atelier d’été, 6 | juste avant, tout juste

le basculement fantastique s’installe dans le réel lui-même



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1, journal d’étape

Un tout petit décalage, mais chaque matin jusqu’ici l’arrivée de nouvelles contributions aux précédentes propositions, chacun selon son rythme et ses préférences pour l’ordre. Bienvenue aussi aux nouveaux arrivés, bien sûr possible de prendre le train en marche, et d’y accéder par n’importe laquelle des propositions qui vous convienne, ou depuis la première...

Un petit écart entre la 5 et la 6, dû à mes propres contraintes (retour des US, les derniers jours solidement incrustés dans Lovecraft, et l’avalanche de tâches au retour...), mais les 6, 7 et 8 vont se suivre en triptyque ces 3 prochaines semaines, avec arrêt des contributions et réalisation du livre numérique vers le 10 septembre.

J’insiste donc à nouveau : merci de respecter l’unité paragraphe pour vos contributions, ce sera la règle jusqu’à la fin de l’atelier – mais l’organisation interne d’un paragraphe c’est une mine géante de formes et rythmes. Et ceux qui sont familiers de l’univers de Thomas Bernhard savent que ça peut aller jusqu’au livre complet.

Vous redire aussi ma gratitude : près de 400 mails reçus pour l’ensemble des contributions, les 1000 ou 1500 visites pour chacune des pages, la discussion collective qui s’établit dans l’espace commentaire, vos relais et lectures réciproques, les liens vers vos blogs personnels, on a vraiment mis le doigt sur une possibilité d’écriture web contributive nouvelle...

Petit post-scriptum : pour celles et ceux qui nous rejoindraient en route, ou auraient zappé les propositions précédentes, n’hésitez pas à les reparcourir avant de vous confronter à celle-ci.

2, to departure from reality

Je voudrais mettre cette proposition sous l’emblème de cette formule que Lovecraft semble utiliser, dans ce carnet de 1933 (partie 2, les suggestions) comme allant d’évidence : departure frome reality, le moment où la fiction se décolle de la réalité assignable, vérifiable, pour ouvrir à ce qui va engouffrer notre rapport au réel, et nous emmener dans la fiction qui le remplace.

Ce qui distingue les oeuvres les plus fortes, ça vaut pour Kafka autant que Lovecraft, c’est précisément ce qu’on va conquérir sur ce point d’équilibre : la construction par le récit d’une illusion de réel parfaitement vérifiable, incontournable ou indiscutable irréductible (ou tous les adjectifs que vous voudrez), pour que le glissement qui s’amorcera vers la fiction soit minimum. Soit réductible à la phrase qui l’énonce. Et que cette phrase soit alors le glissement le plus minime, le plus imperceptible, si l’enjeu c’est que le trouble dû à la fiction soit à la mesure de tous les points de repère qu’on aura déplacés.

Mais, littérairement, cela va plus loin : Balzac commence sa carrière par des contes fantastiques (et c’est probablement un élément déterminant de sa force romanesque), lire Adieu, Louis Lambert, La grande Bretèche et d’autres). Et ouvre chaque texte par la description arrêtée du lieu, positionnant ses personnages comme des éléments immobiles de la scène, accroissant cette tension, puis soudain laisse filer l’action. Relire Le cabinet des Antiques, le vieux salon d’Alençon juste avant l’arrivée des visiteurs, pour une des plus belles utilisations du procédé (idem pour Béatrix, Honorine parmi d’autres).

Mais ces disjonctions temporelles sont souvent utilisées aussi en art contemporain. Un des plus illustres exemples, le photographe Bruno Serralongue qui passe un an dans la rédaction du quotidien régional de Nice, et va systématiquement photographier les lieux de faits divers, tragédies parfois très lourdes, avec un côté arbitraire évidemment déterminant, le lendemain matin, quand il ne reste plus rien. Qu’est-ce qui, alors, dans la photographie précise de la scène du lieu, dit cette tragédie ? Ce que Serralongue nomme une archéologie de la présence.

Mais (on est toujours dans le juste après, et non le juste avant), la récurrence presque continuelle de la scène de crime (le même mot scène), dans les romans policiers ou les séries du genre. Les amoureux de Simenon pourront se remémorer les premiers Maigret (ceux où le mot Maigret ne figure pas dans le titre : La nuit du carrefour pourrait en être l’emblème – période où le lieu, Liberty Bar, L’écluse n°1, Port des brumes est souvent érigé en titre principal), où tout va tourner sur le lieu dans son avant et son après, l’instance du crime étant forcément lieu aveugle du récit.

Ailleurs, repenser à comment Faulkner dans Sanctuaire (mais ça vaut pour toute l’oeuvre) fait exister à une telle intensité de présence le hangar, la cour et la galerie de la ferme, alors que les cinq lignes qui feront basculer l’univers (l’épi de maïs) n’occupent qu’une part de récit presque allusive, presque invisible.

Toute la question est là : le lieu ne surgit dans le récit que par l’intensité, la loi, notre propre savoir de tout ça, de ce qui va se passer et qui n’appartient pas à ce récit – du moins ce fragment de récit.

3, qu’est-ce qu’on cherche en allant là

Je vais suggérer deux outils, mais auparavant juste proposer quelques exemples concrets.

C’est mardi dernier déjà que je voulais construire cette proposition. Je me suis assis à mon campement du matin, à Providence, un tabouret face vitrine, avec l’ordi et le carrefour, la bouche du tunnel, les gens qui passaient. Il pleuvait. Je n’ai pas avancé du tout cette proposition que pourtant j’avais bien en tête, mais j’ai fait cette vidéo du carrefour. Non pas pour exemple (je ne me sers jamais de mes propres textes en atelier) mais pour ce qui m’est arrivé : le carrefour s’est littéralement déplié en éléments simples : phases récurrentes de comment les gens traversent en face, arrêt sur gens qui attendent (le bus, la fin de l’averse), éléments urbains (le croisement des bus), le lieu d’énonciation (le bistrot où je suis assis, sa bande-son, ses clients), les gros plan séparés du reste (signes au sol, écoulement de l’eau). Le montage fait récit d’une suite d’éléments simples qui n’avaient pu être anticipés, et sont surgis parce que j’avais à la main mon petit compact G7X. C’est ce que je voulais suggérer : la scène en soi n’a rien à dire – mais l’éclater en éléments simples séparés va composer de soi-même le paragraphe.

Exemple plus précis. Parce qu’on est dans le fantastique, j’ai le droit de parler ici de Stephen King. Les traductions françaises sont molles et grisâtres, ça le dessert, alors que l’anglais a une souplesse de ressort, une compression quasi féline de la phrase montée cut. Son livre d’il y a 2 ans, le 11/22/63 m’a réellement remué. Son court livre sur l’écriture, On writing, est un classique du creative writing.

Je prends des détours : pour en venir à Stephen King, cet appel à contribution d’un colloque québécois sur le thème de imaginaire des camions (note perso : c’est bien à ce genre de choix thématique qu’on voit la différence entre Québec et France !). Noter l’équivalence livres et films (Salaire de la peur ou Duel) dans le texte de présentation, et, précisément, l’importance égale accordée à Duras et au King. Noter aussi le nombre de romans américains (y compris féminins) prenant le camion comme figure centrale.

Si vous n’avez pas souvenir de Trucks de Stephen King (1973), voyez comme Wikipedia en parle tout à l’envers, en racontant l’histoire et non pas la manière de faire exister l’histoire. Comme dans The mist, bref roman de S.K. où les protagonistes sont cloitrés dans un supermarché, l’horreur (retour à l’expression Lovecraft en incipit : departure from reality) tient à énoncé performatif, ici une seule phrase lapidaire : There was non one in the trucks.

En tant que tel, l’énoncé performatif est strictement incapable de provoquer l’illusion fantastique (et d’ailleurs tout de suite la difficulté pour qui traduit le King : Il n’y avait personne au volant des camions, 9 mots au lieu de 7, mais Il n’y avait personne dans les camions ça ne rend pas le no one et ça ne fabrique pas d’image.

Par contre, à cet instant, fin de la 2ème page de la nouvelle (dans le recueil Night Shift, dispo en numérique), on a déjà reçu narrativement : une vue du parking depuis la vitrine du dinner, une vue intérieure du dinner avec le comptoir et les tables, une série de gestes comme arrêtés de chacun des personnages, verre qui craque dans la main, courir se réfugier, empêcher les autres de paniquer, des éléments de narration temporels mais sur origine ouverte (« Ma propre voiture était là-bas sur le parking, mais désormais une épave. Une Camaro 1971, je n’avais pas fini de la payer mais maintenant ce n’était vraiment plus le problème »).

C’est là où je voulais en venir : pour que l’énoncé performatif, qui sépare de la réalité vérifiable (« il n’y avait personne au volant des camions ») dispose de sa puissance narrative, celle qui induit le basculement de l’histoire dans le fantastique, tout tient à la capacité de faire exister ce qui ne bascule pas, donc l’intérieur du dinner.

C’est cela, toute cette 6ème proposition : à l’intuition, on choisir le lieu qui pour soi-même serait susceptible d’induire ce basculement fantastique. Pour en rester à Stephen King, ceux qui ont lu son 11/22/63 le savent : le parking (encore) avec le bâtiment industriel (ancien mill) où se trouve la boutique de pizza dont la réserve arrière servira d’entonnoir temporel est un souvenir d’enfance de S.K., devenu à ce titre lieu récurrent dans plusieurs de ses romans. L’important, pour choisir, c’est ça : on ne se préoccupe pas du fantastique en soi. Ce qui est l’enjeu, aujourd’hui (et vous pourrez même probablement le détecter rien qu’à relire vos propres contributions aux 5 propositions précédentes), c’est d’identifier le parking, son décor, la boutique à pizza et l’encombrement de la petite réserve à l’arrière. Et faire texte de cela, de cela uniquement.

Le basculement vers le fantastique (on va s’en occuper dans les propositions 7 & 8 à venir, n’ayez crainte), on ne le regarde pas, on ne s’en préoccupe pas. On fait seulement confiance au fait que ça guette derrière notre épaule, que c’est cette possibilité de bascule qui nous a fait choisir ce lieu précis, et que c’est lui, ce lieu précis, juste avant la bascule fantastique, qui la rendra crédible quand elle adviendra. Qu’il va donc se charger malgré nous de tout ce que nous ne savons pas encore y voir.

4, alors comment s’y prendre

Rappels sur la consigne : ce que chacun élabore, c’est un et un seul paragraphe. Ce paragraphe détermine un et un seul lieu, intérieur, extérieur, position d’énonciation, zooms séparés sur détails et objets, ébauches de durées et attentes, visages et personnages, et accent particulier mis sur la tension, même sans rien préciser ni aller jusqu’au basculement, qui restera l’apanage du lecteur. Retour à l’expérience de Bruno Serralongue citée plus haut : on s’en tient aux signes.

Je souhaite, pour cette 6ème proposition, qu’on s’approche de la façon américaine, et que vous preniez le temps de découvrir ou relire quelque chose qui est latent mais omniprésent dans les outils du roman de Malt Olbren (version epub complète à télécharger dans la partie abonnés du site) :

- dans son chapitre la description est un vertige, pourquoi ne donne-t-il pas de pistes techniques sur la description ? Il se contente de donner les enjeux, mais, ce faisant, il accumule une suite d’au moins quinze indices techniques qui peuvent servir d’appui à la construction discontinue de la description. Faites confiance au vieux grimacier, servez-vous de ces indices pour accumuler par discontinuité la matière de votre propre état d’un lieu.

- dans son chapitre observation du carrefour soi, au début du manuscrit polycopié qui sert de base à l’édition, les éléments sont plus discontinus et précis, cet exercice peut servir de première base à l’approche, pour prendre les premières notes, avant de revenir à ce qu’il nomme description vertige.

- de façons plus précise, par contre, relire ou découvrir l’exercice 5 fois le paysage temps qu’il propose à partir d’un paragraphe de Steinbeck, toujours sur cette idée de dépli continu, cette fois avec variation-temps.

Je vous proposerais seulement, de mon côté, une fois déterminée mentalement l’intuition du lieu précis que vous allez explorer – et en barrant de sa tête la bascule au fantastique, juste en la considérant comme potentielle, comme tenseur, comme intensification de présence –, de relire ces trois exercices de Malt Olbren, juste pour en multiplier les reflets, consigner de façon discontinue l’ensemble de ces notes concrètes sur le lieu.

Le paragraphe, qui sera la forme de la contribution résultante, sera l’accumulation discontinue de ces reflets. Ne cherchez pas à les noyer par un récit linéaire, ne cherchez pas à les lier. Plus ils seront, dans votre contribution-paragraphe, comme autant d’éclats coupants, plus le paragraphe sera vivant.

FB

 

juste avant, tout juste | les contributions


 

De là-haut, j’observe ces colonies de fourmis qui marchent sur la place ou traversent dans les passages protégés (ici, les voitures s’arrêtent devant les piétons). J’ai l’impression d’être un observateur caché dans les nuages, et doué d’un pouvoir divin. J’imagine ces personnes avec leurs petits soucis, tracas, espoirs, maladies, bonheurs enfuis, je mélange le tout, je secoue bien et on appellerait cela un précipité de l’existence humaine. Sur le rebord de zinc, sur le chemin de ronde du beffroi – même pas peur ! – je me promène quand je ne joue pas de mon instrument. La tour (reconstruite en 1932) a été classée au patrimoine mondial de l’Humanité de l’Unesco en 2005. C’est un poste de guet, parfois une ambulance de pompiers rivalise, sur seulement deux tons, avec ma propre musique si proche des cieux. Hier, j’ai joué le Te Deum de Marc-Antoine Charpentier, toute la ville a dû apprécier, s’il reste des mélomanes ou des gens qui n’ont pas les oreilles obstruées par des casques audio. Le beffroi est devenu l’objet de visites régulières : on admire le jeu de trente-cinq carillons qu’il suffit de combiner pour créer des mélodies et harmonies qui survolent les toits de tuiles et les briques des maisons reconstruites à l’identique (dans le style flamand) après les bombardements de 1918. Mon regard panoramique de gauche à droite, j’ai les deux mains posées sur le muret qui enserre mon refuge musical. Si je me penche, j’éprouve malgré tout une sensation de vertige, les voitures ressemblent à des Dinky Toys – je suis devenu le géant des jouets. Une sonate de pas se fait entendre derrière moi, il s’agit sans doute d’un visiteur attardé, qui aurait échappé au guide dans les escaliers redescendant vers la partie plus ancienne du beffroi. Mais je ressens tout à coup une grande tape dans le dos, je bascule vers le bas, dans le vide, le noir absolu et silencieux. Ô toi, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? DOMINIQUE HASSELMANN.

