Arnaud Maïsetti, le ciel continuait

ciels, plateaux, Aix et Walser – pour les vases communicants de décembre 2013


Avec Arnaud Maïsetti, les chemins se croisent et se décroisent depuis bientôt sept ans, le trouble quand chacun repasse à sa façon sur trace considérée commune, l’échange qui n’a jamais cessé avec l’ombre derrière de Koltès ou l’éraillement Dylan, et la façon obstinée d’Arnaud pour avancer son site dans des directions plurielles, matière et territoire qui aura été nativement pour lui le chantier même de l’écriture.

Depuis un an, divergence d’un nouveau chemin, celui du théâtre, reprenant cet atelier spécifique où l’écriture se fait en partie depuis le plateau, en tout cas l’exige (voir son texte Les Plateaux) – mais convergence d’un nouveau croisement, son enseignement du théâtre à la fac d’Aix-Marseille tandis que je commence mon studio d’écriture à Cergy. Nous avons voulu que notre échange pour ces vases communicants parte de cette convergence-divergence.

Arnaud accueille donc chez lui Du repliement des morts sur la ville, évidemment texte à moi sur un thème à moi, mais que j’ai voulu comme projeté dans sa façon à lui de fiction.

Merci aussi, et cet échange comme prolongement, de son intervention au colloque de Montpellier sur Tiers Livre, où c’est aussi la piste du théâtre qu’il a suivie : Tiers Livre, le théâtre c’est dedans.

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Merci renouvelé à Brigitte Célérier pour l’indispensable coordination des 38 blogs impliqués ce matin dans l’échange... tout le programme est au rendez-vous des vases.

 

Arnaud Maïsetti | le ciel continuait


Dans l’obscurité, un grand personnage gris se dressa tout à coup devant moi sur le chemin. C’était un homme. Il me parut gigantesque . « Que fais-tu ici ? » lui demandais-je. « Je me tiens ici ! Cela te regarde ? » me répondit-il.
Robert Walser, Retour dans la neige, (Trad. Golnaz Hauchidar)

 

C’est tant de ciels ici et de si hauts, comme d’avancer sous quelque chose de profond, quelque chose de plus grand. Pour rejoindre la ville, ma rue descend, c’est une longue pente, étroite ; la nuit, elle n’est pas éclairée — lentement elle va rejoindre le centre creusé en cercles concentriques, labyrinthe où il serait impossible de se perdre : et au bout de ces couloirs ma rue noire, toujours celle où je me trouve le soir, sans savoir comment — qui monte vers chez moi.

Le poids de la journée sur les épaules, comme là maintenant où je suis, je le porte ; c’est d’avoir parlé toute la journée, l’envie de me taire alors, puissante, et je me tais. Les mots que j’ai tirés de moi forment cette grande enveloppe bruissante en arrière du jour où quelque part dans cette ville j’ai encore perdu ma voix.

Le nom d’Artaud et des Tarahumaras, le matin, je les ai dits — de ce rêve de théâtre qu’Artaud a fait pour nous et que j’ai rêvé tout haut pendant la séance, de l’amour qui prit naissance là, de la rage, et des colères, l’épée qu’il voulut de Saint-Patrick à son côté droit, un talisman ; et j’aurais auprès de son nom déposé celui de Rimbaud à cause de l’inconnu (toute la journée j’aurai pourtant eu honte de l’oubli d’un vers, si précieux, que ce soir je n’ose pas cherché, que Dieu me pardonne) ; l’après-midi, courant, ventre vide, pour dire le nom de Koltès ou son visage, conférence au lycée militaire auprès des Khâgnes de la ville, les solitudes qui se brisent, et la tendresse de Chéreau, son regret de n’avoir pas plus, ou mieux, saccagé ces textes, fraternellement ; et à côté de ce nom et de ces visages, j’aurais déposé même geste — au moment où je l’ai prononcé, j’ai vu les visages des étudiants se pencher et noter, et je me suis tu, lentement — le nom de Rimbaud encore : dans les déménagements, les voyages, ne rien emporter, seulement un bagage avec quelques vêtements, un bracelet en cuir du Sénégal, et le Rimbaud.

En partant, regards vers le ciel couché.

— Oui, de grands ciels, l’apprentissage ici depuis trois mois d’une qualité autre de lumière, de temps — c’est cela qu’on nomme la grâce, non ? une qualité de temps autre dans laquelle on évolue autrement.

