2004 | comparaison de Tokyo et de Clermont-Ferrand

quand une revue de Clermont-Ferrand vous donne carte blanche pour une méditation sur les ateliers d’écriture alors que vous revenez juste de Tokyo...


Cet entretien fait partie des 32 textes sur l’enseignement et l’atelier d’écriture rassemblés dans Apprendre l’invention, publie.net & publie.papier, 2012.

Il a initialement été publié en 2004 dans la revue Encres du service Université / Culture de Clermont-Ferrand.

Voir ici photos atelier de Clermont-Ferrand et photos ateliers de Tokyo.


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2004 | Comparaison (de ce qui ne saurait être comparé)


Volcans aperçus, si la forme est la même, et pareillement tutélaire. De la baie vitrée depuis l’entrée de la salle de théâtre où nous travaillons, à Clermont-Ferrand, le dôme arrondi. De la vitre du train de Kyoto à Tokyo, soudain, avec rais de neige comme sur carte postale, le cône tronqué célèbre et emblématique, le Fuji San. Emblèmes  : il paraît qu’en haut du Puy arrondi on a logé le béton d’un centre «  multimedia  » avec parkings, il paraît que sur les pentes du Fuji San à l’automne les étudiants se relaient pour nettoyer canettes et papiers. Mais j’aime, aux bords du Cézallier, le chemin qui me mène à tel cratère plus discret, sa basalte noire dans la neige, et je rêve aux Journaux de Bashô du même volcan aperçu sous la brume, massif et un peu menaçant. L’austérité de ces lieux de feux, en prise encore avec l’énergie mystérieuse de la terre, est évidemment palpable même depuis la baie vitrée de la fac, même depuis le Shinkansen qui nous promène à trois cents kilomètres heure, tandis que je partage la lucarne étroite du couloir pour quelques photos numériques, avec un affable homme d’affaires qui fait de même directement sur l’écran de son téléphone portable (mon téléphone portable ne fonctionne pas, quand je monte d’Ardes-sur-Couze aux franges du Cézallier, sur les pentes de cailloux gris, parmi les lacs). Et volcans suscités, si écrire est ce canal brusquement fissuré par où s’ouvrent ensemble vie et langage, et que c’est l’articulation secrète qui les unit, l’enjeu et la quête. Je pense à cette phrase d’Edmond Jabès  : Pratiquer l’écriture c’est pratiquer, sur sa vie, une ouverture par laquelle la vie se fera texte. Pour Jabès, mouvement vers l’inconnu qui seul permet à l’esprit d’échapper à réification. Articulation indissoluble qui renvoie au statut de l’intime et du privé  : écrire avec de soi, disait Roland Barthes, ce qu’on convoque et traverse, et que l’exercice collectif de l’écriture doit en amont tenir à distance, ne pas livrer en pâture ou partage parce que ce qui nous relie n’est pas dans ce qui se dit de la vie, mais dans ce qu’elle confère aux mots de corps et d’éphémère. Cette phrase d’une lettre de Proust qui fascinait le même Roland Barthes  : C’est à la cime du particulier que se conquiert le général.