Toute la nuit, le ciel s’était déversé en houppes blanches épaisses, floches décorant les arbres de la forêt, alourdissant leurs branches jusqu’à les faire ployer sous les bourrasques cruelles. Puis la bise s’est tue. Un silence assourdissant a fait place nette, le vent est tombé, l’air a pris quelques degrés, la poudreuse plus intense s’est répandue sur les cimes et les vénérables, épuisés de lutter, ont succombé, décochant dans le silence des cris secs et des sanglots déchirants, sous le poids plus dense des flocons. Aux premières lueurs du jour, le thermomètre est brutalement redescendu –figeant l’instant dans un décor de carte postale pas vraiment idyllique, un froid sec et piquant s’est installé. Des notes blanches dans le ciel dégagé virevoltaient, cérusant l’espace de plumes cristallines. Le spectacle était saisissant.Une lumière orange et douce arasait les espaces immaculés. Ne dépassait plus du sol gelé, un seul bout d’herbe ou de mousse sauf à un endroit, où par touche impressionniste, la terre étrangement rougie avait été retournée. Le constat était sans appel. Il n’y avait plus de chemin ou plutôt il n’était plus accessible, les grands pins pourtant si forts s’étaient rendus eux aussi sous la déferlante, prisonniers de la danse sensuelle des flocons avides et gonflés qui les avaient enserrés et les enveloppaient maintenant comme un linceul. La mare s’était figée. Sous le petit pont, les cascatelles avaient gelées, statufiées dans la morsure du froid. Niche rassurante, la petite cabane dans la pierre, construite entre deux rochers formait un abri de fortune. Des traces de pas gris sale, des traînées noircies se mêlaient aux monceaux de branches entremêlées. Dans l’atonie du matin, une sirène, au loin, emplit l’azur. La ville sursauta. Le monde s’émerveillait d’un massacre et attendait, ébahi devant ce prodige, que l’on eût déblayé les routes de ses terribles congères et des géants assassinés. Le manteau blanc du ciel avait transfiguré les lieux. Ils étaient méconnaissables. Un petit village au nord-ouest, blotti tout contre la forêt s’éveillait plus lentement. Le monde s’animait aux cris de ses enfants qui, dès potron-minet, couraient se jeter dans les mâchoires de l’hiver. Des voitures balisées avançaient lentement derrière un engin de déneigement qui stoppa net face aux titans sylvestres, cadavres tombés sous la tempête, massacrés. Des individus en uniforme bleu marine, d’autres en gilet fluorescent, descendirent des véhicules et continuèrent à pied, dans la neige et l’enchevêtrement de branches. Leurs pas sourds glissaient dans le silence matutinal, crissant, broyant au passage quelques bois encore gémissants.. L’oreillette cachée dans ses cheveux en broussaille, arme au côté gauche, une grande fille mince, rousse, portant blouson de cuir noir s’avançait précautionneusement au milieu des troncs enchevêtrés. Les premières mesures de « The snow is dancing » s’égrenaient dans son oreille, seule touche de douceur à son réveil brutal. Elle jeta sa cigarette à moitié éteinte d’un geste désinvolte, en poussant un soupir. Le jour se lève, il va faire beau, elle dit. MJ DESVIGNES.

Les murs de briques, peintes d’orange et de blanc, montent haut jusqu’à la charpente. Le toit de tôles ondulées et de tuiles ne finit pas. À gauche, des marches grimpent le long du mur, leur métal recouvert de disques bombés, un relief pour ne pas que l’on glisse – la rampe est éventrée au-dessus des caillasses, un creux, une bouche ouverte ou comme la gueule d’un animal éteint dont l’intérieur de la mâchoire se voit à travers les poils et la peau. Dans les trouées de tôle grise et verte, camouflage superflu, le ciel dépasse, une flaque bleu de lait très pâle sans horizon. Le bruit, plus que les murs, clôt cet espace, celui de la voie ferrée que l’on devine, masquée par le talus, les herbes. La rouille attaque les roues et les leviers, entrent dans les soudures, les mange. Des pissenlits poussent sous les camions. Autour du bâtiment, un chemin forme une sorte de virgule qui le prend en berceau avec son bras unique. Les ronces, les marronniers, les aubépines, on ne sait pas leur odeur, même la tête contre, tout contre, le mur, le papier peint. Des feuilles froissées, collées entre elles, fanées, pluie et soleil, tombent de tableaux d’affichage inutiles, plans et légendes défaits. CHRISTINE JEANNEY.

Une petite pièce, pas une chambre, en dessous, en dessous de la cave, la basse-fosse du monde, de la pègre, de la société, conçue comme une sorte de repaire, ça n’existe que pour peu, presque personne n’en sait l’existence et d’ailleurs elle n’existe pas, on ne la voit pas, elle n’existe pas, elle n’est pas, mais elle doit pourtant être là, dessous, forcément, au coin le plus noir de l’âme, au fond de l’immense cave, là où tout à l’heure se réuniront peut-être six cents êtres voleurs, menteurs truqueurs, pickpockets ou à la tire, violeurs, faux aveugles ou vrais comme celui qui a reconnu cet air sifflé, maquereaux, putains, faux manchots, lies rebuts chiens rats, meurtriers pour deux billets ou pour un mauvais rire, un mauvais mot, hirsutes et sales, estropiés édentés saoûls ou attentifs, six cents haleines empuanties ou mauvaises qui tout à l’heure –sont-elles seulement humaines ?- mais à présent, personne, vide, la trape qui y mène est rebattue, on ne la voit pas, on ne la discerne qu’à peine, on ne sait pas mais un anneau rouillé tenu par un écrou fixé au bois vulgaire en commande l’accès, les interstices calfatés de tissus couverts de suie, sans peinture, comme cachée parce qu’on ne veut pas que ça se voie et que ça se sache mais c’est là, une vingtaine de marches d’un bois geignard fiché dans les parois brutes et tenus par de mauvais pilotis eux aussi faits de bois trivial et usé, inutile même au feu, on descend pour se tenir sur un sol battu de terre, informe noir terni des précédentes venues, murs noirs sans être teints, par nature, ne réfléchissant rien, n’enregistrant rien, ils ne voient ni ne diront rien, un plafond fait de trois poutres énormes et laissées en l’état apparentes, troncs torves torturés tortueux, aux nœuds incessants, ignobles, creux, laids on a fiché dans celle du milieu un anneau de métal, affreux rongé accroché par quatre écrous rouillés, où passeront corde croc ou ce qu’on voudra, au droit de l’anneau au sol comme une rigole creusée hésitante qui se perd dans les tréfonds noirs et invisibles d’un coin, si on y regardait la profonde pestilence des humeurs qui y croupissent en dissuaderait, au sol, ce tabouret, quatre pieds tenus les uns aux autres par des traverses carrées, bizarrement peintes de beige, aux pieds quelques tâches indiscernables mais infectes, sur l’assise on décèle des traces comme de pas, noires noircies poisseuses autrefois liquides séchées odieuses, à peine un meuble mais le seul de la pièce, l’ordonnance y pose sa lampe à pétrole avant de commencer son office, sourde aveugle insensible et peut-être même tenace et fière de la croyance qu’elle aura de faire ce qu’il faut pour le bien de tous. HANS BECKERT.

En rentrant de l’école, à la nuit tombée, il faut d’abord vaincre la résistance de la lourde porte de l’immeuble, ornée de ferronnerie, puis pénétrer dans le hall aux murs peints de faux marbre. Une porte vitrée donne sur l’escalier tapissé de rouge qui mène au cabinet du docteur Mallet, le propriétaire des lieux. Passer rapidement et surtout sans faire de bruit : le bon docteur exige le calme du matin jusqu’au soir. En se faufilant vers la cour, on jette un coup d’œil à la loge de la concierge, faiblement éclairée, qui se réduit à une pauvre cuisine et à une chambre qu’elle occupe avec son mari, toujours vêtu d’une salopette alors qu’il est invalide depuis longtemps. Pousser une nouvelle porte vitrée pour se retrouver dans la cour avec son point d’eau, ses appentis et les poubelles. Il fait sombre, l’aplomb des immeubles environnants pèse sur cet espace étroit que l’on traverse en pressant le pas pour rejoindre le bâtiment du fond, dont l’escalier, lui, ne mérite pas de tapis. Presser immédiatement sur le bouton de la minuterie pour éclairer cette cage obscure. Du couloir des caves, au sous-sol, montent des relents d’humidité et l’odeur du charbon que les locataires y entreposent. On ne s’attarde pas. De même qu’on passe rapidement devant la porte des Lorignon, qui vivent dans la pénombre épaisse de l’entresol avec pour seul vis-à-vis le mur borgne d’une courette pas plus grande que leur cuisine. On ignore si l’appartement d’à côté est occupé, il ne s’ouvre jamais. Monter rapidement au premier étage où un gamin pâle épie les visiteurs par la fente de sa porte. En passant, refouler l’odeur âcre des WC du palier dont la porte ferme mal. Accélérer le pas pour arriver avant la fin de la minuterie. Au second, des bruits de cuisine viennent de l’appartement de Jeanne, la bonne du docteur. Elle dit qu’elle va s’acheter la télévision et qu’on pourra venir la regarder chez elle. Enfin parvenir chez soi : la clé est sur la porte, il suffit de la tourner pour entrer juste avant que l’obscurité ne s’abatte de nouveau dans l’escalier. SYLVAIN MARESCA.

Extérieur, matin, devant la maison : de la pâture jusqu’à la première ligne des arbres se décline le mystère des infinies nuances de vert, celui appétissant de l’herbe, le tendre et lumineux des jeunes feuilles, et le profond presque noir de la forêt qui marque l’horizon. Au dessus de cette masse imposante, le ciel d’un bleu pur, inaccessible, étale comme une mer. Chambre, intérieur, nuit. Volets clos. Densité du noir devant les yeux ouverts. Égarement. Où est la fenêtre ? L’horloge sonne la demi-heure. La statuette de la vierge pleine d’eau de lourdes brille à nouveau sur la table de nuit. Extérieur, soir de grand vent : depuis le seuil de la maison on entend claquer le battant de la toute petite fenêtre de l’écurie, où dorment les outils rouillés, les vieux licols, les mangeoires rongées, et les clapiers vides. Elle ne laisse jamais entrer qu’une faible lumière mais garde toujours présente l’odeur puissante des fruits qui fermentaient dans les tonneaux, odeur de pourriture sucrée imprégnée dans les murs épais, à jamais. L’odeur si particulière ramène la vision d’un liquide blanc qui coule de l’alambic, machine magique aussi passionnante à regarder que la lame pleine de dents de la scie électrique qui transforme en rien de temps d’énormes troncs d’arbres en bûches inoffensives. Extérieur, à l’entrée de la rue, presque cachée par les sentinelles massives des deux fermes qui se font face, le long ruban de réglisse noire, lisse, de la départementale. Une frontière. La ligne de démarcation entre la maison et l’ailleurs.Tourner à droite mène au cœur du village, à l’unique rue commerçante, aux maisons en pierre de la place, à l’école communale, au cimetière, à l’église, à la saline désaffectée et à la gare où de grands trains noirs filent sans s’arrêter dans un bruit qui vous ébranle et vous laisse tout vibrant longtemps après qu’ils sont passés.Tourner à gauche c’est l’imminence de la forêt. Extérieur, entre chien et loup, sous le noyer à gauche de la maison : profiter d’un dernier tour de balançoire avant le repas du soir, soudain des cris qui viennent de la maison d’en face, la voix avinée du cantonnier une fois de plus menace "À cause de toi...je vais prendre mon fusil...te mettre dans un sac t’emporter au bois...". Derrière la maison à midi : la brise d’un été tirant sur sa fin apporte jusque dans le verger cet air reconnaissable les yeux fermés, une appartenance. Le soleil est un rond d’or parfait accroché dans l’azur. Se goinfrer sans se faire voir de mirabelles toutes chaudes. Avaler tout un tas de ces soleils miniatures pour avoir bien chaud à l’intérieur du ventre. Intérieur, mi journée, dans la cuisine : c’est la fin de l’année. La fin d’une vie aussi. L’aïeule vient d’être conduite à sa dernière demeure. Chacun lève son verre. Autour de la grande table des visages rougis par le froid le vin le chagrin. Extérieur, petit matin devant la maison : la forêt a disparu, avalée par la brume, mais elle sait comment ne jamais faire oublier sa présence. Sa présence touffue sur des kilomètres. Sur des kilomètres une énorme masse végétale bruissante, pour cacher, se cacher, perdre, se perdre. Toujours changeante. Le vert tonique et joyeux passe à une débauche de roux et d’ocre puis au noir. Des chênes, des hêtres, des frênes exhibent alors leurs horribles squelettes. Plus tard, à l’occasion d’une tombée de flocons, la blancheur immaculée, la brillance de diamant, comme sur une carte postale. La rue, fin de matinée, orage d’été : les nids de poule sont plein d’eau, les limaces sont de sortie, gras et luisants leurs corps rouge orangé se traînent en bavant, en sursis. Après l’orage, la roue avant d’un vélo passera et repassera dessus pour les aplatir. Intérieur, jour, cuisine : sous le foulard posé sur les cheveux frisottés et noué sous le menton qui fait des plis, dépassent deux joues rouges et grasses, et un énorme nez, le large sourire édenté laisse voir un fond de gorge profond comme un puits. La brillance des yeux noirs rétrécis fait qu’il n’est pas possible, malgré l’invitation, de s’approcher et d’embrasser ce visage hideux. Extérieur, fin de journée, samedi : derrière la porte de la remise, là où sèchent les piles de bois de chauffage et fin du territoire occupé par la maison, le clou. Y est suspendu par les pattes arrière le énième lapin du dimanche. On l’a tué d’un coup derrière la tête, on lui a arraché un œil par lequel s’est écoulé tout son sang, on lui a enlevé son manteau de fourrure d’un coup sec, la peau translucide est apparue, un coup de couteau lui a ouvert le ventre. Quand les boyaux fumants pendent et éclatent les chiens s’approchent en grondant. Extérieur, petit matin : tout est blanc de la terre au ciel. La mare en face de la maison est gelée. Au bord la glace est épaisse et translucide, au milieu finesse et brillance. On pose un pied. Ça craque, la glace se fendille sur toute la surface et se brise comme un miroir. Retirer vite le pied avant que le tire-bigot ne l’attrape. Extérieur, jour, le long de la rue, à cinquante mètres de la maison : cueillette, aux arbustes qui bordent la rue, de mûres immédiatement mangées et de noisettes gardées dans la poche pour plus tard. La rue qui n’est rien d’autre qu’un ancien chemin forestier. On a essayé de le transformer en rue en lui donnant un nom à particule. Mais les graviers tassés qui tiennent lieu de revêtement, son étroitesse, sa rectitude, sa courte longueur, ses talus, fouillis d’orties et de ronces, sont autant de stigmates de son origine. Des automobilistes régulièrement s’égarent dans cette impasse qui ramène à la forêt, autant dire nulle part. C’est la dernière rue qui croise la départementale à angle droit avant la grande traversée. Cuisine, intérieur, soirée : autour de la table les assiettes fument, ça sent bon la soupe à l’oignon, le fromage fait des fils, ça colle aux doigts, dans la cuisinière le bois ronronne et de temps en temps celui des meubles craque. VÉRONIQUE SÉLÉNÉ.

Un rectangle de bois, la terrasse. Un carré d’herbe deux fois plus grand, le jardin. Un tiers, deux tiers. Le romarin pousse dans un pot en terre cuite ocre contenant de la terre brune et sèche. Un oiseau se pose sur le rebord d’un mur mitoyen. Pas moyen de savoir ce qu’il y a de l’autre côté. On ne voit que le jardin, petite cour murée de toutes parts. Sur la terrasse, une table en plastique faussement tressé, et six chaises de la même matière dont le confort ne semble pas garanti. Un cendrier vide sent le tabac froid. On entre là par une porte depuis la cuisine. On en ressort de même. Un peu de gravier dans un angle du jardin dont on ignore l’a destination. Le vent apporte des odeurs de diesel, et l’on entend le bruit atténué des moteurs dans une rue adjacente. Une pelle de plage, un jouet d’enfant, intégralement rouge, est posée contre le mur. Ce sont des briques, le ciment creusé entre elles, usé, vieux de plusieurs dizaines d’années sans doute, fait office de mortier et, de plus en plus mal, empêche l’infiltration de l’eau les jours de pluie. Aujourd’hui, le ciel est gris, pas menaçant, juste gris, uniforme. Une fourmilière se cache quelque part : une colonne d’insectes le long du mur du fond va on ignore où, et vient d’ailleurs. Il faudrait pouvoir les suivre, mais on les perd de vue dans l’herbe pourtant rase, même si la tonte date de plusieurs jours. Ni pâquerette, ni lupin pour dresser pétales ou pistils. Au milieu de la pelouse, on n’a d’abord vu que cela, un vieux transat à l’ancienne, en pin et tissu à rayures délavées bleues et jaunes dans lequel dort, ou rêve yeux fermés, un homme entre deux âges, quarante ans peut-être, tempes blanchissantes, rasé de près. Une chemise à carreaux de bûcheron canadien ou d’écrivain reclus, un jean légèrement élimé, jambes croisées, pieds nus. Il a la carrure d’un rugbyman en retraite, et le transat est tendu, à la limite, pourrait-on croire, de la rupture. Une mouche fatiguée se pose sur sa joue lisse, attirée par l’odeur pourtant discrète d’un after shave mentholé. SÉBASTIEN BAILLY->http://www.sebastien-bailly.com].