De tout ce semestre qui se clôt, parler du théâtre auprès d’étudiants qui s’y destinent comme on engagerait une vie, ces mots, ces noms que j’aurais levés devant moi pour eux, non pas pour les appeler, mais seulement nommer avec eux comme un espace autour duquel accepter que j’y dépose mon corps et ma voix ; je l’accepte. Dans ce champ de forces que j’essaie de tracer avec ma présence minuscule, et en regard de leur désir, l’attente féroce de quelque chose que je ne pourrai pas leur donner, et pourtant j’avance ma voix ici, parce qu’ici est peut-être l’endroit où la perdre, qu’un vienne la ramasser et tant pis, la mette en pièces. Quand je rentrerai, j’aurai avec moi le ciel où ne rien dire, enfin ma voix loin derrière moi et enfin ce silence gardé, comme un troupeau, tout contre moi, je lèverai l’appareil au passage comme toujours quand je passe ici au pied de la fontaine, les statues des corps levés, et je saisirai l’image pour saisir non pas le temps ou la lumière, mais quelque chose comme ma présence en face d’elle — si ce ciel est dressé haut c’est parce que je suis au bas de lui celui qui est son point le plus éloigné, d’où il peut aller.

Je m’éloigne.—Les morceaux de ciels fuyant au-dessus de l’université Aix-Marseille, un grand bâtiment fracassé sur lui-même, comme des ruines neuves qu’on aurait récemment construits pour être des ruines.

La pierre jaune, mordues partout. Sur chacune : des phrases, des mots. La promesse faite le premier jour à moi-même d’un jour en faire le tour et de recueillir ces phrases. C’est étrange : comme la volonté de cerner l’université d’incantations magiques pour en préserver le charme ou lui jeter un sort.

J’aurais parlé longtemps de ces mois de 1937, ce matin, où l’œuvre d’Artaud est toute entière dans ses sorts jetés à ses amis, des sorts de magie blanche, des serments : et je dirai un moment (comme un rêve) que c’était là le théâtre d’Artaud, entièrement : dans les sorts jetés, enfin la réalisation d’un théâtre qui se passerait du théâtre : non pas comme habituellement ce qui coupe, ce qui délie, ce qui interrompt, mais l’espace de la vie quand l’expérience est un signe qui s’ajuste en soi et au monde, dire : je suis ici.

Pour rejoindre l’université, j’emprunte souvent ce chemin de terre qui longe les rails à quelques mètres, seulement séparés par des buissons d’épines — ce matin, le chemin débouchait sur la grille fermée, quel signe ?

Le ciel continuait.

— Les couloirs de nos universités sont des gouffres, il y a l’attente et le vide, l’ennui des temps qui ne passent pas, et les insultes sur les murs, comment ne pas les entendre ?

Les mercredis midi, je m’assoie sur les marches d’un escalier à l’écart, très profondément dans l’université, pour manger seul ; je me réfugie là précisément parce que chaque midi, cinq ou six jeunes filles à l’étage au-dessus, étage vide parce que la bibliothèque qui s’y trouve a dû être fermée (une question de poids des livres, de sécurité, d’effondrement), ces cinq ou six jeunes filles donc, y passent chaque midi pour prier : je les croiserai une heure plus tard, moi à même place, et eux se rendant en cours, entièrement voilées, magnifiques — pendant leur prière que je leur volerai, j’entendrai les chants, versets du Coran, les mots imprononçables, les rites arrachés au temps commun pendant que d’autres, sous les fenêtres, hurlent.

Les couloirs de nos universités sont invivables, il y a de l’autre côté des salles de classes, déposés sur les vitres qui donnent plein ciel, des trains qui passent dans un bruit, je m’arrête alors toujours de parler, en cours, pour les entendre.

Plateau du théâtre Vitez, les heures longues comme la journée entière avec les étudiants — tout ce semestre, c’est d’avoir choisi l’affrontement comme terrain de jeu, affronter les textes, les mots, son propre corps, l’espace et le temps du jeu, le théâtre lui-même : c’est Rodrigo Garcia, Enzo Cormann ou Heiner Müller, c’est Sophocle aussi, une matière qui résiste, et là où la résistance agit, aller.

L’énigme du théâtre, c’est d’abord que c’est vide. Et qu’on y dépose un corps, deux chaises, une voix qui vient en travers et tout soudain se peuple, et le vide autour fait violence. C’est impossible le théâtre. Ce que je dirai, toutes ces séances, à ces étudiants qui le rêvent : que c’est impossible, et c’est pour cela qu’on y confie une part de sa vie, la plus précieuse peut-être.

Je ne m’y attendais pas : ce que je leur dirai le plus, et j’insisterai, c’est d’abandonner les gestes qui soulignent les mots, d’y renoncer pour trouver leur propre geste — s’approprier le corps. J’ai essayé de le dire avec tendresse, mais sans discussion : la seule chose pour laquelle je possédais la certitude. Pour le reste, comment porter la voix et dire des mots (commencer la séance en leur faisant dire des alexandrins le plus sûrement du monde), et être là.

