Une traversée de Buffalo | loi pour les suicides

on dissuadait les gens de ce qui était quand même une solution de facilité


 

On avait promulgué cette loi pour les suicides : ils se répandaient trop. On ne savait plus les enrayer, il fallait toucher le symbolique, la trace. On avait eu cette idée très simple : qui se suicidait, ses possessions même maigres on les suiciderait aussi. Un service municipal s’en chargerait désormais : il fallait très peu, en fait. Ils ne laissent jamais grand-chose, les suicidés. Les mauvaises langues ajoutaient que s’ils n’avaient pu surmonter cette tentation insistante de se retirer du jeu, c’est qu’ils avaient déjà tenté tout le reste, et donc que ce qui leur demeurait de possession n’était plus que symbolique. On avait établi ces lieux, dans la ville : assez de suicidés pour avoir besoin de plusieurs lieux. Aux quatre orientations principales de la ville : nord, sud, est, ouest. Mais le même arrangement – une grue à grappin, quelques camions, et la presse mécanique qui vous articulait ça en beaux parallélépipèdes réguliers. On collait dessus le nom de la personne et la date, la seule date de fin et même pas l’âge. Un bloc compact et gris noir – allez retrouver là-dedans les souvenirs, les photographies, le vêtement préféré. Là-bas, dans la plaine, on érigeait ce mur des vies perdues. On se disait que ça inciterait les autres à la prudence. On disait dès à présent qu’on allait pouvoir commencer des études statistiques concernant les résultats. D’autres prétendaient que les études avaient été faites, mais que les chiffres continuaient de grimper, et qu’on en taisait donc le résultat. En attendant, on ramassait, on comprimait. Étrange comme tout cela, à peine rassemblé, avait déjà la couleur de la terre.

 

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1ère mise en ligne et dernière modification le 5 mai 2010
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