Il avait plu gros serré en tornade, il pleuvait fin, humide crachin parfumé d’iode sur la nuit qui tombait ou qui montait du bitume, rejoignant la lisière noire des nuages groupés serrés continus. Il avait beau dire, le Calvo, il n’arrivait rien de plus que d’habitude. Le chuintement des roues qui démarraient, l’aigu des essuies glaces ripant sur les pares brises des véhicules immobilisés aux feux. La luisance grasse du goudron mouillé s’étalait. Au sol : le double clignotement vert de la pharmacie, enseigne en croix et lettres incompréhensibles aicamraf, la lueur paille libérée par la porte ouverte de l’autre bar à tapas, un gras de friture sur l’adhérence moite de l’air. Tout comme pareil aux soirs précédent. Les pavés, serrés rafistolés de bitume, la bordure du trottoir au même niveau que la flotte glutineuse, le caniveau bouché ce soir par un amas de feuilles vertes et longues, des flopées de mégots, deux canettes, l’une rouge et blanche, l’autre plus longue d’un brun chaud et par cette bande de papier mou manuela cav/ dont les lettres avaient été mangées, absorbées. Le gonflement d’eau sale empêchée dégorgeait et délayait la lueur des phares reflétée au ras des roues. Très haut, les fenêtres de la tour : un Rubik’s cube en cours, au jaune mal aligné avec une case rouge isolée. Le sourire torve du graff édenté continuait de me fixer sur le mur d’en face, souligné d’un você também [1] narquois sous ses lèvres molles, les rares passants pressaient le pas – sans doute poussés par l’odeur matte et froide du carrelage bleu et jaune, griffé du soutenu ammoniaqué de vieilles pisses de l’antique chiotte publique. Annoncé par son sourd ronflement de diesel, le bus de 18h17 flottait à l’angle du boulevard Jorge, poussant l’ombre de son ventre anguleux épinglé de l’orangé de ses feux sur l’asphalte où il dessina, fugitivement, un étang de noirceur, ébène sur noir mouillé. #POMME.

Une table, triangulaire pour tenir moins de place sur la terrasse du glacier, un verre d’eau et une coupe où commence à fondre une glace à la poire - il suffisait de quelques cuillères pour ré-inventer l’enfance à partir d’un nom, du souvenir d’un pâtissier sans doute disparu – et au delà de la rainure qui marque la limite autorisée pour la terrasse, la large surface de ciment où de semblables rainures, mais non rectilignes cette fois, dessinent l’image d’un opus-incertum avant la bande qui file, tout droit, le long du quai, découpée en rectangles, pour une marche-jeu un peu plus risquée que celle que l’on s’amuse à faire au bord d’un trottoir, et brusquement ce qui s’impose, le bleu strié de la mer, le jeu des nuances, la lumière qui décolore cet incessant plissé en s’éloignant vers le feston bleu-vert-gris, très lointain, de Saint-Mandrier avançant pour fermer la rade. Cet horizon qui coupe l’angle créé par les deux obliques partant de part et d’autre de cette petite zone de mer libre devant les tables. A droite, en plan moyen, un ponton – l’eau se fait transparence noire au contact de sa coque blanche, à laquelle pour l’instant aucun bateau n’est accosté, où s’alignent à touche-touche des pneus de caoutchouc sombre – et en détournant très légèrement les yeux même sans tourner la tête – ce que l’on ne fait pas, ne sachant d’où viendra ce que l’on attend - la pancarte blanche qui annonce en trois lignes la visite de la rade et du port militaire - la ligne centrale, plus courte, et du, figure dans un cartouche rouge aux lettres blanches – mention qui est reproduite sur le panneau servant de rambarde à la passerelle d’accès qu’ont franchie deux personnes accoudées maintenant à la cahute blanche et rouge de délivrance des billets, derrière laquelle apparaissent le museau et la poupe d’une vedette blanche et rouge attendant le prochain départ – l’oblique ainsi amorcée rejointe, avec un petit décrochement, par celle de l’alignement, en un ordre apparent né d’une confusion d’horizontales et de fines verticales, des bateaux du club nautique auquel on accède par le terre-plein de la Préfecture Maritime, mélange de tons où domine le blanc avec quelques traits noirs pour les plus fines coques, ligne horizontale surmontée d’une juxtaposition de plusieurs rangées des mats des voiliers dormant le long des pontons - et à travers les plus éloignés apparaissent une grue et des taches grises qui sont les premiers bateaux du port militaire promis, affleurement de leur présence, des darses Vauban et Castigneau, du quai des sous-marins, de l’arsenal, invisibles depuis ce quai en vacance, avant la silhouette minuscule d’un fortin, une jetée réduite à un trait sur l’eau, une bouée qui semble minuscule, la limite de la darse vieille. A gauche s’allonge le quai parcouru par des promeneurs qui viennent traverser le champ visuel sans retenir l’attention, quai borné, au delà d’une petite esplanade entre lui et l’avenue, par la ligne de fuite des façades régulières des immeubles reconstruits dans les années 50, à la place de la bigarure détruite, surmontant les bannes des boutiques, cafés, restaurants, ligne de fuite qui se casse sur les très lointaines bâtisses de toutes hauteurs, cette borne de la darse avant le port de commerce et le Mourillon, derrière la gare maritime invisible, masquée, comme les pointus et voiliers plus proches, par les panneaux au bord du quai, au premier plan, sur lesquels semble marcher le bronze de Monsieur de Cuverville, bras tendu vers la mer d’où il est sensé provenir, panneaux annonçant le petit train que Toulon s’est offert comme une banale petite ville touristique et celui d’une autre compagnie de vedettes, desservant celle-ci Saint Mandrier dont le ponton, blanc et bleu avance à droite depuis le premier plan moyen et cache presque complètement l’ouverture, là-bas, vers la petite rade, ponton vers lequel vient mourir la courbe d’approche d’une vedette sur laquelle se fixent maintenant, discrètement, les yeux. Sur tout cela un soleil ardent qu’adoucit la présence de l’eau, dans une symphonie un peu plate où se mélangent le bruit des voitures lancées sur l’avenue, les murmures civilisés et sans importance des tables voisines, quelques phrases, qui ne méritent pas d’être comprises, échangées entre les passants, des voix plus sonores, des pétarades de mobylettes, un cri ou un rire, un claquement d’ailes, rien qui déchire le bruissement de l’air, de la petite brise au bord de l’endormissement, et depuis cette table, la plus proche de l’eau, en petite note courant sous ce brouhaha, on croit entendre le faible ressac le long du quai, en accord avec la vague odeur de remugle de l’eau, celle de peinture des pontons et baraques.. ce mélange en partie réel en partie imaginaire qu’installe l’idée de port. Et derrière la terrasse, les tablées rêveuses, gourmandes, où l’on s’ennuie, où l’on voudrait que ce calme s’étire sans fin, il y a la barre d’immeubles du quai, les quelques vieilles maisons rescapées des bombardements et toute la ville qui s’étale entre les premières pentes du Faron et le port, écrasé sous le soleil, remuant lentement comme un corps qui se retourne dans sa sieste, dans la chaleur de ce début d’après-midi d’été. BRIGITTE CÉLÉRIER.

La gare, petite et sombre, est vide. Derrière le guichet fermé, des ombres passent, des rires et des grognements fusent. La pluie cingle les vitres. Dehors, le brouillard envahit la place, une lumière verdâtre estompe les arbres. Des rayons de phare éclairent la salle, une voiture vrombit, cale, hoquette, repart. Personne n’est descendu. Un ado, balèze, sac de montagne au dos, tape sur le distributeur de boissons en dépit de l’écriteau « en panne » bien visible. Il râle : bon dieu, j’ai besoin d’un café. Le distributeur refuse de lui rendre ses pièces de monnaie. Furax, le mec. Il sort sur le quai et allume une clope. Un homme entre, il porte une houppelande informe, il s’ébroue, ses longs cheveux tourbillonnent et lancent des gouttelettes à la ronde. Son chien, un chien de berger, se secoue, il patauge dans les flaques d’eau, s’allonge, yeux aux aguets, rougeoyants dans la pénombre, babines retroussées. Les godillots de son maître laissent des traces boueuses sur le carrelage. Ils s’installent près d’une petite vieille. Ils la dévisagent sans un mot, sans un aboiement. La femme se recroqueville, elle serre contre elle une boîte dans laquelle miaule un gros matou. Sa main gauche est crispée sur son parapluie, arme dérisoire face à ses deux êtres inquiétants. La pluie redouble de force. La salle est une île cernée d’eau. Impossible de s’en échapper. Le train ne saurait tarder. Il est en retard, il est toujours en retard, peut-être a-t-il été annulé et personne n’est là pour donner l’information. La porte d’entrée bat sur le vide et l’orage.Le froid de novembre s’insinue dans les corps et les murs. La mauvaise saison s’installe. Bientôt la neige. Un silence pesant. Troué par un sifflement, le fracas des roues sur les rails, des grincements de frein. Un rien de vie anime le lieu. C’est le train de 20 h 15 qui monte vers le nord du département. Bientôt celui vers le sud. L’attente épuise. Brouhaha de voix. Roulement des valises poussées par des passagers renfrognés. On dirait qu’ils tirent un chien rétif. Une fillette pleure, sa mère s’occupe du petit frère et des bagages, serre son ours contre elle, elle en fait un rempart entre elle, l’énorme chien et son maître qui ronfle. Bouche ouverte tel un poisson à l’agonie. Les voyageurs sont happés par la nuit et le froid du dehors. Une voix faible annonce : le prochain train arrivera quai A avec une demie heure de retard. Grésillements, crachotements dans la transmission. Les rafales de vent secouent la gare. Un néon s’éteint. Le chien se dresse, s’avance vers la vieille. Sa démarche est assurée. Son maître dort. Le chat grogne. CHRIDELL.

5 h 33 affiché en orange sur l’horloge. Au dessus, le pare-brise avale le noir de la route surgi du sombre novembre. Brume en lambeaux furtifs serpente dans la lumière des phares, s’esquive entre les lampadaires du terre-plein central. A gauche, une rangée d’arbres déplumés. Intercalées entre, voitures et camionnettes au repos. Derrière, deux faces d’une tour émergent. Doublage isolant extérieur, plaques crèmes, rouges et marrons alternent. Une ou deux lumières s’accrochent en façade, côté balcons. Sinon, volets métalliques clos. A droite, muret surmonté d’un grillage haut avec écheveau de barbelés rouillés enroulé au sommet. Derrière, vieux tuyaux plastiques gris au pied d’un grand bâtiment en bardage métal jaune délavé. Nom de la société bleu, illisible. Lumière tranchante éclate des projecteurs -un de grillé- depuis les angles et explose sur la nuit, sur la route. Au bord, côté usine, de dos, deux petites silhouettes grises avancent et se donnent la main. La plus grande, à droite, voûtée, bonnet enfoncé bas sur les oreilles, cheveux filasses, parka de grosse toile, jupe informe, jambes nues fichées dans d’énormes bottes en caoutchouc. Au bout de sa main gauche, un gosse, cagoule de laine, anorak marron peu épais, jean, gros godillots de sécurité aux pieds. Visages tremblent maintenant dans le rétroviseur. Les deux grands yeux semblent âgés, marqués, creusés. Toujours 5 h 33 en orange. Ils marchent seuls au bord de la nuit. JÉRÔME C.

Enfant je descends, à 15 ans, à 30 ans je descends encore les trois mêmes marches qui mènent à la cave. Dans le noir je descends l’escalier, les trois marches, les morceaux de verre sur le sol de terre battue craquent sous mes semelles, mes yeux s’habituent à la pénombre, le mur de pierre, humide — l’humidité je la sens qui rampe jusqu’à moi, je la sens sur mes vêtements, sur ma peau, je la sens même en moi, les yeux pleurent, le nez coule, l’allergie, après les maux de tête, crise d’asthme souffle court inhalateur, je sais —, je descends quand même, la cave condamnée, interdite, j’y vais quand même, derrière la vieille porte en bois les marches sont glissantes, humides et noires, à 30 ans je descends les trois marches et l’escalier est refait, trois marches parfaitement lisses et propres, et le sol pareil, en béton lisse, le beau et grand tapis posé dessus, les meubles, anciens mais restaurés, cirés, parfaitement fonctionnels, ont remplacé les vieux placards vermoulus, les portes tordues, les plaques de verre et les planches moisies, je descends les trois marches, je dois me pencher pour ne pas me cogner à la voute du plafond de la cave, à 15 ans la voute m’enveloppe je descends dans le noir je devine les formes des objets abandonnés par d’autres avant nous, les meubles les portes éventrées les gonds qui ont cédé, l’humidité qui suinte, la moisissure fine pellicule noire qui glisse sur la pulpe des doigts l’humidité partout, les murs détrempés, la vieille pierre qui brille dans le noir sauf là où sont les toiles d’araignées, devant le passage, comme une tenture patiemment tissée pour en protéger l’accès, à 30 ans le passage est muré les araignées sont parties mais le mur en porte encore trace, trois marches, parfois j’ai une lampe de poche parfois non parfois les piles me jouent des tours la lumière va et vient je me cogne les formes floues les meubles oubliés le verre craque sous mes pieds les toiles d’araignées s’accrochent à mes cheveux je descends les trois marches je me penche pour passer sous la voute la lumière douce du plafonnier l’araignée tend un fil depuis la lampe je souffle et l’araignée tombe court sur le tapis je l’écrase du talon par réflexe le mur de pierre nettoyé restauré ne cache plus rien le passage est fermé bétonné caché derrière une armoire épaisse en bois massif, mais derrière ? PHILIPPE CASTELNEAU.

Halle industrielle abandonnée – des sols gris poussiéreux des gravats des terrains vagues autour des grandes fenêtres en hauteur des éclairages de dame nature variant dans ces « vitraux » par les heures de la journée et le temps du dehors des petits réduits sur les cotés des piliers fonctionnels gris et durs des coulées sur les murs comme les stalactites dans les grottes des anciens câbles plus ou moins assemblés avant de les abandonner des dalles qui font plateau, on dirait des trampolines pétrifiés, des murs verticaux presque cathédrales prudes des lichens colorés ou mousses en plaques des rares oiseaux qui en volant trouent le vide des petites portes condamnées des toilettes hors d’usage des saletés mais à l’heure de l’abandon on peut imaginer que tout était on peut imaginer que tout était propre des vitres cassées formant injure des étagères obsolètes des poutres formant assises et axes du monde productif, un crochet reste encore à l’une d’elle, un terrain vague autour une grande porte et une très grande au sortir de la voûte une maison habitée à proximité au dessus de murs un intérieur administratif avec moquette et vue vitrée sur la halle un grand échafaudage sur le coté un grand cercle un grand cube blanc au centre un autre coté inaccessible un fond sans arrière ISTA POUSS.

