outils du roman | 4, impossible retour (mais d’ici même)

outils du roman, suite : laisser venir le lieu comme personnage même


On me tenait par des détails, qui retenaient des détails, qui me retenaient par d’autres détails.
Henri Michaux, L’impossible retour.

 


- accès direct aux textes ;

- inscription et participation, accès aux documents complémentaires ;

 

Le nombre de contributions reçues et insérées dans les précédents exercices le dit : maintenant c’est lancé et bien lancé. Et ce sont ces contributions elles-mêmes qui vont montrer le chemin pour exploration commune.

Confirmation pour moi : si l’atelier a pour fonction essentielle d’amener à l’écriture, de déceler des contenus et permettre de leur faire passage, conduire progressivement à un corpus qui appelle ensuite de lui-même à son développement (et c’est aussi le schéma suivi l’été dernier avec les 8 propositions Duras, ou des nombreuses propositions rassemblées dans Tous les mots sont adultes), je voudrais ce laboratoire d’été vraiment sur ma route de recherche, lieu d’intervention où me conduit aussi le travail au long cours avec le studio d’écriture de Cergy : en l’intitulant les outils du roman, prendre la prose dans son flux et lui injecter ses tenseurs, sa radicalité, la perception qu’on peut avoir de ses paramètres simultanés et polyphoniques.

D’où la forme prise ici : j’avance avec le plus de régularité possible mes propositions hebdo (il y aura quelques ferries et autoroutes, mais on y arrivera), et chacun les prend à son rythme et dans son ordre, selon humeur et compatibilité.

On a des rendez-vous qui se dessinent à très brève échéance : avec le dialogue, avec la construction de personnage.

Dans l’appui, je continuerai de me baser sur le Creative writing no-guide du légendaire Malt Olbren (encore un petit tiers à traduire), mais en explorant ce qu’il en est de notre territoire des exercices qu’il développe à partir de moments précis de la littérature américaine. Et probablement pour moi des zones plus secrètes : travailler sur le roman non pas pour revenir à ses archétypes, mais pour se donner une liberté d’écriture qui ne soit pas dépendante de sa forme socialement dominante et normalisée.

Ceci posé, pour cette 4ème proposition, et tandis que les textes des précédentes continuent de s’écrire et de me parvenir, le souhait de solidifier et de laisser se développer pour chacun, si possible, un corpus qui serve de matière, d’ancre et appui pour les aventures extérieures.

Question aussi sur le rapport, dans le roman, du réel à l’imaginaire : dans la capacité même à donner présence à l’immédiat, au quotidien, savoir que tout tient à l’imaginaire, qu’on est sur le processus même de l’invention fantastique (celle qui, pour son propre accomplissement, doit se dissimuler dans le plus strict respect apparent de l’ordinaire).

But très clair à partir de maintenant : dans les premières contributions, on se concentre sur action ou développement, et la fiction c’est la construction d’une illusion de réel à l’arrière. C’est de cette illusion même qu’on va traiter : se saisir du lieu de la fiction, son décor, là où elle baigne, que ce soit une chambre, une maison, une rue, une ville, une simple vue délimitée par un cadre, et le traiter en lui-même dans sa potentialité fantastique.

Dans les ressources téléchargement, reprendre le PDF du Malt Olbren, et la fiche imprimable avec l’extrait de Henri Michaux du texte L’impossible retour (extrait de Face aux verrous).

Dans un premier temps, je vous inviterai à lire attentivement deux exercices existants, celui de Malt Olbren, et un autre personnel à partir du même texte, mais juste comme cloisons, contextes, avant de fixer notre propre piste :

- le première piste c’est donc ce grand classique du creative writing US qui a pris le nom générique d’exercice du coincé, au point que Malt Olbren suppose un peu trop dans sa présentation que ses élèves l’ont déjà croisé. Principe : on isole un personnage seul dans son décor, on l’immobilise, et tout ce qui s’écrit vient de la relation de ce personnage à ce qui l’entoure, mais en contraignant l’ensemble à s’en tenir au minimum – Bartleby devant sa fenêtre (dispo en téléchargement), ou la pièce rétrécissante de Le puits et le pendule d’Edgar Poe. Dans la tradition de l’exercice US dit du coincé, le personnage est artificiellement immobilisé en plein contexte (ou flux) du roman, pour nous forcer à écrire son environnement immédiat, table, chaise, murs, fenêtres, déco, vue, sentiment de présence à ce fragment arbitraire du réel. Et la confiance que cette accumulation même nous décale vers la fiction, ou du moins que la force imprévue de ce que l’écriture débusque fournisse assez d’éléments discrets pour renforcer en retour la narration ;

- la deuxième piste c’est un exercice que je pratique personnellement depuis assez longtemps, mais que je n’ai jamais réussi à complètement stabiliser, comme si chaque fois on pouvait l’emmener dans une direction différente, au lieu de le contraindre (mais bien sûr ça dépend des participants, toujours des textes éblouissants qui en résultent – aussi un critère pour l’animateur d’ateliers, entre les exercices qui permettront à chacun de faire un mini pas de plus, et ceux qui se révèleront des indispensables franchisseurs d’étape, mais pour une partie du groupe seulement). Donc il s’agit bien de partir de ce texte Michaux (j’en répète bref extrait ci-dessous, voir fiche imprimable pour plus). C’était l’hiver 2010-2011 en nocturne à la BU d’Angers, un atelier comme on s’en voit peu d’offerts, vous y trouverez ma présentation, ainsi que quelques-uns des textes mis en ligne dans la séance même (avec Daniel B. à la logistique, ça contribuait à l’ambiance).

