentalistes. Les hommes du couloir médian marqueront les portes sur leur progression dans le bâtiment en prenant soin d’éviter les portes redondantes. Prendre vos renseignements par le deuxième étage du Pôle Central d’Enregistrement et Classement Longue Durée des Archives, Documents, Mouvements et Textes de l’Armée de Terre, PCECLDADMTAT - donc, ce bâtiment, notre Maison - pour ne pas enregistrer d’informations archiconnues. Ne pas signaler les parties amiantes déjà l’objet-titre de comités, réunions, audits, même pour cette cheminée centrale accessible qu’avec la confiance de l’Administration des bureaux entourant la bouffée paysagère archiconnue. Ne pas nettoyer cette cheminée, depuis les Renseignements ont fait part avec la note secrète de la présence du terroriste qui nous hante planqué dans les bureaux vides qui peuplent notre bâtiment, il provoque par intermittence le dérèglement de la climatisation et menace d’asphyxie nos documents par gonflement avec la fermentation et ils débordent les allées axiales selon une dérive déjà vue. Ce couloir médian, ces allées axiales, ces déviations, ces corridors à sens unique et ces ponts de liaison seront libérés des saletés telles classeurs vides, trombones épars, chaises isolées et autres cadavres archiconnus. Et traitez le vingtième étage de la même manière et faites descendre par le toboggan de secours qui enroule le bâtiment en pensant en technique mentaliste au territoire du terroriste qui n’atteindra pas ce niveau si élevé qu’il est possible qu’il soit vierge d’ennemis comme le fait craindre l’absence de tout bruit aux détecteurs, absence serait du silence, silence un état de paix, et devant cette exception il convient d’agir selon les procédures spéciales jointes annexe "Le Prendre-soin en méthode intuitive" retenues dans ce périmètre. Si la fumée s’échappe au niveau numérique se faire accompagner d’un soldat du feu et prévoir un délai à cause du temps de parcours et des restrictions il ne peut arriver que par le transport municipal banal et l’isolement de notre bâtiment hors la ville rend la démarche longue et périlleuse ou penser à former un bénévole car il pourrait prendre sa voiture personnelle sur sa responsabilité le Pôle étant à proximité immédiate des autoroutes extérieurs, passant à travers la zone d’intérêts extracommunautaire dite Général de Gaulle, il ira et atteindra le Pôle à l’étage retenu. Descendre à l’arrêt "Mireille Mathieu" d’où le bâtiment est déjà visible ; après les formalités d’entrée gagner l’étage administratif pour obtenir un badge de service ; gagner par l’ascenseur E le Poste d’Action au sous-sol 4. Et considérez qu’avec les terroristes il y a des réfugiés cachés dans notre bâtiment par la Police des Frontières qui ne peut financer les reconduites et planquent les avortements de reconduite dans les Archives ici depuis les camps de Marseille, Calais, Nice, Perpignan, Paris ou Saint-Pierre-et-Miquelon et toutes frontières françaises que maintenant les parkings du sous-sol sont réservés au garage des réfugiés rendant impossible le repos des voitures et forçant encore une pression au fur et à mesure des expulsions sur le territoire ils s’élèvent graduellement dans le Pôle et si l’on en rencontre il faut afficher de l’humanité et tenir éloignée la sauvagerie mais cesser toute relation dès que possible et encore prenez garde à l’inventaire des portes qui est là pour contenir et modérer la progression des réfugiés cachés par l’armée nous contenons la menace nationale par notre bâtiment, dites que ce ne sont pas des ennemis comme il est arrivé qu’on les voit parfois se promener au grand air en oisifs ignorants tout au sommet du Pôle et faites comme si vous n’étiez pas là et appliquez la procédure connue. Recherchez des passeurs repentis ou en voie de l’être parmi les câbles en agrégat-plastique qui glissent hors de l’étage numérique à travers les tuyauteries et les actes de dératisation ils finissent à bloquer les ascenseurs et fondent dans le corps du bâtiment par les ferraillages du béton armé, fragilisent toute la structure, étouffent les portants, brisent les cloisons, compressent les étages et écartèlent les fenêtres par une volonté inconnue mais certains ont été trahis et c’est là que nous pouvons nous placer par la légalité que nous représentons. Protégez-vous du liquide boueux, aveuglant, suintant de la pression des documents de l’armée devenus spongieux qui arrivent nuit et jour par dizaines de camions orbitant dans la rocade intérieure et chutent sur un quai et bourrent par une machinerie d’extraterrestres et font entrer le volume en accumulation sur des surfaces mères et gagne aux étages sept à dix une athmosphère quasi-tropicale où la maturation goutte par pesanteur et précipite en pétrole par une vie parasitaire qui re-envahit les camions et re-distribue cette poisse dans tout le pays aux conséquences inconnues. Au passage du camion indiqué sur l’écran lever le signal d’arrêt ; guider le camion jusqu’à la barrière ; ouvrir sa bâche et déclencher l’aspirante ; actionner la tension pour la compression ; faire un contrôle visuel dans le hall des documents tassés ; faire repartir le camion par l’hélicoïde extérieur. Et soyez conscients qu’une seule porte ouverte est du gigantisme une aubaine, que notre objectif à terme est la porte qui éclot plutôt que s’ouvre. Votre mission est celle de fourmis dans la jungle. Protégez-vous des éclatements. Avancez en aveugle dans des escaliers-cathédrales que chaque étage relance sur des couloirs rayonnants les portes-bourgeons perçantes dans un autre incontenu. Là où une fourmi s’écrase une autre passe. Une porte établit un passage vers un nouveau bureau - je parle d’un principe actif et raisonnable : une île où s’abriter en attendant la fin de la phase d’enrichissement liquide des faits écrits piégés dans le poids des supports qui maturent dans un sens plus concret que le sens des faits la maison s’effondre
et se couche en strates d’où nul diamant ne brille, sauf l’épaisseur d’un amas buvant les débris de réalité nue sur son passage... j’ai dit réalité nue je voudrais, soldates, soldats, que ce soit votre drapeau ; la réalité nue.

ISTA POUSS*
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Le lieu dit..
Le lieu d’où l’on est parti et où l’on retourne toujours.
Le lieu où il n’est plus possible de revenir, car ce qu’il était, il l’a été, mais ne l’est plus.
Le lieu tu.

Il serait, dans ses tours et ses retours, comme l’œil du cyclone, le vortex, le nombril, cette curieuse prunelle ouverte sur l’espace, qui vous contemple sans ciller. Son nom serait comme un trou de mémoire, il reviendrait, comme on dit, sur le bout de la langue, avec certains parfums et certains goûts, venus de ces profondeurs du temps, que le corps connaît bien, que chaque nuit, seul il côtoie, et qu’il travaille, où il s’accroche, comme la terre pour le naufragé.
C’était comme dissimulé sous la terre, enterré dans un trou, et pourtant, en hauteur, ces espaces sub-célestes, voies aériennes, prouesses architecturales, élévations que l’on nomme des nids d’aigle, d’où l’on voit l’horizon des montagnes, derrière le lac, en contre-plongée. Un usage spécifique, pour ainsi dire unique, en est fait, on les montre, aussi, et donc l’on en trouve souvent dans ces espaces voués à la villégiature, souvent le legs d’un visionnaire ou d’un auteur illustre, de l’un de ces héros de l’humanité qui venait y trouver l’inspiration, Victor Hugo en exil à Guernesey, contemplant l’océan déchainé en contrebas de sa cabane de verre, un grand œil contemplant Thétis. Ici, donc, la vue panoramique qui avait suscité l’érection d’un nid d’aigle, c’était l’un de ces lacs tranquilles au pied de grandes montagnes, ces lieux à l’air cristallin sur ciel d’azur depuis des lustres destination de pèlerinage lacustre, où toutes les personnes par ces vœux assemblées vont et communient, se suivent sur les mêmes chemins, découvrent avec délice un lieu idyllique, puis recommencent pas à pas sans se lasser les mêmes promenades, le lieu ayant livré au fil des ans tous ses charmes secrets auxquels l’on s’attache, d’où le cortège d’identiques familles en sandales en quête de panoramas remarquables, en file indienne, comme mimant, au ralenti, une minuscule chaîne de la vie.

Là, autour des eaux du lac et de son île unique, dans cette emprise où la nature, préservée, prenait toute la place, là où temps s’écoulait comme un lent et long cours, rythmé par les battements du maître d’harmonie qui nous conduit parfois, quelques heures durant, côte à côte dans la salle acoustique, nous et nos battements de cœur, à la cadence du bout de sa baguette pointée au ciel, ici, donc, tout était destiné à cela, à cette seule fin, que le temps passe et qu’il ne passe pas. Là donc, le lieu oppose, entre la transparence de ses eaux pures et l’opacité de ses nappes de brouillard à la blancheur opalescente descendues des sommets enneigés, le pavot de l’oubli aux traces de l’histoire, autant d’arbres abattus et de maisons en cendre qui peu à peu, s’étant fait oublier, se mêlent au riche terreau des feuilles mortes de l’automne. Et quand descend sur leurs troncs abattus et leurs vieux murs le poudroiement d’or du soleil de printemps, entre les frondaisons, nul ne sait plus ce qui, sous la sève des nouvelles pousses de l’année, des lierres et des liserons enroulés en longues farandoles, où commencent et où cessent les ruines, ni quand, ni pourquoi, elles étaient jadis apparues.

