fictions du corps | Notes sur les hommes qui se souviennent

Pour en finir avec la vie joyeuse, 36


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On avait restauré un ensemble de bâtiments et tours de l’ancienne civilisation. En ce temps, et c’était un des signes de l’arrogance qui les avait menés à la perte, ces bâtiments étaient éclairés la nuit : du dehors, on voyait les intérieurs, rien d’autre en fait que des cases, et des cases, et des cases, plus ou moins aménagées, plus ou moins variées et agrémentées. Ils y venaient aux heures de travail, et repartaient à la nuit vers leurs autres cases, celles qui se déployaient dans ce qu’on nommait la ville horizontale (à l’opposé de ces bâtiments, qu’on disait la ville verticale). Alors, dans quelques-uns de ces bâtiments, ceux qu’on avait préservés, on avait installé les hommes qui se souviennent. Ils disaient qu’être dans l’ancienne configuration de la ville verticale leur facilitait le souvenir de ce qu’avaient été les hommes avant nous. Pour leur tranquillité, et l’efficacité de leur fonction (et aussi parce qu’ils étaient beaucoup moins nombreux que le nombre de cases disponibles), on attribuait à chacun une case, et nulle case n’en accueillait plusieurs. Le jour, quand nous n’avions devant nous que les reflets habituels d’une façade terne, libres à eux de se rendre visite, se reposer, pratiquer ces jeux de l’ancien temps, avec pions, pièces et damiers, qu’ils estimaient nécessaire à leur exercice (le seul exercice qu’en fait ils se donnaient). Et puis, à la nuit, quand le bâtiment s’éclairait, ils étaient à leur place, dans leur case, chacun seul dans sa case. Certains assis, sur une chaise seule ou devant une table, d’autres debout, arpentant l’espace qu’on leur avait concédé, ou simplement debout devant la paroi même. Il était arrivé qu’un ou l’autre manquât, dans ce moment où s’éclairait le bâtiment : leur fonction cessait à l’instant même, et ils étaient précipités du plus haut étage par les surveillants, d’ailleurs sans protestation particulière : à quoi bon continuer cette tâche, si on n’arrivait plus à se souvenir, ou qu’on n’y avait plus goût. On admirait d’ailleurs les hommes de l’ancienne civilisation d’avoir prévu ces commodes puits d’élimination, qu’eux appelaient – sur les plans retrouvés – leurs cages d’ascenseur. Pour nous c’était important, les hommes qui se souviennent. À la nuit, passant sur les autoroutes, on levait les yeux vers les immeubles éclairés. Sur les grandes dalles de la ville, on venait tout auprès, face à eux (des observatoires avaient été ménagés), et on restait là longtemps, les regardant dans leur activité concentrée et passive. Des vérifications étaient faites : les hommes enregistreurs passaient, à intervalles irréguliers, non prévisibles, et prenaient acte de ce dont à l’instant même ils se souvenaient. Ces traces étaient compilées dans les archives publiques, et cela constituait de curieux récits, un peu illogiques, comme le rêve. Certains disaient qu’il leur fallait très longtemps pour se souvenir de très peu. D’autres que les souvenirs coulaient en flux rapide et léger, mais parfois difficilement saisissables. D’autres, que l’histoire de l’ancienne civilisation était faite de beaucoup de gâchis, crimes et guerres, que les villes étaient trop grandes et puaient, et les cervelles de tous ceux-là bien restreintes, et que leur tâche n’avait rien de plaisant. Que s’en souvenir pesait lourd sur leur propre mémoire, fardeau qu’ils se seraient passés de porter. Mais qu’il était magnifique, et une fonction absolument nécessaire de notre propre civilisation, le spectacle de ces anciens bâtiments quand ils s’éclairaient et qu’on les apercevait, chacun dans leur case, pris dans leur souvenir.


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1ère mise en ligne et dernière modification le 18 février 2014
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