Je ne reviens pas sur l’exercice d’Angers, je l’ai re-pratiqué depuis à SciencesPo, à Cergy, mais je crois que ce qui manquait c’était précisément la catalyse US : je proposai de reprendre la fabuleux fragments de Michaux en partant mentalement, chacun, d’un lointain. C’est ça qu’il faut renverser.

Ma proposition, très précisément : prendre strictement pour thème cet impossible retour de Michaux, le suivre formellement au plus près (fragments autonomes, perception narrateur subjective, pas de dialogues). Mais s’imposer la violence suivante : vous vous dissociez de vous-même écrivant, c’est vous-même qui mentalement allez partir au lointain, pour appliquer l’exercice à l’ici-même.

Alors on sera revenu exactement au point de départ Malt Olbren : c’est le contexte immédiat de votre scène romanesque qui va devenir le laboratoire de l’imaginaire, des grossissements, distorsions, étonnements. Quand bien même l’intérieur d’une voiture. Quand bien même un coin de cuisine. Vous en êtes mentalement parti loin. Là où vous écriviez votre scène, le personnage est fixe, provisoirement immobilisé. Il s’accroche à tout, la vue, les murs, la présence même d’une chaise ou d’une table pour énoncer ce mystère qui l’y retient – son impossible retour.

Ni Michaux, ni Malt Olbren, mais pile les deux ensemble. On essaye ?

But : gain en présence, gain en vision, gain en imaginaire de l’immédiat réel.

 

Et spécial salut aux amis de Jérusalem, qui reprennent certains de ces exercices en live !

 

 

Henri Michaux | L’impossible retour (extrait)


... et toujours on me retenait et je ne pouvais rentrer dans ma patrie. On me tirait par mon manteau, on pesait sur mes plis.
... et toujours on me retenait. Les habitants étaient petits. Les habitants étaient sourds.

Il fallait faire la file. Il fallait ne pas se tromper de file. Il fallait, au-delà des passages ouverts, se retrouver dans le bon tronçon de la file disloquée, parmi les tronçons sans fin d’autres files qui se croisaient, s’entrecroisaient, se contournaient.

Les habitants étaient nombreux, étaient extrêmement nombreux. Il n’y avait pas d’emploi, il n’y avait pas d’endroit, il n’y avait pas de repos pour tous ces habitants. Le flot des innombrables habitants sans cesse nourrissait toutes les files.

Il fallait sans quitter sa place, envoyer un message en avant. Il fallait envoyer un messager à l’avance. Il fallait l’avoir envoyé à l’avance pour, au débouché de sa file, à une heure, à un endroit précis qu’il fallait avoir prévu, se trouver devant la place même qu’on avait retenue.

Les habitants étaient rusés, les habitants étaient calculateurs, les habitants étaient glabres.
Il fallait avoir l’oeil aux écriteaux, aux nouveaux écriteaux, aux changements d’écriteaux. Il fallait avoir l’oreille aux directives, aux directives modifiées, au retour aux premières directives.
Il fallait patienter. Il fallait se contraindre. Il fallait pouvoir tout recommencer. Il ne ne fallait pas montrer d’impétuosité.

.... et toujours on me retenait loin de ma patrie. Les habitants étaient renfermés. Les habitants n’étaient pas pour les questions. Les questions allaient dessus comme sur un mur.
... et toujours on me retenait, on ne me permettait pas de rentrer dans ma patrie. J’avais mal, j’avais mal à ma poitrine, où une grande voile toujours tendue me poussait vers mon amie, la très secrète, la merveilleuse, celle qu’on ne peut nommer, celle dont on ne peut faire le tour, celle à qui on ne peut jamais assez se rafraîchir.

Les habitants étaient têtus, les habitants étaient sans passions. Il fallait être l’habitant pour comprendre l’habitant. L’air était triste. La lumière était sans moelleux, la terre était mouillée, l’ennui était épais. Les chiens sentant la contrainte n’aboyaient pas.
... et toujours on me retenait, on me retardait. On me tenait par des détails, qui retenaient des détails, qui me retenaient par d’autres détails.

[...]
Les files continuaient d’avancer. Les files continuaient de ne pas aboutir. Le bateau ne partirait pas, ne partirait pas, avec moi ne pourrait pas partir.

 

les contributions reçues

 

Françoise Gérard | Pour combien de temps ?


Je suis ici (pour combien de temps ?), attachée à cette table (pour combien de temps ?), arrêtée dans ma course, sans programme d’action, figée et comme tétanisée depuis... (combien de temps déjà ?), dans une sorte de prison intérieure que je ne comprends pas, qui empêche toute initiative et qui me retient loin, si loin de ce village là-bas, marqué d’une croix sur la carte du monde que j’ai accrochée sur le mur en face de moi, sali par les vapeurs de cuisine...

C’est une sorte de voyage immobile que j’ai entrepris paradoxalement pour me rapprocher de toi qui es si loin de moi (pourquoi ?)... et cette pièce dans laquelle je me suis cloîtrée volontairement est comme le compartiment d’un train qui m’emporte loin de moi vers toi dans la plus grande des obscurités, car je ne sais plus qui je suis, je ne sais pas, je ne veux pas savoir pourquoi tu me fuis...

Je voudrais te rejoindre... Je voudrais regarder de nouveau avec toi les paysages qui étaient les nôtres, jadis, tu te souviens ? Et prendre enfin le temps de revenir à l’essentiel car il me semble bien que j’ai tout gâché et que nous n’en serions pas là, moi surtout, recluse volontaire, si... Parle donc, dis sans ménagement que je ressemble à ces craquelures sur le mur qui me fait face et dans lesquelles plonge mon regard à chaque fois que j’essaie vainement de faire un pas de côté !