Il faut apprendre à se perdre dans la ville, dit Walter ­Benjamin. C’est dans le mode d’appropriation de l’espace qu’on investit. Faire qu’une bascule s’établisse, où il ne s’agisse plus d’élargir, d’aller plus loin, mais d’être saisi par arbitraire et hasard, et que l’itinéraire s’impose sans plus de lien à l’orientation globale. Alors, pour se rattraper, on n’a plus que ce détail qui surgit, le tout petit lieu qui vous enserre et vous expulse devient un monde complet, vous êtes en prise avec la ville comme idée. Je me suis perdu parfois à Clermont-Ferrand, en voiture, parce que je connais mal. On repère bien la place de Jaude, et plus ou moins la gare, mais le centre bombé de la ville, avec ses rues escarpées comme accrochées toutes à la vieille cathédrale noire, ne sont pas accessibles en voiture. Alors sur cet anneau on tourne de feu rouge à feu rouge, on croit que c’est telle radiale, mais quand le centre fait place aux immeubles du pourtour on constate avoir encore une fois loupé la fac, ou le théâtre. On est cette fois sur la rocade extérieure, on repique vers le centre, on est abasourdi de la beauté dense et mystérieuse de l’usine Michelin, et encore une fois on est sur une quatre voies à terre-plein central qui vous éloigne de ce qu’on visait. Ou bien on a repéré, entre les sens uniques et la tentation d’éviter le parking de la gare, mais il n’y a pas de place pour se garer, alors on continue au ralenti, guettant l’espace vide, parce qu’on s’éloigne trop on prend sur la droite et encore sur la droite, on finit par trouver une place mais cette fois on ne sait plus où retrouver le lieu du rendez-vous. L’étrangeté, en fait, c’est qu’il suffit que quelqu’un vous accompagne et tout redevient simple. À Tours, où j’habite, la rivière nous sert d’axe. Ici, le volcan aperçu de temps en temps par la trouée des rues, ou bien la vieille cathédrale, peuvent orienter, mais ce système de radiales et d’anneaux, avec leurs sens uniques, ne donnent pas de repères par eux-mêmes. Ceux d’ici trouvent leurs repères par les noms, mais moi je ne dispose pas de carte globale des noms, à Tokyo je suis à pied, ou en métro. L’alphabet du métro, les deux premiers jours, c’est terrible  : ou bien parce que je tombe sur des stations qui ne comportent même pas la transcription anglaise des noms. Alors je renonce, je marche, puis prends un taxi. À marcher tous les jours, on a l’impression que s’estompe l’idée d’être perdu  : il s’agit de grandes zones comme autant de petites villes indépendantes. On peut s’égarer dans une rue, mais on ne perd pas l’orientation globale dans le quartier où on marche. Et les lignes de métro aussi peu à peu on les apprivoise. C’est les distances qui sont terribles  : ville trop grande pour qu’on la traverse à pied, comme même on pourrait faire de Paris (je l’ai fait autrefois bien souvent, de Montparnasse à Montmartre). Se perdre dans Tokyo devient même assez vite difficile, à deux exceptions près. L’intérieur des gares (Shibuya, Ueno, Tokyo, Shinjuku) chaque fois tissé de galeries carrelées indifféremment soumises à flots et foules. Et surtout l’intérieur des quartiers, puisqu’une adresse ne comporte pas de nom de rue, mais le numéro du quartier (une surface donc) elle-même tissée ou sillonnée de ruelles en désordre. Parfois, pour les facteurs sans doute  ?, un panneau représente les ruelles, avec les noms pour chaque maison. Évidemment, ce ne m’est d’aucune utilité pour retrouver mon hôtel, si, du métro à l’hôtel, j’ai voulu imaginer un raccourci  : je croyais me reconnaître, mais du jour à la nuit les boutiques fermées ont changé tous les repères. Quand on invite quelqu’un, on ne lui donne pas une adresse, on lui faxe un itinéraire. Pour prendre un taxi, c’est ce plan-là qu’on montre. Un plan qui n’est pas comme les nôtres basé sur le réseau des veines, mais sur l’articulation et la juxtaposition des taches. En gros, c’est tout ceci qui rend si nécessaire le livre de Georges Perec, Espèces d’espaces, et l’importance de travailler à partir de ce qu’il déplace ou propose.

