Jaunay-Clan, fiction sur ce qui n’est plus

de ce qui disparaît sans même s’apercevoir qu’il a disparu


Il avait décidé qu’il vivrait là quand même.

Pour l’instant ce n’était pas si difficile. Un casque de chantier, un air occupé, la baraque de chantier qu’il avait réussi à apporter pièce après pièce dans sa camionnette (on ne faisait pas de vrai contrôle aux entrées), et c’était assez pour lui.

Il avait passé plus de quinze ans ici. Ce qu’il connaissait : la perspective droite de l’autoroute coté nord, le bruit asymétrique des voitures à l’approche, le grondement plus sourd des camions, et sous le ciel clair d’Atlantique comment ils bifurquaient lentement pour venir se garer sur l’aire.

Ce qu’on a construit peut aussi bien être démoli, pensait-il. Il n’avait pas de nostalgie. Avait-il seulement de l’attachement et à quoi ?

Il y avait cette bicoque de béton géométrique fermée depuis des années : lieu vide, on s’imagine toujours qu’il reprendra vie. Qu’y vendait-on pourtant, sinon de mauvais sandwiches ?

Et puis le grand parking : il fallait voir grand, parce que c’était comme un bout de l’autoroute, où camions espagnols et portugais, qu’ils viennent d’Allemagne, de Hollande, ou du reste de la France, quitteraient ensuite, dans le contournement de Poitiers, le trajet à péage par Niort, et rejoindraient Libourne et Bordeaux par l’ancienne nationale 10 : aucune perte de temps, limitée à 100 elle était cependant à quatre voies presque d’un bout à l’autre.

Alors sur l’aire ils s’arrêtaient, mangeaient et dormaient. Le matin, ils avaient leur local de douche réservé, ils en surgissaient torse nu, serviette sur les épaules râblés, avant de rejoindre les camions garés en épi.

Lui, quinze années durant, il avait tondu l’herbe, repeint les bordures, vidé les poubelles, fait entrer ou sortir par le portail de régie qui y avait légitime accès.

Que la ligne TGV Paris-Bordeaux suivrait la longue saignée déjà tracée dans le vieux paysage par l’autoroute, on s’en doutait. Qu’avant le contournement de Poitiers ce serait plutôt par leur côté descendant – puisqu’en face survivait ce parc d’attraction un peu démodé, pas encore à l’abandon (mais il avait bien accompli sa mission, presque un tiers de siècle durant, le Futuroscope : qui s’imaginait alors que le futur serait aussi réticent à entrer dans les rêves programmés ?). Mais il y avait tant de place, rien que des champs de maïs, et un TGV ça ne prend pas beaucoup de place.

Ça s’était fait en quelques mois : la saignée de terre avançait, là-bas, rongeant lentement entaille dans l’horizon nord. Côté Poitiers, les piliers des viaducs s’élevaient gris, laçant leurs tabliers vides. Et ils avaient compris.

On pouvait dire que cela s’était passé correctement : ceux qui avaient voulu débrayer avec un petit pactole avaient pu le faire – les TGV c’est une poule aux oeufs d’or sans limite –, les filles qui s’occupaient de la cafétéria s’étaient vu proposer des postes en renfort dans les autres aires autoroutières proches. La marque d’essence avait récupéré son autorisation pour s’approprier un autre point de distribution sur une autre autoroute.

Et lui, on ne lui proposait rien ? Au début il avait continué comme ça, par habitude en somme. Pour le goût de voir ce ciel aux heures toujours si fantasmatiques et pourtant légères où le jour se faisait, et que le soleil hissait lentement son cercle rouge sur les premières collines, et selon le point précis on savait la saison, comme à l’effilochement des dernières tramnées de brume on savait le temps pour la journée bien mieux qu’à toute leur radio.

Et puis, le lendemain même du jour où tout avait été vidé (jour de gloire : toutes ces bricoles qu’on vend sur les autoroutes, mais dont on se demande qui les achète, ils les avaient simplement distribuées au personne), après cette petite larme versée par les filles de la cafet lorsqu’ils avaient fait tous ensemble ce pot d’adieu face au flux indifférent des voitures, dont plus aucune maintenant ne pouvait s’arrêter, les citernes d’essence déjà vidées puis remplies d’un ciment neutre pour les colmater à jamais, les bulldozers étaient venus. Le soir il ne restait plus que des déblais blanchâtres sur l’étendue de ciment nu, mais qui gardait encore le dessin précis de tout l’ensemble. C’est ce soir-là qui avait été le premier où il s’était risqué sur le chantier avec sa camionnette, récupérant les bricoles échappées au désastre. Ce soir-là aussi qu’il s’était aperçu que le passe qui permettait l’accès au chantier, par le portail donnant sur la route de Mirbeau, était du même type que son propre passe administratif.

Puis les déblais enlevés, et d’autres machines pour scier et soulever par en dessous les plaques de bitume, les haricots et trottoirs.

Le soir, marchant sur la terre nue (et la montagne que poussait l’entaille toute proche maintenant côté nord), lui étaient revenues des images de hasard, scènes qui n’adviendraient plus jamais : les gars des douane installant des scènes de guerre civile pour retrouver on ne sait pas trop quoi dans les coffres des véhicules fatigués des gens du coin. Ou cette habitude qu’avaient les enterrements venus de Paris, lorsque les funérailles avaient lieu en Poitou, de se garer bien en vue et d’attendre que les rejoigne le convoi des proches. Ou, bizarrement, cette fois qu’un mariage princier en Angleterre (pensez si c’était intéressant) avait pourtant fait s’arrêter pendant 40 minutes des dizaines de voitures, la cafétéria soudain pleine sous l’écran géant montrant la pluie de là-bas quand il faisait si beau ici.

La saison était belle, pourquoi ne regarderait-il pas ça de près ? Invisible dans la journée, le soir il reprenait son domaine. Même sans grillage, il en connaissait toutes les limites.

Il n’y avait plus de station-service ni d’aire autoroutière à Jaunay-Clan, sens descendant, juste avant Poitiers. Mais lui il continuait pour l’instant de vivre là.

 

NOTA : depuis une quinzaine d’années, j’ai été invité très souvent, parfois plusieurs années successives, à des ateliers d’écriture en fac de Lettres à Poitiers. Partant de Tours le matin de très bonne heure, je m’arrêtais à l’aire autoroutière de Jaunay-Clan, une dizaine de minutes et un café, il me restait ensuite 7 ou 8 minutes de voiture pour me garer à la fac et entrer en cours. Ce rituel, accompli des dizaines et dizaines de fois (moins depuis deux ans), il m’a semblé, la longeant samedi dernier pour trouver à sa place l’énorme remblai du nouveau TGV, qu’elle continuait là de façon fantôme. Et que les photographies que j’ai accumulées de cet endroit, toutes ces années (la bicoque de ciment vide, les camions garés en épi, les bricoles inutiles à vendre près de la caisse), devenant alors la seule preuve de l’existence de ce lieu, changeaient soudain d’intensité. Je ne m’arrêterai plus jamais à Jaunay-Clan.


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1ère mise en ligne et dernière modification le 25 avril 2014
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