Mais tu refuses de me répondre et je suis lasse d’attendre sans espoir le déclenchement de la sonnerie du téléphone. Aussi ai-je entrepris de mettre noir sur blanc cette partie de notre histoire, avec l’espoir que tu me lises un jour… pour combler cette attente bizarre et tenter de faire parvenir à la lumière les motifs obscurs qui entachent ces zones de notre vie, et salissent l’idée que je me fais de moi-même...

Des épluchures d’une pomme croquée avant-hier, oubliées sur le bord de l’évier, figurent ce que je pense être devenue aujourd’hui… un déchet ? Elles correspondent à cette impression insoutenable de vivre les derniers instants d’une relation ratée comme les restes d’un fruit que je n’ai pas été capable de savourer...

Je me penche parfois à la fenêtre, j’écoute distraitement les bruits de la rue qui semblent parvenir d’un monde où je n’ai plus ma place. Je vis prostrée comme si j’avais été bannie ! Il me faut comprendre ce processus infernal qui me vide peu à peu de toute ma substance. Comprendre pourquoi (à défaut de l’accepter et en espérant une inflexion du destin…), le bonheur est désormais dans un lieu inaccessible dont j’ai perdu la clé...

 

Philippe Castelneau | le chien


… Et puis, le retour ; l’impossible retour. Les portes du bus s’ouvrirent enfin, je sortis sur le trottoir, et mon père qui m’attendait ne me reconnut pas. J’étais revenu chez moi. Pourtant, chez moi, désormais, me semblait être ailleurs. On prit mon sac et l’on me prit par l’épaule. On me tirait par le bras, on me palpait : on s’assurait que j’étais bien là. La main qui me serrait, c’était de l’amour, mais c’était aussi une prison.

La ville, les rues paraissaient étroites. Mes parents me semblaient vieux. Ils me posaient des questions auxquelles je ne savais pas répondre, et quand je leur parlais, ils ne comprenaient pas. Mes parents étaient sourds.

L’impossible retour… Il fallait faire cependant bonne figure. Il fallait ne pas paraître ingrat. Les amis, la famille, le défilé incessant des premiers jours, et pour chacun un mot, un sourire. Il fallait réapprendre les liens, se remémorer les non-dits, convoquer d’anciens souvenirs déjà presque oubliés. Il fallait ne pas se tromper, ne pas décevoir ; les fils étaient ténus, mais il fallait s’y raccrocher.

Il fallait faire illusion. Sans jamais se mentir, sans se perdre, jouer le jeu, faire au moins semblant d’être là avec eux. Les autres me scrutaient, les autres semblaient ne pas être dupes. Il me fallait trouver les mots, réapprendre la langue. Il fallait être attentif, conciliant. Il fallait se montrer humble. Les autres perdaient patience, ils ne comprenaient pas. On ne s’expliquait pas mon envie de si tôt repartir. L’impossible retour… Mon cœur pesait lourd, je portais les stigmates d’un amour lointain, un premier amour que je dépliais en moi comme on déplie une carte pour y tracer des routes, les chemins d’un ailleurs fantasmé. Mais déjà la carte, sous le poids de ma plume, se déchirait par endroits.

Les autres ne comprenaient pas. Les autres croyaient savoir, leur cœur était sec. Il aurait fallu ne jamais partir pour grandir avec eux. Le bleu du ciel trop pâle, la lumière, les odeurs me pesaient. La torpeur envahissait tout. Et l’on me retenait encore. On voulait me garder ici, me garder pour soi. Les fils que j’avais tirés s’emmêlaient, m’enserraient, ils me maintenaient prisonnier. Dans le ciel, je voyais les avions passer, de plus en plus haut ; ils partaient de plus en plus loin et je n’avais d’autre choix pour l’instant que de rester ici.

Ici, le soir et jusque tard dans la nuit, je m’asseyais dans la chambre, dans le fauteuil près du lit. La pièce était grande et je redoutais maintenant de m’y perdre. Les murs aux teintes pastel, c’était moi qui les avais peints autrefois, mais je ne m’y retrouvais plus. Le lit, un matelas posé à même le sol, la stéréo posée à côté, de façon à pouvoir l’éteindre sans avoir à me relever, c’était moi qui l’avais ainsi installée. Sous mes doigts, les touches n’étaient pourtant plus les mêmes. Le souffle des enceintes ne m’était plus rien de connu et le bruit du lecteur de cassettes arrivant en fin de bande me faisait à chaque fois sursauter. Au-dessus du lit, éclairés par le vasistas qui faisait dans la nuit danser sur les murs des ombres blafardes, les posters aux couleurs passées, fixés par des punaises rouillées, représentaient des groupes qui pour moi ne représentaient plus rien. Restait le chien, couché à mes pieds. Dans le noir, quand mes larmes coulèrent, le chien poussa un soupir. Le chien savait. Le chien, je l’avais reconnu.