Le soleil perce la cime des arbres en froufroutant dans les branches, à moins que ce ne soit le vent. De face comme ça, dans la clarté aveuglante des fins d’après-midi, il a l’air tout à fait capable, le soleil, de remuer les tilleuls qui encerclent le coin des enfants, le séparant nettement du reste du jardin public. Vraiment, c’est dans ses cordes. Du banc sur lequel je suis assis, le front baigné de sueur, j’ai sous les yeux une sorte de petit théâtre, bien délimité. Au centre de la scène, la grande structure vaguement sphérique, rouge vif, qui sert aux enfants de mur d’escalade, et de laquelle ils s’expulsent eux-mêmes dans des gloussements de bonheur par le biais d’un long toboggan jaune. Ils sont une bonne dizaine à grimper là-dessus comme des petits singes, se prenant pour des pirates, des super-héros ou je ne sais quoi, et une poignée aussi à courir autour – « Touché ! C’est toi le loup ! » – alors qu’un peu plus loin, le portique à balançoires et le trébuchet n’intéressent plus personne. Les cris, les rires, les bousculades me confirment une fois de plus que je ne supporte pas les enfants. Sur les bancs qui encadrent la structure et son bac à sable, les adultes sont assis, les parents des petits chérubins. Un couple avec un landau sur le premier banc à gauche, un groupe de quatre femmes sur le deuxième, et je me demande si elles sont toutes mères, ou s’il s’agit d’un groupe d’amies dont une ou deux seulement ont des enfants parmi le tas braillard et désordonné qui ne cesse d’aller et venir autour de la sphère rouge. À droite, je compte encore deux couples, et un homme et deux femmes ont rejoint leur progéniture autour de la structure, pour les encourager, ou les soutenir moralement dans ce moment difficile et un peu humiliant qu’est l’enfance. Et moi qui viens régulièrement sur ce banc, je réalise seulement aujourd’hui que cette structure, dont je ne vois la plupart du temps que le dos, est censée représenter un dragon, dont le toboggan jaune serait, si je comprends bien, les flammes qui sortent de sa gueule. RAPHAËL JULDÉ.

Coincé entre les forêts denses de chênes, le train se fraye un passage de toute sa force tranquille. Quelques chaos de ci, de là. Il a quitté la plaine viticole avec vue dégagée sur les ceps de vigne sagement alignés, pour rejoindre les Hauts-Cantons longtemps enclavés dans leurs traditions et leur solitude. Deux wagons pour une destination à la fois proche et lointaine. Confort sommaire avec fauteuils d’un autre âge. Ici tout le monde est logé à la même enseigne. Pas de distinction de classe. Ronron du train qui n’entame en rien le joyeux brouhaha des rares voyageurs. Moins d’une dizaine. Le contrôleur, conscience professionnelle oblige, casquette bleue vissée sur une tête poivre et sel, a préparé, d’un air las, ses poinçons. Deux dames d’un âge certain renouent avec le passé ; elles jacassent, rient aux éclats, se racontent des histoires paillardes. On leur pardonne tout, à leur âge. Pas de retenue. Elles retournent à la source, le lieu de leur naissance, telles des parisiennes en goguette. Elles ont tant appris de la ville dans la plaine ! Plus loin, mémé et pépé sont de sortie. Le petit-fils unique les accompagne pour des vacances champêtres. Ils ont sorti le casse-croûte et s’apprêtent à profiter pleinement d’un bonheur simple. Seul, un individu type routard en vadrouille, isolé dans son coin, regard perdu dans le vide. Incongru dans cette assemblée, bottes de motard, blouson de motard, sac à dos pouilleux, cheveux tressés à l’africaine, il fume. Drôle d’odeur reniflent les grands-mères en alerte. Moi, caché dans un angle du wagon, j’observe les autres et je mesure la chance que j’ai : le luxe suprême : avoir un train pour soi. J’ai disposé autour de moi des romans policiers et Proust, que j’apprends à aimer. Mais malgré le silence relatif, j’ai dû mal à me concentrer. L’obscurité a pris le pas sur le jour. La nuit sans lune a le regard méchant. Escales rares dans des villages fantômes où aucun passager ne montera. Les forêts denses de chênes verts encerclent le train faisant une haie d’honneur à l’imprudent ignorant du danger. Nulle lumière alentour pour égayer l’atmosphère qui s’alourdit. Une angoisse sourde accélère les mouvements cardiaques. Seules les ampoules faiblardes du wagon apportent un semblant de vie. Végétation touffue. C’est là qu’a été trouvé l’Enfant Sauvage, murmure mémé avec un zeste de frayeur respectueuse. Rafales de vent impromptues secouant le train. Soudain, dans la nuit profonde, freinement effréné et crissement des roues. LÉA GUERCHAN.

Une lumière crue découpait la porte de la cave. La lune ce soir envahissait la cuisine jaune citron et déambulait jusqu’à son entrée. Chaque grain de formica des placards, de la table, des chaises brillait d’un éclat astral. Les yeux apprivoisaient l’ombre. Elle était partout. Sur le réfrigérateur dans l’angle du mur, la boîte à musique avait fini par immobiliser la petite danseuse dans une drôle de posture. Hier, je l’avais saisie instinctivement pour cacher mon émotion à l’annonce de la nouvelle, et le dos tourné aux autres, la petite musique avait étouffé mes sanglots. Je la remontais indéfiniment pour en entendre la comptine cristalline, assise à un coin de la table, enfant. Elle me disait qu’ils reviendraient me chercher un jour. Sur le mur, un trait de lune renvoyait le sourire un peu béat de la mariée dans son cadre de bois patiné, et il fallait forcer les yeux à distinguer le marié à ses côtés. Dans l’ombre aussi du buffet des années cinquante, ce biscuit coloré rouge et vert d’une jeune femme alanguie qu’un bélier encorne. Il ne manquait que le tic-tac d’une horloge qui aurait décompté le temps. J’avançais dans le silence de la nuit claire jusqu’à la porte de la cave. L’escalier se tenait toujours derrière. MARLEN SAUVAGE.

Les Saintes Marie de la Mer. Un chantier, une construction de camping en bord de plage. La nuit a absorbé la chaleur, l’air marin apporte une touche de fraîcheur revigorante. Un groupe de motards démonte la barrière d’accès, s’installe non loin de l’entrée, au milieu des buses en ciment, barres de ferraille, moellons empilés, portes en bois brut enveloppées dans du plastique épais. L’abord est difficile pour les grosses cylindrées, les passagers déblaient, nettoient le sol sur dix mètres, poussant les obstacles avec leurs pieds pour que les pneus ne se fassent pas surprendre. Hurlements, consignes, grands gestes. Les machines sont garées côte à côte derrière une butte de terre tout de suite sur la droite. Un U métallique les relie deux par deux. Quatre jeunes construisent des barbecues de fortune avec les énormes cylindres gris, placent des grilles dessus pour cuire la viande achetée en ville. Le sol est poussiéreux, grisâtre, des nuages se forment à chaque pas. Une quinte de toux, un attroupement, une agitation, un pschitt. La fille fait un signe : tout va bien. Irrégularité du terrain, bosses, trous, tas de sable, de pierres, ornières, une terre malmenée par les engins de chantier. Plus loin, zones d’ombres, mystère nocturne, seul un réverbère sur la route, offre un peu de lumière. Ils investissent ce périmètre. Un garçon d’une vingtaine d’années passe un chiffon sur le réservoir puis la selle de sa machine, il nettoie chaque rayon de ses roues, méticuleusement. Les autres rient. Un quatuor déplace les portes et les transforme en tables, prenant appui sur des buses. La lune est ronde, parfaitement ronde. Inlassablement, le va-et-vient de l’eau sur la plage, à cent mètres de là. L’obscurité s’est faufilée dans les allées préformées du site en construction et a noyé toute perspective. Au loin, les enseignes commerçantes trouent la nuit. Posé sur un poteau électrique, je profite de l’odeur gourmande de la viande, tout à l’heure je descendrai picorer les restes. Un gars aux cheveux longs, bandana rouge dans les cheveux joue « Hurricane » à l’harmonica. Une fille chante. Sa voix est envoûtante. J’aime cette musique, ça me change. Avec elle, je rêve d’immensité, de vols planés dans le Grand Canyon. Être un condor de Californie… Eux sont bien dans leurs bottes, les voilà qui dansent, ils devraient peut-être se faire plus discrets. Sur la gauche, après la barrière qu’ils ont démontée, et en face des motos qu’ils ne quittent pas du regard, un bloc sanitaire semble terminé, ils veulent se rafraîchir, mais l’eau et l’électricité ne sont pas encore branchées. Déception. Jurons projetés dans les airs. Les flammes des briquets crépitent, des bougies sont disposées sur les tables. Ils finissent par allumer les phares de leurs machines. Quelque part, des chiens aboient. SYLVIE DUTOUR.

Un balcon au rez-de-chaussée légèrement surélevé par rapport au niveau de la rue, disons niveau entresol, clos par des parois de verre transparentes où sont collés à intervalles réguliers des motifs de pois gris interrompus par endroits pour laisser passer la transparence. Sur toute sa longueur s’alignent des plantes en pot : des chlorophytums avec leurs rejets qui dégringolent, des plantes dites de rocaille sur trépieds, deux palmiers pour faire séparation avec le balcon des voisins, un papyrus, un chèvrefeuille dans une jardinière suspendue, des pétunias violets et roses, des géraniums, un papyrus dans un pot de grès brun, des lauriers, une sapinette, des plantes de haie ; dans l’alignement du balcon, un bac en métal vert de même hauteur, partie intégrante de la façade telle que l’ont conçue les architectes, dont s’élèvent de fines lianes grimpantes ; si l’on se tient juste derrière, à la petite table ronde turquoise, on est invisible de l’extérieur. Quand on lève les yeux, on voit le dessous du balcon du dessus où sont fixés deux tubes de néon qui jettent leur lumière crue la nuit. Au sol, des dalles de béton avec quelques tâches sombres. En face, de l’autre côté de la rue, un immeuble gris clair et blanc, au toit plat surmonté d’une balustrade de fer, aux fenêtres longues et étroites fermées par des stores ; un peu plus à gauche un autre corps de bâtiment avec des barres blanches verticales en guise de fenêtres, des arbres, un local EDF, et sur la gauche des résidences classieuses avec terrasses. A quatre ou cinq mètres devant soi, la balustrade et le portail de métal vert, séparent de la rue. Ça rentre et ça sort : les deux frères, toujours ensemble, dont l’un a des tâches noires sur le front, parfois accompagnés d’un jeune garçon, le fils de l’un deux sans doute, la jeune femme en escarpins à talons, au chignon serré haut sur le crâne qui gare sa voiture blanche sur le trottoir, traîne des valises derrière elle ou trimballe des sacs, la fille de l’autre bâtiment avec sa petite fille blonde frisée qui doit bien avoir un an et demi maintenant, les deux bellâtres bruns, en jogging, rasés sur les tempes, la mèche attachée à la Zlatan, le type aux cheveux gris en fauteuil roulant, son caniche blanc sur les genoux aussi gueulard qu’il est petit, les pères et les mères qui amènent leur progéniture chez la nounou du premier étage - et après du balcon du dessus, les pleurs des gosses, le ton doucereux de la gardienne, les paroles rassurantes des parents en bas, pressés de partir, de se débarrasser de leur culpabilité - et tous les autres... BEATRICE D.

C’était l’heure qui suit le retour des gosses au bercail, l’heure où les vieillards s’agitent dans leur lit d’hôpital, où l’on crie aux fenêtres des asiles, où je déprime en regardant le soleil. Il n’éclairait pas encore le revers des nuages et les échappées des bêtes jusqu’à la lisière du bois, mais se tenait à l’oblique de la caravane et faisait fumer la pointe des bouleaux. Le pouce et l’index entre les deux lattes collantes du store, on avait décidé que je me tiendrais là et que je bougerais pas. Me tenir là et pas bouger. Les autres hublots sont nus. Donc ne pas bouger. Les portes des placards ouvertes tordues inexistantes ; la banquette, les étagères, le sol – un reste de lino vert ou bleu- tapissés de fientes de pigeons. Un relent de pourritures légères provient de leur centrale, plus au sud. Les hublots fermés, l’odeur persiste. Et moi ce que j’aime, c’est le petit bruit de gorge rieuse de la rivière, en contrebas. Pas non de quoi se faire un café. Pas bouger, à l’affût. Les jumelles : les anciennes Colmont au vieux... Sur le premier panneau l’inscription PROPRIETE PRIVEE à peine visible. La clôture, bordée de barbelés flambant neufs. Accrochée à une souche d’aspect rêche et grisâtre en demi-cercles de plus en plus resserrés les mêmes qui auréolent un corps jeté à l’eau grosse comme deux mains rassemblées pour boire à la source les oreilles aux bordures mangées par l’alcool et les bêtes, une langue-de-boeuf. Autre panneau, autre inscription. Leurs barbelés luisants sur la clôture deux doigts sur la molette P I E G E S Craquements secs et froissements touffus d’ailes, broussailles. Le chemin qui longe le champ. Les ornières sont comblées d’éclats de briques rouges et de caillasses reliefs brunâtres de traces de pneus un sac d’engrais des douilles rouges et vertes. Par endroits elles s’accumulent. Une jante. Craquements secs, froissements touffus d’ailes. Le fusil : au vieux avant qu’il perde un bras, on n’a jamais compris comment. Un lièvre aux aguets. Calibre 12 rouges et vertes. Bing le lièvre un trou au coeur bing le chevreuil un trou au flanc, bing un trou au creux de la gorge pour y loger sa cigarette. Je crois que j’ai trouvé ce qu’on cherchait. Y a une façon de se caler les poignes l’une sur l’autre en ajustant les pouces et ses lippes à la brèche. Une histoire de quelques millimètres. C’était pas encore l’heure de la lune et de son ongle jaune et le ululement venait de la berge. Juste choper à nouveau dans son viseur un type avec une cigarette logée au creux de la gorge. PASCALE GARREAU.

Depuis la nuit où le garde-corps en ciment blanc a été défoncé, je surveille régulièrement l’allée devant le portillon du jardin. La météo change le soleil bouge mais le paysage reste toujours le même ou presque. L’allée rejoint la 4 voies, je ne le vois pas à cause de l’arbre mais je l’ai expérimenté. Recouverte de gros cailloux, défoncée un peu partout, détrempée les jours de pluie. Par beau temps un homme s’y installe avec une table de camping ; en général torse nu, grand, blond et coiffé d’une visière il s’assied plusieurs heures et fabrique avec ses mains des objets. L’autre jour au bout du chemin sur la pelouse à droite, une femme aussi massive qu’une tour lève sa jupe longue se déculotte et s’accroupit face à l’arbre. La pelouse est verte, une herbe bien drue avec des pissenlits des canettes de bière vides et des pigeons. Elle monte en talus depuis le garde-corps et s’étale en longueur tout le long de la 4 voies. Tous les jours les chiens du quartier (dont plusieurs chiens d’attaque) accompagnés de leur maître reniflent l’herbe et y courent. Les chats sauvages montrent leur museau au soleil avant de rejoindre les taillis de ronces de vieux troncs d’acacia avec lierres qui entourent la maison. Des passants indifférents filent sur le trottoir en bordure de voie, j’ai une impression curieuse et persistante de ne plus exister, enfouie comme la maison dans le paysage. Il y a un mur à gauche de l’allée fait de briques creuse peintes en blanc sur lequel est écrit en grand et caractères noirs A VENDRE PALETTES ; elles sont rouges, elles débordent du haut du mur et les chats les utilisent en poste d’observation. Au pied depuis quelque temps des rats font des apparitions furtives devant les herbes folles et disparaissent dans les interstices du mur. Le ciel ici est vaste et bordé par les découpes géométriques des tours, d’une grande barre blanche et celles alambiquées des arbustes, j’y vois des avions voler. FRÉDÉRIQUE HERVET.

