stages récupération points permis conduire (tout savoir sur, astuces pour, comment pas cher)

Tiers Livre vous aide pour votre prochain stage de récupération des points de permis de conduire : où on trouvera le compte rendu exact d’une des plus étranges créatures bureaucratiques de la vie moderne, avec quelques astuces pour s’y comporter et (au moins une) pour se l’offrir à pas trop cher


« Lucas, Jimmy, Antony, Sophie, Marc, Omar, Marie, Lionel, Thibaut, Christian, Yannick, Gérard, Aymeric... »

C’était à Dreux et c’est là que je suis allé à cause de la date, plus près de chez moi ça m’obligeait chaque fois à décommander des trucs, et un matin avant 8 heures, roulant depuis bien deux heures, voilà comment tu te retrouves à traverser ces suites infinies d’immeubles bas, ou pavillons extensibles à l’infini sur la Beauce toute plate : loyers bien moins chers qu’à Paris, une heure de train sans les retards, et ça permet d’avoir moins d’ouvriers dans la périphérie.

Pour mon stage de récupération de points du permis de conduire, j’aurai passé deux jours de ma vie à Dreux, où je n’étais jamais venu avant et ne reviendrai sans doute jamais plus après.

Dans ces bords de ville, grandes ou petites, où des ronds-points invariablement équipés d’un hypermarché et d’un établissement de restauration rapide, prolifèrent les enseignes d’un nombre très limité mais partout répété d’hôtels. Donc comme partout les Ibis, Formule 1 et autres Kyriad, là c’était au Campanile de Dreux, salle de réunion, menu plat du jour et re-salle de réunion.

Je n’aurai donc absolument rien vu de Dreux, à deux heures trente de chez moi, que trois ronds-points et la pancarte Campanile, des bâtiments avec juste étage et les chambres directement sur le parking. On peut arriver la nuit, louer sa chambre via un automate à carte bleue, sans intervention humaine et, l’invariable bâtiment principal propose deux salles de réunion équipées tableau avec feuilles blanches arrachables et vidéo-projecteur plus le restaurant qui, à midi, se remplira des habituels nomades du travail salarié, représentants ou fournisseurs tenant à soigner, mais luxueusement on ne pourrait pas, leurs clients des zones industrielles sans gloire.

Pour ces stages de récupération de points du permis de conduire, on peut choisir la date ou le lieu, mais pas les deux. N’ayant pas le choix pour les dates, on m’a expédié à Dreux. Je n’étais pas enchanté de venir. On paye cher (248 euros, sans compter ce que vous a coûté d’amende chaque point retiré), c’était deux jours de perdus pour le travail, et rester assis à une table de 8h30 à 17h30 (« On ne vous demande rien d’autre »), aux bons soins d’un psychologue et d’un spécialiste de la dynamique de groupe, rien d’enchanteur dans la perspective. Seulement voilà, en province on a besoin de sa voiture, il ne me restait plus que trois points sur mon permis de conduire, ces deux jours me remettraient à flot – ce n’était d’ailleurs pas tenable de leur côté non plus, ils ont changé les lois, on vous redonne un point tous les six mois si vous êtes sages, on vous remet à six sur douze et à vous d’y rester, c’est là que j’en suis malgré les nouvelles amendes chopées depuis lors. Et pourtant je sais les repérer, les radars, et pourtant un type comme moi et son permis depuis 1972 vous ne l’empêcherez jamais de rouler à 170 si sa caisse tremblante tient jusque-là et que l’autoroute est vide mais c’est toujours dans les endroits les plus bizarres qu’ils arrivent à vous prendre, là où jamais vous n’avez l’impression d’avoir commis une faute mais tant pis.

« ... sensibilisation aux causes et conséquences de l’insécurité routière, et il n’y a pas de sujet tabou... deux jours pour réfléchir sur notre comportement dans un cadre légal... »

C’est ce mot comportement, d’ailleurs, qui m’inquiétait. « Vous n’êtes pas des voyous, des délinquants, vous êtes des conducteurs avec une méconnaissance du risque... »
Dès la première heure, repéré celui du groupe qui monterait régulièrement à l’assaut des animateurs, et deux autres, un dans le registre rigolard, l’autre dans le registre coléreux, qui faisaient les chœurs. Je m’étais promis de ne surtout pas me mettre en avant, les vieux réflexes syndicalistes d’il y a trente ans remisés. Pour rester calme et patient, j’avais pensé, je m’efforcerais de tout prendre en note : on n’allait pas me l’interdire. Dans mon cartable, j’avais un bloc Rhodia tout neuf.