 

Brigitte Célérier | car je devrai parler de toi


car je devrai parler pour toi, puisque on t’attend en vain, tu ne le sais pas encore, peut-être, mais j’en serai sûr, ou à tout le moins de ton retard

car je vais devoir parler de toi, que j’ai laissé, à ceux que tu avais quittés, comme te l’ai promis

je ne pourrai ou ne devrai pas dire les murs et la longue fenêtre qui ne s’ouvre pas, le soleil dardé qui fait du lit un piège humide où croupir

car nous nous disions tu entends la mer, ou nous nous regardions avec le désir de la mer dans les yeux, mais nous ne la voyions pas, mais tu ne la vois pas

car elle parlait de la terre quittée, très loin, de mer en mer, et qu’elle était là, au bout du terrain sous la fenêtre

car de toutes ses voiles le bateau m’emmène mais que tu ne l’a pas pris et ne le prendra pas

tu es là, dans la chambre, seul maintenant, ou peut être pas

mais tu parlais, tu parle, si peu que cela ne change rien

langue liée par la fatigue ou le découragement, ou la peur des mots qui viendraient dire ta détresse, lui donner existence

je regarde le sillage, un marin qui vide un seau, je tends mon visage à l’humidité de la mer, je pense à toi, à la moiteur où tu cherches le repos

et tu vois le mur chaulé, le christ bleu, le rideau que tu voudrais tirer sur la lumière
tu attends, tu guettes les pas glissés des serviteurs, le claquement des chaussures des soeurs,

tu roules sur toi-même, en ahanant, tu tends un bras désobéissant vers le pichet posé à terre

tu retombes sur le dos, regarde les lézardes du plafond

tu es peut-être ici avec moi, et les murs se font de toile, claquent dans le vent, et les palmes qui s’agitent dehors le font comme des lames lentement formées et déformées
mais tu ne pars avec moi, dans le rêve, que quand la fièvre t’y aide, quand elle se fait refluante

car tu ne partiras pas, ligoté par la fièvre qui te ligotes avant de t’anéantir, tu le sais...
nos fièvres, qui nous ont cloués dans cette maison de fièvres, avant que s’éteigne la fièvre de richesse qui nous tenaient en ce pays, avant que nous jugions venu le temps du départ, avant qu’il nous lâche.

Mais je sais que je me trompe sans doute, que la maison t’a avalé, que tu n’as plus le désir de l’en-à-aller.

 

Dominique Hasselmann | accroché aux basques de Gide


suivre le blog de Dominique Hasselmann

Quand il avait décidé de faire en 1936 son voyage en URSS, suivi par son fameux « retour » écrit, André Gide avait accepté que je l’accompagne, parmi d’autres de ses connaissances.

Nous étions un petit groupe d’admirateurs de son œuvre – j’avais relu il y a quelques années Les Faux-monnayeurs, paru en 1925, un texte en avance sur son temps - et l’occasion était trop belle : lire quotidiennement L’Humanité, même si cela représentait déjà le passage de l’autre côté de la frontière mentale en France, ne pouvait nous suffire. La faucille et le marteau ne résonnaient pas assez fortement ici, il fallait examiner là-bas comment l’avenir nouveau, radieux, se présentait. Le communisme était une idée neuve en Europe.

Gide était d’un abord agréable. Sous un aspect sévère (chapeau et lunettes), il laissait affleurer sur son visage une sorte de jouissance tranquille, une ironie bienveillante qui rassuraient à la longue. Il jouait sans doute un personnage (comme nous tous) mais il s’amusait de ce rôle qu’il interprétait en permanence de manière différente : un jour il prenait la posture du censeur, un autre jour celle de l’encenseur. Il critiquait aussi facilement qu’il louait de manière exagérée. Il aimait que nous l’entourions, comme une petite cour qui lui rappelait sa propre jeunesse : nous étions ses miroirs ambulants.

Pendant le voyage en train, nous bougions beaucoup, nous marchions dans les couloirs en ayant l’impression d’aller plus vite que les paysages qui filaient de l’autre côté des vitres. Les wagons se laissaient explorer : les compartiments représentaient chacun un lieu clos qui contenait ses habitants, ses locataires, qui s’étaient organisés selon des rituels improvisés mais nécessaires. Un « chef de gare » local s’était ainsi désigné et faisait circuler les tâches d’occupation journalière (lecture, conversations), de nourriture, de contrôle des billets, de vie nocturne (il s’agissait d’un train à couchettes). On s’invitait parfois d’un endroit à l’autre, comme dans un immeuble entre occupants d’appartements.

Une fois arrivés à Moscou, nous découvrîmes l’immensité des avenues, des places, et le Kremlin qui ressemblait à une carte postale en couleurs avec ses toits meringués. L’immeuble du KGB n’était pas loin. La réalité sociale ne semblait pourtant pas aussi éclatante que celle racontée par la presse du PCF. Mais l’Union des Ecrivains avait réussi à organiser une entrevue entre Staline et Gide : le grand jour (28 juin 1936) approchait.

Alors, nous vîmes « le petit Père des peuples » dans toute sa splendeur. Il avait une bonne bouille avec sa moustache et son air de moujik mal dégrossi. Je me demandais si un jour il avait lu un seul ouvrage de Gide : sûrement pas. Mais on avait dû lui dépeindre l’écrivain français comme un excentrique, qui faisait trembler la bourgeoisie et était favorable aux thèses marxistes. Un grand samovar trônait sur une table basse. Le chef de l’URSS était entouré de quatre collaborateurs et d’une interprète. Gide était accompagné de quatre hommes dont j’étais sûrement le plus jeune (j’avais 18 ans).

L’entretien dura une heure, on aborda les grands thèmes de la révolution et de son introduction nécessaire dans la littérature. Staline cita notamment Essénine, Maïakovski, puis embraya sur la musique avec Tchaïkovski : on lui avait préparé des fiches qu’il regardait de temps en temps. Gide disait son enthousiasme pour ce qui se bâtissait ici et se permit un long développement sur sa découverte des films d’Einsenstein.