C’était sur cette partie plus ombreuse du lac, celle opposée à la vallée et au village, sous l’ombre de plusieurs monts, là où les bois avancent sur les eaux, et où les nénuphars et les cygnes gourmands viennent plonger leurs pieds, avec délice, dans la tourbe boueuse qui tourne les eaux du rivage et leur donne l’éclat trouble du vin gris, et l’odeur croupie vous en prend à la gorge, c’est là qu’il fallait s’arrêter, et qu’on s’arrêta pour suivre la piste. Les indications du vendeur de glaces, ce jeune homme mélancolique qui vendait des reproductions d’anciennes cartes postales comme d’autres, jadis, des samizdats sous le manteau, elles dataient d’entre les deux guerres, désignait un lieu du nom de « Belvédère », anciennement donc, café Tito, ce que nul ne savait plus. Ce serait, cette disparition, cet effacement, comme de ces anciens villages du Tarn que décrivait Paul Sébillot, où, quand survenait la mort d’un homme, ses voisins coupaient toutes les fleurs de son jardin. Puis elles repoussaient, et restaient les fleurs du jardin. Remontant aux temps les plus pénultiens de la préhistoire, et ne nous épargnant aucune étape de l’apparition du Karst sur ce plateau calcaire du fait des aquifères discontinus sous la roche entre les monts des Alpes juliennes, et des phénomènes de dissolution des carbonates à l’origine des très complexes parcours souterrains des eaux infiltrées qui alternent de long parcours souterrain pour faire résurgence en rivières parfois aériennes, les guides touristiques ne retenaient des deux cent dernières années, tel un poète imitait Hölderlin ou Thoreau, que le nom de quelques plantes médicinales et (dérogeant au poétique) le nom des hôtels les plus chics. Le Belvédère était, de fait, l’ancien café Tito, mais cela semblait oublié de tous, ce nom, qui sonne aujourd’hui comme le titre d’un livre pour enfant dont le héros serait un petit être au chapeau de lutin, surgissant comme le monstre du Loch Ness ou un accroc dans une robe de bal, pour être aussitôt couvert, immergé, invisible, cousu sous la surface et retenu par des fils de pensée plus lourds que des chaines.

Ce lieu, donc, dont nul n’avait le souvenir, mais qui demeurait bien là, tel qu’en lui-même, mais transformé en autre chose, devait faire l’objet d’une quête semblable à celle d’un chevalier du Graal, ainsi, tel Lancelot brandissant son épée, fallait-il oublier toute prudence pour l’oser découvrir, tandis que d’autres y faisaient séjour sans arrière-pensée et en toute ignorance. L’hôtel Belvédère était mitoyen du café, le nid d’aigle. Cet hôtel Belvédère, très grand, d’aspect brutaliste, surmontant, comme un dôme, un escalier large et haut semblable aux marches du festival de Cannes, produisait un effet massif, ou soviétique, ou bien totalitaire, une touriste allemande le trouvant, elle, un bel exemple d’architecture fasciste, un édifice, somme toute, d’un style assez peu défini, mais identifié, sans doute au gré des expériences architecturales de ceux qui lui faisaient face, à un pouvoir fort, de celles qui avaient cours dans une période spécifique de l’histoire récent. En haut des marches, où se tenaient des garçons en livrée et où des touristes américains vieillissaient accompagnaient leur tarte à la crème locale d’un capuccino, à la manière viennoise, et derrière le café, un long couloir menait au hall de l’hôtel, où étaient exposées, traces infrangibles et irréfutables, le bureau de Tito, sa lampe et sa chaise. Le panneau posé sur le bureau indiquait cette provenance en demandant aux visiteurs de l’hôtel de ne pas s’installer sur la chaise, mais qui aurait eu l’idée de s’asseoir face à ce mur, et d’utiliser ce vieux téléphone de bakélite ? Etait-ce pour sembler authentique, comme une sorte de damasquinure baroque, l’usure du bois autour de la serrure du tiroir, sous le grand plateau de bois clair, et celle du porte-document de cuir blanchi au centre, apparaissaient dans l’ombre de l’angle de ce corridor, tandis que les serveurs, passant les lourdes portes de verre tendues de rideaux froncés, allaient disposer les couverts dans l’immense et majestueuse salle à manger, où les grandes nappes blanches empesées tombaient sur les tapis épais, sous les grands lustres. Face au bureau, deux vitrines exposaient des cristaux de Bohème et des cigares de Cuba. Un peu plus loin, quelques photographies au mur montraient la résidence du roi Alexandre, et dans une vitrine, où aucune légende ne permettait d’en être sûr, des gilets courts brodés de fleurs (de ceux qui portaient les cochers des calèches, autour du lac) et des tiares, des parures de fantaisie, une plongée dans l’époque antérieure.

Ainsi, l’hôtel Belvédère, ayant effacé les noms du passé, conservait-il, sans commentaire, en ses vitrines, toutes sortes de denrées périssables dont la date et la provenance variaient. Ils composaient, traversant ainsi le temps sous vide, comme ces grands blocs de cristal translucide que cette usine secrète, près de Fontainebleau, faisait pousser dans des congères des jours durant, reproduisant ainsi ce que les siècles seuls semblaient pouvoir créer. Qui peut savoir, aujourd’hui, à quel usage la matière de cette curieuse pépinière serait mise à profit et sur quoi, tel un disque de cire, elle ferait retour, en redonnant la vie à une voix ? Ce n’était toutefois toujours pas là encore le nid d’aigle dont il avait été question chez le mélancolique marchand de glace, amateur de grande histoire et de politique, lui aussi, à mots couverts. Sa crainte d’une disparition de « ce pays » (le sien) auquel il ne donnait pas dix ans de grâce, la tenait-il de l’élection présidentielle en Autriche ou bien du référendum serbe, celui qui demandait aux électeurs de se prononcer pour ou contre la commémoration du jour épique de fondation, en des temps très anciens dont le ressouvenir très récent avait causé des fleuves de sang, du royaume de Serbie ? De Tito, il ne disait trop rien, sinon qu’un semblable effacement, pareil à celui dont les marques de l’Empire Austro-Hongrois, menaçait lui aussi son temps, mais il désignait son « nid d’aigle », d’un petit geste du menton, de l’autre côté du lac, dans sa zone d’ombre, face à l’île où le toit pointu d’une église donnait à chaque photographie amateur un centre et une symétrie, même par gros temps. Dans ce grand geste qui embrassait tout l’horizon et l’offrait au visiteur d’un même coup, cet homme sans qualité semblait s’attacher au décor, comme fait, dans les Ardennes, et de Reims à Verdun, chaque habitant, reprenant la géographie physique de la France, qui vous apprend que « Sur cette pénéplaine (qu’il désigne du doigt) coulaient en méandres très sinueux la Meuse du sud vers le nord et ses affluents dont la Semoy. »

Aussi, bien que portant un nom identique, existait bien, en surplomb, et probablement de l’autre côté de la forêt qui bordait la terrasse, un nid d’aigle, qui donnait sur ce lac où présentement, un attroupement célébrait la prise d’un brochet énorme par un pécheur, faisant de ce moment, celle de l’apparition fugitive et un peu burlesque, sous le flash des appareils, d’un roi pécheur, tout comme les pommes dorées, tombées au pied des arbres d’un verger, devant les grands monts bleuâtres qui perçaient les cieux, évoquaient l’île d’Avalon.

Il fallait donc, à travers les bois ou à travers le lac, poursuivre cette quête jusqu’au nid d’aigle. Revenant au café de la terrasse en suivant la série d’un peintre moderne, amateur des couches épaisses de peinture et de couleurs vives en camaïeu, il s’imposa de demander au garçon, qui semblait s’ennuyer et haussait peu à peu le son de la radio en tournant le bouton d’un air las, où se trouvait le « vrai belvédère », et soupirant (comme se plaignant qu’absorbé dans cette tâche essentielle de nous raccorder, par le biais d’un bouton, au reste du monde dont nous pouvions suivre frottements, fréquences et modulations, l’on vienne l’interrompre pour une si triviale question), il indiqua, en bon anglais, que « le nid d’aigle se tenait dans les bois. » Il ajouta, après une brève hésitation (comme de crainte de se compromettre en connaissant un tel secret), qu’un chemin en forêt y menait directement, pointant le dos d’une femme qui s’engageait sous les grands mélèzes : « Tenez, cette dame va chercher à la boutique des bois sa tarte à la crème, vous n’avez qu’à la suivre puis poursuivre sur le même chemin » avec cette même neutralité impavide qui soudain habite la population indigène, tribu si policée dans ses manières qu’elle préfère éviter toute mention de chasses passées, comme un détail qui fâche au point de s’apprendre à ne plus rien en savoir non plus.
Dans les bois nul farandole d’animaux enchantés, un ours ou un lynx n’auraient pas surpris, après ces cygnes blancs qui se dandinaient comme des chiens pour réclamer aux campeurs de quoi satisfaire leur jabot et garnir un peu plus leur tendre petite bedaine ronde, et quelques datchas bien rangées, en bordure, laissait imaginer l’un de ces villages idéaux où les ouvriers, en autogestion, produisaient pour les riches campagnes machines et machines-outils. Tout comme le cygne, et peu encline à la méditation le guide, l’Américaine se souvenant de cette tarte, telle une altesse déchue à la recherche de ses souvenirs du palace Sacher, s’arrêta à la guérite et se désola bruyamment que son gâteau au chocolat ne soit pas disponible. Sur la suite du chemin, plus sauvage car moins couru, se trouvaient, entre les pins de Sibérie, quelques fleurs mauves (des iris fétides ?), et de hautes herbes, un peu semblables à l’orge des rats ou aux bâtons de Jacob que l’on trouve plutôt en bord de mer, mais qui indiquaient, ici, plutôt les environs d’un marécage.
Tel, poursuivant son chemin, avec toute la route pour l’écho de sa plainte, ainsi la biche brame au clair de lune, lecteur occasionnel des revues savantes d’économie abandonnées dans les couloirs de l’ENS boulevard Jourdan, trente ans plus tard, pouvait-il du moins méditer sur le paradis ouvrier-paysan yougoslave, un chromo pour l’élite intellectuelle française. Et soudain apparut une grande clairière, et, sous un grand soleil, de hautes herbes et un champ nu où le foin était fait, où flottait ce parfum de guimauve entêtant qu’a l’herbe fraichement coupée. Le village, dans l’ombre des bois, était séparé du domaine par un grand mur de pierres et de béton, qui s’interrompit pour faire place à un vaste portail, encadré de deux guérites, où nul soldat n’était visible, un peu plus loin seulement, un serveur en livrée, en tout point semblable à ceux de l’hôtel, s’éloignait, un grand plateau rond posé sur une, avec la grâce d’un danseur. L’édifice, en s’approchant, étant de facture brutaliste, une cage de béton sur des pilotis de 20 mètres de haut, suivi d’un grand balustre de béton, un grand balcon donnant sur le lac. A la porte, un panneau indiquait qu’à cinq heures, soit deux heures plus tard, l’accès serait interdit du fait d’une réception officielle. La ville de Bled montrait son nom et son écusson sur ce panneau, qui entrait dans le vestibule découvrait le même carrelage gris qu’à l’hôtel, ce style soviétique sans pareil destiné à imposer cent siècles sa lourde laideur, et une petite glacière sur roulette, surmontée d’innocents cornets, près d’un comptoir. Le tout ouvrait sur une unique salle, grande pièce de 15 mètres de large, mais peu profonde, un serveur y roulait les tapis repoussant les fauteuils loin des grandes baies vitrées, dans un rock croate endiablé et désespéré. Poursuivant vers le balcon, derrière les grandes baies, l’on trouvait alors la vue la plus imprenable de tout Bled, tout droit sur l’église de l’unique île slovène, en haut des marches, après les pans de bois de l’embarcadère. A cet instant précis, peu avare de ses carillons, l’église, solennellement sonna, et le garçon se releva, interrompant, soudain immobile et songeur. Il est dit de Bled, où l’on trouva la fameuse flute d’os, l’instrument de musique le plus ancien du monde, dans les livres de préhistoire, que des cultes y eurent lieu bien avant les Romains ou les moines. Et ce lieu, depuis ce balcon, ouvert sur les hauteurs scintillantes des montagnes et donnant sur les eaux limpides du lac, le fait croire sans peine. Et de même, ornant le sol sous vos pieds, les mosaïques du balcon honorent un lion, le Soleil d’Alexandre, et, de part en part de la grande porte du salon, deux vastes fresques de mosaïque, à gauche les femmes, à droite les hommes, diffèrent à peine du char d’Alexandre au musée des antiquités de Naples, ou bien de ces chasses du musée Saint-Rémi, Adonis blessé à la cuisse, ou Bellérophon tuant la chimère. Toutes gardent peut-être pour vous, comme une conque, l’écho de cette grande piscine au grand bain d’azur et d’or, où les hurlements des plongeurs s’étoilaient dans le dôme de style byzantin. C’était aussi ce souvenir, plonger de 10 mètres de haut, les deux pieds au bout de la planche, puis pointés au ciel dans le vide vibrant du cri des spectateurs tandis que, de votre gorge, à vous, de vos poumons gorgés d’air, ne sortait pas un son, pas même un souffle. Les mosaïques ici, dans ce vaste salon, sont le décor d’une cérémonie politique. Il y a une forme de logique dans cette conservation des emblèmes du prolétariat et des photographies de Tito, pour des échanges aujourd’hui, une logique qui était présente quand, à l’époque de Tito, les architectes et les décorateurs avaient conservé les emblèmes du passé, ordo rerum, et centré le panorama sur le clocher de l’église de l’île, devant ses deux portes qui s’ouvrent et qui se ferment pour chaque liturgie tandis que les barques et les voiles s’égaillent à toute heure sur les eaux transparentes et vertes du lac.