Angoisse et musique. Quand je suis ici, chez moi, au moins cinq jours sur sept, c’est le matin au réveil que je reprends les textes en cours. Et plutôt en éliminant la dernière phase de sommeil. On arrive à la machine, on installe une musique et le chauffage, et avec le second café continue le travail de la veille. Quand le jour commence, et le bruit de la ville, je cesse. En début d’après-midi, je prends deux heures pour lire (ainsi qu’une autre heure le soir, mais pas les mêmes livres). En fin d’après-midi, c’est chaque fois le retour de l’angoisse. Écrire ou lire serait impossible, la pensée est trop malmenée, ou tirée. C’est le moment où je m’occupe de sons et de musique, parce que le faire, et le rythme, commandent au reste, interdisent de rien garder d’énergie pour soi. À Clermont-Ferrand, j’ai les matins libres, mais la tête résonne trop de leurs mots, les mots entendus la veille. Dans la chambre d’hôtel, à la Gibson acoustique, je prends une heure, plus volontaire et claire que d’ordinaire. À Tokyo ou Kyoto, plusieurs fois je m’arrêterai dans des offices bouddhiques, pour les deux flûtes et cette manière qu’elles ont d’avancer désaccordées, sur le battement sourd du tambour. Mon séjour est trop bref pour que j’apprenne à savoir, avec le décalage, ce qui tient du soir et du matin  : je me rythme en fonction des lectures ou stages. À cinq ou sept heures de distance le corps sait ce qui devra être prêt, et du mental disponible. C’est sans doute pour cela qu’on peut résoudre cette contradiction, l’écriture à temps imposé, quand pour soi-même seul le rituel décide, dans le moment où l’angoisse aura pu être tenue à distance, ou dans tel biais étrange trouvé pour garder peu de sommeil dans la raison. Il y a le même trou ensuite, la journée finie ou l’atelier terminé, la lecture évacuée. À Clermont comme à Tokyo la ville sans heures cela finit dans une nuit allongé les yeux ouverts, casque sur les oreilles et, je le découvre aujourd’hui, la même musique choisie  : sonates d’Yzaïe pour violon seul.

Je ne cherche pas forcément à élargir la palette de mes exercices d’ateliers d’écriture. Bien sûr, j’essaye de nouvelles propositions, et quelques-unes se révèlent assez fortes pour rejoindre ou remplacer mes principales. Mais j’ai l’impression que la proposition elle-même est secondaire devant le territoire ou le paramètre d’écriture qu’elle permet de convoquer et d’explorer. Si, musicien en masterclass, je devais faire travailler son archet à un violoniste, je ne m’obligerais pas chaque fois à un autre départ que les études de Ševčík. J’ai l’impression qu’une proposition d’écriture révèle lentement sa force et sa puissance, et qu’elle le fait par dénuement. Qu’un terrain vide émerge, là, et qu’elle nous le suscite de façon concrète. Sur ces propositions, c’est moi qui suis en travail. Dans ma façon de les présenter, de les mettre en relation avec des possibles d’écriture, ou avec ce que précédemment fait dans le stage. Ainsi, du travail avec Antonin Artaud. Il s’agit d’un territoire d’écriture que lui le premier a ouvert. Bien sûr, dans Baudelaire, puis dans Lautréamont, on voit le nid se creuser, l’espace neuf se définir. Mais à leur corps défendant. Artaud y entre, et après lui plus personne ne peut écrire pareil. On peut rejoindre cet espace avec d’autres qui ont écrit après lui, Michaux par exemple, ou Dupin. Mais c’est une place de littérature si neuve que les textes qui s’y implantent, écrivant le corps d’abord, privant le texte de sujet (puisque c’est lui, le sujet écrivant, qu’on explore en tenant le journal de son mental en amont des mots), ces textes n’en finissent pas de construire dans les trois dimensions de l’espace vide de nouveaux habitats d’écriture, qui se relient, sédimentent ou condensent. Aussi, j’ai une curiosité, toujours, à y revenir, avec un autre groupe. Je ne «  refais  » pas «  l’exercice Artaud  », mais on s’exerce sur un fondamental si spécifique que lui, l’inventeur, l’exprime au plus juste. Donc voilà le même exercice à partir d’Artaud fait à Clermont-Ferrand avec des étudiants de licence et de maîtrise en lettres, et à Tokyo avec des enseignants, des ­traducteurs, des étudiants. Et les textes sont exactement de même niveau et complexité  : parce qu’il s’agit de mental, et de prendre pied dans l’espace vide encore d’histoire, peu importe que la langue utilisée soit étrangère ou pas. Ce qu’on a à dire prime. D’ailleurs, quand je ferai lire en japonais les textes qu’ils et elles ont écrit en français, ils garderont pour eux la même nouveauté.