Les jours s’étaient succédé. Gide prenait des notes et semblait déjà mûrir le Retour d’URSS qui allait marquer sa rupture avec le Parti communiste français. Le dernier soir, dans le train, je me glissai dans sa couchette, il était fatigué, nous passâmes une nuit purement tendre, enlacés et bercés par le rythme des boggies sur les rails, cette musique répétitive envoûtante dont le créateur n’est pas Arthur Honegger mais un collectif anonyme d’ouvriers métallurgistes.

 

Christine Grimard | Prison


la retrouver sur son blog

J’ouvre les yeux, le soleil est levé.
Quel jour sommes-nous ?
Par la fenêtre, la lumière est déjà forte. Ça doit être l’été.
Il faudrait que je sorte prendre un peu l’air. J’aimerais bien prendre l’air, ils sont si beaux ces nuages, là-bas au dessus des arbres.
Je ne reconnais pas ces arbres.
Je ne reconnais pas ce ciel.
Je ne reconnais pas cette fenêtre.

*

Où suis-je, ce matin ?
Quel jour sommes-nous ?
Pourquoi suis-je bloqué dans ce fauteuil ?
Mes jambes refusent de me porter, je ne comprends pas ce qui m’arrive. J’essaie d’appeler cette fille qui passe derrière la fenêtre, mais ma bouche reste muette.
Une femme que je ne connais pas, passe dans le couloir. Elle tourne la tête vers moi, mais ses yeux sont vides. Comment appelle-t-on ça déjà, un corps mort qui déambule en silence ? Ah oui, un fantôme !
Cette femme doit être un fantôme.

*

Pourquoi suis-je ici ?
Un autre fantôme vient s’asseoir près de moi, il baisse la tête et chantonne tout bas. Je ne comprends pas les paroles de sa chanson.
Que m’arrive-t-il ?
Pourquoi suis-je ici ?
Mais quel jour sommes-nous enfin ?
J’avais des choses importantes à faire !
Elles ne se feront pas sans moi, il faut que j’y aille !
Où ça déjà ?
Pourquoi mes jambes ne m’obéissent-elles plus ?
Mais où sont-ils donc ?
Pourquoi m’ont-il laissé là ?
Qu’ai-je fait pour qu’on m’abandonne ici ?
Tout seul ! Je suis tout seul !
Je ne me souviens pas d’être arrivé ici, ni quand, ni pourquoi.
Il faut que je parte, on m’attend.
Il faut que je demande comment je peux rentrer chez moi.
Il y a un jeune homme, là-bas qui va pouvoir me renseigner. Il parle avec une belle femme, bien réelle celle-ci. Il me semble que je l’ai déjà vue. Ils s’approchent de moi, me regardent en continuant à discuter, en allemand je crois. Je ne comprends pas tout mais un mot revient tout le temps.
Je n’entends plus très bien.
La femme me parle, gentiment, elle me sourit, approche son visage tout près du mien et me prend la main.
Je regarde sa main, ses doigts sont fins, des mains de pianiste…
Son regard me cherche, ses yeux sont bleus avec des paillettes tout contre la pupille. Ce regard est triste même si elle me sourit. Il me transperce jusqu’à l’âme. Je le connais ce regard.
Je le connais.
Je lève ma main et tente de toucher sa joue, sans qu’elle ne se recule. J’aime bien la douceur de sa joue.
Je connais cette peau. Je connais son regard. Je connais ce parfum.
J’ai mal à la tête.
Je baisse les yeux, la force de ce regard me transperce le cœur.
Ce regard….

*

Elle me parle, mais que dit-elle ?
J’écoute attentivement, ce n’est plus de l’allemand. Sa voix est douce.
Elle me parle, il faut que je comprenne, je sais que c’est important.
C’est primordial .
Alors je me concentre.
Fort.
J’entends :
« Papa, je suis là, regarde-moi.
— Je t’aime, papa.
— Ne t’inquiète pas. Ça va aller… »

*

Papa !
Oui c’est elle, c’est ma fille, ma bichette ! Elle est venue me chercher !
Je vais lui dire qu’elle m’emmène.
Il ne faut pas qu’elle me laisse au milieu de ces fantômes !
Un bruit m’attire,
C’est un chariot qui passe, secouant les verres qui teintent sur le plateau métallique. C’est une jolie musique.
Je tourne la tête.
Les nuages sont beaux dans le ciel, ils passent, libres et légers.
J’aimerais être là-haut.
Tiens, il y a une belle dame près de moi. J’aime bien les jolies filles, celle-ci a les yeux bleus et bons. J’aime bien les yeux bleus.
Je ferme les yeux.
J’ouvre les yeux, le soleil est levé.
Quel jour sommes-nous ?
Par la fenêtre, la lumière est déjà forte. Ça doit être l’été….

 

Alice Scaliger | le coincé


La retrouver sur son blog Lettrée.

Au pied de l’arbre, j’arrondis le dos. Me gratte comme un ours. Je ne peux plus marcher.
C’est une impossibilité temporaire. Il sera possible de repartir. J’espère ça comme on fait un voeu fugacement adressé à une étoile filante. J’espère que la nuit ne va pas tomber trop vite. Suspens le jour, ô temps. Laisse ma cheville guérir.

Qu’est-ce qui reste ? la solitude, les rêves, le sens pratique.

Confectionner à nouveau l’attelle, qui s’est défaite, toute de guingois. Reprendre les deux branches qui vont de la cheville au genou. Les équarrir un peu mieux. Du bois j’ôte la chair et arrondis ses fibres claires pour que le tissu de mon pull s’y noue mieux. Je ne parviens pas à découper cette matière acrylique 90%, coton 10% au couteau. J’aurais aimer faire des bandelettes. Je trouve du courage en relisant l’étiquette. Je parviens au moins à la déchirer, en deux, en entaillant petit à petit le tissu qui s’effiloche à peine.