La plage. Des milliers de galets, de pierres, de cailloux blancs, gris, verdâtres, bleutés, mouchetés d’ocre, parfois pailletés, parmi lesquels il sera difficile de choisir les deux ou trois spécimens à prélever pour souvenirs. De hautes collines sombres enserrent le lac. Debout dans l’eau, un homme d’environ trente-cinq ans à la barbe clairsemée porte un petit enfant qui rit et gigote de plaisir lorsque des vagues viennent lui mouiller les pieds. Sa femme, grande brune en maillot de bain rose, leur lance quelques mots de la rive avant de rejoindre un garçon et une fillette plus âgés qui jouent au bord de l’eau. A l’extrémité de la plage se dresse l’enceinte d’un petit port. De larges nuages s’étendent au-dessus des collines. Sur une serviette jaune et bleue, des habits soigneusement pliés et des tongs noires de grande pointure posées sur un journal où on peut lire theguardian et en dessous le titre d’un article sur deux lignes : Chinese authorities investigate mass fish death. Une flottille de canards s’approche du bord ballotée par les remous consécutifs au passage d’un petit ferry. Deux jeunes femmes assises, jambes nues repliées sur la poitrine, discutent. Elles ont gardé leur tee-shirt, l’une d’elles est allée tremper son pied pour évaluer la température de l’eau. Un village aligné au bord de la rive opposée semble écrasé sous la hauteur des collines boisées. L’eau translucide laisse apparaître distinctement le fond aux pierres verdies par les algues visqueuses, mes pieds immobiles, mes mollets frôlés par un ballet saccadé de petits poissons fins. Un couple d’une quarantaine d’années, long corps mince à la peau cuivrée par une pratique assidue des bains de soleil, contemple en souriant – un rien de condescendance dans l’attendrissement – les jeux des trois enfants avec leurs parents. Le bourdonnement d’un petit hydravion survolant le lac à basse altitude fait infléchir leur tête dans sa direction. Derrière l’enceinte du port, s’élève un campanile fraîchement repeint en jaune et brun. Les nuages un moment retenus par l’arrête des collines descendent sur le lac. Au centre, l’eau s’assombrit, elle semble lourde, eau de mercure orageuse. Assis côte à côte sur un muret à l’arrière de la plage, un homme vêtu d’un bermuda et d’un polo bleu nuit et une adolescente blonde lisent. A leurs pieds un sac, des habits laissés pêle-mêle, des sandales et deux serviettes de bain étalées. Le son d’une cloche vibre dans le calme de l’après-midi. Trois fois. D’un crawl lent et délié, un homme longe la plage à une cinquantaine de mètres du bord. M. G.

Admettons, par commodité, l’existence du temps. Admettons que dans ce temps, se trouve un « juste avant ». Admettons que je m’apprête à le rejoindre. Admettons que juste ne soit jamais juste. Appuyé contre la barrière métallique flambant neuve d’un abri déglingué je guette le tortillard qui doit me conduire vers avant. Avant de la rencontrer. Avant qu’elle ne surgisse comme de nulle part. Je monte à l’avant du tram. M’acquitte du passage. Prend le ticket. Le composte. M’assied puis me relève à l’arrêt suivant voyant le wagon se remplir de vieillards usés, de femmes fatiguées. A droite, un immeuble particulièrement bien détruit allonge sa carcasse déchiquetée entre des tours de verre poussées comme des champignons après l’orage. Suivent des kilos d’appartements empilés jusqu’au ciel. Sur leurs façades se lit la pelade ; la misère, la tristesse, les constellations de la mort. Aux arrêts uniquement je couche hâtivement quelques impressions tant les oscillations de la rame rendent difficile d’écrire l’instant et défilent le massacre et ce sentiment d’une étrange beauté que l’on trouverait laide si n’était, dans l’architecture absente et sacrifiée, comme enclose, enchâssée, coulée dans le béton, l’espérance. Toujours la même sussurant à nos âmes meurtries demain, après, plus tard, courage, courage rage rage rage et cours pour ta vie !. Je me rapproche de juste avant . L’espace m’y conduit quand le temps m’en éloigne. Je descends à proximité du théâtre, vers le tapis rouge étendu et précisément sur la place Susan Sontag. Et précisément, en pleine méconnaissance de cause, sur la place Susan Sontag, ce livre dans ma main. Ce livre de Susan Sontag acheté, voici plusieurs mois, j’ignore pourquoi. Ce livre trimballé jusqu’ici après tant d’hésitations j’ignore pourquoi. Je remise mes interrogations naissantes dans la boite à cogiter et laisse la place, toute la place à Susan pour rejoindre la grande avenue légèrement pentue quand j’avise là ce fauteuil las, en terrasse, face à la cathédrale. Un thé, « earl grey », s’il vous plait. La rue se pavane, bavarde et ballade tandis que le soleil rebondit sur les pans pesants de la cape papale argentée. La statue figée dans l’attitude d’une humilité douloureuse, non feinte, ne regarde personne. Plantureuse, imposante si peu naturelle que l’attribut grotesque me monte immédiatement à l’esprit quand mon regard glisse et contourne les lourdeurs, les formes accablantes du drapé. Un sentiment de compassion s’infiltre. Je songe à me diriger vers avant. Pile avant l’instant léger qui la vit m’approcher. La cathédrale ne revêt rien d’extraordinaire si ce n’est justement sa présence en ce lieu. Cinq heures sonnent au deux horloges de ses deux tours. Le thé relativement infect m’arrache comme une grimace mais je ne suis pas ici pour le thé, ce prétexte. Un Christ de pierre, perché au sommet d’un tympan triangulaire terriblement dépouillé, de sa main droite levée, immobile, semble saluer ou bénir de trois doigts dressés, la foule indifférente. Debout il masque, jusqu’à la moitié de son rayon, une rosace dont le dénuement signerait tout à la fois une absence de moyens et surtout cette espèce de pression pluriséculaire que l’on ressent parfois ici rien qu’à considérer l’invisible et qui aurait comme empêché, contenu, étouffé l’épanouissement de l’art heureux en cet édifice. Tout au fond de l’église, si je me penche un peu sur la gauche, j’entrevois une tâche de ce bleu insolite, si particulier qui, pas plus tard qu’ hier, m’a véritablement happé et maintenant s’amuse à m’appâter. J’irai donc, avant de poursuivre mon chemin vers juste avant, me revigorer dans les reflets turquoises de ce bleu azuré, me baigner dans la fraîcheur aigue-marine de ce bleu ciel si singulier. Ce bleu comme un œil que réveille la lumière et qui, à lui seul, sauve du désastre la carcasse de l’usine à croire. Ce bleu de tous les bleus ouvre une perspective, une brèche, taille, découpe et inscrit comme une lueur d’avenir au sein du sombre édifice que je m’apprête à quitter. La sortie telle une île dans le naufrage général quand, sur le perron, -encore la guerre que je me dis- encore la putain de guerre de ces putains d’assassins de toutes les putains de nations de merde du monde que je ne me dis en voyant ce jeune mec avancer en poussant, coudes repliés en arrière, sur les roues de son fauteuil manuel. Nier le temps, nier la vie ! La beauté sans l’horreur semble superficielle mais l’horreur sans la beauté est insoutenable et ainsi la beauté ne servirait-elle qu’à rendre l’horreur acceptable ? Nier le temps, nier la vie semble tellement plus facile que de la voir se trainer dans la puanteur et le sang quotidien. Affronter ou fuir : deux mêmes inutiles démarches. Ainsi le temps devient ce que je veux et la vie n’existe que selon le désir ou la douleur de l’instant. Fuir et devenir nuage dans la nuit aveugle. L’horreur semble plus consistante, plus réelle, plus présente et traverser mieux le temps ; être mieux partagée, plus commune, courante que la grâce et sans doute faut-il à cette dernière mêler son silence et ses larmes aux fluides que le glaive répand afin de traverser les siècles et l’oubli. Et nier le temps serait le moyen de tout perdre et de tout retrouver. La beauté dont on se souvient laisse au creux de l’âme un pli amer et c’est à genoux que nous nous rendons à la sinistre évidence du mal. La beauté s’évapore dans la joie quand l’horreur s’attache à l’âme, colle à l’esprit fortifiant, par là même, la mémoire de la douleur. Nous n’apprenons ni du bien ni du mal et ne pas apprendre pour ne pas apprendre, je préfère l’ignorance de l’amour à l’enseignement de la haine dont je vois les nombreux élèves, dans les rues, en bandes, chanter la mort des autres. La mort et la victoire, leur victoire. Celle de la brute sur le sens. Celle des bottes broyant qui marche sans intention dans l’illusoire compréhension du pardon. Et la rose pourpre couronnée de blessures se tait. Et la rose bleue sur les corps émiettés se teinte de rouge. Et là, ce gars, dans cette chaise et me vient, j’ignore pourquoi pensant soudain au Christ : « ah, que n’ai-je le pouvoir de lui rendre l’usage de ses jambes » quand brusquement, je le jure, à pas deux mètres de moi, je le vois se lever. Quitter son fauteuil ! Et il l’a fait d’un coup. Sans difficultés et pour cause puisque le jeu consistait à s’assoir le temps de rouler quelques mètres, le temps de jouer tel un enfant sur un manège à la foire du trône, le temps pour lui d’’imaginer être ce que je ne lui souhaite pas de devenir. Il l’a fait ! Il s’est levé. Non pas tout juste avant mais tout juste après que cette curieuse pensée de ne pouvoir lui redonner l’emploi de ses jambes me vint à l’esprit. Je jette un rapide coup d’œil dans la rue qui s’écoule puis descends la petite dizaine de marches et remonte l’artère principale, érythrocytes, leucocytes, corps parmi les corps pour retrouver l’instant d’avant songeant, chemin faisant à dénicher un rade où m’échouer et casser une graine. A droite, j’emprunte un passage latéral et débouche sur une placette. L’odeur grasse et capiteuse s’élevant des houkas tourne une page de Lewis Carroll tandis que filant par la venelle j’aboutis dans la rue aux tables rondes. Ces grands plateaux de cuivre, ces tables remarquées deux jours auparavant, à la mauvaise heure sans doute car aucune n’était disponible alors que là oui et je me pose, à pas deux cents pas de la place. Devrions-nous avoir constamment à l’esprit l’horreur de l’homme afin de ne pas l’inventer, la produire et la reproduire indéfiniment ? ? D’une paire de baffles essoufflées, dans l’étouffante moiteur d’août, tombe la neige. Tombe la neige que je fredonne distrait à la suite d’Adamo tout en attendant un plat dont j’ignore le nom mais que la photo appétissante sur la carte plastifiée du menu, m’a fait choisir et pendant que tombe la neige, vous permettez monsieur, sur les tombes en hiver, je sirote par petites lampées un thé tout en considérant le morceau de sucre blanc, mal taillé, d’aspect grossier, légèrement beige et qui me plonge, comme tout alentour, les petites échoppes où le bois domine, la poussière du soleil s’infiltrant dans l’épaisse fumée d’un brasero, dans celle légère, voluptueuse des cigarettes, le clinquant de la bimbeloterie scintillante tremblotant aux devantures sous la poussée tiède d’un courant d’air égaré, tout me plonge dans un monde disparu bien que présent mais sous mon nez, alors que mon esprit s’aventure dans le tintamarre chamarré des souvenir à deux balles, l’odeur du repas m’invite furieusement à déposer le stylo pour empoigner la fourchette et manger avant de me rendre à juste avant. Sont-ce les loukoums qui donnent aux gens cet aspect mielleux, sirupeux, sucré ou simplement l’onctuosité commerçante du quartier qui se répand de par la ville ? Repas vite expédié. Bonne tambouille familiale, honnête et sans prétention autre que de satisfaire le client à bon compte. Je patiente pour un second thé supposé aider à la digestion cependant qu’un vieux tube des frères Gibbs, tous morts je crois, me transporte au lycée. A la canto, loin, très loin d’ici il y a longtemps, fort fort longtemps très loin du palais des champs, très loin du palais de la plaine. Saray, Saraj, olva, ovasi. Le palais de la plaine aux rides orientales, le palais de la plaine aux enfants rieurs sautant à pieds joints dans les flaques du soleil Sarajevo mais le cœur me serre quand je vois des toits aux tuiles oranges couler la mort noire, vermeille, cramoisie et ces gens gisant dans l’ultime prière du dernier râle, des derniers mots étranglés incapables pourtant de juguler la joie, le bonheur immense qui m’envahit à la simple pensée d’être. D’être en dépit de tout. D’être ici maintenant à détailler d’un regard absent dans la boutique d’en face, la majesté de cette femme et qui ne se décide pas ajustant à sa poitrine robes sur robes et j’aime l’âcreté subtile, râpeuse du thé que je ne sucre jamais, le sourire aurifié du nanti sur le seuil de son commerce, celui sombre et gris du mendiant, tes ruelles, ton histoire, leur histoire, la votre, la notre aussi en principe monsieur l’archiduc. La notre des rives du Bosphore aux portes de l’Arménie. La notre de Téhéran à Tabriz, de l’Irak à l’Iran, D’I(s)raël à l’I.R.A. d’Irlande à la (S)yrie, de Palmyre à l’ire et de l’ire aux larmes. Plus près, à trois tables de là, yeux saphirs, double chignon blond, taille serrée dans une mini-jupe moulante noire sur laquelle flotte évasée, bariolée de motifs géométriques or et argent, une jupe midi transparente et qui prend tout son essor quand la femme se lève et tutoie le pavé de ses talons. Sa démarche aérienne cassée pourtant convoque une ancienne reine déchue, trop bien nourrie laquelle n’a plus d’altier que quelques gênes perdus dans le capharnaüm de la modernité. Après avoir réglé mon dû je m’active à mon tour. Bientôt la place et bientôt juste avant. Dans le sillage de la blonde et la touffeur du jour agonisant, s’engouffrent tel un chant funèbre quatre à cinq remous noirs tranchant sur la vive insouciance d’une paix fragile. Quatre à cinq couvertures jetées comme un sort sur la joie du monde et sous lesquelles vivraient de leur plein gré des femmes. Bientôt les morts, roulés dans le pourrissement de la décomposition et bientôt les âmes gémissantes, plaintives regroupées autour de leurs errances pour en discuter comme autour d’un feu que nourriraient de vains, inutiles et faux regrets éternels. Comme si la mort alimentait la mort. Et voici la place dont je n’aperçois que des ombres dans le couchant. Ombres de maisons, ombres de badauds, ombres d’ombres traversières franchissant le ruisseau de lumière inondant la ruelle, jouant à la marelle, sautant de dalles en dalles et projetant dans les regards rapides des éclats flamboyants alors qu’à ma gauche, assis pareillement sur le trottoir, un trio de gaulois papote penché sur une carte. Zagreb et la côte Zadar oui, non, Mostar, Dubrovnik, viennent mourir dans le pavillon sénestre de mon oreille et me rappellent combien à chaque instant la terre et le temps rétrécissent mais ce n’est pas sur la place qu’elle est venue à moi cependant sur la droite en montant après ce qui sert de périf, de ceinture à la ville. Le murmure tranquille, déambulatoire de la foule se mêle à l’ambre du couchant et l’ambre à l’ombre et s’accroit le sombre tandis que l’astre de jour, lentement disparaît derrière le feuillage d’un arbre aux bras tendus vers le crépuscule en une suprême requête montant à l’assaut de la nuit. Un mec du trio d’à côté signale, téléphone en main, qu’ils sont à la mosquée. Il veut dire devant la mosquée, à la fontaine soit près de la fontaine que de ce bout de trottoir je ne vois pas et vu que la perte du soleil me redonne des jambes je me redresse et m’oriente vers la colline. Vers juste avant qu’elle ne m’adresse la parole. Et m’y voilà ! J’y suis ou presque, sur un bas muret. Devant, de l’autre côté de la route coulant tel un filet de sève, de vie entre les transfinis de la mort. Plusieurs cimetières ressemblant davantage à des terrains vagues d’où, comme une écume grisâtre, penchées, inclinées qui à gauche, qui à droite, en avant, en arrière selon les caprices du temps, émergent des pierres tombales nues, gravées, discrètes, stèles parfois coiffées d’un turban sculpté dans la masse alors que dans mon dos se dresse une forêt de parallélépipèdes blancs, marbrés, veinés d’un gris bleuté, surmonté chacun en son sommet d’une petite pyramide rêvant d’avant la colline. D’avant le bastion devenu belvédère, d’avant la balle et c’est en traversant la pente blanchie qu’elle est venue à moi alors que je gravissais le sentier serpentant parmi les milliers de pierres aux dates bouleversantes : 1960-1996 / 1964-1995 / 1973-1995/ 1962-1992 / 1975- 1995 / 1952-1995 / 1949-1992 / 1971-1995 / 1968-1992. Et c’est là, dans le soleil vespéral, au milieu de cette plantation de cure-dents dressés vers le ciel telle une insulte aux mères, au fils, aux pères, aux filles, là pareille qu’une injure faite à la vie, là, au centre presque de ce champ sans palais, là, sourdant des borborygmes de la terre au ventre trop plein, trop lourdement chargé, gonflé de gaz délétères, débordant jusqu’à la gueule de cadavres trop jeunes pour la mort, de là qu’est venue cette simple phrase. Pendant que je progressais pas à pas, dans le silence des voix qui se sont tues, en direction de la terrasse dominant la ville, elle est venue. Ils sont venus ces mots sans sons ni syllabes. Mots d’amour, mots de la mort pour nos cœurs éreintés. Tendresse et compassion sur nos âmes enragées de douleur, mots du chemin, mots du vide, mots de la disparition, mots des dalles, mots de la terre et des tombes qui s’imprimèrent et disaient d’un ton de désolation triste et neutre et résignée « je n’ai pas d’ennemi, je n’ai que de la peine » LAURENT SCHAFFTER.