Finalement, les endroits où nous aurons mangé à ­Clermont-Ferrand se révèlent aussi étranges à Tokyo, finesse du poisson cru à part. Au sous-sol d’une crêperie bretonne ou se disant telle, dans un établissement spécialisé de bières belges, et dans le fumet d’un couscous berbère. C’est plutôt là qu’on apprend à se connaître  : difficile, sinon, dans le travail. L’atelier est un rite, où on projette dans un premier temps l’invocation dont on s’est chargée, mais dont on est que le dépositaire d’intensité. Puis ce temps d’écriture  : à Tokyo Waseda j’explore pendant ce temps le temple du carrefour, je choisis et achète des carnets dans une boutique proche. À Clermont comme Tokyo, c’est en spectateur qu’on voit l’écriture se saisir d’eux  : celles et ceux qui préfèrent l’appui au sol, écrire par terre, celles et ceux qui s’isolent le plus possible dans le fauteuil de théâtre, et ceux et celles qui s’immergeront dans le bruit et le passage d’une cafétéria. Dans le troisième temps, ma tâche est de me rendre disponible à ce que j’entends des textes, y laisser l’intuition se déplier, vers la structure, les amplifications possibles, ou telle marque esthétique qui s’y cherche et parfois pourrait s’affirmer mieux. Même si je redresse un dos, suggère d’être plus attentifs aux résonateurs de la nuque ou du front, ou qu’on met en place différemment le souffle, je n’ai pas l’impression de fréquenter quelqu’un  : plutôt qu’un texte est là dans un corps, qu’il s’agit de laisser se détacher de son locuteur pour qu’il tienne, là, dans l’air. Alors c’est là, au bistrot, que je découvre que celle-ci est d’une famille de mineurs italiens, venus au début du siècle en Auvergne pour y fouiller le cuivre ou le fer, et que la vie ne devait pas être facile. Je découvre ces itinéraires qu’a conditionnés l’industrie, celle du pneu par exemple, à Montluçon ou ici. Et celui qui compte les palettes de parpaings le samedi à Point Bat Matériaux pour payer ses études de lettres, ou celui, pour la même raison, qui se transforme dans les soirées en serveur à jabot blanc, au bord du circuit de courses automobiles. Et, à Tokyo, quand bien même j’en saurai peu, qu’il y a celle venue d’Amaori tout au nord (et sa façon de moduler les R est autre), et celle venue de Kobé tout au sud (qui ne sourit pas, et dont les textes incluent d’étranges spirales). Ou bien comment on a repris encore, toute jeune, tel élément de la formation traditionnelle, ou bien qu’on l’a mystérieusement nié en devenant pianiste de free jazz. Et quand je m’étonne, sachant la lourdeur et la force que demande le clavier des demi queues, qu’ils soient Yamaha ou Steinway conçus pour dominer l’orchestre sous des mains masculines, la main très fine dessine dans l’air un mouvement complexe de calligraphie avant d’effleurer la table, disant d’un air d’évidence  : «  Je joue comme ça.  » Au karaté ou en aïkido aussi, l’énergie est affaire seulement de temps de contact. À Clermont, une autre parlera souvent, dans ses textes, du cheval qu’elle soigne et mène en course. L’exercice que nous ferons, à Clermont comme à Tokyo, à partir de Saint-John Perse, qui n’appartient certainement pas seulement à la littérature française, mais énonçait l’impératif de poésie depuis une vision globale d’un monde tout entier ramené à la taille de la main, ne révèle rien du passé de chacun. Il sculpte des silhouettes, et ces silhouettes ont affaire au temps, à la mémoire. Mais je demande un principe d’invisibilité  : c’est nous, lecteurs, qui chargeons ces lignes de notre propre histoire pour les recevoir, et ainsi nous agrandissons en connaissance secrète de nous-mêmes par la part imprévisible du langage. Mais au bistrot, oui je prends le droit de regarder les mains, d’entendre les rires  : on se moque de moi parce que je tiens mes baguettes par le ­mauvais bout, et finalement tout est bien comme ça.
Je m’en veux toujours de parler autant de livres. On dirait quelqu’un qui a tout lu, et assomme les autres de références obscures, qui leur sont inutiles. Pourtant, je connais des dizaines de gens qui ont lu bien plus que moi, et bien plus en profondeur. Je n’ai jamais été doué, en tout cas pas pour grand-chose que je sache. Ma qualité serait plutôt dans la répétition. Je sais mes origines à moi dans ce pays venteux, en dessous du niveau de la mer. On peut prendre ce qu’on veut sur la figure, on est assez collé au sol pour tenir et recommencer, et Rabelais disait déjà, de cet endroit précis, que ça se voyait dans les corps (je préfère ne pas répéter la phrase exacte). J’ai eu la chance de lire tôt, mais peu de livres. Le scarabée d’or d’Edgar Poe a été déterminant quand j’avais dix ans, mais c’est que les processus de lecture devaient déjà être solides. Il y a eu aussi Jules Verne, Le grand Meaulnes, et vers ma quatrième (en 1965, l’année du collège mixte, des photos en couleur dans les magazines, des premiers 45 tours possédés des Beatles) avoir reçu, dans les prix scolaires choisis par le prof de français, M. Bobineau, Stendhal, que je relirai ensuite tous les ans. Puis vers 15 ans le grand basculement Balzac, le goût des gros livres, (Dostoïevski, Dickens), enfin la découverte par hasard, mais terrifique, de Kafka. J’ai recommencé à lire bien plus tard, vers mes 26 ans. Entre temps, rien. Il y a eu Flaubert, Maurice Blanchot, et puis, petit à petit, tous les livres dont parlaient ceux-là. On marche à rebours. On commence par ce qui est tout près (j’ai calé longtemps à Faulkner et à Proust avant qu’ils me soient accessibles, et nécessaires), ensuite on marche à rebours vers l’origine. On découvre progressivement qu’il s’agit d’un seul arbre, tout est lié, et chaque vrai livre contient sans doute la littérature en entier. Prenez les Illuminations ou les Fleurs du Mal, par exemple  : on pourrait s’en suffire pour la vie. Ou Montaigne. Mais j’avais le temps  : ça a duré douze ans à peu près. Racine, puis Shakespeare, puis la Bible. Ou Koltès, puis Sophocle. Ou Don Quichotte, et forcément Borges. Depuis quelques années, ce n’est pas que je lise moins, je lis autrement. Je m’installe quelque part dans l’arbre, et j’y attends avec un livre, le livre qu’est l’arbre à cet endroit, et que je connais depuis bien longtemps.