Boiter n’est pas un problème. La reine Claude était boiteuse, la femme de François Ier. Cocue, mais debout. C’est à elle qu’un jardinier zélé a dédié les meilleures prunes, le croisement le plus sucré, le plus savoureux. Elles sont d’un vert vexé, puis couleur de revanche. Peu importe d’être délaissée, de compter pour des prunes. Peu importe d’être vieille et boiteuse, tant qu’on a un bon goûter, et qu’on peut marcher. L’autre, sa Diane, la coquette, est morte d’avoir usé tous les jours de sa céruse de plomb, pour garder son teint blanc. C’est elle qui a fini, très vite, dans une boîte en bois blanc.

L’arbre devient mon ami. Je pourrais lui donner un nom. José, par exemple. Ou Joseph, c’est mieux. Il serait un prophète, m’annoncerait un message. Si une feuille tombe, c’est que je vais m’envoler.

C’est l’automne, je triche.

Je suis coincée contre cet arbre roux, ce grand arbre. Mon appui. Dont la tête, comme la mienne, touche le ciel.

 

Nathalie Fragné | La cave


Je suis descendue à la cave, je n’arrête pas de le leur dire, ils me demandent où je suis, et je leur réponds à chaque fois : A la cave, je suis à la cave, je suis descendue pour aller chercher du vin. Ils ne comprennent pas, peut-être qu’ils font semblant ou qu’ils ne veulent pas.

Abattue la gueule en biais par la clarté d’une lampe, l’ombre d’une poignée de porte, longue comme un sabre, se tord sur le carrelage. Après la poignée, commence cette chose sombre et liquide, un couloir, un endroit pour couler, ramper, disparaître, un endroit pour perdre sa peau d’enfance, son âme à venir, pour tomber dans la plaie ouverte au fond du crâne, purulente dans les plis neufs, bourdon noir entre les sillons roses.

Il y avait du monde et toutes les bouteilles étaient vides. J’ai dit : je vais à la cave, je reviens. En bas, j’ai eu très envie de me reposer, je me suis allongée au milieu des bouteilles, bien droite et fraîche sur le sol, j’entendais les bruits des voix et des rires au-dessus, c’était bon de ne pas y être. A force, j’ai oublié de remonter.

C’est un escalier en ciment, le vieux chien aveugle a basculé si fort, il a roulé comme un chiot maladroit sur les pentes des prairies.

Je leur dis : c’est peut-être le vertige des profondeurs, et ils s’en vont, et alors le petit tableau revient sur le mur, très lisse au milieu des pointes de crépi comme des vagues, terriblement lisse et obtus et fermé et satisfait de lui. J’appuie dessus avec la paume de ma main pour l’enfoncer dans le mur.

J’ai oublié de remonter. Je suis à la cave. Je reviendrai, ne vous en faites pas, mais pas maintenant, pour le moment je suis allongée bien droite et fraîche avec les bouteilles, sous la voûte. C’est sûrement le vertige des profondeurs, qui m’a clouée à ce ciel.
Il y a une chose morte dans de l’ombre, là-bas, sur le sol, en-dessous d’une table à roulettes. Sur le plateau vert pâle, un bouquet de pivoines dans un haut verre bleuté. C’est lui, j’en suis sûre, qui a perdu, laissé tomber un peu de sa chair. Dans l’ombre, le pétale ressemble à une joue d’enfant crachée là. Je m’aperçois que je bois dans un vase. Ou peut-être est-ce au goulot d’une bouteille.

 

Laurent Schaffter | Dix de long, sept de large, trois pour la hauteur.


Très convoités, quatre fauteuils fatigués fixent un téléviseur d’avant la couleur. Un poste allumé uniquement le dimanche. Jour du repos, jour du seigneur. Aux murs beiges, quelques peintures pisseuses dont la valeur doit tout à l’encadrement. De la toile cirée d’une table rectangulaire, près de la porte débouchant sur la cave où sont logés les ateliers, monte un parfum d’années mortes, de cuisines propres, bien tenues. Autour de cette table, six chaises rangées. A quelques mètres, proche d’une seconde porte fermée sur l’inconnu, une autre table. Identique. Même nappe cirée, mêmes chaises, même agencement. Une troisième enfin, pareille aux deux autres et voisine d’une sortie verrouillée donnant sur un petit jardin, complète l’ameublement de la salle. Au sol un carrelage froid, terne. Aux fenêtres des barreaux. Aux portes, toujours bouclées, des serrures, des grilles. Ne pas bouger. Ne pas s’inquiéter, ne pas s’angoisser, ne pas craindre. Ne pas remuer faute de quoi, le fil cassera. S’il casse, fini.

Sur les fauteuils usés, quatre vieillards usés silencieux, immobiles. Quatre pulls bleus, quatre pantalons-sacs fripés, quatre paires de chaussons. A l’écran leur faisant face, aucune image. Preuve que nous sommes n’importe quel jour, sauf un dimanche. Près du petit guichet opposé au dortoir, bras ballants, debout, face à la fenêtre, en pull bleu, pantalon- sac et chaussons, un chauve sourit à la pluie. Le gris de la salle s’accorde au gris du ciel et résonne en toi d’un silence mortel. Rétroviseur.