En un instant, les coupes de vermeil sont des calices et le serveur qui s’affaire à préparer la salle esquisse un pas de danse au son des chants polyphoniques des montagnes, ceux de Carniole sont fort beaux, des frérèches tout entières les chantent depuis, dit-on, la nuit des temps. Nul ne résiste à ces chants, qui le pourrait, tels ceux des sirènes aux marins d’Ulysse, ils surgissent des ondes, ni le temps, ni l’espace, ne semblent en avoir fait leur proie. Ainsi, par des tours et détours, ils surgissent, ils apparaissent et un spectacle les accompagne. Ainsi, le héros d’Une année dans la baie de personne, imagine-t-il son fils, touriste indifférent, soudain pris de vertige devant une danse des pêcheurs au soleil couchant, sur le port de Trieste, et entrant à son tour dans la danse. Mais l’homme vous demande de rentrer, il ne s’agit pas d’abuser du bref permis de voir la vue, il s’agit de passer commande au café. Tandis que l’on médite sur la carte du café Belvédère et que le garçon monte la chantilly sur les glaces, les tartes, les cafés dans l’arrière-cuisine (l’on ne peut s’empêcher d’y voir une salle de garde, les photographies au mur vous saisissent : Tito, sur chacune d’elle, pose avec un président indien, un chancelier allemand, un Grand Timonier, en ce lieu-même. Ces photographies, encadrant la porte des toilettes, derrière les cornets de glace, sont présentes à hauteur de vue, sur tous les murs du hall d’accueil, bien que personne ne semble les voir, comme les quelques planches flottant sur l’océan d’un naufrage. Ces vieilles photographies noir et blanc, semblables à celles, vues vingt ans plus tôt, avant la Perestroïka, des grands auteurs dans la maison des écrivains, et soudain ce lieu ressurgit, avec ses visages impavides, et, derrière les murs, les planchers, dans les contre-fonds secrets, enfouis sous, tels des ascètes empierrés, les ombres des dissidents, eux qui souriaient, plus jeunes, avant les événements, quand ils écrivaient encore, sans leur vie, que nous connaissons. La veille encore, comparant, cette image de Pasternak, Maïakovski, et celle de Tsvetaieva, en Caucase, chez Volochine, les mêmes murs, les mêmes monts bleus, devant les lacs limpides des aquarelles, et sur les photographies, le même contraste alcalin que donnait alors le tirage, entre le noir et le blanc de la photographie. Dans la pièce tourne en farandole, sous vos yeux, ce qui est caché, ce qui ne l’est pas.

Les garçons, eux, finissent par penser que vous ne savez pas où aller, si vous restez-là, bras ballants, ils vous orientent patiemment, et vous demandent votre choix, un café, pour lire dans son marc. Le café vient, aussitôt, accompagné de l’invraisemblable cortège qu’érigent les lieux de qualité contre la banalisation des choses, tasse de porcelaine et cueillir de vermeil, sucre en papillotes, soucoupe sur soucoupe napperon de papier crépon monogrammé d’or, plateau d’argent et verre d’eau, tout un saint Graal quotidien. Le garçon, chargé de ses crèmes chantilly en mousses et en gâteaux à destination des Américains, renonce à aller jusqu’au bout du rite et vous l’abandonne, pour monter sans choir jusqu’aux tables de restauration. Il faut maintenant entreprendre l’ascension conduisant du nid d’aigle au balcon construit dans le vide, en surplomb, aménagé en terrasse.

L’on vous indique le grand balcon, au sommet d’un escalier en colimaçon. Le bastingage de béton est très haut, et pour qui s’installe aux tables du café, la vue devient invisible. L’on imagine pourtant sans peine comment, lors de soirées mondaines et politiques, les invités choisis, une coupe de champagne à la main, évoluaient au bord du gouffre, contemplaient le lac, tenant la rampe à mi-hauteur (de crainte qu’un ami vous pousse). Ou bien était-ce les mets traditionnels, le lait aigre, le pain et l’alcool de sureau qu’on dégustait, dans la simplicité rupestre du soir ?

Cet après-midi-là, sur le balcon, vous évitez les bruyants amateurs de crème, venus en troupes, seuls trois jeunes Slovènes évoquent les mariages et leurs cérémonie en feuilletant des brochures de papier glacé, et les grandes robes blanches semblent autant de fantômes ceux que, dans leurs romans, les écrivains slovènes ou de Trieste, ne cessent d’évoquer, et de suivre à travers les frontières de l’ancienne Mitteleuropa.

Ainsi, venus du vaste monde pour la grande conférences, vos collègues évoquaient les frontières passées, une Autrichienne en particulier le long voyage depuis Vienne, pas de train pour venir ici, un voyage en avion plus long que depuis Paris, le mystère semble s’opacifier, des routes qui mènent à ce lieu, comme au château de Bled sur son tertre, seule la terre battue y mène puis un très étroit chemin, une suite de galets serrés, pas des pavés mais une suite de galets de basalte, glissant sous les pieds allant à pic vers le donjon, un seul sur cette piste glissante et à vrai dire impraticable, un chemin opposable, ce seul palimpseste sous votre plante de pied colle encore, si vous avez oublié le chemin au retour, ou bien était-ce, comme un grand rideau d’oubli tendu sous vos yeux, les grands plans de l’architecte arpenteur, dans la salle principale du château minuscule, perché au sommet de son édicule, qui courbé sur sa feuille volante, devant la fenêtre ouverte, comptait, un crayon à la main, les centimètres du mur au sol, l’empan et l’envergure sur sa ligne de côte , et comparait, prenant sa main pour mesure, la carte au réel.
Je revenais vers le village, le long de l’autoroute où, comme pour fuir ce temps arrêté du lac, les voitures filent à vive allure, introduisant cette dimension manquante au lieu, la modernité du bitume, les arrachements déserts des bas-côtés où des déchets s’amoncellent, ce complet abandon d’aménagement autre que celui du passage incessant des moteurs lancés en trombe, sinon un panneau pour un accident, dans un cul de basse fosse. Mais ce n’est là qu’une embardée forcée par le chemin, en remontant, complétant le tableau de ce lieu où l’origine ne laisse rien au hasard, s’incluent, agglutinées sur les bords de l’eau, l’auberge de montagne, celle que les Canetti, Zweig et Bassani décrivaient en randonnées alpestres, ces expériences idylliques de jeunes gens libres, qui précèdent la guerre, le camp, le maquis. Elle est là, bravasse, sa large façade jaune et plate semblable à ce qu’elle a dû être, ses murs crépis de ce safran passé, suisse, autrichienne, balte, russe, alsacienne, alpestre et pyrénéenne, déjà vue aussi dans le massif des Vosges ou près du mont Snowdown, depuis deux siècles au moins, devant elle, Alexandra, la danseuse polonaise, m’offre une figue emballée de papier d’argent avant de monter dans un bus poussif qui l’emmène vers les villages. Il y a aussi cette bonne grosse ferme, celle aux volets gris d’usure, dont le chêne semble avoir flotté à travers l’Atlantique, porteur de son secret de rive en rive, là où deux petites filles portent depuis toujours des couronnes de papier doré, dans de grandes chemises de nuit, pour célébrer une fête aux étoiles, cette grosse ferme où la boue de la cour prend aux bottes, avec ses granges immenses où meuglent les vaches, et sa basse-cour, là où tant d’années durant, l’on allait toujours chercher le lait dans un pot et les œufs dans de grandes boîtes. Les hommes vêtus de bleu, sous leur casquette, tournent le dos au rivage, pour partir voir leurs champs sur leurs tracteurs. Il y a enfin, contenu en ces lieux, l’école, celle de la grande classe où l’on apprend, apprend toujours, les mots prennent un sens qu’ils ne tardent pas à perdre, ils s’ensauvagent, prennent un autre tour, comme toutes ces choses auberges, fermes, lacs et châteaux, qui remontés dans le nid d’aigle, se réduisent peu à peu en poids sur le plateau de cuivre d’une balance : qui pèse quoi ? Et tout attachement à ce lieu-là, autre que fictif, réduit au folklore local, exhibé à la longue vue, montré à la loupe aux visiteurs de passage, est un coupable aveu, car l’origine n’existe pas, c’est un leurre enfoui sous la terre, caché sous les racines des eaux les plus profondes du lac, collé au fond, sous l’enchevêtrement des ramifications des arbres, sous la boue ancestrale des troncs pourris, sombrant dans ce magma dont, dit-on, le cœur de la terre est fait, cette lave que le feu fait bouillir.

