[84] qu’ainsi mon plaisir serait plus complet s’il y avait moins d’intermédiaires entre moi et les animaux

Il n’y a pas d’éléphant dans À la Recherche du temps perdu, mais il y a un mammouth : « ne m’épouvantaient pas comme auraient pu faire, à une époque de la préhistoire, les cris poussés par un mammouth voisin dans sa promenade libre et désordonnée ». Il y a des girafes : « animaux survivants des époques lointaines, comme la baleine ou la girafe, qui nous montrent les états que la vie animale a traversés », parfois métaphore de la ville : « détacher ses yeux du Trocadéro dont les tours en cou de girafe... » (...)


Il n’y a pas d’éléphant dans À la Recherche du temps perdu, mais il y a un mammouth : « ne m’épouvantaient pas comme auraient pu faire, à une époque de la préhistoire, les cris poussés par un mammouth voisin dans sa promenade libre et désordonnée ». Il y a des girafes : « animaux survivants des époques lointaines, comme la baleine ou la girafe, qui nous montrent les états que la vie animale a traversés », parfois métaphore de la ville : « détacher ses yeux du Trocadéro dont les tours en cou de girafe... » Les hippopotames peuvent avoir d’étranges voisins dans l’énumération qui les accompagne : « une fosse, un marais, mais où l’on sait qu’ils ne sont là que pour fournir aux ébats de l’hippopotame, des zèbres, des crocodiles, des lapins russes, des ours et du héron ». Zèbre et crocodile n’ont pas d’autre occurrence, mais l’ours revient en métaphore du sauvage ou du malotru (« l’air d’un malotru, d’un vieil ours ») ou comme illustration d’un volume des Fables de La Fontaine, avec d’autres de ses congénères, comme le lion que Françoise prononce li-on, avec pour le lion quelques études de comportement assez près eux aussi des inventions de fables : « animaux qui ne se domestiquent pas, aux lionceaux prétendument apprivoisés mais restés lions », ou bien « le lion laisse les tigres tranquille », ou encore « comme un lion qui dans la cage où on l’a enfermé a aperçu tout d’un coup le serpent python qui le dévorera ».

Le narrateur est parfois bien proche de la volaille : « comme si j’avais été moi-même une poule et si je venais de pondre un oeuf », même s’il suffit du modeste gallinacé pour donner toute une vie à une phrase-paysage : « le soleil venait de reparaître, et ses dorures lavées par l’averse reluisaient à neuf dans le ciel, sur les arbres, sur le mur de la cahute, sur son toit de tuile encore mouillé, à la crête duquel se promenait une poule. »

Dans À la Recherche du temps perdu, le canard et l’antilope peuvent former, rapportés à la grand-mère, comme un zeugme zoologique : « Par un merveilleux progrès de l’évolution, ma grand-mère n’était plus un canard ou une antilope [...] ». On casse les reins aux chats, et les chattes sont mutines, et dans Combray on a le chien de Mme Sazerat comme celui de M. Galopin, ils aboieront sur le passage du narrateur pour mieux marquer là encore l’espace (« des grilles fort éloignées les unes des autres, les chiens réveillés par nos pas solitaires faisaient alterner des aboiements ») et sont comme l’homme soumis au dérèglement des sens : « aussi mystérieux que la folie d’une chienne, la folie d’un cheval ». On a aussi les perroquets et le singe de Rachel, singes qui nous valent parfois de beaux dialogues : « – Quoi, vous croyez qu’elle a un derrière bleu ciel comme les singes ? – Charles, vous êtes d’une inconvenance ! », les singes ont « l’oeil mélancolique et cerné » comme l’auteur lui-même, et facile de glisser aux animaux qui n’existent pas : « une créature étrangère à l’humanité, aveugle, dépourvue de facultés logiques, presque une fantastique licorne, une créature chimérique ».

Laissons abeilles et bourdons, dont le rôle est très spécifique dans la narration, Proust s’est renseigné sur le travail de Fabre à propos des guêpes fouisseuses, mais il n’y a chez lui ni taupe ni terrier (les deux nourriront le bestiaire de Kafka), ni renard ni fourmi.

Le narrateur est insensible à la beauté spéciale des méduses : « encore plus que la viscosité des méduses ne me ternissait la plage de Balbec », « comme une méduse
stérile qui périra sur le sable »
, « une vie plus inanimée que celle de la méduse ». Les sangsues au moins sont plus utiles : « attachés à sa nuque, à ses tempes, à ses oreilles, les petits serpents noirs se tordaient dans sa chevelure ensanglantée », et parfois c’est le visage lui-même qui se fait serpent : « tandis que se crispaient les blêmes serpents écumeux de sa face, sa voix devenait tour à tour aiguë et grave comme une tempête ».

À six reprises vient l’infusoire comme le plus petit être connu, mais toujours rapporté à la taille du corps humain, voire de celle de la planète : « et il les verra à l’échelle où verraient le corps d’un homme de haute taille des infusoires dont il faudrait plus dix mille pour remplir un cube d’un millimètre de côté », ou « des restrictions naturelles analogues à celles qui empêchent la prolifération infinie des infusoires d’anéantir notre planète ».

Les animaux sont carnassiers (« et il servira de pâture aux animaux carnassiers et aux oiseaux qui se nourrissent de la graisse des morts ») ou hermaphrodites (« certains animaux hermaphrodites, comme l’escargot, qui ne peuvent être fécondés par eux-mêmes »), ou unisexués (« à ces époques d’essai où n’existaient ni les fleurs dioïques, ni les animaux unisexués, à cet hermaphrodisme initial dont quelques rudiments d’organes mâles dans l’anatomie de la femme et d’organes femelles dans l’anatomie de l’homme semblent conserver la trace »), les animaux jouent à faire les morts (« à la surface de mon corps – insensibilisée comme l’est celle des animaux qui par inhibition font les morts quand on les blesse »). Les animaux, on en rêve : « car on dit que nous voyons souvent des animaux en rêve, mais on oublie presque toujours que nous y sommes nous-mêmes un animal privé de cette raison qui projette sur les choses une clarté de certitude ». Les animaux bavent quand ils sont en rut : « ses glandes salivaires, comme celles de certains animaux au moment du rut, entraient dans une phase d’hypersécrétion telle que la bouche édentée de la vieille dame laissait passer, au coin des lèvres légèrement moustachues, quelques gouttes dont ce n’était pas la place ». Les animaux sont éphémères : « aussi informes, aussi peu viables que ces premiers animaux qui précédèrent les espèces actuelles et qui n’étaient pas constitués pour durer », exprimant alors la vanité que serait croire à des oeuvres artistiques qui défieraient le temps. Les animaux auraient même presque pu lire des livres : « quand il n’y aura plus d’hommes et à supposer que la gloire de Bergotte ait duré jusque-là, brusquement elle s’éteindra à tout jamais. Ce ne sont pas les derniers animaux qui le liront ».

Et s’il y a aussi bien des animaux humains, mais alors laissés à eux-mêmes sur la nudité pure de la vieille terre : « un même regard éclaire des animaux humains différents, comme un même ciel matinal des lieux de la terre situés bien loin l’un de l’autre ». Au bénévolent lecteur de compléter ce que forcément j’ai manqué.

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1ère mise en ligne et dernière modification le 11 janvier 2013
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