Il marche. Il ne croise personne et personne ne croise personne ici par ici, dans ce quartier non loin de la gare. Loin des sons chaotiques mélangés vivants de la grande avenue. Plus tard, il voit la lumière sur les épaules d une femme qui nourrit les pigeons au pied de l’arbre – l’ arbre celui de la rue . Il range le plan froissé dans son sac. Il regarde l’ arbre entouré d’un carré d’ herbe rase, des feuilles brunes brûlées, bientôt friables. C ’est de ce lieu , de ce point perdu d’un lieu, d’un lieu sans nom d’un lieu sans écho - c’est de là - Il marche, il fait défiler dans sa tête, le bâtiment administratif le passage souterrain qui donne sur l’avenue Kennedy , le plan incliné de terre, et dessus des plantes émergent d’une bâche verte. Il entend une rumeur, un effet de rumeur avec des voitures têtes penchées avec drapeaux - claquent dans le vent froid . Il marche. Il évite une bouteille de plastique écrasée transpirante encore, une poubelle avec une écriture qu’il ne connait pas, une large flaque. Il trouve l’ arbre il perd l ’arbre, il se désoriente pour mieux retrouver l’arbre. Il éprouve maintenant la partie inconnue de la rue, des voitures garées pare-chocs contre pare-chocs, des petits cailloux vieux de longues années trainent dans le caniveau. Il regarde son reflet dans la vitrine d’un coiffeur dans celle d’un boulanger dans celle d’un fleuriste. Il détaille les traits d’une plante à fleur unique. La rue un flux immense de solitude noire qui se déplace d’un point du jour à un autre point de jour. Il se rapproche de la vitrine du fleuriste, son œil achemine chaque élément de son plan froissé : l’arbre le bâtiment administratif la vitrine celle de celle de celle de - son reflet - jusqu’au fond de sa cavité oculaire. Il marche. Le feu du ciel allume son œil son corps ses pas. Et l’ arbre à chaque moment devient un autre arbre. Il retourne au commencement de la rue, il passe devant les maisons éteintes et derrière des figures géométriques de jardin. Il entre dans la turbulence du soir. Il oublie la liste de mots utiles pour parler dans la rue, le plan froissé au fond du sac. Il traverse - un soir d’hiver - un soir de pluie - un soir obscure - un soir. Il traverse la rue. Il marche sans s’ arrêter jusqu’à’ à l’épicerie ouverte de nuit. Il n’entend plus ses pas. ANA NB.

C’est là. C’est là le rendez-vous. Même ici on dit comme ça. C’est là qu’ils lui ont dit de venir, sur l’ancienne L A One. Là où la route s’enfonce. C’est l’impression qu’on en a quand on arrive de la highway. Grand arc gris qui courbe l’horizon, qui tourne, et qui plonge au moment où le goudron s’éclaircit avec sa bande jaune au milieu. Mais c’est l’eau qui monte, tout le monde le sait. Les Indiens, les Cadiens, each one. C’est ce qu’on lui a dit à Port Fourchon, plus haut, au carrefour qui mène aussi à Grand Isle. Nuances d’acier et d’oil à peine mobiles. L’eau douce qui se sale. On en parle ici. All landscapes are vanishing. Des zones de miroir où se regarde un bleu pâle avec sa toison beige hachurée d’herbes et de buissons. Les éclats des poissons brillent ventre à l’air. Il y avait des cyprès avec lichens qui pendent aux branches ici. Mais c’est une plaine grise et verte avec une longue bande qui lui court dessus, très haut. Les Mack, les Kenworth, les Peterbilt découpent leurs silhouettes sur les trainées sombres étirant les gros moutons d’antan en aplats gris reliant l’océan. Temps d’orage. On lui a dit en français là-haut. Ici les requins rencontrent les alligators, on the same water. Des hélicoptères relient les points d’acier du Golfe. Il ne les pensait pas si proches les offshore. Il a garé sa voiture le long des plateformes en réserve. Elles élèvent des pilotis depuis l’eau, entre lesquels des grues jaunes attendent. Avec chacune un nom. Lacie Bourg, Kathrine Eward, Lucas Bourg, A.J. Bourg. La sueur déjà sur ses bras, au coin des yeux, ses reins. Fils suspendus de loin en loin par des pylônes bancals en bois. Difficile de savoir s’ils ont un jour bordé une route. Tout ce rivage qui s’étiole comme un souvenir de dentelle. Une ombre passe et les crabes bleus se glissent entre les roseaux. L’eau jaune et brune du bord dépose sur les perles d’asphalte des coquilles d’huitre, des restes de pinces, des bouchons de pêche. Une palette. Un fil orange se perd dans les herbes. Une libellule. Postés sur une glissière qui barre la route, quatre panneaux surmontés d’un losange rouge, à corps rayés d’or et de noir signalent que les humains n’iront pas plus loin. Une grande aigrette soustrait son vol au ciel d’ardoise. ZONE CLAIRE.

Un balcon au rez-de-chaussée légèrement surélevé par rapport au niveau de la rue, disons niveau entresol, clos par des parois de verre transparentes où sont collés à intervalles réguliers des motifs de pois gris interrompus par endroits pour laisser passer la transparence. Sur toute sa longueur s’alignent des plantes en pot : des chlorophytums avec leurs rejets qui dégringolent, des plantes dites de rocaille sur trépieds, deux palmiers pour faire séparation avec le balcon des voisins, un papyrus, un chèvrefeuille dans une jardinière suspendue, des pétunias violets et roses, des géraniums, un papyrus dans un pot de grès brun, des lauriers, une sapinette, des plantes de haie ; dans l’alignement du balcon, un bac en métal vert de même hauteur, partie intégrante de la façade telle que l’ont conçue les architectes, dont s’élèvent de fines lianes grimpantes ; si l’on se tient juste derrière, à la petite table ronde turquoise, on est invisible de l’extérieur. Quand on lève les yeux, on voit le dessous du balcon du dessus où sont fixés deux tubes de néon qui jettent leur lumière crue la nuit. Au sol, des dalles de béton avec quelques tâches sombres. En face, de l’autre côté de la rue, un immeuble gris clair et blanc, au toit plat surmonté d’une balustrade de fer, aux fenêtres longues et étroites fermées par des stores ; un peu plus à gauche un autre corps de bâtiment avec des barres blanches verticales en guise de fenêtres, des arbres, un local EDF, et sur la gauche des résidences classieuses avec terrasses. A quatre ou cinq mètres devant soi, la balustrade et le portail de métal vert, séparent de la rue. Ça rentre et ça sort : les deux frères, toujours ensemble, dont l’un a des tâches noires sur le front, parfois accompagnés d’un jeune garçon, le fils de l’un deux sans doute, la jeune femme en escarpins à talons, au chignon serré haut sur le crâne qui gare sa voiture blanche sur le trottoir, traîne des valises derrière elle ou trimballe des sacs, la fille de l’autre bâtiment avec sa petite fille blonde frisée qui doit bien avoir un an et demi maintenant, les deux bellâtres bruns, en jogging, rasés sur les tempes, la mèche attachée à la Zlatan, le type aux cheveux gris en fauteuil roulant, son caniche blanc sur les genoux aussi gueulard qu’il est petit, les pères et les mères qui amènent leur progéniture chez la nounou du premier étage - et après du balcon du dessus, les pleurs des gosses, le ton doucereux de la gardienne, les paroles rassurantes des parents en bas, pressés de partir, de se débarrasser de leur culpabilité - et tous les autres... BEATRICE D.

Le chariot grinçait sur le bitume chaud de ce début d’été. Le soleil s’écrasait sur le goudron fondu, parmi les ombres, les semelles, les odeurs. Sur ce parking de supermarché à l’enseigne branlante, où quelques lettres manquaient, le caddy que poussait l’homme grinçait, oui. La station service est aujourd’hui close, une odeur de poulet comme une traînée de poudre accompagne le sillage du caddie. L’heure de fermeture des uns correspond à celle de l’ouverture pour les autres. Un sous-sol de parking, une buse sous la route, un carton sur le trottoir, quelle différence ? Un chariot, une valise, un sac à dos, quelle importance ? Un homme est là, qui arpente le bitume brulant et personne ne le voit. Un homme est là. Un homme est. Un homme. SYLVIE CHAUDOREILLE.

Des auges de béton posées sur quatre petits pieds où plantes vivaces s’élèvent jusqu’à hauteur de taille séparent la terrasse du trottoir. Toutes les tables ne sont pas occupées, celles serrées contre la longue vitre du café sont délaissées ; il faut dire que le soleil n’y parvient pas, le balcon des appartements du premier étage les couvre de sa dalle de béton. Une légère brise par vague secoue les fleurs d’acacias qui tombent ici ou là où tables regardent le ciel. Une femme en plein soleil secoue ses cheveux d’une main énergique entre deux phrases d’une conversation qui ne la laisse pas tranquille. Elle n’aura pas vu les deux enfants traverser la rue agrippés chacun à la ficelle qui tient leur ballon en l’air (un blanc un jaune) ni entendu (décidément elle parle fort) le cri de joie terrifiante de celui qui lâche son ballon pour voir. Quelques têtes pourtant suivent du bout des yeux la progression vacillante de l’ovale jaune et la dame en tailleur bleu pâle qui croise les bras sous ses seins en profite pour gigoter le bas, il fait assez chaud pour que le plastique des chaises collent à la chair des cuisses. Il n’y a pas lieu de toucher ce drôle de triangle rectangle de fer peint en noir grand comme deux mains pour passer à l’intérieur, la porte à double battant est ouverte aujourd’hui, coincée par deux caoutchoucs écrasés au sol. Rouge, la banquette qui court le long du mur, rouge skaï rouge skaï aussi les deux petits tabourets (à chaque fois deux) qui lui font face séparés par la petite table ronde couverte d’un napperon en dentelle synthétique qui fut blanc. Pas un chat ni musique ni radio, seul le va et vient des serveuses déplacent l’air et les petites tables rondes ce ne sont que petites tables rondes affublées de deux petites chaises chacune le long des vitres ont la candeur brutale du temps passé ici encore là. C’est depuis l’intérieur que le corps jette ses yeux pour s’apercevoir que le café fait un angle. Les rideaux tirés ramassés sur la gauche de chaque vitre laissent tout voir en silence cent quatre vingt degrés à l’affût. Là, face, au delà de la rue sur le mur cinq oiseaux noirs en vol soufflés à la bombe, l’un d’eux mince comme un cil. Le ciel est-il bleu ? FRANÇOISE SZELEVÉNYI.

Ils avaient modifié la disposition des rayons, une fois encore. Cela ralentissait tout le monde, et le monde était nombreux ce soir-là, on ne savait pas trop pourquoi, comme si tout ce monde était revenu, revenu de vacances, alors que non, ce n’était pas le moment, ou revenu d’on ne savait où, d’une absence sans nom, dont j’ignorais tout. Ma fatigue était immense d’un coup, le changement de saison, je n’avait pas assez mangé, le chariot me pesait une tonne alors qu’il était encore vide. Je n’avais pas assez mangé ces derniers jours, c’était une évidence, jusque dans mes bras. Par pure négligence, oubli de soi, désaffection. Je m’étais jeté vers le supermarché, comme un insecte attiré par la lumière, ne sachant même ce qu’il fait. Je fus choqué par cette lumière, si crue, si vive, du supermarché. Mon regard se voila, dans l’instant où j’entrai dans les allées, sous le regard absent d’une sorte de vigile, dont je ne me souvenais plus la présence. Ce devait être nouveau. Mais oui, oui, il paraissait que les vols se généralisaient en masse. C’était vrai, j’en avais été le témoin à l’occasion. Tous les produits dont j’avais l’habitude avaient changé de place, cela me décourageait. Mais j’avais faim. Je ne pouvais pas faire vite, le chariot, les rayons, je n’avais pas envie d’être là, j’avais faim à force de voir les produits sous mes yeux, dans cette lumière de menace, je sentais mon ventre vorace, seul la présence lourde du vigile m’empêchait d’ouvrir n’importe quel emballage de biscuits et de me jeter dessus, de le dévorer sur place. Je ne regardais même pas le visage des gens que je croisais. Pourquoi la lumière était-elle si forte ? La circulation était rendue difficile, par l’afflux de clients. Nous étions enfin tous ensemble, tous ensemble des clients, dans cette occupation essentielle et dérisoire qui nous révélait à nous-mêmes, tels que nous étions. La plupart allaient par deux, je me sentais bizarre d’être seul. Ils me faisaient l’effet d’automates, et constatant cela, je partis d’un éclat de rire incontrôlable, humain, pathétique. Mais personne ne me regardait, personne n’y faisait plus attention, ils se saisissaient tous de paquets de carton qui, en cognant contre le métal des chariots, faisaient tous le même bruit d’un enfer à bas prix. GABRIEL FRANCK.

La lumière du jour disparait dans le hall d’entrée du vieil immeuble. Le bruit de la ville et des hommes est derrière moi. Vieil ascenseur qui ne fonctionne plus. L’immense escalier m’invite à monter. Mon pas résonne, l’écho donne le sentiment qu’un autre pas le précède. Des sacs plastiques jonchent le sol carrelé. Ça sent l’encens, la viande tiède, l’héroïne et la pisse de chat. Ce n’est pourtant pas un squat. Des gens habitent là. Au loin leurs voix : un nom scandé, un rire bref, les pleurs d’un bébé... bribes de paroles qui à peine entendues se dissipent en silence dans ce labyrinthe de couloirs sombres. Je m’enfonce un peu plus dans l’inconnu, passe devant des pupitres en bazar, ruines d’une école échouée qui n’a pour élèves que quelques fantômes. Je croise le regard méfiant des portes, chacune si différente : porte disparue, porte bleu-ciel cadenassée, porte en faux bois défoncée, porte à la petite boîte aux lettres verte, porte surveillée par l’esprit des morts, porte tricolore aux bicyclettes garées devant, porte blanche entrouverte d’où s’échappe une chanson, porte beige qu’on ferme à double tour derrière mon passage... Sur chacune d’entre elles, un numéro. Comme à l’hôtel. Sauf qu’ici, les numéros sont dans le désordre. On passe du 23 au 57. La logique de ce lieu m’échappe. Je tourne à gauche : la lumière du jour déchire l’obscurité du couloir en deux. J’arrive sur un autre escalier. Bien plus étroit. Dehors. Ce sont les coursives intérieures de l’immeuble. La ville est de l’autre côté, à peine audible. Partout barreaux et grillages. Par endroit troués. Comme si certains avaient cherché à s’échapper. Je monte, suis les compteurs et fils électriques, lianes de plastique noir emmêlées aux racines d’un jeune arbre. La nature semble reprend ses droits sur les murs bâtis par les hommes, vieux murs jaunes pâles fissurés, par endroits verts et dévorés par l’eau. Seule trace de vie humaine : le reste d’un amour, un nom qui en aime un autre gravé sur un mur. Et juste à côté, une corde que le vent fait balancer. ANH MAT.