Au premier tour de table, c’était évident : on était tous là par erreur. Moi-même, mon premier radar, c’était avec une fourgonnette peineuse du Centre dramatique national de Nancy, du temps des repérages à Fameck pour Daewoo, la rocade de Metz à 110 alors que c’était limité à 90, j’avais vu le flash trop tard, je n’avais jamais vu encore les grosses bornes grises des radars routiers. Une autre fois peu après au sortir du tunnel de la rocade de Saint-Étienne limité à 70 et j’étais à 90, une troisième fois sortie de Paris vers les Ulis, une sorte de piège dans un virage qui devait rapporter pas mal à l’État. Enfin, la fois de trop : un soir, retour d’un petit festival où j’avais lu avec un ami musicien, sur la portion toute droite de route à trois voies se raccordant à l’autoroute, un radar mobile placé avant le rond-point, camionnette, souffler dans le ballon (heureusement, dans ces lectures, c’est plutôt à l’eau minérale qu’on compense la transpiration) : voilà mes fautes, très grandes fautes.

C’est ça qui les énervait, mes collègues de stage : « Lequel d’entre nous est là parce qu’il a causé un accident ? »

Mais en fin du tour de table, on a compris que chaque participant de chaque groupe que prenaient en charge nos deux animateurs, deux fois par semaine, toute l’année, se proclamat lui aussi, comme moi, convoqué par erreur, et que c’était la première chausse-trappe d’un parcours pour les deux animateurs en grande partie prévisible, où ils pouvaient cocher la croix : piège 1, bouclé. Sa réponse, on a bien compris qu’il la ressortait chaque début de stage :

« Je peux juste vous dire qu’aucun de ceux qui sont là n’a subi d’accident mortel. »

Il faut trois ans sans (se faire attraper en) excès de vitesse pour que soit effacée l’ardoise. Je n’avais plus que deux mois à tenir, je revenais un samedi soir de Saint-Léonard-de-Noblat, librairie des Écoles. Reparti au soleil couchant, je m’étais arrêté à ce beau cimetière en surplomb, et cherché longtemps la tombe de Gilles Deleuze (les deux personnes auprès de qui je m’étais renseigné quant à son emplacement voulaient à tout prix que je veuille saluer Raymond Poulidor, mais Gilles Deleuze qui, pourtant, figure toujours à l’annuaire téléphonique de la petite ville, personne ne connaissait). Puis deux heures continues d’autoroute de Limoges à Châteauroux, où j’avais soigneusement respecté les 130, et sur la quatre voies de raccordement à Tours où je roulais à 110, pas vu le panneau 90, flash. Me revenait cher, le voyage pour honorer l’ami libraire.

À la demande des animateurs, on devait trouver pour nos collègues de stage les combines rétrospectives en possible usage : trouver dans son entourage quelqu’un qui déclare avoir conduit à ta place, et prenne les deux points de retrait, la belle-mère en général. Ou bien, selon un autre, faire le chèque en mettant une somme un peu supérieure, genre 125 euros au lieu de 120 pour l’amende, « comme par distraction, tu vois » : ça passe au contentieux, le temps qu’ils règlent le dossier tu as retrouvé tes points. « Ça ne marche plus comme ça, a dit le comportementaliste, vous êtes trop à avoir tenté la combine. »

On a compris qu’on était déjà entrés dans la manipulation contrôlée (pour notre bien, évidemment) : chaque stage, nous ont-ils fait comprendre, commençait par écluser le grand défouloir, et sur mon bloc Rhodia j’avais déjà engrangé quelques perles (« J’ai pris un sens interdit, c’était à cause de mon alcoolémie et comme je les ai engueulés, j’ai pris dix points... »). Ou les animateurs carrément pris à partie : « À part créer des emplois, ces stages, ça sert à quoi ? » Omar, qui travaillait dans le vêtement, venait de lancer sa provoc et avait garé bien visible devant la fenêtre de la salle, juste en face de lui, sa Range Rover rutilante : tout fier de nous expliquer qu’en adhérant pour 60 euros à l’Automobile Club de France, c’est l’association qui prenait en charge les frais de la remise à niveau – il avait donc fait une super affaire, pas comme nous, du coup je repasse le tuyau.