ELEN RIOT
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Tout le faubourg est comme ça, héritage de la manufacture de draps qui fait vivre la ville. Autour de la chapelle et sur huit ou neuf cent mètres, une guirlande de petites maisonnettes de moellons. En façade, une porte à deux battants vitrée sur le haut, une, parfois deux fenêtres à grands carreaux et une paire de volets gris. Les murs sont jaunâtres, d’autres gris avec un soubassement de pierres. Les entourages de fenêtres et de portes ornés de briques dessinent comme un motif. La plupart des maisons donnent directement sur le trottoir tandis que certaines ont un jardinet sur le devant, clos par un muret surmonté d’une grille tout simple. Au bout du quartier, l’hôtel particulier de celui qui a construit chaque habitation des lieux, le patron de la fabrique, monsieur Normant. Séparé du somptueux hôtel par une rue, le parc immense de la demeure auquel la famille régnante accède par un petit souterrain. Près de l’église St Roch qui a donné son nom au quartier, une boulangerie. Plus loin, un bar et une épicerie sombre et minuscule. C’est là que je vis, ma mère ayant succédé à une vieille tante dans la petite boutique.

À quelques maisons de là, dans le renfoncement d’une grande cour carrée, vivent mes deux premières copines de l’école élémentaire. Dès la première fois où je me suis présentée chez elles pour leur demander de venir jouer, je me suis demandée comment une famille de cinq personnes pouvait vivre dans un aussi petit espace. Le père, une sorte d’ogre gentil en bleu de travail, la mère, souriante et rondelette sous sa blouse en nylon, mes deux amies et leur frère déjà presque adulte. On entre dans la maison, directement dans la cuisine. Elle est si petite qu’il n’y a même pas de fenêtre. Seule la lumière de la porte vitrée éclaire la pièce. L’évier, la cuisinière à charbon, un buffet surmonté d’une vitrine et une table couverte d’une nappe en plastique, c’est tout ce qu’il y a ici, avec quelques chaises paillées. Sur le mur au dessus de la table, un calendrier des postes. En été, la porte est barrée par une sorte de rideau fait de bandes de plastique de toutes les couleurs. A droite, presqu’en face de la porte d’entrée, la chambre encombrée de vêtements et de lits où dort la famille entière. A gauche, une toute petite pièce aveugle qui sert de garde-manger donne sur une cour à l’arrière de la maison. Cette cour est en réalité une basse-cour remplie de poules, canards et coqs. Le sol y est tellement couvert de fientes, qu’il est continuellement boueux, vaseux, glauque. Dans un clapier couvert par des tôles, des lapins grignotent des fanes de radis jetés là par la mère.

La voisine de mes amies est une ancêtre qui ne sort que très rarement de chez elle. Chacun l’appelle « la grand-mère », de sorte que je n’ai jamais su si elle était l’aïeule de mes copines ou si ce sobriquet lui venait de son grand âge. La vieille est si ridée qu’on voit à peine ses yeux qui font comme deux petits boutons gris. Son nez est légèrement crochu, il me semble que son menton en galoche va bientôt le toucher. Notre jeu favori est d’espionner la grand-mère à travers les vieux voilages grisâtres, en montant sur sa fenêtre. Elle vit dans une pièce unique. Le sol est de terre battue. Un vieux poêle rond chauffe la pièce et son café posé là à journée faite. Le plus souvent elle reste assise autour d’une grosse table ronde recouverte de vieux journaux. Dans le coin de la pièce, son lit est recouvert de gros édredons de plumes. Elle doit aimer les animaux la vioque ; elle a posé sur le gros bahut son chat mort et empaillé. Plus cocasse encore, elle vit avec trois tourterelles en liberté dans la maison. Que de crottes partout, surtout sur le dossier des chaises. Et cette odeur qu’on imagine mêlée à celle du poêle à bois, écœurante. On la regarde manger sa soupe à grande lampées et même on l’a surprise assise sur un seau émaillé à faire ses besoins. Elle doit nous avoir vus par la fenêtre, mais ne dit rien. Elle semble déjà ailleurs, elle nous fascine. Entre nous on l’imagine un peu sorcière, un peu méchante. Elle a une vieille photo sur son buffet ; la photo d’un soldat, encadrée par deux bouquets de roses en plastique. Ce petit jeu d’espionnage nous occupe depuis quelques jours, et puis, derrière les jardins, nous découvrons dans « la ruelle du gaz » une ancienne roulotte de cirque abandonnée là sur un terrain vague. Elle est peinte en jaune et rouge avec un couple de trapézistes peint à la va-vite et ces mots en grand « Les Diables Volants », de quoi attiser notre curiosité d’enfants.

PASCALE SANDRÉ
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Elle avait la migraine et dévalé les rues. Jamais elle ne retenait rien des villes et de ses déambulations, mais de ce jeudi 19 août à 15 h 11, elle se souviendrait. Boulevard Vauban près de l’hôtel de Normandie, un tressaillement. La perspective de la contre-allée bordée d’arbres auprès de laquelle gisait un oiseau mort… Elle s’avança. L’image persista. Elle secoua si fort la tête pour la chasser qu’elle en vacilla, s’appuya à un platane et tourna le regard vers la façade de l’hôtel mangée par le lierre. Cette sensation d’étrangeté familière. Et un désir d’entrailles à dormir là. Elle traversa la chaussée. Une nausée l’emporta, elle s’appuya à l’un des piliers de l’entrée, retrouvant dans la rugosité de l’enduit quelque chose de celui de la maison d’enfance, et sa blancheur jaunâtre. En pénétrant dans le hall rose thé, la surprise l’étreignit de ne rien reconnaître. A quoi s’attendait-elle ? Foulant l’épaisse moquette, elle s’avança jusqu’au comptoir derrière lequel se tenait une employée au sourire convenu qui pourtant s’inquiéta de sa pâleur. Lui offrit un verre d’eau et l’installa dans un canapé de cuir blanc. Alors elle éprouva la fragilité de sa nuque, un échafaudage de vertèbres aux ligaments enflammés, la douleur intense qui plongeait du haut du dos vers le bras droit. Elle payait son inconséquence. La fatigue venue, elle avait opté pour la prochaine sortie sur l’autoroute, suivi la direction d’Auxerre, luttant par des bâillements contre le désir de dormir qui alourdissait ses paupières. Elle entendait la voix de son père « toujours s’arrêter sur le bord de la route dès que le sommeil vous prend… ». Maintenant qu’il avait franchi le seuil d’un autre monde, ses paroles traversaient le temps plus souvent qu’à leur tour. Elle n’avait pourtant pas suivi son conseil. En mode automatique, à la sortie 19, elle avait quitté l’A6 et emprunté la nationale, suivi le centre ville, garé sa voiture au hasard d’un parking pour respirer l’air frais et marcher dans les rues médiévales. La tour de l’Horloge l’avait ramenée à la guerre de Cent ans, à celle des Deux-Roses, à ces vieilles rancœurs qu’exprimaient encore dans son enfance les Bourguignons de la famille envers les Anglais… Sans doute les maisons à colombages ici comme dans tant d’autres villes moyenâgeuses perturbaient-elles son souvenir… Sans doute se fourvoyait-elle et n’avait-elle jamais mis les pieds ici. A cet instant, dans le canapé blanc, elle s’en tint là. Mais la vision de l’oiseau au pied d’un arbre la tenaillait. Lever les yeux, contourner l’incontournable. Le plafond aux moulures anciennes avouait l’âge de l’hôtel. Etait-ce bien celui-ci ? Elle aimait son côté suranné et regrettait qu’on ait de toute évidence voulu en gommer l’aspect vieillot. 