Tout le monde dit bonjour à tout le monde. Sans que trois mots de français s’alignent. Ce qui se dit, tout, chante, résonne autour. L’eau. Un nid, vide, toile d’araignée, le jour tombe du toit. Les papillons de la nuit entre les gouttes, trois, sans qu’aucun ne bouge, l’eau coule, couleurs de la pierre. L’air passe. Charpente, apparente, en levant les yeux, une toile d’araignée bat dans le courant d’air, presque épaisse d’une saison. À ne plus bouger, un temps, l’air court autour des chevilles, frisson, sous les cloisons, aussi. Les portes. Les portes légères claquent, battent, battants de porte qu’on pousse et le bonjour, auquel se répond, en écho, et l’eau, encore, un claquement et l’eau coule. Jets. Les voix. Les voix changent et viennent. Sans visage, impossible de mettre un visage sur une voix. Dans le passage des voix, des pas. Les pas se glissent là. Où il n’y a personne, libre, l’espèce incertaine, un passereau sort en paquet la laine de verre, qui pend. Les piaillements dehors omniprésents, dedans, les cloisons répondent aux cloisons, aux portes en échos, couleurs, sans que n’aille ensemble aucune. Tout ouvert et fermé de toutes parts. Dans quelque langue qu’il se dise, le bonjour sonore comme l’eau. Pas une canalisation qui ne bruit. Vibre, siffle, pas un pas sans qu’il crisse. Chasses. Où les voix viennent, sans qu’un visage se pose sur une voix, échange enfant maman à n’en pas finir dans le débit de tout ce qui trouve à se dire là, dans l’échange des voix, ou chanter, tout à côté. Les voisins ne sont jamais si près, d’un jour, couloir où couler, couleur des cloisons et couleur de la porte, et des pierres, un papillon de nuit tapi sous une applique, les lumières restent allumées. Une porte sur la gauche claque en s’ouvrant. La porte tout de suite à droite, à gauche se ferme dans un claquement, dans un grincement le loquet glissant, causant ébranlement léger, visible, de la cloison. Où se pendent les effets, effets suspendus entre autres effets de gouttes et d’échos, ce qui s’entend chante sans se laisser saisir. Ou comprendre. Les douches chantent, jets, les chasses, les voix ont leur chant, sans appartenir à quelqu’un. On appelle. Répond. Laisse chanter. Couler. Une pression de la main et l’eau coule. Gouttes autour, accrochant l’œil, d’une pression d’une simple main l’eau libérée. Les robinets ouverts en cascade, en rafale, tout autour et dans le dos, chasses, jets, la pression libérée de l’eau s’écoulant suit les contours, les courbes, les creux. L’eau passe sous les cloisons. Mousse. Dans la mousse un cheveu. Avec elle l’effluve envahissante, inattribuable. Jet. Et le silence un temps, relatif. Une brume de gouttes d’eau dans les poils, l’ombre du corps. Dessous la cloison l’ombre voisine, comme la toile se balance, vient, va, regard coulé le long du corps. Le corps se retrouve là. Au milieu du bloc. Il se dit bonjour à tout le monde. Cht@GnrStrngDrgn.

Lourde porte en accordéon, difficile de pénétrer l’antre. Fermeture déroutante, automatique. Alors que la jambe est encore à l’extérieur, le corps est happé par la mâchoire mécanique. Plafond opaque, aucun ciel, quatre cloisons de verre rectangulaires encadrées d’une bordure métallique autrefois brillante, aujourd’hui ternie, grisâtre. Froid. Un peu à l’étroit même si le bord du corps n’effleure pas les bords de la boîte : ne pas penser au cadavre debout. Verre rayé à coups de clés, gravé. Depuis des années, accumulation de M+N au milieu d’un cœur, éclairs, flèches, visages à Toto, petites annonces ingénues : j.h. cherche queue à sucer 23.57.14.22, j.f. cherche partenaire non sérieux s’abstenir 41.58.16.33. Manque d’oxygène. Chewing-gums collés sous le vieil annuaire corné, feuillets détachées, fini le bel alignement. Une tablette aux angles crasseux et dans chaque ride de sa surface, des amas de pellicules, poussières et salives ; une espèce de peau parcheminée de nuances de brun. Traces de coudes, de doigts ici posés, souvenirs d’une main droite appuyée qui écrit sur la gauche ce qu’on lui dit dans le combiné. Les touches 1 2 3 4 5 6 7 8 9 0. Effacé : 0. Disparu : 4. Les deviner par déduction. Autour, auréoles brunes, marques de sueurs accumulées. Décrocher le combiné demande abstraction de qui a mis son oreille avant, qui a effleuré de ses cheveux avant, qui a postillonné avant. Pour ne plus penser, voir ses pieds, là, en bas, sur la plaque de métal nervurée, qui balaient de leur pointe la terre amenée par les chaussures des précédents. La semelle fine sur les reliefs antidérapants. Main bien remplie par les courbures de ce qui relie des sortes de salière-poivrière en plastique noir. Dehors, la nuit peut tomber, la pluie peut tomber. Ici, rien. Dehors les voitures en mouvement, en roule, en frein, en clignotements, les passants, le chien, les parapluies, imperméables, duffle-coats, courir, repartir, le bus qui avale les fournées de foule et recrache. Ici : rien. Juste les bruits étouffés sous la lumière glauque du néon pâlot. Le grésillement du papillon égaré qui s’acharne. La sonnerie qui résonne dans le vide ou la voix si lointaine, mais comme ici, tout juste. NatLab.

C’est l’état de grâce, mais ça ne va pas durer : on approche le chamois, à pas feutrés dans la neige ; on échange un regard avec l’écureuil perché sur sa branche ; on voit le chevreuil traverser la clairière en sautillant ; on regarde la marmotte se dresser sur ses pattes arrière ; on observe la truite fario faire du sur-place dans le courant ; on suit du regard le vol bleu turquoise du martin-pêcheur ; le colibri pompe le nectar de la fleur ; le dauphin frôle le bateau ; la baleine monte à la surface. Le bonheur est là, c’est un instant d’harmonie. Un moment de plénitude. Royal. Et j’en suis le prince. Mais ça ne durera pas. Le bonheur est un animal sauvage, facilement effarouché. Quelle que soit la force de notre désir, il nous est impossible d’amadouer le bonheur : il n’y a que dans les livres que les Petits Princes apprivoisent les renards… L’écureuil file, le chevreuil disparaît dans la forêt, la marmotte siffle, la truite glisse sous un rocher, la baleine plonge, et on n’a plus que le souvenir d’un éclair turquoise. F.D.

Devant moi, dans l’évier, la passoire remplie de pommes de terre ; elles sont bouillies ; il va falloir les éplucher ; j’hésite, du fait de leur température. On ne trouve pas de patates dans la mer. N’allez pas chercher de patates dans la mer. Qui disait cela ? Mon grand-père, je crois. Je rince les pommes de terre à l’eau froide, autant de petits bateaux dans la passoire, autant de migrants qui coulent, autant de défis impossibles. Cette passoire, c’est l’échec. Mais l’une a une forme bizarre, une forme de guitare, je dirais ; je me déplace le long du plan de travail en lino marron, depuis les années 70 cette cuisine tient le coup, le couteau vieux se trouve dans le tiroir, je vais pouvoir les éplucher, de toute façon c’est pommes de terre ou rien. Un miroir déformé au-dessus de la machine à laver le linge me renvoie une grimace. La buée invite le visage qui me ressemble, mais vieux, disparu, enfumé ; le nez trop gros au milieu, le nez de Louis XI, le nez moqué n’est pas à moi. Ne va pas me chercher des patates dans la mer. Je suis dans la cuisine des morts, je vais devoir partager mon repas avec eux. J’entends leur chant monter de l’évier : je leur appartiens. La musique, parfois, dans les pommes de terre. ALICE SCALIGER.

Personne n’a levé les yeux, de son jeu, de son magazine, de son verre, de sa tasse, lorsque le premier passant s’est arrêté devant la vitrine pour s’abriter de l’orage. Le ciel avait pris depuis quelques minutes une teinte suspecte, noirâtre par endroits, éventrée par une lumière orange et bleue à d’autres, ce qui avait très légèrement modifié l’effet que le rose du néon avait sur le formica usé des tables, mais cela, les habitués, silencieux, absorbés, bercés peut-être par le bruit des premières gouttes de pluie qui résonnait dans le bar étroit, ou enveloppés par cette teinte somme toute familière qui était celle que prenaient les lieux à la tombée de la nuit, ne l’avaient pas remarqué. En quelques secondes, deux, trois, quatre, dix, quinze, vingt personnes, sont venues se masser sous l’auvent, dont la bâche déchirée laissait pourtant passer l’eau. Personne n’a vu ce soudain entassement finir par bloquer complètement la porte et la vue, certes restreinte, sur la rue. C’est seulement quand le patron est descendu avec quelques bouteilles vides par la minuscule porte menant à la cave et qu’il s’est cogné, comme à son habitude, en jurant, que ses clients, dans ce réflexe d’empathie qui consistait chaque jour à accompagner cette douleur d’un coup d’œil inquiet sur l’état du maître de lieux, ont découvert l’obstacle qu’ils devraient franchir si jamais ils avaient dans l’idée de rentrer chez eux pour déjeuner. MARGIE AMELOT.

16 h30, arrêt de la navette et du bus scolaire. Patte d’oie. Route descendant de la gauche, un terrain militaire grillagé, aux abords négligés (débris de constructions, herbes fripées, canettes de boissons diverses). Immanquable pancarte d’interdiction, « sauf ayants droits ». Muret de béton effondré puis muret de pierres sèches. En face à gauche, l’école primaire pimpante ocre rose. La deuxième rue descend vers la ville, un bâtiment historique, fenêtres à arc roman, abrite une institution de conservation du patrimoine. (On ne voit pas la plaque dorée depuis l’arrêt du bus.). En face à droite, coquette maison de 3 étages aux balcons fleuris, fenêtre bleu azur, panneau de limitation d e vitesse à 30.Parking délabré de trois places avec chaine et sabots. Rond point de quelques pierres disposées en cercle, à peine surélevé, les automobilistes du département le chevauchent gaillardement, pas les touristes. La mère de famille se gare sans état d’âme, sur les marques jaunes de l’arrêt de la navette. Marques blanches sur la chaussée pour délimiter le carrefour, piètre macadam, rapiéçages révélant des travaux d’adduction successifs. Sur tout le travers de la route, grille d’égout pour recueillir sans doute les averses méditerranéennes. La troisième rue monte vers les vignes, virage très accentué. Quelques arbustes sur la pente. Files de voitures garées à droite sur les emplacements payants bien marqués. De petits plots blancs protègent les quelques touristes qui attendent la navette, assis sur le muret. CHRISTIANE MANDIN.

[1Toi aussi.

LES MOTS-CLÉS :

François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 17 août 2015
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Messages

  • Dans la série "Je profite de l’atelier littéraire de François Bon pour me faire de la pub", je propose ma petite poésie "hop dehors" qui pourrait presque convenir en réponse à cette session 6, si ce n’est la dernière ligne, qui est la bascule, et qu’il faudrait donc supprimer.

    D’ailleurs c’est peut être une spécificité de récit fantastique de chez moi, que de faire toute une description d’une situation (ici, Saint-Étienne) pour préparer une envie d’extraordinaire, de faire la bascule... et puis c’est tout ça s’arrête là c’est fini. C’est une originalité, non ? Ça n’a jamais été fait, hein, une bascule et plus rien après ?

    Si François Bon nous demande en #7 de ne faire que la bascule, ce qui serait sommes toute la suite logique, alors je pourrai présenter ce texte.

    Voir en ligne : Hop dehors

  • je mets en partage ici mes improvisations cithare amplifiée préparée, à partir de notre atelier vers le fantastique

    https://soundcloud.com/ana-nb-2/sets/lovecraft-improvisation

  • comme toujours me suis bien gardée de vous lire avant. Sais pas si j’ai eu raison, j’aurais condensé et laissé apparaître plus nettement l’angoisse qui peut venir, surtout quand elle reste encore planante, non précisée comme chez certains d’entre vous. Moi elle plane si loin qu’il faudrait un télescope

  • Tout d’abord dire ici que j’ai lu tous les textes précédents et seulement après avoir participé à chacun des ateliers, rattrapant ainsi le groupe. Ca me serait impossible d’écrire sinon.

    Ce que je voudrais partager avec vous c’est ce qui, en lisant la consigne et les conseils de François, lorsqu’il a évoqué le camion (Duras, King) m’est revenue en mémoire. Tout d’abord ce film de Christine Carrière avec Marina Fois, « Darling » où les poids lourds prennent une dimension presque fantastique et seront l’annonce de la catastrophe pour cette jeune femme dans l’horreur que constituera sa vie. En allant fouiller dans le livre éponyme de Jean Teulé, j’ai remarqué combien le film rendait bien cette impression d’étrangeté et d’horreur, annoncée aussi dans le début du livre, juste par le surgissement des camions dans une description du réel (sans doute l’adolescente avait-elle beaucoup fantasmé les camions et les camionneurs, mais surtout, ils allaient condenser toute la violence de sa vie familiale qui se perpétuera).
    Je vous en copie un passage :
    « Les camions étaient devenus des baleines qui plongeaient et disparaissaient dans l’océan blanc cotonneux des descentes. Ils réapparaissaient, victorieux, aux sommets d’écumes fantastiques des côtes. Leurs phares antibrouillard jetaient des flashes diffus, de voie lactée pareils à des hallucinations spasmodiques. Tout était à l’envers, irréel, cul par-dessus tête, on ne voyait rien. Et Tartine partie sur la gauche, courait dans la rêverie confuse, à l’aveuglette sans savoir où elle mettait les pieds... »
    […] La mécanique de la course se mit en place. Des apparitions de voitures lentes l’éblouissaient un bref instant, la croisant presque au pas. Tartine filait dans l’inconnu[...] Un vaste DAF, immatriculé dans le Rhône, comme une vision trouble la doubla plus que lent d’une vitesse régulière. Tartine découvrit bientôt les feux arrière et ses cataphotes. Alors elle calqua sa course sur le camion au ralenti pour qu’il la guide. C’était un matin de monde vide, de silence intérieur. Dans l’air saturé de vapeur on n’entendait aucun bruit de moteur et Tartine n’était plus qu’un sexe flottant dans un nuage. »
    Ce texte et ce film qui sont d’une violence et d’un sordide terrifiant n’appartiennent pas au registre du fantastique mais il me semble que lorsqu’on veut dire un monde violent, tout peut prendre une dimension fantastique. Je ne sais pas si ce que je dis est très clair mais il n’y a qu’à voir les horreurs que nous vivons actuellement dans certaines parties du monde... (notre monde a-t-il basculé dans la SF ou le fantastique ?)
    Certes le policier et le fantastique sont proches quand l’horreur et la peur sont présentes. Dans ce texte et ce film, nous ne sommes pas dans ces genres-là mais il y a quelque chose comme un basculement dans une dimension impensable.

