crois-tu qu’on ait seulement le choix ?

à nouveau sur le détail d’une fenêtre de Bruxelles prise du train pour Ottignies


c’était un monde creusé à même la terre, ce que nous nommions la ville

car nous ne savions plus rien que la ville

depuis quand ne savions-nous plus rien d’autre que la ville, au point d’en oublier que creusées à même la terre

tu n’aurais pas voulu vivre là – il y avait des bâtiments modernes et droits, des chambres proprettes, avec douches et cuisine et le confort et les ondes du réseau : tu t’asseyais à la table avec tréteaux, tu installais ta machine et voilà, la ville était toutes les villes, le monde une ville infinie de partage et de mots, les images étaient mouvantes et belles, les visages surgissaient là rien qu’à effleurer la grande carte des messages

on disait que tout ici, dans la ville, s’était simplement endormi : qu’on avait à jamais laissé ça dans l’état, devant leurs téléviseurs, dans leur train train de préparation du matin devant la glace avant le travail, qu’ils s’étaient endormis là parmi leurs achats à la figure du moderne – on disait que c’était dans les trous, que la ville avait tenu encore : là où on n’allait plus, là où le réseau ne parvenait pas, là où on vivait à l’eau froide, qu’il fallait grimper les escaliers crasseux

longtemps tu étais monté là par le rêve – longtemps tu étais entré dans la pièce aux vieux linoléum craquelé et portant marques d’autres pas – tu appréciais le silence – la table de formica boitait, plus habituée aux traces de cuisine, la casserole aux pâtes et le café en poudre, qu’aux cahiers que tu apportais – sur le matelas à même le sol tu fermais rarement les yeux : tu écoutais ce qui restait de la ville, tu rêvais – cela se construit, le rêve, cela s’aménage : on pousse la même porte où sont parfois figures de terreur, où les morts ont l’âge des murs, où rampent de haut en bas des mêmes escaliers et couloirs imbriqués ces figures sans âge ni regard ni dents, ton visage même parfois dans le rêve le leur – ici tu avais affronté le rêve, ici tu revenais pour la nouvelle convocation – loin, on n’a pas peur : dire que tu n’avais pas peur lorsque tu entrais ?

la ville autour de toi était moderne et belle, tu y savais les automobiles et le grondement souterrain des trains, les vitrines et les cartons brillants d’où vous déballiez les nouvelles machines à images – la ville autour de toi bruissait : ce sont les paroles du présent, ce sont les paroles qu’on crierait en courant lorsqu’on se tient par la main et qu’on dévale, ou bien qu’en haut de la ville on s’arrête, qu’on se montre les effets de brume sur la juxtaposition des toits et que ce monde tu le sens intérieurement tien – la ville s’était séparée de toi : dans quel rêve celui qui est devant t’avait montré la fenêtre solitaire, la fenêtre au bout des escaliers et couloirs imbriqués, et t’avait enjoint d’aller t’y asseoir, d’y prolonger tes leçons du rêve ?

je le dis ici : vous ne me voyez pas, juste telle est la ville comme ici je la vois – je ne suis pas seul dans les couloirs et les escaliers, et les chambres qu’on y ouvre, où le reste de la ville se tait, tandis qu’ici on écrit ce qui fut traversée de la peur, et tremblement du rêve – ils m’ont dit que c’était mon tour, d’aller à nouveau dans la ville moderne, et d’y poser la main sur une épaule, quelqu’un qu’on aurait suivi longtemps dans la rue, dont on aurait appris la chambre et recueilli les messages : à toi, maintenant, on aurait dit, on dira – et, se détournant avec lui, lui montrant à notre tour la fenêtre là-haut qui reste noire, lui disant : c’est là, et voilà, à mon tour je marche dans la ville neuve, à mon tour j’écoute – une silhouette sera devant moi et à quoi je le saurai : sur son épaule je poserai la main, comme à moi il y a si longtemps on l’a fait (en compensation, la chambre à rêve maintenant serait mienne)

il m’a dit : et si j’ai peur, si j’ai trop peur – je l’ai regardé : tu crois que nous ne connaissons pas la peur ? et lui, me regardant, tremblait : – à cause de ce que je suis devenu, je lui ai dit, à cause de mes yeux, mon visage et mes dents ? et puis : – crois-tu qu’on ait seulement le choix ?

 


responsable publication françois bon © Tiers Livre Éditeur, cf mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 13 janvier 2013
merci aux 84 visiteurs qui ont consacré 1 minute au moins à cette page