Les voir tâcher d’apprendre les mots, ou soudain dire : lève la tête, et voir que soudain tout bascule quand les mots sont jetés au-dessus d’eux.

Quand le plateau est vide, je reste un peu. Dans les semaines de cours, les séances d’atelier sont denses : c’est sept, ou huit heures de suite, et pendant, une inquiétude de chaque instant, l’écoute de chaque seconde ; ensuite, quand tous sont partis, le plateau est plein de poussière, et c’est tout ce qu’il reste — c’est bien.

Creuse un trou toute la journée, le soir tu regarderas le trou, et tu sauras où est passé le temps — même chose ici, sauf qu’il n’y a pas de terre à côté du trou, seulement la poussière remuée qui retombe, la fatigue dans ton corps, et au fond de la gorge, ta voix perdue.

Je reste un peu. Je fais semblant de ranger mais je reste à cause de la qualité de silence et de poussière qu’il fait, de la lenteur des secondes alors. Tout à l’heure, une étudiante a fait un geste, et je n’ai pas su lui dire qu’il était juste, il aurait fallu. J’essaie d’y repenser. La présence que certains gestes possèdent, et d’autres non : comment l’expliquer ?

Au moment où je sors, que je claque la porte, c’est un geste définitif (je n’ai pas la clé), je le fais toujours en pensant : j’ai oublié quelque chose dedans. C’est comme quand on envoie une lettre importante à la poste — ce qui glisse entre les doigts est définitif, on n’a pas souvent cette sensation. Dehors, il fait maintenant si froid et noir que rien n’arrivera plus. Le jour se rassemble vers lui-même, se condense, il dure si rapidement, pour prendre son élan peut-être. Le théâtre est grand derrière, je suis le dernier à partir.

Rentrer, c’est toujours : déplacer le temps, et passer de l’autre côté de ce ciel, qui passe. Une journée après l’autre, on laisse quoi de soi, dans ces paroles qu’ils reçoivent, bien sûr avec le souci de transmettre quelque chose qu’on a peut-être appris, mais qu’on ne sait pas vraiment ?

Cet étudiant : « — Et vous aussi, vous croyez aux signes ? » 

Sur le plateau du théâtre Vitez, travailler avec la présence de ceux qui sont là, et se tenir toujours loin. Quand je parle, ces cours qui me demandent tant d’écrire avant, dans la chambre, seul ici — et jamais je ne lirai pourtant, en cours, ce que j’ai écris —, je marche, les cent pas, davantage, devant le tableau inutile. Vers où ? Et ce que je rejoins ? C’est l’épuisement le soir, et l’ordinateur est ouvert (des mois que je ne l’ai pas éteint), sur la page d’une pièce de théâtre inachevé pour toujours sans doute, et dont je ne cesse pas d’inventer la fin.

Il y a les livres sur la table, les biographies de Bataille et de Blanchot, les nouvelles de Walser, et le visage de Koltès, et la pensée d’être loin, quand la voix ma manque, que la musique est forte (ne pas pouvoir rester dans cette chambre s’il n’y a pas la musique jusqu’à l’endormissement), que Paris là-bas est sous le ciel que j’ignore, et les promesses, comme des serments — d’écrire ce qu’il reste à vivre, pour vivre davantage la ville et ce qui l’emporte, et les rues qui s’enfoncent, les corps désirables, les visages qui font signes, et comme plus haut la vitesse du ciel.

Moi dessous, peut-être qui fraie, chercher là où ce serait possible.

 

« J’observais attentivement les choses les plus infimes et les plus modestes, tandis que le ciel semblait monter vers le haut et s’incliner profondément vers le bas. La terre devenait un rêve ; moi-même j’étais devenu quelque chose d’intérieur, et je me déplaçais comme à l’intérieur de quelque chose. Tout extérieur se perdait, et tout ce que j’avais jusque-là compris était incompréhensible. Partant de la surface, je me précipitai dans les profondeurs, dont je me rendis compte dans l’instant qu’elles étaient ce qu’il y avait de bon. Ce que nous comprenons et aimons, nous comprend et nous aime aussi. Je n’étais plus moi-même, j’étais un autre, mais pour cette raison même, je n’en étais que davantage moi-même. Dans cette douce lumière de l’amour, je croyais pouvoir constater ou devoir éprouver que l’homme intérieur est le seul qui existe vraiment. »
Robert Walser, La Promenade (Trad. David Collin)

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1ère mise en ligne et dernière modification le 6 décembre 2013
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