Dans ce début de stage, c’était leur stratégie pour qu’on accepte de parler, les animateurs se plaçaient résolument de notre côté, nous racontant même leurs propres infractions, comme s’ils ne servaient pas la même sauce deux fois par semaine toute l’année à des groupes à la fois différents et pareils : « Je ne me fais pas forcément prendre pour les infractions que je commets le plus souvent... », nous dit sur un ton de confidence le comportementaliste, c’était à la fois nous mettre dans leur poche et tailler leur plan de route.

Parce qu’ensuite, confession un par un, et en commençant de préférence par ceux qui s’étaient fait repérer et avaient un peu trop sorti la tête dans la phase initiale. C’est là qu’ils ont commencé à me faire des remarques sur le fait que je recopiais ce que disaient mes camarades. À chacun, on demandait le bilan public des infractions ayant motivé le retrait des points, puis de se décrire comme conducteur, habitudes et défauts (« Vous aimez la vitesse, hein ? »), et ils embrayaient invariablement sur une question a priori hors de leur compétence : « Qu’est-ce qui vous fait peur ? » Ça m’avait mis songeur, je pensais à des tas de choses, loin, très loin...

« Et vous, François, qu’est-ce qui vous fait peur ? » Non mais ça les regardait. Quand mon tour était venu, je n’avais pas pu m’empêcher de faire le malin, contrairement à ma résolution intérieure : « Mais pourquoi vous posez cette question ? »

Et ça il l’avait mal pris, j’avais senti le durcissement, alors j’avais joué le jeu, déballant quelques souvenirs d’enfance concernant des accidents avec des morts (fils de garagiste, ben oui, une R16 sur le toit, quand on va la retourner c’est pas joli), et comment nous on récupérait ensuite la voiture au garage – nous qui roulions en « véhicule de démonstration » de préférence avec quelques chevaux en plus, technique de vente Citroën oblige. Du coup, comme c’était un sujet qui m’était sensible, je m’étais mis à lui en déballer une litanie, avec le ton de circonstance : sur la 10 tout près de Chartres, au temps des 3 voies et de mon Ami 8, ce type décapité. Et puis un tel de mes copains, sa première moto, Douteau l’année du bac... Gagné, mon ton monocorde et que j’aurais pu lui en aligner 10 de plus c’est lui qui m’a arrêté. Ils avaient tous le bourdon, les stagiaires, j’avais foutu en l’air tout le bel enthousiasme des psychologues professionnels, au suivant pour l’exercice – et je me suis mis à la recopier, ma liste des morts, le plus grand est venu regarder par dessus mon épaule, je n’ai pas cessé d’écrire, un mort après un mort, il est reparti à sa place.

Dans la salle de conférence du Campanile Dreux, équipée d’un tableau papier et d’un vidéo-projecteur pour les séquences-choc, on nous montrait maintenant quelques scènes censées nous dégoûter à jamais de l’ivresse des crissements de pneus. On rajeunissait en se retrouvant comme à l’école, les dix-huit assis et les deux debout, parce que ça devait faire aussi partie de leurs consignes. Une main se levait : « Oui, Aymeric ? (on avait chacun écrit notre prénom en gros sur une feuille pliée devant nous)… – Je peux aller aux toilettes ? » Les descriptions spatiales d’itinéraires ou de repérages m’intéressaient au premier chef, je les relevais scrupuleusement : « Je ne sais pas si vous connaissez Évreux, il y a un rond-point devant Cora... » Les rapports avec les gendarmes : « Je sais pas pourquoi je les attire… » Le suivant, des forces de l’ordre aussi : « C’est des êtres humains comme nous ». L’utilisation et la place des adverbes : « J’oublie quasiment jamais la ceinture. » L’appréciation politique de la communauté : « En France on se dit un pays libre et on n’a pas le droit de faire ce qu’on veut partout. »

Commençaient, à la rubrique accidents, des comptes rendus plus détaillés : « On m’a renversé à Mobylette à un Cédez le passage, c’était un gendarme en plus. Je suis passé à un mètre du poteau en béton. Les gendarmes c’étaient ses potes, ils l’ont pas fait souffler dans le ballon. “Mets le point d’impact où tu veux.” Moi j’étais allongé dans le champ. J’ai porté plainte, j’ai gagné. »