Ne pas bouger. Ton regard erre.. Redescend du plafond blanc. Longe le mur crème. S’’attarde sur une rivière d’huile figée entre deux berges d’huile. Croûte de misère peinte par le taulier du bordel. Attablés au néant, sans un mot, paumes à plat sur les genoux, sages automates, quatre autres pulls bleus, quatre autres frocs. Un pull bleu encore mais jeune celui-là, inlassablement tourne autour de la table proche de la sortie jardin.
Un puits. Un puits de vaisseaux, de conduits, de tissus, de fibres, de glandes, d’alvéoles, d’artères, de sang,de nerfs, de peau. Un puits de cellules et d’organes, au fond duquel tu gis impuissant. Pieds et poings liés. Le moindre mouvement, le plus léger soubresaut et le fil, tu le sais, casse.

Alors se refermera, sur la mort de ton esprit, le tombeau de ta chair. Emmuré doublement, triplement. Emmuré vivant dans ton propre corps, lui-même embastillé entre les murs épais de cette ancienne abbaye reconvertie mais en quoi ? Mouroir ? Dépotoir ? Prison ? En raison d’une broutille, ils t’ont serré sous le coup d’une loi homicide née en plein troisième Reich en vigueur encore trente, quarante ans plus tard. Sans compter le pli pris qui perdure sous d’autres aspects. Cette loi, pour l’heure « remisée », permet de boucler sur simple ordonnance administrative, sans aucun jugement, quiconque perturbe le "bon" fonctionnement des institutions « démocratiques ». Ce pour une durée indéterminée que seule l’administration lève ou ne lève pas. Ce qui peut équivaloir à une condamnation à vie enfin à vie, à mort plutôt ! Considérant l’état auquel ils t’ont réduit, l’éventualité médico-légale de voir l’indéterminé devenir définitif progresse journellement de manière atrocement évidente.. Rivé au désespoir, tu dérives entre dortoir, salle d’observation et ateliers.

Les plumards jouxtent la salle d’obs. Trois rangs de quinze lits. Des barreaux, des fenêtres. A moins de trois mètres face à la première alignée de paddocks, quelques chiottes, sans porte, fréquentés nuitamment par un ballet d’ ombres venues se soulager. Des vieillards, des mourants, des cas sociaux dont, dit-on, tu es.

Au fond à gauche, les douches. A droite la cellule du délirium. Ce matin repeinte à la merde. L’artiste se prend une dérouillée magistrale administrée par trois cogneurs en blouse. Rien à voir avec les coups, balancés au vieux qui ne voulait pas manger sa purée. Il aurait du, vu que le lendemain ils l’ont dégagé à la morgue.

Dortoirs disponibles de sept heures du soir à sept heures du mat. Tes pas ne sont entravés par aucune une chaîne, ni tes mains menottées. Pas plus que tu n’es sanglé sur un lit.. Tu peux marcher. Au réveil, dentiers, dentiers, dentiers, dentiers. Brise-nouilles à profusion dans la tempête du cap Lavabo. Tu te laves sommairement et rejoins, chaque matin, la file, de tes compagnons d’infortune. C’est dans les dortoirs, près de la double porte gardée qui permet d’accéder à la salle d’obs., que vous avalez la pilule. Tu peux marcher et pourtant en reviendras-tu ? La reverras-tu ? Elle que tu as, si peu de temps, tellement et tant aimée. Tu peux bouger, te déplacer dans les limites qu’imposent portes, clés, murs et barreaux. Ainsi, bouclé dans les dortoirs, en salle ou à l’atelier. Jamais deux lieux d’ accessibles dans les mêmes horaires. Tu marches peu mais marches sous le coup d’une implacable, horrible, terrifiante immobilisation. Celle de ton esprit. Plus rien ne répond. Ni la parole, ni la pensée. Tenir un crayon, comprendre une phrase, des mots même, lire, compter, dessiner, parler, agir, choisir, plus rien ne fonctionne. Seule ta conscience, sorte de lucidité permanente, impuissante totalement, te permet d’assister, noyé de douleur, au naufrage. Et cette perception claire, de ta destruction empirant de jours en jours, d’ajouter de la souffrance à la souffrance, de l’impuissance à l’impuissance.

L’image te restera peut-être, si tu en reviens, d’un jeune homme de vingt ans jeté aux fauves. Aussi ce fil, mince, très mince sortant de la fosse et te reliant au monde des vivants. Surtout de pas remuer, ne rien brusquer. Un cobra d’ambre glisse sur ta poitrine. Si le fil retombe, casse, tu ne mourras pas. je veux dire que ton corps ne pourrira pas. On le nourrira, l’entretiendra entre mauvais traitements et médicaments jusqu’à ce que la mort physique te délivre et de ton cercueil organique et des murs de ce caveau psychiatrique devenus pour toi les limites d’un monde dans lequel tu n’existes déjà plus.
L’impossible retour à la vie.

Camisole chimique. De celles qui étranglent inexorablement. Se resserrent davantage au fil des heures, des jours, des nuits, des semaines et des mois, de cauchemars en cauchemars, d’effrois en effrois, sur ce qui constitue l’être en soi. En reviendras-tu ? Et si oui, dans quel état ? Vaincu ? Dompté ? Laminé ou simplement éteint en silence dans un corps qui n’abrite plus aucune lumière, ni la moindre étincelle de souffle et qui pourtant marche.