Elle réserva une chambre et donna le nom de son père, « mon nom, pensa-t-elle, celui que je ne porte plus depuis des lustres ». La lourde clé au numéro 47 vieilli dans son écrin d’émail pesait dans sa main d’un poids de passé. Elle emprunta l’ascenseur, assaillie de nouveau par l’image de l’oiseau cette fois dans une boîte à chaussures. « Je l’avais ramassé et devant mon insistance et mes larmes, papa avait cédé. Nous devions reprendre la route des vacances le lendemain, peut-être pensait-il que l’oiseau ne passerait pas la nuit… » Trente ans auparavant, seul un escalier menait au deuxième étage, nul ascenseur alors, elle retrouvait encore en fermant les yeux le moelleux de la moquette sous la main le long de la rampe… 

Elle enfonça la clé dans la serrure, mais le ventre noué, étonnée qu’une autre main la tournât pour elle, la volonté de revivre un fragment d’enfance si ancrée dans son chagrin. La première image de la chambre et celle de la colombe de Rosine Wachtmeister au-dessus du lit fut une révélation. Rien qu’elle n’aimât dans ce dessin, la surprise se trouvait dans le symbole de la colombe, des dernières conversations avec son père, de la sensation sur son épaule d’une paix sereine au moment de la cérémonie d’adieu. Dans le grand lit elle s’allongea, cherchant à extirper du fond de sa mémoire ce qui y gisait comme un poids mort. Quand elle se réveilla, le ciel s’assombrissait, par la fenêtre une cavale de nuages fonçait droit sur la contre-allée, ses platanes, et sous la rangée d’arbres, une petite fille ramassait un oiseau tombé du nid des années auparavant. Elle jeta un œil au-dessus des toits de la ville. « J’ai déjà admiré ces toits. J’ai rêvé vivre dans les hôtels, voyageant d’une ville à l’autre, d’un pays à l’autre, j’ai fermé les yeux et respiré à fond l’air de cette ville qui me parlait d’ailleurs, j’avais dix ans… » Quand elle redescendit plus tard, la tête moins cotonneuse, l’aspect désuet de l’hôtel ne lui évoqua plus rien. Il lui sembla avoir tout inventé : la contre-allée bordée de platanes, la boîte à chaussures, le poids de la clé. Réveillée tout à fait dans la nuit qu’éclairaient deux lampadaires posés sur les piliers à l’entrée de l’hôtel, elle traversa la chaussée, leva la tête vers le deuxième étage et ses chiens-assis. Elle avait admiré la vue de la ville de sa chambre sous les toits. Elle rêvait encore de vivre dans les hôtels, voyageant d’une ville à l’autre, d’un pays à l’autre, elle avait fermé les yeux et respiré à fond l’air de cette ville qui lui parlait d’ailleurs, elle avait dix ans… 

MARLEN SAUVAGE*
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Je n’aurais pas dû rentrer, retourner dans cette maison ; je n’aurais pas dû. La malédiction s’est emparée des murs et les murs médisent ; parlent en mal de tout, de rien, surtout de ce qui ne les concerne pas.

Je n’aurais pas dû revenir ; tant ne reviennent pas qui s’en portent bien. Je n’aurais pas dû d’autant que je réalise, sur place, que tout a changé, peut-être pas vraiment dehors mais en moi oui.

Les yeux dans la couleur des tuiles cherchent des yeux qui diraient ce qui n’existe plus et se demandent ce faisant s’il faut vraiment reconsidérer l’ensemble de nos structures habitées pour, au jour le jour, vivre hors des habitudes, des escaliers, des salles, des chambres, des pièces familières calfeutrées derrière la façade connue de cet immeuble connu dans lequel je ne reconnais plus rien.

J’aurais pu ne pas en franchir le pas, rester en-deçà, dans l’ordinaire malade des bien-portants. L’ignorance permet cela et de se croire savant ; la mort aussi.

Aux fenêtres sèchent les fruits innocents des gibets innocents ; ils ont changé les volets ou les ont repeints mais la porte est restée pareille nonobstant, elle non plus, je ne la remets pas ; d’où vient-elle ? ? qui est-elle ? ? Aurais-je tant changé que je sois devenu étranger en ma propre demeure ? Au point que le perron, l’interrupteur, en bas dans le hall, ne me reconnaissent pas ?

Chaque seconde déforme le temps qui s’engouffre dans les plaies de l’homme et sa maison lui ressemble dans laquelle je cherche une issue qui ne soit pas la mort. Du reste, je suis déjà mort mille fois et je sais que je reviendrai toujours me planter devant le vide enchaîné à l’espace soudé de quatre horizons blancs devenus les murs sourds d’une cellule où je n’étais jamais entré.

Je n’ai pas franchi la porte ; elle m’affranchit ; me dit, dans une langue de bois, ce que je ne devais plus ignorer et je l’écoute, assis sur les dents branlantes d’un vieil escalier patiné m’expliquer pourquoi, à chaque fois, la maison semble si différente, tellement différente qu’elle en devient inconnue, si inconnue que je m’y perds et m’y perdant, me perd en moi-même et perdu en moi-même ne sais plus où j’en suis ainsi ce mobilier misérable ricane et sous des angles incongrus, les meubles tordus se griment, se déguisent et se risquent à parader dans la grande métamorphose mais, halte-là ! pas d’inquiétude, nous sommes en terrain vierge ; un non-lieu que l’homme n’a ni foulé ni marqué de sa pensée, balbutiant, bredouillant un savoir hémiplégique au milieu des ruines vivantes du grand temple domestique.

Dans le tiroir d’une erreur je découvre un vieux mode d’emploi ; celui d’un poste de télévision du XX siècle. Une pièce exceptionnelle et dans un état de conservation étonnant.

Un rideau de perles et après la cuisine ; des chaises autour la table de la cuisine ; les chaises de la cuisine ou peut-être du salon mises à la cuisine et la table, celle possible léguée par la cousine Francine avant son départ dans sa salopette orange avec son gris du Gabon en permanence fichée dans sa permanente et qui soutenait sa coiffure comme la poutre centrale au grenier soutenait ces foutues tuiles où des yeux fouillaient la nuit et je sais le piège et mille fois j’y tombe et mille fois la tombe s’ouvre et mille fois la porte se referme avant que je n’aie eu le temps de constater la pose du nouvel implant gouvernemental, à gauche de la cheminée qu’ils feront construire en même temps que l’année prochaine ; à la place du berceau qui ne m’attendait pas et voilà pourquoi plus rien ne ressemble à rien.

Les tapis sont partis, tant pis, il reste le sol avec lequel il aura fallu parlementer de nombreux loyers juste pour éviter qu’il ne se dérobe sous nos pas ; il reste le plafond soutenu par un lustre minable qui se donne des grands airs d’ampoule, prend la poussière dans la lumière comme nous la prendrons au terme d’une infinité de lustres alors nous serons lumière dans la salle obscure et nous verrons tomber des murs les langues et par les baies déchirées des nos convictions vaincues se glisseront, singulières, des incertitudes aux coeur des mathématiques, : jusque dans le lavabo bouché débordant des sciences, inondant la salle de bain, le couloir, l’entrée, les chambres, tout l’étage, celui du dessous et l’eau de monter jusqu’au toit.
Ainsi les yeux se mirent à nager vers l’horizon des quatre murs blancs en quête d’une tuile comme d’une île dans un naufrage général mais les yeux ne savaient pas qu’il ne verraient plus que dans un rétroviseur du passé dépassé ; l’illusion d’une pièce à vivre où l’on vivrait mieux qu’un canapé pourrissant sur la décharge du monde et ce canapé, qui n’est pas l’autre mais lui ressemble, je l’ai ramassé, l’ai transporté, assemblé et installé à l’abri de la bâche tendue entre trois pins méditerranéens au centre desquels je comptais installer un écrivain qui se serait mis face à la colline plutôt qu’au bureau du 65ième de l’immeuble Profit ; ce bureau qu’il n’a découvert que sur le tard bien après avoir perdu six fois la tête mais tout ceci, fort heureusement, n’est pas arrivé et tout ceci n’arrivera pas hormis s’il refuse de reconnaître l’inconnu dans le connu comme le fit son petit cousin Germain jurant ses grands dieux n’être jamais entré dans une maison inconnue ce qui est rigoureusement impossible à moins de naître sur une planète sans chaumière, ni hutte, ni grotte, une planète plate, plane, lisse, tout en surface, à moins de ne pas être, de ne pas entrer dans demain tenant au creux de la sienne celle causante et nue d’une autre étrangère ; à moins qu’à moins que moins que rien ne devienne quelque chose, quelqu’un comme un inconnu qui reviendrait de l’inconnu et on lui dirait juste salut, tu as soif ? faim ? tu veux dormir ? te reposer ? c’est beau l’inconnu ? On lui dirait ces espèces de banalités aimables, l’or des mots simples des gens qui s’aiment de toujours alors il nous décrirait par le menu l’auberge aux deux visages, ses volumes, comment est déclassée la bibliothèque, si les croisées donnant à l’est permettent que l’on s’accoude à leur tablette et que l’on cause au crépuscule de cette lumière liquide coulant la dans bouche de l’horizon. On ne sait rien de la vue à l’est sinon qu’une étoile s’y coucherait parfois et pareillement, on ignore tout du panorama des cinq autres points cardinaux et on l’écouterait nous dire et nous aurions moins peur ; de l’inconnu aurait dérivé vers du connu ; un sorte d’épave incertaine mais qui ferait pourtant que nous n’appréhenderions plus, sinon moins, de pousser les battants de demeures dont on ne sait rien. .

Toutes les maisons inconnues se ressemblent, s’assemblent autour d’une énigme ; toutes les maisons inconnues sont appelées à devenir connues sauf une ; en décrire une c’est les décrire toutes autant qu’aucune ; elles n’existent pas ; s’évaporent aussitôt sous le souffle de qui s’y engouffre et rentrent dans le connu comme en entrant pour la première fois dans la vie on entre dans la mort, inconnue, que l’on devine partout pourtant, rodant d’un étage, d’une chambre à l’autre dans la maison que l’on découvre avec cette porte ouvrant sur le jardin où l’on irait dormir, le temps de changer les meubles, les routes, les gares, les trains, les aéroports, les pâturages, les montagnes, rivières, lacs, océans, villes, rues, maisons de la maquette qui mange les cents mètres carrés du troisième et dans laquelle nous entrons, sortons, croisons des inconnus que nous reconnaissons, d’autres pas entre deux paliers, dans un cube qui monte et descend et chaque fois tout serait différent sauf nous cependant, dans l’ignorance de cette information il nous faudrait du temps, beaucoup de temps qui passerait très très lentement ; du temps presque immobile pour nous y retrouver, enfin un peu, dans le labyrinthe de la seizième maison du monde.

La seizième lame du tarot, la maison-dieu ; la foudre frappant la tour et l’homme en chute au milieu des débris des jumelles s’écroulant le jour anniversaire de cet ami dont le fils, m’a-t-il confié et la suite bien sûr existe et nous dirait pourquoi les avions cependant nous entrainerait si loin des rivages de septembre qu’il faudrait remonter le Nil jusqu’à Isis, le désert bien au-là du temps pour comprendre comment se tisse l’Histoire et pourquoi maintenant est précisément l’instant que nous vivons là, à la mesure de nos envergures dans le ciel où nous passons comme il passe de nuages en nuages, le gué des jours offerts, misère, mystère devant le seuil ; boule de gomme et pain d’épice pour les enfants qui ne comptent pas quand on compte trop et qu’on raconte, qu’à ce qu’il paraît, des inconnus seraient entrés par effraction dans la maison des transformations pour y subtiliser le miroir des enfers et le briser sur terre ! On le dit, qu’on se le dise !