Un jeune artisan antillais, à son compte depuis deux ans dans ce qu’il nommait la domotique, avait pour richesse sa camionnette, il téléphonait et prenait ses rendez-vous en conduisant d’un chantier à un autre : « Si je le fais pas, je plonge... » La dernière fois : « Ils ont sauté de leur bagnole comme si je venais de faire la banque du coin, je croyais même pas que c’était moi. Ils m’ont sorti de la bagnole j’étais vert : – Vous reconnaissez votre infraction ? »

On continuait les confessions, ici avec une juxtaposition du singulier et du pluriel dont je n’aurais pas eu l’idée seul : « Ils m’avaient arrêté, il me dit : – Vous voyez bien que ça commence à pleuvoir, la vitesse c’est 110 et pas 130, et comme ils m’avaient pris à 147 il me dit : – Ça fait 37, on divise et on arrondit, 3 points de moins. »

Ou : « Le problème, c’est que je suis toujours au téléphone et je suis tête en l’air. En plus que tout ce qui est flash j’y ai droit. Je passe quarante fois par jour devant, et ça fait trois fois que je me fais avoir au même endroit. »

À suivre : « C’est un stop où on ne voit rien, je m’avance de cinquante centimètres, et là c’est eux que je vois, ils guettaient et ça les faisait rigoler – un de plus, qu’ils disaient. »

Un autre, artisan indépendant lui aussi : « Je veux une palette de parpaings, j’appelle le gars de Point P, tu ne fermes pas j’arrive dans deux minutes et j’ai ma palette de parpaings. »

Un qui aimait trop sa moto : « On peut pas rouler à 90, sinon elle cale. »

Une autre, caissière à l’hypermarché Aldi tout voisin, était petite : « La ceinture ça me gêne. Alors je la mets sous mon bras mais je ne la clipse pas. Le problème c’est qu’ils me connaissent. La troisième fois qu’il m’a pris, il m’a dit : – Je vous avais prévenue... » Et de préciser : « Vous connaissez le principe Aldi, Coca Cola 42, Fanta 44 : neuf cents produits à trois chiffres et je les connais par cœur, la distraction c’est pas mon genre, quand t’es hôtesse de caisse. »

Quand on s’était présentés, il fallait inclure sa profession, j’avais dit enseignant (je n’ai jamais enseigné, mais on ne m’en voudra pas)… « Vous enseignez quoi ? – La littérature. » Ça restait compatible avec la situation de groupe, et la tronche que je trimbale. Mais à la pause de midi, il a fallu argumenter : « Y a pas un écrivain connu, qui s’appelle comme vous ? » Comment il avait connu mon nom, ça je n’ai pas su, il suffit d’une émission de télé, d’un éventuel goût pour les Stones ou Led Zeppelin, h’avais détourné en disant que je me connaissais sept homonymes, que ça nous posait parfois des problèmes, mais il avait insisté : « Si vous enseignez la littérature, vous devez voir qui c’est, cet écrivain qui s’appelle comme vous, il est connu... » J’ai lâché du terrain, et dit qu’en effet j’avais écrit quelques bouquins. Alors réponse cinglante : « Mais l’autre, il est connu... » Ça me convenait, on a brisé sur le chapitre.

Une jeune mère de famille était contrôleur au service technique des armées. Quand l’animateur lui a demandé de préciser, elle a refusé sous prétexte de son devoir de réserve. « Je fais 100 à 160 kilomètres par jour. » Arrivée à la rubrique accidents, elle a raconté une histoire de poids-lourd qui déboîtait de son arrêt sans lumière, son compagnon était mort, elle éjectée. Mais le lendemain, elle donne une autre version : « une sortie de boite à 7 h du mat » et qu’une glissière de sécurité heurtée les avait renvoyés sur un platane, « trois jours après, ils ont coupé les platanes, ça n’excuse pas la vitesse, ça n’excuse pas l’alcoolémie… » Et que son compagnon était mort. J’ai cru qu’elle inventait, et j’ai aperçu du coin de l’œil que les deux comportementalistes avaient eu le même réflexe (et nous trois seulement) : « C’était un autre accident, c’était deux ans après », précisait déjà la jeune femme, mais sans s’attarder plus sur le parallèle. « J’avoue que c’est difficile pour moi d’être scrupuleuse. » Ou bien : « Il y a tous ces trucs qui vous traversent la tête, est-ce que je vais être à l’heure, et il y a les enfants. Avec un régulateur, je m’endors. J’ai acheté un avertisseur radar mais voilà, ça ne marche pas à chaque fois. »

