Proust #72 | notre vie ainsi que d’un musée où tous les portraits d’un même temps ont un air de famille

Proust au musée Grévin, reconstitution moderne de la chambre d’un génie du roman avec écriture interactive


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Il n’y eut pas de protestation du monde littéraire et intellectuel lorsque Marcel Proust fit son entrée au musée Grévin.

Tout au plus s’amusa-t-on, en privé, des voisinages qui s’en induisaient, maintenant qu’on trouve plutôt, dans la survivance qu’est l’art de la cire anthromorphe (plus rien à voir avec son usage médical, comme au musée de l’École vétérinaire les tumeurs et bizarreries reconstituées par Honoré Fragonard), les stars, vedettes et sportifs de l’actualité immédiate et fugace, au nombre desquels parfois quelques écrivains à succès – ce qui ne fut pas le cas pour Marcel Proust, avant son retour à la mode moitié des années cinquante.

Pour ce que représente l’écrivain dans l’imagination populaire ? En chacun de nous est un insomniaque qui se récrit lui-même jusqu’à en mourir, c’est par cela que Proust est devenu légende, même pour qui ne l’a pas lu. Cela dit, la figure du type au visage blême et yeux cernés, noyé de papiers dans son lit, sous son propre portrait et prêt à vous tousser son asthme à la figure, fut vite considérée par l’établissement comme moins attractive que ce que représentaient des Penelope Cruz ou des Sébastien Chabal. Marcel Proust, dans son lit de plastique moulé (mais avec vrai drap et fac-simile de quelques paperoles), fut alors déplacé et reclassé dans l’ensemble dit des « cinquante figures typiques de l’histoire de France » que le musée louait pour des installations temporaires à des châteaux de province ou dans ses succursales des villes moyennes de l’Amérique profonde.

Tout changea il y a cinq ans, lorsque l’établissement, comme ses pairs, dut se doter d’une vitrine dite interactive. Quoi faire avec des cires comme celles de Brad Pitt ou Céline Dion – Bernard Pivot lui-même préside depuis douze ans l’académie qui choisit les nouveaux entrants (comme sur le même principe on élit les nouveaux mots du Petit Larousse), mais ça ne vous fait pas un Proust tous les jours.

La première réalisation, avec la complicité d’une célèbre marque d’imprimantes, fut de remplacer le fac-simile du manuscrit par une feuille d’encre électronique, sur laquelle s’écrivait à l’infini À la Recherche du temps perdu, selon sa version html et dans une police de caractères étudiée pour ressembler à l’écriture manuscrite réelle de l’auteur – un algorithme parfois lui faisant biffer aléatoirement une phrase pour plus de réalisme.
On avait placé le lit de Proust dans une alcôve (juste avant celle où le vieil Einstein et Elvis Presley jouaient ensemble sur un flipper vintage) que les spectateurs découvraient par l’arrière, le texte s’écrivant donc devant eux tout près, avant même de se trouver face au visage blême et mal rasé aux cernes de cire. On avait progressivement perfectionné le système : une caméra dissimulée dans le rideau du lit transmettait des indications élémentaires obtenues par reconnaissance faciale. Un générateur de texte dans lequel on avait compilé (c’était un très bon exercice pour les étudiants, et cela familiarisait à ce qu’avait pu être la littérature de futurs informaticiens qui ne s’en préoccupaient guère) l’ensemble des descriptions de visages dans À la Recherche du temps perdu (elles y étaient nombreuses) faisait qu’au moment précis où vous regardiez le texte s’écrire c’est votre propre visage que décrivait le Marcel Proust de cire, qui pourtant ne s’était pas détourné à votre approche, et pour cause.

Alors on haussa encore le dispositif : vous choisissiez une typologie spatiale (chambre, campagne, ville, mer, voyage), puis une typologie relationnelle (jalousie, colère, détresse, rêve). Puis vous choisissiez parmi quelques personnages de la Recherche (Gilberte, Swann, Odette, Charlus, Cottard, les Verdurin, Albertine, Françoise pour les plus connus, mais quelques autres plus rares, comme ce philosophe norvégien bégayant qui fait une brève apparition, ou les passagers secondaires du grand vaisseau, comme le sculpteur Ski, le chauffeur ou le directeur d’hôtel), et c’est dans le texte de la Recherche même que s’installait, en conversation avec le personnage choisi, une variation vous décrivant et vous incluant. Le principe de circularité de À la Recherche du temps perdu était respecté.

Quelqu’un, qui revenait de visiter à New York l’Empire State Building, eut l’idée qu’on propose aux visiteurs d’embarquer à la fin la version du grand livre de Marcel Proust augmentée du passage le concernant : n’était-elle pas faite avec des mots, des images et des techniques de l’auteur ? Et l’œuvre elle-même avait-elle jamais été autrement qu’ouverte, prête à absorber le moindre événement ou le plus humble personnage passant à proximité de son auteur ?

Le faux Balzac et le faux Bernard Pivot qu’on avait rapprochés à quelques mètres, enlacés, en riaient de bon cœur, sans qu’on sache si c’était des visiteurs, du faux Proust, ou de ce qu’était devenu le monde lui-même. On avait aussi, par une simple modification de programme, décidé de compiler dans le texte original l’ensemble des variations obtenues, tandis que l’algorithme continuait de biffer aléatoirement, de virgule à virgule, de minces fragments inutiles du texte original. Des chercheurs de l’INRIA (mathématiques appliquées et informatique) avaient encore modifié le générateur, plus imprévisible, capable de surprenants écarts. Le roman À la Recherche du temps perdu devenu alors comme en expansion infinie, sans pourtant jamais cesser d’être lui-même. Sans rien toucher à la tentative elle-même de Marcel Proust, faire que l’œuvre devienne, visiteur après visiteur, et à mesure qu’on affinait et augmentait le choix des typologies personnelles proposées (réminiscence involontaire, choisir : olfactive, gustative, auditive ; deuils de proches : grand-mère, mère, frère, sœur, père, génocide, autre), un immense reflet continu.

On invitait les célèbres et puissants acteurs du monde ou héros de faits divers qu’étaient les nouveaux arrivants au musée Grévin, dans la traditionnelle photographie où le personnage réel pose à côté du personnage de cire, sans qu’on puisse deviner lequel est lequel, à choisir eux-mêmes dans quel passage de l’œuvre initiale de Proust ils souhaitaient leur personnage. Ainsi se constitua ce qu’on appelait désormais La Nouvelle Recherche ou La Recherche universelle (l’originale elle-même étant déjà faite de tant de célébrités notables et de l’écume de son temps). Le mannequin de cire écrivait et biffait toujours. On avait de nouveau installé Proust là où se passait l’actualité : à l’entrée des grands rassemblements politiques, aux portes des grandes expositions d’art, dans les concerts et les fêtes. On voyait maintenant le terme : le livre écrit par les visiteurs avait remplacé le livre original.

La littérature avait conquis enfin sa possibilité de perpétuel présent.

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François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne 3 janvier 2013 et dernière modification le 9 juillet 2013
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