LAURENT SCHAFFTER
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La Casa. À la mi septembre, il y a six ans presque jour pour jour, tu apprenais son existence et son ouverture, tu découvrais le projet et le programme sur le papier qu’on venait de te donner alors que tu passais Place Pasteur en rentrant chez toi. Trouvant que les réjouissances proposées valaient bien un petit détour, tu t’es dirigée rue Marulaz, une rue à deux pas de la tienne dans le quartier Battant, le plus vieux quartier de la ville où sont nés Victor Hugo et Pierre-Joseph Proudhon.

Pendant que tu marches dans la rue piétonne, la rue Marulaz défile dans ta tête. Le tract indique 24 place Marulaz, tu ne vois pas immédiatement où c’est, pourtant la place tu la connais, elle se termine par la première école maternelle de ta fille, elle y a été scolarisée deux ans et à chaque fin d’année tu as distribué, déguisée en Père-Noël, les cadeaux aux enfants, pas peu fière que ta fille ne t’ait pas reconnue d’ailleurs, maintenant l’école est fermée, mais l’association Tambour Battant a réussi à implanter un jardin partagé dans la cour, c’est bien, le lieu vit, et en saison, quand tu passes par là, tu grappilles toujours quelques framboises qui dépassent du grillage pour les laisser fondre sur ta langue et imprégner tes papilles de leur délicieuse saveur acidulée, bien avant l’école il y a le bar pas sympa où tu n’as jamais mis les pieds, ensuite c’est la grille bizarre de la maison de Régis et Isa que tu ne fréquentes plus tellement, vos chemins qui bifurquent, la vie quoi, ça ne peut donc être qu’après, et puis soudain Eurêka, l’ancien local du syndicat ! Il a déménagé dans un autre quartier, la maison en pierre de taille est fermée depuis, c’est sûrement là que vient d’élire domicile le... le comment déjà ? tu relis le prospectus, le Centre Autonome Social Autogéré. La Casa.

Au bout de la rue de Vignier tu tournes à droite, te voilà dans la rue Marulaz, à voir de loin les volets ouverts, la banderole accrochée au mur claquant au vent, et le petit attroupement qui discute sur le trottoir tu n’as plus aucun doute. Tu presses le pas.

Après de rapides salutations, tu n’as qu’une envie, entrer dans la maison. Les lieux à l’abandon ont toujours provoqué chez toi un violent désir que tu ne concrétises jamais, évidemment. Tu te contentes d’imaginer ce que ça ferait si tu osais. Tu regrettes de ne pas avoir été là quand ils sont entrés la première fois, de ne pas avoir vécu ce moment exaltant où un lieu s’ouvre, offrant secrets et confidences à qui saura les recevoir. À l’invitation de la porte grande ouverte, tu pénètres dans le couloir. Tu y renifles les puissants effluves chimiques de la peinture acrylique. La porte de gauche, à peine entrouverte, est très attirante, beaucoup plus que celle d’en face qui révèle d’emblée son usage avec sa cocotte débordante de poireaux dessinée dessus. Tu succombes vite à la tentation, tu ouvres en grand la porte de gauche. La première chose que tu vois c’est un buffet en bois massif à deux corps. Sa masse imposante se détache sur le blanc éclatant du mur du fond, des grappes de raisin sont sculptées sur toutes les portes. Tu te demandes s’il était là du temps où les syndicalistes habitaient les locaux ou s’il a été apporté par les nouveaux occupants, dans les deux cas tu le trouves parfaitement incongru, puis tu souris quand tu t’aperçois qu’il ne contient que des livres. Transformez un buffet hideux en bibliothèque et il retrouve le charme qu’il n’a jamais eu, il devient même séduisant, charismatique absolument. Un portant avec des vêtements adultes sur cintres. Des habits d’enfants pliés et rangés dans les placards et les petites niches des murs sont autant de taches de couleur qui donnent à la pièce un air guilleret. Qui donc a disposé ces quelques paires de chaussures dans une vitrine encastrée dans le mur ?, tu trouves ça épatant, tu n’y aurais pas pensé, tu te retiens d’applaudir. Des sacs à main en vrac dans un carton, en attente de trouver meilleure place. Posés à même le sol des objets hétéroclites, parmi lesquels tu distingues une paire de sacoches, une pile de plats ovales en inox, une valise pleine de peluches, et le panneau "Zone de gratuité". Tu comprends que tout ici est mis à disposition. Qui en a besoin se sert, une bien intelligente façon de redonner vie aux choses. Dans le coin de droite, tout un matériel de peinture est étalé sur un drap, des rouleaux dans des bacs, des pinceaux dans des bocaux, des chiffons, et contre le mur sont adossés des planches et des tréteaux. Qui ne font pas partie de la zone de gratuité mais du "Matériel Casa cuisine". La cuisine tu viens maintenant d’y entrer, quelqu’un est en train de débarrasser les tasses, les bols et la cafetière qui traînent sur la table, les dépose dans un des deux grands bacs à évier, deux grosses gamelles d’eau chauffent sur la gazinière, les étagères débordent de nourriture sèche, pâtes riz lentilles boîtes de conserves, quelqu’un depuis le couloir demande où il doit mettre les caisses d’assiettes, les verres, et les couverts qu’il vient d’apporter, c’est une vraie surprise de voir cette cuisine déjà si bien aménagée, fonctionnelle, en effervescence, on te répond que non l’eau qui chauffe ce n’est pas pour la vaisselle mais pour le riz qu’on va servir avec un dal gratuitement, ce soir à la cantine populaire, après les vêtements, c’est la nourriture qui est gratuite, tu penses être entrée dans une caverne d’Ali Baba nouvelle génération, tu poursuis la visite en te demandant quel trésor tu vas bien pouvoir découvrir dans la pièce du fond. Elle est immense. Sur des planches posées sur tréteaux, trois personnes, pinceaux à la main, bricolent une banderole. Tu en découvres le slogan "Casa Marulaz Un coin de ciel bleu dans un monde plaqué or", tu leur dis que c’est bien trouvé. Tu apprends que cette salle va servir de salle d’exposition, de concert, et que les brochures vendues à prix libre ainsi que les journaux de l’info-kiosque vont sans doute trouver leur place ici aussi. Des informations, des concerts, des expositions, tu n’en reviens pas ! Tu demandes si tu peux monter à l’étage. On te répond que oui, mais que pour l’instant il n’ y a qu’une salle de retapée. Elle servira de salle de réunion pour les collectifs et les associations qui en feront la demande, l’autre pièce reste à aménager en atelier bricolage, informatique, réparation de vélos et autres, selon les envies et les besoins futurs, et il y a les chambres de ceux qui se sont déclarés à la mairie en tant qu’occupants des lieux, on entre pas, c’est privé tu comprends. Tu comprends et tu respectes. La future salle de réunion est vide, murs blancs, plinthes bleues foncées, on vient d’en refaire le sol en son milieu, sur le lino en faux parquet clair, on a cloué un carré de lino en faux parquet aux lattes plus petites et plus foncées, il y traîne encore quelques clous, tu penses Ils ont reprisé le sol comme on reprise les chaussettes, tant d’ingéniosité, tu t’esclaffes. Une tache de lumière ovale est entrée par la fenêtre ouverte et semble trouer la portion de lino neuve. La seconde pièce du haut n’est qu’un fouillis de vieux tracts syndicaux, il y en a par terre, sur les étagères, les tiroirs des classeurs en métal en débordent, deux gros rouleaux de papier quadrillé dont la blancheur est passé et tachée par endroits sont posés sur un siège de deux chevaux. C’est le seul endroit de la maison qui te parle au passé. Partout ailleurs la vie est là, bruissante, joyeuse, tu entends les murs soupirer d’aise, ton imagination, sûrement, a-t-on jamais entendu une maison soupirer de contentement.

La Casa a tenu bon nombre de ses promesses. Les repas gratuits chaque jeudi soir, les chantiers nettoyage, de bricolage, pour améliorer les locaux, le concert des Fées minées, l’exposition sur Oaxaca, la projection de films suivie de discussions, les débats, les prises de décision en commun. La soirée du Lecturium dans la salle à l’étage, tapissée pour l’occasion de coussins et de matelas, où l’auditoire découvre le réjouissant Tortilla Flat de Steinbeck et en redemande, jamais tu ne l’oublieras. Nombreux sont les gens qui sont venus dans ce lieu convivial, bouillonnant d’initiatives pour partager, proposer, participer, le faire vivre. Sans jamais le moindre incident, sans la moindre plainte des riverains. Pendant trois mois. Jusqu’à ce que la mairie, propriétaire de la maison, sourde aux arguments présentés pour légitimer l’existence du centre, mette un terme brutal au rêve. Le sept décembre 2010 la Casa est évacuée manu militari.

Depuis lors la maison est retournée à l’abandon. Mise sous scellés. Vide. Désespérément vide. Quand tu passes devant, tu vois sa mine désolée, tu l’entends gémir derrière les volets cadenassés. Ton imagination encore, sûrement. A-t-on jamais entendu maison pleurer ses occupants.

VÉRONIQUE SÉLÉNÉ
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Lettres en fer noir qui rebondissent sous l’index, le pouce qui soulève le battant, l’œil qui s’y introduit, le courrier coincé sous la traverse…

L’odeur de cendre froide gardée sous le foyer de cheminée avait imprégné tout l’espace du bas. Se tenir là, rester ancrée, ne rien recomposer… Les pièces du rez-de-chaussée semblaient presque vides. Il y avait les senteurs du bois brûlé qui défiaient la raison et l’effet du « plus grand-chose » inconsistant pour l’esprit.

Un encadrement vidé de sa toile, une loupe abandonnée au sol, un tabouret, une tache verte informe sur un tapis tissé, une épingle couchée, une page de calendrier juillet 1986, des murs dénudés. Les yeux fixaient la projection de faisceaux fumeux qui visaient l’habillage marbré de la cheminée. Illusions d’étincelles. C’était presque…mais pas tout à fait.

