fictions du corps | Notes sur ce fameux prestidigitateur (toujours)

pour en finir avec la vie joyeuse, 44


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Il disait qu’à force il avait laissé tomber cet exercice.

Son explication : tout le monde aujourd’hui était familier des images du corps. Imageries reconstituées, numérisées, on n’était surpris ni de l’intérieur d’un foie ni d’un cerveau.

Pourtant, ajoutait-il, tel était l’exercice qui lui avait demandé le plus de temps de savoir dans la mise au point et l’apprentissage.

Il disait qu’il s’ouvrait réellement, que c’était « comme par une fermeture éclair », sur toute la partie médiane de son tronc, et même progressivement la tête.

Qu’ensuite, devant les spectateurs et pour eux, avec des gestes très lents du bras (« tout est dans la lenteur, dans la progressivité », disait-il), il dépliait ces deux moitiés de son corps et sa tête ouvertes dans le sens de la longueur, jusqu’à se présenter « en papillon déployé » (son expression).

Mais que présentait-il alors aux spectateurs, pourtant bien loin d’une telle prouesse, de ce qu’elle coûtait à l’artiste, et du chemin qu’il leur aurait fallu entreprendre eux-mêmes pour y prétendre.

Alors le prestidigitateur refaisait avec la même lenteur les mouvements inverses et refermait son corps.

« Je sentais bien que je les ennuyais, même pas mis mal à l’aise, juste confrontés à une image connue d’avance. »

Alors il avait ajouté une prouesse supplémentaire : tandis qu’il se tenait face aux spectateurs, tout l’intérieur de son corps déployé, une petite silhouette à l’image de lui-même, soigneusement habillée à son image même, sortait de ses entrailles brillantes et souples, toutes bien visibles, s’avançait, saluait, puis à nouveau disparaissait.

« Même cela n’avait pas suffi », disait-il.

On pensait qu’ayant lui-même abandonné l’exercice, personne au monde ne savait plus désormais l’accomplir.

Ainsi meurent de grandes choses, pour leur trop humble ou fragile apparence.


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1ère mise en ligne et dernière modification le 10 mai 2014
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