Cela débordait sur l’univers privé : « Je suis fait arrêter pour 0,6 g en plus je m’étais séparé de ma femme quinze jours avant, et comme j’avais déjà eu une ceinture, la séparation plus le permis ça fait beaucoup de choses c’est tout. »

Frédéric, boucher dans un établissement de gros : « C’était un feu orange, comme ça ne s’est pas bien passé au commissariat ils m’ont mis feu rouge, j’en avais marre, ça faisait 3 heures et demi j’ai dit oui : j’ai soufflé à 17h15, je suis sorti à 21 heures. J’ai 20 kilomètres pour aller au boulot, je fais 40 kilomètres par jour, le seul problème que j’ai c’est que je picole, c’est tout. J’ai vingt-six ans, j’ai eu dix-neuf accidents de voiture c’est toujours l’alcool. J’aime la fête, les copains. J’ai une philosophie : je préfère vivre moins longtemps mais vivre bien. Comme je suis habitué à boire de l’alcool je ne m’en aperçois pas. J’ai eu de la chance, je n’ai jamais blessé personne. » Et une fois qu’il a eu raconté ça, il n’a plus rien dit jusqu’au dernier tour de table, puisqu’on clôturait par un bilan comme on avait ouvert par les confessions : « Oui, mais moi, mon problème, c’est pas la conduite, c’est l’alcool. » Les animateurs ont suggéré d’entreprendre une thérapie : « On me l’a déjà dit, mais je veux pas, c’est tout. » Et après ce c’est tout il n’y avait pas à y revenir.

Les deux midis, ceux d’ici repartaient déjeuner chez eux, mais on a été une bonne moitié du groupe à profiter de la gastronomie Campanile. Pour le repas, on passait juste de la salle de conférence à la salle symétrique de l’entrée. Et le comportementaliste était le seul à accompagner d’un verre de vin l’entrecôte plat du jour, ça on n’aurait pas osé le faire devant lui, t’imagines la leçon après ? Dans ces professions non plus, pas facile de trouver son chemin : on ne se recase pas par plaisir dans une spécialité de cet ordre (l’un des deux animateurs avait commencé soi-disant comme médecin généraliste – quels déboires, alors, analogues à ceux qui se racontaient ici, avaient entraîné la reconversion : il n’a pas précisé, ça ne devait pas être léger).

Dans la salle, j’avais comme voisin un homme de soixante-dix ans, mais le plus bavard du groupe, interrompant à chaque occasion, et de préférence sur tout ce qui ne concernait pas la conduite, en nous tutoyant long comme le bras. Au déjeuner, les autres s’étaient débrouillés pour le laisser en bout de table. Résultat, comme j’étais sorti téléphoner, je me suis retrouvé à l’écouter sans possible échappatoire, et une histoire invraisemblablement compliquée de déviation d’une départementale pour sa maison à construire.

« Vous en ferez quoi, de vos notes ? », m’avait dit le comportementaliste. Et en bon stratège de groupe, il es revenu là-dessus devant les autres, diviser pour régner, en les retournant contre moi : « Notre ami, qui prend tout en note... » Mais vu que je pigeais toutes leurs vannes à chacun et que je les recopiais avec enthousiasme, sûr qu’ils n’allaient pas se vexer.

En attendant, j’avais préparé le plan de cette conférence sur le numérique le surlendemain j’intercalais ça dans les pages du bloc Rhodia, mêlées à ces expressions qui n’étaient pas dans mon registre habituel : zone d’incertitude, visions intermittentes, cécité cognitive et limite humaine psychique, « j’évalue mon niveau de risque et le contrôle en permanence. »

C’est une parfaite défense, en fait, de prendre tout en note. Personne n’a rien à vous reprocher, un. Ça vous occupe les doigts et la tête pendant les deux jours, deux. Et dans les temps qu’on vit, qui ne sont pas à la littérature, ils prennent facilement ça comme une menace sourde et mystérieuse, les gens, trois.

J’ai refait mon premier excès de vitesse au retour, mais parce qu’entre Le Mans et Tours je sais parfaitement où ils sont, les radars.

 

Nota : une version préalable de ce texte avait été insérée dans mon livre L’incendie du Hilton, Albin-Michel, 2009…

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1ère mise en ligne 24 mai 2013 et dernière modification le 23 septembre 2014
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