Se situer plus loin encore, au-delà, y être présent et l’éviter.

Au milieu d’un sol en damier rouge et blanc, saisir quelques confidences entre une table de granit et sa chaise menaçait mais l’imprudence fut évitée : l’écho du silence résonnait dans l’immense salle aux murs peints en blanc. La pensée se fit silencieuse. Par endroits, l’impression que le sol se dérobait, que le corps chancelait, et s’engloutissait dans la dalle ouvrait un accès sur l’intervalle entre l’ici et l’ailleurs.

Dans l’ivresse du vertige qui raflait les sens, le monde extérieur devenait enfin presque accessible…

Les pas se détachaient encore du plancher qui menait à l’étage. Dans l’obscurité du palier, le souffle se frayait péniblement un chemin. Il aurait fallu tâter, tâtonner, toucher mais les mains s’étaient refermées impulsivement dans leurs poings. Elles s’ouvrirent brutalement lorsque le pied heurta un corps étranger qui dans sa trajectoire alla cogner contre une porte qui céda… La faible clarté qui traversait les persiennes dessinait indistinctement ce qui ressemblait à une chambre de travail.

La main déverrouilla les volets, se promena sur le secrétaire en merisier patiné qu’on avait disposé face à la fenêtre, s’attarda sur la boiserie lisse qui coulait entre les doigts. Une note inachevée dans un premier tiroir renseignait : août 1986, elles sont faites pour la toile, le piano, l’écriture. Un deuxième tiroir roula, il était presque vide. Un dernier tiroir contenait un carnet en moleskine noire dans lequel ne figurait qu’un seul mot en dernière page « unité ».
L’essence du bois ciré qui émanait du meuble avait dilué l’intrusion dans une cohésion de l’intimité. Sur une viole appuyée contre le mur, l’index caressa la tête sculptée, s’enfonça entre chaque cheville du manche, effleura les cordes et le corps, de la tête aux pieds, vibra à vide.

La vague d’ondes engagea le déplacement vers l’angle à droite où attendaient une paire de ballerines blanches jamais portées…Elles enveloppèrent les deux pieds qui s’orientaient cette fois sans peine et de manière franche vers la seconde porte, sur le palier.

Le bouton de porcelaine s’emboîta aussitôt dans la paume de la main. La chambre en lambris mansardée sur un côté s’éclaira subitement lorsque les battants massifs de la fenêtre furent repoussés et que celle-ci s’entrouvrit. En bas, un jardinet, un banc de couleur verte, un chat paresseux étendu de tout son long à l’abri d’un arbre. Des feuilles traversées par le soleil criblaient de leurs ombres le pelage blanc …

Le rebord d’une niche enfoncée dans la cloison était recouvert de cendre poudreuse. En s’approchant, les débris de poussière prenaient en densité et finalement on découvrait des cadavres arrondis de coccinelles qui avaient élu leur mouroir dans l’enfoncement. Mais le vagabondage avait commencé, il fallait l’arrêter et revenir au centre.

Au centre de la pièce, le chevalet sur le châssis duquel on avait fixé une toile en lin encore vierge observait les ballerines blanches qui approchaient la porte d’entrée. Elles y étaient presque…mais pas tout à fait.

FATIMA SLIMANI
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Parmi les décombres, gravats, bouts de tôle, canapés déchiquetés, lambeaux de fenêtres, sa maison porte encore un numéro de rue, le 18. Un portail vert en fer forgé - rouillé – tient, sans appui aucun. Il est entrouvert. Une clôture de chantier remplace, sur les deux côtés, la petite murette qui longe la maison. Un bulldozer se tient à quelques mètres de la porte d’entrée, immobile, la gueule béante vers le ciel. Elle est assise dans son fauteuil rose près de la fenêtre. Elle refuse de quitter sa maison. Depuis le début du chantier, elle argumente, négocie, résiste. Elle restera. « Ah ! Un film documentaire vous dites ? Vous voulez filmer dans la maison ? Mais entrez ! » Le couloir est très étroit. Au passage, les sacs raclent légèrement les murs. Il n’y a plus de porte au fond, les gongs sont à nus. Un rideau de perles plastique fait office de séparation avec la cuisine. Les placards sont ouverts et vides sauf pour deux verres à pied, rescapés du service - sans doute - du cristal - peut-être. Des assiettes empilées sur la table en formica délavé semblent attendre le prochain repas de famille. Elle pousse un tablier posé sur une chaise et s’assied. Elle regarde, soupire puis explique. Ça, c’était la chaise de Joseph, assortie à la table. Il avait remplacé le dossier par un bout de planche en bois- peinte en jaune – il y avait bien 10 ans déjà. Elle le voyait encore, Joseph, tremper ses tartines – trois - dans son bol de café avant de partir. Son paletot marron est encore pendu sur la rampe de l’escalier. Elle ne l’avait jamais enlevé. Son chapeau non plus, là, sur le guéridon, à côté de la photo de sa mère, dans un cadre doré près d’un cierge qu’il allumait et accompagnait de prières. Là, derrière, c’était le jardin. Difficile à imaginer dans le tas de caillasse qu’il y eut là un potager, quelques pommes de terre et des tomates. Filmer le moulin à café ? Avec un gros plan sur le tiroir une fois le café moulu ? Il fallait faire vite, la lumière baissait, l’électricité était coupée. Le salon, c’était sa pièce préférée, la fenêtre donnait sur la rue, enfin, avant. Les rideaux restaient fermés, plus facile ainsi d’imaginer la vie dehors. « Non ! Pas là ! » Là, c’était le fauteuil de Joseph ! Il y avait sa marque, dans le coussin affaissée et sa pipe sur la table basse. L’odeur était restée imprégnée dans les tentures, jusqu’à ce qu’ils commencent le chantier. La poussière ! I-n-i-m-a-g-i-n-a-b-l-e ! Incrustée dans le tapis, terne à présent. « Attention ! Votre sac ! » Il y a une corbeille à tricot par terre, sur le carreau noir et blanc. Deux aiguilles dépassent, plantées dans une pelote mauve. Elle leur crèverait les yeux si ils revenaient. Cette petite clé à droite de la lampe ? C’était pour remonter la pendule, une pendule tout ce qu’il y avait de plus simple, avec un coffre en bois brut, pas de fioriture. Elle avait sonné la mort du Joseph à l’étage. « Bien entendu, filmez, filmez ! » Les serrures du buffet ? Rien de bien précieux, mais quand même, la vaisselle du mariage. Et cette vieille croûte, comme disait Joseph, au mur depuis le premier jour dans la maison, des paysages de montagne, pour donner de la hauteur à la platitude ! Les cimes se démultiplient dans un miroir au mur. Et cette porte partiellement vitrée et avec la poignée en bois, un atelier ? Petite marche, sol non carrelé sous les chaussures. La pièce sans fenêtre est plongée dans une lourde pénombre. Sur un établi se dessine une forme sombre comme une tête de loup. « Vous n’avez pas d’éclairage pour la caméra ? » La lampe projette un faisceau de lumière sur un morceau de bois, un burin, un marteau et s’arrête sur la silhouette d’une statuette finement élancée. C’est une femme, la robe enserrée de cerceaux dorés, les seins nus. Elle tient dans chaque main la gorge d’un serpent dont la tête relevée pointe vers ses yeux et les corps se lovent, en couronne, au dessus de sa tête. La lampe s’éteint brutalement. L’image de la statuette reste quelques secondes imprimée dans l’obscurité. « Il n’y a rien d’intéressant à voir là dedans, croyez moi ! » Les carreaux de la porte vibrent légèrement lorsqu’elle la referme. Et à l’étage, les chambres, trop intime ? Elle met la main sur la bouche, comme pour empêcher les mots de s’en échapper. Il y a une paire de chaussons en bas de l’escalier, elle laisse les siens à côté. Les pas sont doublement feutrés par ses chaussettes et la moquette grise sur les marches. Et, derrière cette porte ? Une chambre ? La leur. Les volets sont fermés. Le lit prend pratiquement toute la place. Sous la fenêtre, une tache sombre – un tapis - invite à laisser entrer la lumière pour en voir la couleur. Il y a, à la tête du lit, un cosy peint de couleur claire. Elle pointe du doigt. Là, c’était le côté de Joseph. Et dans la niche du cosy, une statuette de femme serpent aux seins nus surgit. « Mais vous filmez quoi sans lumière ? » La lampe projette alors un faisceau. Le cosy est vide.

ANOUK SULLIVAN
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Le soleil tourne toujours autour de la même maison. Toujours le même soleil la même maison.

C’est toujours le même portail qui couine toujours le même volet qui coince la même ampoule qui grille le même grille-pain qui fait sauter les plombs. C’est toujours le parquet en chêne touché par le même rayon de soleil toujours à la même heure par la même fenêtre dans le salon la même collection de bougeoir sur le même buffet le même miroir sur le même manteau de cheminée.

On monte en haut par les mêmes marches larges. On descend en bas en tenant la même rampe d’escalier qui se termine toujours par la même boule en cuivre usée par les mains des mêmes depuis toujours. Le papier peint dans les pièces. Le papier peint qui convient aux chambres des garçons celui qui convient aux chambres des filles. Les mêmes jouets, les mêmes illustrés, ton grand père le lisait déjà et ça c’est mon grand père qui nous l’a fabriqué et peut être une vieille game boy.

Et c’est cet arbre qu’on voit de la fenêtre de la chambre des parents. L’arbre dont on suit la floraison. Celui qui indique les saisons et qui livrent ou cachent la maison d’en face au volet mi-clos pour se protéger du vis-à-vis. Il y a toujours un mur mitoyen et une cave inondable en cas de cru centenaire. N’empêche, on y stocke des vins, des buffets, des vélos, des vêtements qu’on donnera au secours catholique populaire.

Dans la maison inconnue du 53 ter il y a des ballons accrochés au portail. C’est une fête, un anniversaire. Là d’où je viens on n’accroche pas de ballons au portail pour signaler que l’anniv’ c’est ici, nous les anniversaires on les fait le mercredi au centre de loisir.