Parfois, ce ne serait même pas relire, mais regarder la page  : sauf que j’y vois des techniques et des mondes que je n’y savais pas. Je lis plutôt de la poésie, beaucoup de théorie (mais seulement en début d’après-midi) et j’ai une longue lecture du soir (Proust ou Balzac oui encore, mais en ce moment un deuxième tour Saint-Simon  : c’est très long, Saint-Simon). On s’imagine donc, parce qu’on vit la journée dans un garage avec des livres qui vont jusqu’au plafond, que cela intéressera tout le monde. Mais pourtant, là tout de suite, dans ce texte fragile qu’on vient d’entendre, c’est bien une disjonction à la Borges, un glissé à la Montaigne, un abrupt à la Sophocle, qu’on a perçu  : on doit bien le dire.

Religiosité de Kyoto, dépouillement du Cézallier. La noire basalte d’Auvergne, au moins une fois l’an, fait partie des mes rites. J’ai un attachement aussi à la Bretagne. Mes autres attachements en terre de France sont urbains. Il y a des choses que je déteste en Auvergne  : la manie de mettre des barbelés partout autour des pâturages, de déterrer et briser les repères pour randonneurs, et les regards méfiants quand vous traversez les hameaux. Mais la puissance éruptive du sol est intacte. Chaque année, il y a au moins deux cratères que je visite, l’un nécessite de marcher très longtemps en terrain très nu, plateaux lentement ascendants, et lui-même est une grande cuvette traversée de ruisseaux, avec la cheminée qui se hérisse tout au milieu. L’autre est parfaitement conique, tombe dans un lac dont on fait le tour, et le cratère intérieurement rempli de forêt toute embrouillée. Ce sont des volcans mineurs, où rarement on tombe sur d’autres promeneurs. Trop de neige empêche qu’ils soient accessibles. C’est quand la puissance de la terre nie le temps en se présentant ainsi géométrique qui peut-être fascine. C’est trop hérissé, trop globalement hostile, le Cézallier, pour qu’on s’y sente en quoi que ce soit maître. À Kyoto on marche dans les labyrinthes d’allées couvertes en bois fragile des temples. Devant les intérieurs, les marches de bois où méditer devient possible parce qu’entre le mur et le bois chaque parcelle d’espace est construite. L’arrangement des mousses et la ligne des frondaisons, comme seulement le gravier rayé et les cercles qu’il fait autour du rocher. Je ne me risquerai pas à des mots sur les jardins du Daitoku-Ji, du Nanzen-Ji ou du Ryoan-Ji sauf à dire qu’il s’agit d’une expérience mentale radicale et majeure, qui tient du choc et du sursaut, mais le choc — et il est violent, et encore plus violent au second voyage — qu’à condition d’un vide et d’un ouvert préalable, que le cheminement vous a contraint d’attendre et de construire. On vous fabrique disponible et puis, alors que vous êtes assis là devant rien (mais un rien maintenu tel depuis cinq cents ans) c’est l’abstrait qui assaille et renverse. Peut-être qu’on sait obscurément que l’usage de la littérature est déjà cela en chacun depuis longtemps. Qu’on a parcouru déjà depuis longtemps les Fleurs du Mal ou Racine ou pourquoi pas Céline et Dostoïevski, et que le plaisir géométrique qu’on a à la composition d’un vers ou d’un livre tient de cette attente et de cette revisite qui crée l’ouvert, puis, parce que c’est d’une autre étape de vie que vous revenez à l’œuvre, ce choc. Dans mon séjour d’hiver en Auvergne noire (je n’y suis jamais venu en autre saison), l’heure préférée c’est avant l’aube, parce que les trayeuses électriques d’une ferme proche, même discrètement à cause de la distance, m’ont dit ce lien ancestral qui recommence du travail, ici où l’espace est pourtant aussi ouvert, trois maisons en vue dans le hameau, et la forêt tout autour, la gorge brutale sur la Couze un peu plus bas. Une lumière jaune là-bas dans le hangar, tandis que je pousse le volet et prépare du café. Il est cinq heures, et j’aurai quatre heures devant moi. Le rendez-vous annuel se prépare mentalement longtemps à l’avance, comme une attente de ce que la ville ne permettra pas. Après les quatre heures où le travail serait simplement d’accepter l’écart, se rendre disponible à une venue imprévue des mots, le lien se refera par la dépense physique, la marche, cette conquête de telle forme géométrique, ou de la longue montée vers cette vieille chapelle à pic, entourée de ses tombes dévastées. S’il y a cela dans la littérature, que disent les rochers du Ryoan-Ji dans leur gravier géométrique, l’atelier en serait d’abord le partage. Plutôt qu’une transmission, comme créer cet ouvert, ou le choc viendra que sa voix, un instant, se fixera sur un rythme, et que cette émergence sera définitive. C’est irrationnel, et indépendant finalement de l’exercice. On aura régressé dans cette intimité où corps et langage s’affirment ensemble, et peu importe que la langue de départ était la langue familière de la ville comme en fac à Clermont-Ferrand, ou étrangère et lointaine comme en fac à Tokyo  : la littérature est toujours étrangère.


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1ère mise en ligne et dernière modification le 1er avril 2013
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