 

Marlen Sauvage | Tache


C’était où la dernière fois ? Théâtre encore ? Ou salle des fêtes… Les Agricoles. Des ballots de paille. Elle se tenait rigide devant les ballots de paille. Et tout le monde avait quitté la salle. Des barrières à gauche, des barrières à droite. Celles qu’on plante en travers des routes pendant les manifestations. La lumière crue des néons dans son souvenir. De grandes dalles de lino marron au sol. Des fenêtres aux rideaux tirés. Il avait fallu faire le noir. Ne peut sortir, elle. Coincée parce que dehors les autres sont là. Une affiche sur l’agriculture bio devant elle. De travers. De biais. Comme elle. Etait-ce ce jour-là ? Les chaussures de marche aux pieds, elle n’avait pas pris le temps de se changer, c’était l’heure, il fallait partir. En pantalon vert sombre, un jean qui pochait aux genoux, elle avait marché toute la journée. Juste changé de chemisier, un truc à carreaux qu’elle déteste. Et pas maquillée avec ça. Etait-ce bien ce jour-là ? Elle restait debout la voix de Mauro dans l’oreille "Je dois juste leur dire quelque chose". Elle avec un grand tremblement dans le corps. Ou alors était-elle ce jour-là devant la porte, à la porte devant une porte, s’apprêtant à frapper ? Avec la voix de Mauro au téléphone, la moitié de la conversation. C’était peut-être bien là. En face d’elle la porte en bois avec cette moitié vitrée qui lui renvoie son image. Le mur moitié pierre moitié crépi, parce qu’elle est vraiment dehors. Le linteau mal jointoyé, le sol de la terrasse en béton et son ombre raidie. Comme au théâtre son reflet sur le mur, rigide. Les stridences de la scie qui tronçonne les vieux châtaigniers au-dessus du pré, ses ronflements, ses à-coups, les cris des bûcherons qui se répondent, la chute d’un arbre qui lui fait lever la tête, se retourner, oublier le mur. Les brebis affolées qui descendent la prairie en bêlant, elle fixe la porte, la voix ne l’a pas quittée. Elle lève la main vers la vitre. Son poignet tétanisé en l’air, elle le regarde. La voix qui rit. A quel moment va-t-elle entrer ? Juste frapper. Elle inspire, va pour cogner sur le bois jaune. La voix de nouveau qui s’élève, elle avait baissé un temps. Infini. Un bruit de moteur qui s’annonce. Venu du haut de la vallée. Pas le facteur alors. Quelqu’un qui passe, c’est tout. Trouver le courage de l’affronter. Le déranger dans sa conversation. Ou laisser le soleil chauffer sa nuque. Rester à la porte. Ne pas. Ne pas. Se déchirer entre ça et ça. Ecouter vibrer son plexus, battre ses viscères. Consentir à l’effacement. Sur la paume de sa main, la tache avait encore grandi, mangeait la face interne du pouce, rouge, striée de blanc. Comme devant la porte de la mère supérieure qui l’avait convoquée pour une blouse à la manche déchirée, ou ce matin où elle avait reçu un courrier non identifiable. Comme lorsqu’elle avait aperçu son père, nu de dos, dans la cuisine, alors qu’elle s’apprêtait à y entrer. Comme au funérarium quand elle ne se décidait pas à marcher vers le catafalque. Comme de retour de la fête, après l’horaire convenu, et qu’elle attendait sous le perron, incapable de sonner. La tache à chaque fois la maudissait.

 

Françoise Szelevenyi | Amas, frère


C’est un fourbi à première vue. Elle, ne voit rien. Elle, cherche.

Des sacs plastiques des boîtes des sacs des tas de choses déjouées au sol.

Ici pas de fenêtre pas de porte. Ne peut pas dire où elle est, c’est plein. Elle ne joue aucun jeu. Rien que du tout à chercher à trouver à ne pas oublier à mettre en sac.
Elle ne voit rien, rien que tout ça.

Ça sent le renfermé et la vieillerie, de celle qu’on voudrait oublier qu’on voudrait pas être là. Cloué au sol. Échoué. Les mains, à ramasser à mettre en sac. Sac trop petit, elle tasse. Ça ne tient pas. Ça déborde. Toujours plus toujours plus.

Et ça où ? Là ? Sous ça ? Soulève et cherche.

La minuterie.

À quatre pattes tête dans le sac au milieu du barda. Les murs, voit pas. Pas d’yeux pour ça. Coincée comme un rat.

Mon dieu, faudrait un mystère. Une colère. Quelque chose à gueuler pour la sortir de là.

Partir peux pas. Tout rassembler ranger ce foutoir ne rien laisser perdre prendre avec moi se souvenir, ne pas oublier de se souvenir et vite encore.

Le train n’attend pas. Ou bus avion. Mais eux, y disent le train. Le train n’attend pas.

Son corps est dans ses mains folles à farfouiller.

Le temps.

Il faudrait la prendre dans ses bras lui caresser la tête et lui montrer.

On ouvrirait la fenêtre pour l’odeur du soleil. Elle verrait les millepertuis, plein sur le talus, enchevêtrés jaunes comme c’est pas permis. Et ce serait douloureux.

Peut-être aussi que le chat qui suivait toujours son frère et même à la cantine serait là, vautré dans la couleur. Ou alors, il serait déjà mort.

Au mur, à gauche, elle verrait, plus haut qu’elle, le papier peint déchiré et le gribouillis avec la flèche c’est déchiré que son frère perché sur un tabouret avait écrit une fois. On n’avait pas encore nettoyé.

Elle remarquerait la trace laissée par le dessin qui n’est plus punaisé. On l’avait enlevé vite celui-là. Un dessin de fleur avec son chat.

Elle dirait tout bas qu’il est parti sans dire au revoir.

On dit qu’elle a perdu son frère.

 


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1ère mise en ligne et dernière modification le 29 juin 2014
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