Sommes-nous l’envers de leur décor ?

Il n’y a pas de bougeoir, pas de cheminée, pas de parquets, pas de portail pour accrocher les ballons mais bientôt à la place de l’immeuble en face un terrain de foot en faux gazon et jeudi matin les mères iront chercher les sacs que les dames du secours catholique populaire auront préparé pour elles.

Merci à toutes ces gens qui habitent ces endroits dans le réel qui ne nous sont pas accessibles et pardon si parfois le cambriolage n’est pas seulement narratif.

LÉA TOTO
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On y est passé souvent en famille, sur la route de Lantosque. On allait visiter la tante et l’oncle. Y avait sur son banc un bonhomme immobile, souvent, que le grand-père appelait son « petit vieux », avec cette langue de tendresse d’où poussent les silences. Et puis un jour, on ne l’y a plus vu.

Derrière lui, une de ces baraques en pierres, plus hautes que profondes, qui bordent la route sinueuse pour dominer le précipice. Dans la sienne, on plonge sans retenue, car la tranquille station du petit vieux laisse présager combien elle est douceur. Ennui pour lui, mais pour nous de la ville c’est une maison lenteur, une maison patience.

Passée la porte de bois qu’il ne verrouille plus, de l’ombre en quantité pesante, de l’air sec, mais une fraîcheur bienveillante. Grosse table nervurée comme pas possible, toute parcourue d’années, dont les dernières se fondent en indémêlable, et nous sommes dans le salon déjà, seule pièce du bas. Avec les minutes, on saisit que les murs ne sont pas si proches. Massifs, c’est certain, mais bien à leur place, des murs légitimes. Il y a le vallon derrière, et la Vésubie qui cherche ses gouttes pour couler vraiment. On ressent une épaisseur d’église et la piété placide, confortable, celle qui met Dieu dans l’homme et rachète le quotidien. Ici, la religion naturelle des philosophes prend sens et forme : adoration paisible sans même y penser, sans trop savoir quoi.

Cette baraque pue l’éternité et on ose à peine dire qu’elle « appartient ». Elle est comme suspension. Les considérations mystiques sont d’ailleurs interrompues par la découverte d’une petite étagère, pauvre planche qui offre de l’horizontalité à hauteur d’œil. Impossible de déterminer par avance ce que contiennent cinq ou cinq gros volumes plantés raides et d’apparences identiques. A l’approche, on repère une fine tranche en bout de rangée, on y lit « Contes grivois », on s’en amuse, et on renonce à l’idée d’identifier le reste. Pas beaucoup de bouquins, mais il les a peut-être lus, lui, au moins, le petit vieux. Et même relus.

Qu’est-ce qui fait qu’un endroit si banal le soit si peu ? Sous les livres, une cheminée. Face aux livres, la cuisine. Et des ustensiles sans âge pendent aux clous. Le peu de lumières filtrée par les volets y brille, et c’est honte que d’être surpris par tant de propreté. De toute évidence, il vit seul le petit vieux, mais c’est pas l’hygiène qui manque. Comment expliquer la force d’attraction, qui nous a fait entrer ici ? Qu’y a-t-il du propriétaire dans ces objets qui font permanence ? Ce n’est pas simplement l’envers des trépidations citadines, il y a comme un propos universel dans cette piaule, une phrase continue et qui vient de loin. Arpenter ce lieu suppose une qualité d’écoute plus que d’observation. Ça ne parle pas mais ça dit. Ça concerne.

A force de tourner autour de la table, on se convainc que la solitude est subie. Sous la cheminée, un tapis et sa face de chien pataud pour illustration. Il y a un absent. Un irremplaçable. Et à l’étage aussi, le lit paraît grand pour ce petit corps tranquille (cent fois aperçu, jamais détaillé). Peut-être qu’une autre forme y prenait place, dans le temps. Une forme de compagnie.

Nulle tristesse pourtant. Ce sont les grands malheurs de la vie mais tout donne le sentiment d’acceptation. Les murs ont l’immobilité franche. La table crée l’espace autour d’elle. Les livres ne s’exposent pas. Le tapis se passe du clebs.

STÉPHEN URANI*
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Longtemps j’ai marché sur le trottoir opposé à cet immeuble de trois étages, jetant un coup d’œil inquiet à l’un des volets en bois de la fenêtre de droite au dernier niveau : il faisait office de boucle d’oreille pendouillant sans grâce , retenu seulement par une ferrure à la façade . La même vision me traversait à chaque passage : un homme hagard marchant sur le trottoir en titubant, un volet encastré sur les épaules, le tout encadré dans une vignette de bande dessinée . Arrivée au bas de la rue, la vision s’estompait et je reprenais pied dans la réalité.

Depuis quelques semaines, les volets ont disparu, l’immeuble est en réfection , semble en ébullition et creusé de l’intérieur. Le panneau le dit avec force : Chantier interdit au public ! C’est dimanche et je ne risque pas grand-chose… Je contourne la barricade de pacotille, entre dans une sorte de cour à moitié fermée livrée aux courants d’air, rejoins le pied d’un escalier d’où sur la gauche se greffe un long couloir sombre , étroit et très haut de plafond qu’ on ne pourrait parcourir qu’ en toute hâte. Contre le mur, une zone plus claire induit l’emplacement d’une double rangée de boîtes aux lettres où une petite fille sur la pointe des pieds tournerait la clé tout en bas à droite et s’emparerait d’une lettre ou d’une carte d’anniversaire.

Je commence l’ascension. Je pose la main sur la rampe métallique , mon cœur bat à un rythme inhabituel et gêne ma concentration. Sur les marches de pierre grise gisent gravats, vieux journaux déchirés, bouteilles brisées, morceaux de jouets, restes de nourriture qui pourraient bien attirer une horde de rats, détritus divers mêlés à des morceaux de poutres et de bois déchiquetés . Tout est sale et je ne sais parfois où poser le pied tant l’escalier est encombré. Je trébuche, repense au panneau à l’entrée, hésite à poursuivre mais, malgré un léger tremblement qui me parcourt, continue. Au premier demi-étage, une autre montée d’escalier, plus étroite et plus raide, débouche sur un carré de ciel chatouillé de quelques herbes folles : la maison de la cour qui pourrait se dresser là a bel et bien disparu. Je pense la nature toujours reprend ses droits. J’arrive au premier palier, fais une halte, il n’y a pas de porte mais seulement un espace dévasté, encombré de pans de cloisons à l’horizontale, de gravats, d’histoires piétinées, de souvenirs défigurés. Je continue de grimper dans les étages supérieurs, passe les deuxième sans sourciller, m’arrête un instant au dernier demi-étage où subsistent deux portes en bois bien fermées où des cabinets à la turque seraient bien encore capable de se nicher . C’est enfin le palier du troisième , mais il est minuscule, et je me demande comment une fillette de neuf ans aurait bien pu jouer là… Il reste encore une porte, ma main tremble, hésite sur le bien fondé de ma présence et sur ma légitimité à franchir ce seuil. Tourner la poignée n’est pas bien difficile, il suffirait d’employer les mots magiques qui ressusciteraient les contes d’autrefois...
Je sais ce qui devrait se tenir derrière cette porte, mais je sais aussi que cela n’y est pas. Dans cette conjugaison de silences et d’images qui m’ensablent alors, je me resserre dans l’angle mort de mon échine glacée. Cela sent la poussière, la poussière noire de la ville d’avant, celle que l’on nommait ville noire, ce poussier qui s’insinuait sous les ongles, ou qui se collait dans les narines et tâchait de noir les mouchoirs bien repassés, ce noir du dedans avec ses cendres d’angoisse, qui s’échappe soudain et me terrifie. Cela sent la moisissure et l’abandon, avec cette odeur âcre de renfermé qui semble me pénétrer et me revêtir d’un relent d’immondices. Cela suinte de je ne sais quelles oubliettes, cela déborde de quelque interstice, entre hébétude et vertige, lézardant les palissades d’ombres.

Je passe de l’autre côté de la porte, je suis dans cet espace éventré, cerné de parois de ténèbres. Les murs défigurés bradent leurs couleurs exténuées où s’agripperaient pourtant avec élégance les petites feuilles d’un lierre et quelques aquarelles . Contre le mur s’appuierait un piano droit d’où monteraient quelques notes écorchées par des doigts d’enfant. Seules les fenêtres ont un double regard déposant les yeux sur ce capharnaüm de toits au-dessus desquels voleraient les hirondelles du printemps : trois ouvertures côté rue et deux côté cour. C’est par là que s’échapperaient, en une convulsion de mots, les songes posés sur des nacelles blanches s’envolant vers l’inattendu. Au-delà, c’est la ville, avec , ce que l’on nomme ici les crassiers, terrils pour le reste de la France : ces deux mamelons qui eux aussi vivent leur transfiguration, se recouvrant année après année d’une couverture verte, calfeutrant les scories d’un passé minier en factices collines . Sous les fenêtres, les placards encastrés où se cacheraient les trésors d’une enfance avec ses joies et ses cicatrices, semblent barricades de pacotille. Par terre, de vieilles planches en bois sombre, ajourées par endroits, recueillent mes pas plus très sûrs, il faut enjamber les tas d’immondices qui jonchent ce qui pourrait être un plancher, des morceaux de linoléum planent encore , nuages effilochés d’un passé englouti.

Le silence est total, ce silence qui ressemble à celui des rêves, ou à celui de ces films quand soudain le son est coupé… Mais c’est tout petit sont les mots qui se murmurent alors sur mes lèvres, avant que tout se renverse et que le sol ne se dérobe sous mes pieds. Après, je ne sais pas. Plus rien. Je suis dans la rue , un morceau de revêtement de sol rouge tacheté de noir entre les mains serrées contre ma poitrine , on aurait dit une carpette dans le parler de l’enfance, ma respiration tentant de retrouver une sérénité. Le jour continue son balbutiement, j’ai dans le ventre des mains obscures qui brassent des spasmes de plomb et au bord des lèvres une lumière charbonneuse.

SOLANGE VISSAC*
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1ère mise en ligne et dernière modification le 16 septembre 2016
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