    2/J’ai remarqué dans cette nouvelle consigne combien le développement d’une description d’un réel avant le surgissement du fantastique m’a amenée à écrire (réécrire devrais-je dire car je n’ai fait que reprendre l’incipit d’un roman en cours d’écriture -pas fantastique mais policier) en utilisant beaucoup trop d’adjectifs. Je suis d’habitude très attentive à ce défaut (ç’en est un pour moi) et en le voyant publié, j’ai l’impression qu’il y a trop de mots, et surtout trop d’adjectifs, quelques-uns ont d’ailleurs sautés depuis.
    Et puis je suis tombée par hasard sur une nouvelle de Lovecraft dans ma bibliothèque (que j’avais oublié) L’horreur de Dunwich... dont tout le début sur le premier chapitre répond évidemment à la consigne donnée ici. Puis soudain, l’emploi important d’adjectifs... :
    « Des gorges et des ravins de profondeur incertaine coupent la chaussée, et les grossiers ponts de bois ne semblent jamais très sûrs. Quand la route redescend, elle traverse des étendues marécageuses qui inspirent une aversion instinctive et presque de vraies craintes à la tombée de la nuit lorsque jacassent les engoulevents invisibles et que les lucioles sortent en vols anormalement serrés pour danser au rythme insistant rauque et angoissant du bourdon strident des crapauds-buffles. L’étroit ruban scintillant du Miskatonic dans son cours supérieur rappelle curieusement l’image d’un serpent par ses méandres au pied des collines en dôme où il prend sa source... »
    Qu’en pensez-vous ?, difficile de faire sans... (contre Flaubert).

  • merci, Marie-José, c’est ultra précieux ces constructions de bibliothèque en appui – et bien convaincu aussi que c’est la dynamique collective qui permet de décrocher de telles étoiles dans tous les sens, chaque fois une surprise pour moi chaque fois que j’ouvre un mail...

  • @MJ :
    dans la matinale estivale de Culture, avec un journaliste qui connait son Lovecraft, François parle justement de ces adjectifs qui sont comme brume ...
    http://www.franceculture.fr/player/...
    Vers 12 mn 58 s

  • c’est fou comme chaque texte m’offre le plaisir de ressentir "j’y suis, je suis à l’intérieur, j’éprouve le lieu qui émerge et qui se constitue scène ".
    Jouissif.
    Merci.

  • Bonjour à tous
    Et merci à toi François, encore, de nous offrir cet espace avec tes précieux conseils.
    Je pense aussi que l’échange entre nous est essentiel pour l’atelier comme cela se fait dans le réel, la dimension virtuelle de l’atelier en ligne n’offrant qu’un décalage que l’on regagne vite.
    Les derniers beaux textes rajoutés hier confirment encore plus mon questionnement sur l’adjectif.
    Merci Jérôme, pour l’émission avec François, on m’en avait parlé justement il y a quelques jours, je n’avais pas encore pris le temps, voilà qui est fait.
    Alors oui en effet la succession d’adjectifs surtout lorsqu’on lit toutes les contributions d’un coup, comme je viens de le faire à nouveau donne une impression de brume, d’une certaine épaisseur aussi. Et quoi de mieux qu’un adjectif pour le détail et la précision...? mais surtout pour rendre une atmosphère. On reproche à l’adjectif de trop dire... tout est là encore question de style, alors quand y a-t-il trop d’adjectifs ?
    Comme dit François, l’adjectif est réellement un « défi ».
    Quand même, travailler l’adjectif pour éviter clichés et pléonasmes reste encore une façon de travailler son style. C’est fou le boulot qu’il me reste encore.
    « La crainte de l’adjectif est le commencement du style » Claudel :))

  • plaisir MJ de lire vos réflexions (vais devenir moins sotte)

  • bonjour,
    trop loin trop souvent d’une connexion correcte, je n’arrive pas à contribuer à cet atelier. j’espère que FB ne le clôturera pas trop tôt en septembre. La puissance de l’écriture de l’autre, pur alter, la variété des tons, des univers, des nostalgies esquissées sont toujours stupéfiantes. La proposition 6 m’a fait penser à Italo Calvino "si par une nuit d’hiver un voyageur". On ne bascule jamais tout à fait, à moins qu’on ait basculé tout de suite, au premier mot, sans s’en rendre compte.

  • En ce beau dimanche, jour du seigneur, je voudrais vous interroger sur un écrit biblique, sur ce qui me semble être une autre technique d’approche du fantastique, utilisée par l’évangile de marc, pour la résurection de jésus... moment littéraire que l’on pourrait qualifier de pré-fantastique ?... Voir http://lire.la-bible.net/index.php?reference=Marc+15%3A1&versions[]=TOB# et suivant.

    Ce que je trouve étrange, d’un point de vue littéraire, est que, si l’on considère la "bascule" comme étant la résurrection, il n’y a pratiquement pas de description de lieu avant, mais description d’une série d’événements, par les personnages secondaires : le personnage central, Jésus, n’est quasi jamais le personnage moteur de la narration, et fonctionne comme un centre vide, qui se déplace, poussé par les personnages secondaires, dont chacun n’occupe qu’une portion du temps.

    Même à la résurection, Jésus est "remplacé" par un ange, qui explique la situation, alors qu’on aurait imaginé le voir directement.

    Cette série d’événements, décrit par les personnages secondaires, d’une façon quasi journalistique, apporte le coté "concret", cette prise dans le réel, et va même se permettre quelques incursions dans le fantastique ("A midi, il y eut des ténèbres sur toute la terre jusqu’à trois heures. ")

    Cette description par les personnages secondaires, qui suivent un point focal, m’étonne depuis longtemps. En 2 pages il y a au moins 20 personnages, 4 lieux, qui passent et sont aussitôt oubliés.

    Elle me semble être une autre façon d’établir le fantastique, que par la description d’un lieu ou d’un existant, mais j’aimerais avoir votre avis, et s’il existe d’autres écrits qui suivent ce modèle ?

  • Heu... le système a accepté mon message précédent alors que j’avais complètement oublié de mettre mon nom.

    Bon, voilà, c’est moi qui ait envoyé le précédent, istapouss, excusez le système.

  • @Istapouss
    J’ai eu du mal à comprendre ta question et puis, en relisant l’évangile de Marc j’ai compris.
    En fait, j’ai longtemps eu du mal à entrer dans la bible d’un point de vue littéraire parce que je refusais en bloc ce texte. Pour tout dire, je n’y ai longtemps rien compris. Rejetant le fantastique justement, je jetais le livre dans un coin, incapable de le lire, agacée de ce qu’il me résiste à ce point.

    Et puis un jour, je ne sais pas comment (mais je sais pourquoi) j’ai su lire... ces textes.
    Il est vrai que c’est précisément parce que je n’ai plus cherché à y entrer par la porte du littéraire mais par un attrait tout autre, et donc...
    C’est en mettant de côté l’aspect fantastique que j’ai accédé à la parabole (ce qui peut se dire « entrée littéraire » tout de même) ; l’étude, dès lors, s’en est révélée passionnante. Le sens se révélait sans que je me pose la question de la construction, ne se posait même plus la question du fantastique.
    Pour moi, ces textes-là renferment leur propre mystère. Vouloir rechercher une construction vers le fantastique me dérange aujourd’hui car à mon sens, il n’y a de fantastique dans ces écrits que l’univers qu’il renferme (peut-être par l’autorité de la figure de Jésus ?)
    Un exemple parmi tant d’autres : Le lendemain, au moment où ils quittaient Béthanie, Jésus eut faim. 13Il vit de loin un figuier qui avait des feuilles, et il alla regarder s’il y trouverait des fruits ; mais quand il fut près de l’arbre, il ne trouva que des feuilles, car ce n’était pas la saison des figues. 14Alors Jésus dit au figuier : « Que personne ne mange plus jamais de tes fruits ! » Et ses disciples l’entendirent.
    Il suppose d’emblée une acceptation de cet univers. Certains croyants le suivent aveuglément (sans parfois avoir lu le texte) et ne se posent pas non plus la question du surnaturel. Ceux qui ont une bonne connaissance des textes savent aussi les décrypter ou en tout cas s’y essaient. Seuls les athées se posent la question du fantastique peut-être. Il est possible que je me trompe. (Je pense ici à Erri de Luca qui se dit athée, mais lit merveilleusement bien la bible).

    Dans un récit fantastique, juste après le basculement (mais ça ne dure pas) on cherche à s’expliquer les phénomènes, on essaie de rationaliser, puis on sait qu’on est dans le fantastique. Dans la bible c’est le contraire, on accepte d’emblée la part fantastique comme part du réel, parce que ce ne sont pas les événements qu’on essaie d’expliquer mais ce qu’ils renferment comme leçons. On ne met pas en doute, c’est déjà du réel transposé.

    Maintenant imaginons que l’on décide d’écrire un récit fantastique sur le modèle de la bible, je doute que sans la préparation au surgissement par une bonne description (l’intrusion de l’inquiétante étrangeté dans le réel) on y parvienne, quelle autorité avons-nous pour que le lecteur nous suive aveuglément ?
    Ce que la bible réussit, on le doit aux paraboles et uniquement si on sait les lire. Auquel cas, je me répète peut-être, mais je ne vois, pour ma part, aucun intérêt à lire ces textes.

    Si je ne retiens que la part fantastique, je passe à côté du sens du texte.
    Je n’ai peut-être pas répondu à ta question.
    Et je n’ai pas connaissance de textes littéraires qui usent de ce procédé d’accumulation d’événements et de personnages qui ancrent le récit dans le réel sans description et donc n’annonce pas le fantastique mais nous le fait accepter dès le départ.
    Pardon si ce que je dis vous paraît un peu original... je ne sais toujours pas analyser ces textes de manière littéraire (quelque chose en moi s’y refuserait-il ?)
    Est-ce que François qui y a travaillé dans une nouvelle traduction a une réponse là-dessus ?
    Et merci de m’avoir fait réfléchir à cet aspect. :))

  • la Tentative d’épuisement d’un lieu parisien de G. Perec ?

    les dernières minutes de L’Eclisse de M. Antonioni ?

    trouver un point d’inertie qui soit un point d’équilibre
    = prêt à la bascule
    machine à l’arrêt
    dans lequel, laquelle un mouvement est et n’est pas à la fois transmis
    — colle et colle pas
    un état de non-transmission, de non-emballement
    — cet état contient tous les mouvements
    un point-par-point qui soit en même temps le chant discret du lieu
    — un lieu tout entier contenu dans l’imminence ?

    état neutre - gagner une neutralité

    cependant là
    — dans le bain d’éléments —
    je ne vois pas

  • c’ est une drôle de chose un texte, ça tient dans son entier dans un espace défini sans frontière visible sans mur sans grillage - et ça se tient là bien droit enfin les lettres les mots bien droits alors que - avant d’ être là le texte est parti dans tous les sens dans l’espace sous la terre dans la tête sous les pas - le texte n’avait pas de forme - et à un moment le texte commence à exister dans l’écriture et sa forme de texte - alors on fait quoi on part de quoi - on part du on au je - je parle d’une expérience particulière celle d’ écrire un texte dans le cadre d’un atelier d’écriture : atelier vers le fantastique de François Bon -" le moment où la fiction se décolle"’est là où il faut aller pour cette sixième proposition - je lis je relis plusieurs fois la proposition - je ne comprends pas tout de suite, c’est long pour moi de comprendre - vers où il faut aller - et comment je peux y aller - j’utilise certains liens de lecture comme H. P. Lovecraft | 51 compressions, et puis je pars chercher de mon côté." un glissement minimum vers la fiction". Partir veut dire marcher, marcher dans la rue fantôme la rue aux trente neuf marches, la rue avec un lieu en particulier immobilisé. Imaginer un gros plan au départ, l’arbre, puis écrire l’éloignement de l’arbre.L’arbre se tient là, à sa place d’ arbre et- un homme assis, bouche ouverte avec sa voix hypnotisée, retient sa respiration. "Il n’y a pas de paysage qui ne soit peinture de soi : Les outils du roman, Olbren Malt" traduction © François Bon © Tiers Livre Éditeur ; à la lumière de l’ arbre, à la nuit de l’arbre l’homme qui marche.C’ est avec l’homme qui marche que commence le texte.Je dessine un plan sommaire le début de la rue, l’emplacement d’un bâtiment administratif, l’emplacement du passage souterrain, le bout de terre avec ses plantes urbaines, et l’arbre. Il y aussi un hors champ sonore, le hors champ sonore de la ville. Je ferme les yeux, je cherche ce que je vois chaque jour, sur un segment de rue puis sur un autre segment, une porte de fer des traces d’affiches déchirées, des fenêtres basses d’un bâtiment administratif, un passage entre deux murs aveugles, un jardin et ses formes géométriques, et - je passe rapidement de la rue de jour à la rue de nuit. Un soir. Il traverse la rue. Il marche sans s’ arrêter jusqu’à’ à l’épicerie ouverte de nuit. Comment écrire le déplacement, et comment se déplacer dans le texte, je ne sais pas, je ne sais pas expliquer, mais quand j’ écris le mot pare -choc contre pare-choc, il me semble avoir trouvé quelque chose. Ce mot vient à la fin de l’écriture du texte, et il remplace le mot socle écrit au départ. Un geste dans une lumière suspecte, c’est ça, c’ est ce que je cherche.Un geste, un geste qui est mouvements, mouvements physiques, marcher , regarder, écouter, s’arrêter, être dans une attente, une tension entre la matière de mots, de phrases écrites ou pas, et mouvements intérieurs, ce que je vois ce que j’ ai vu d’innombrables fois, l’arbre de la rue - et ce qui se passe ce qui peut se passer entre la chose vue et le moment présent, comment je construis un espace particulier avec de la matière écrite, et puis avec des sons, ceux de la ville, ceux de la musique écoutée et puis des empreintes d’autres choses - il s’agit de rendre visible quelque chose qui ne l’est pas - il s’agit d’ avancer dans une forme d’ entêtement, entêtement incertain, joyeux parfois - je ne sais pas où je vais - quelque chose va apparaître, quelque chose va se passer, quelque chose que je n’ attends pas.Un geste comme un événement inattendu . C ’est peut être ça l’écriture d’un texte, ce texte : quelques jours passés avec l’homme qui marche. Dans une lumière suspecte.

  • Quelle densité et de textes et de commentaire !
    Je retiens précieusement de ana nb cette phrase qui me touche : "il s’agit d’ avancer dans une forme d’ entêtement, entêtement incertain, joyeux parfois" dans le dernier commentaire posté, outre-texte du texte publié ou comment ça arrive et ça se fabrique, ça me cause, comment l’écriture et sa tête chercheuse attire comme limailles quelques bribes du devenir du texte dont l’entêtement à insister pousse à lui trouver forme.
    merci à toutes et tous !

  • ça lit, note, tweete encore du côté de @fbon
     :
    "cette opération multiple, assidue, entremêlée, par laquelle toutes choses existent ensemble" Claudel

    ouf

    Voir en ligne : twitter.com/fbon

  • Bonjour à tous,
    Ne suis pas intervenue pour l’instant dans la discussion et pourtant et pourtant quelle richesse et quelle émulation pour moi que vos textes et commentaires. Donc, merci pour commencer. Et pour continuer, je voudrais vous partager une nouvelle de Virginia Woolf : "La marque au mur" lue par Michael Lonsdale. Elle fait écho à cet atelier et la façon de Michael Lonsdale rejoint cette phrase si juste de Mastroianni : "Je fais le maximum du minimum."

    Et cet atelier traverse ça pour moi, le maximum du minimum.

    Voir en ligne : La marque au mur

  • De nouveau le lien pour lecture de "La marque au mur".
    Et là, ça marche !!!

    Voir en ligne : La marque au mur

  • la frustration atteint un comble, bonjour !

    tâtonnement à mort
    dans l’insensible oubli des consignes je suis encore
    et dans la perte d’échéances ...

    Voir en ligne : GenerouslyStrangeDragon