[63] la désolation sans pensée d’un feuillage que cingle la pluie et que retourne le vent

à savoir si Proust a vraiment assisté à l’autopsie d’Émile Zola


« J’ai voulu voir l’intérieur d’un écrivain », aurait dit Proust à Antoine Bibesco.

Qu’y aurait-il eu à refuser à Adrien Proust, membre éminent de l’Académie de médecine, familier du ministère, mais surtout inspecteur général des services sanitaires, et à ce titre ayant mandatement sur la morgue de Paris ? C’est un homme important, le père de l’écrivain. Ses travaux sur l’hygiène, sa lutte contre le choléra font que, bien légitimement, quand une attaque cérébrale le foudroya en novembre 1903, son enterrement fut le plus suivi à Paris depuis celui d’Émile Zola, un an plus tôt.

Une autopsie, lorsque menée dans un cadre judiciaire, est un fait public. À la requête directe d’Adrien Proust auprès du médecin-chef Vibert, ce 30 septembre 1902 — les deux hommes se connaissent et s’apprécient —, Marcel Proust est autorisé à assister, en blouse blanche, dans la grande salle de la morgue de Paris et ses paillasses de zinc, et même s’il restera à distance et sans prendre de notes, à l’autopsie d’Émile Zola.

Sur la mort d’Émile Zola, on trouvera une littérature consistante. La thèse de l’accident continue de prévaloir : un temps maussade et pluvieux, la première fois qu’on rallume la cheminée, un feu qu’on croit éteint et le domestique des Zola, Jules Delahalle, referme la trappe. Dans la cheminée, au lieu des habituels blocs d’anthracite, des « boulets Bernot » de dépannage. Dans la nuit, Alexandrine Zola se sent mal et réveille son mari, qui ne se sent pas bien lui non plus, mais attribue cela à une intoxication alimentaire. « Demain nous serons guéris », lui aurait-il dit — les différentes biographies concordent. Quand leur domestique ouvre la porte, le lendemain matin, les deux époux sont inconscients. On pourra ranimer madame Zola, restée dans le lit, mais pas l’écrivain, étendu inconscient sur le plancher, dans son vomi — on tente des massages, des tractions de la langue, mais il y a eu trop de gaz carbonique inhalé.

On sait qu’en 1953 un nommé Hacquin fera part à un journaliste du premier Libération des déclarations d’un ramoneur-fumiste, Henri Buronfosse, soi-disant rencontré en 1928, lequel se serait targué, travaillant sur le toit d’une maison voisine, d’avoir volontairement bouché le conduit de cheminée des Zola, ses propres sympathies politiques le lui faisant avoir en haine. C’est beaucoup de hasard (les Zola étaient revenus de Médan le jour même), et on s’en tient plutôt à la version de l’accident le plus stupide qui soit.

Les deux chiens des Zola, qu’ils gardaient dans leur chambre, ont survécu. Pour reconstituer le drame, dès le surlendemain, le commissaire Cornette pratiquera des expériences avec deux cochons d’Inde et deux canaris. On s’interrogera aussi sur la circulation de la rue, qui fait vibrer les murs à cause des pavés de bois, et aurait pu endommager la cheminée (c’est nouveau, la circulation de camions automobiles dans les rues de Paris).

Et on ne peut éliminer non plus les bruits de suicide. Pour tout cela, le juge Bourouillou ordonne l’autopsie, qui est pratiquée le lendemain même du décès — et l’analyse du sang prouvera sans aucun doute possible l’intoxication à l’oxyde de carbone.

À peine si Vibert se souviendra plus tard de la présence de Marcel Proust (qui le connaît, onze ans avant la publication de Swann), et il n’en fera pas non plus récit à sa mère (elle réprouve l’initiative, n’aurait pas accordé cette présence). Mais Robert Proust, le frère — lequel vient de soutenir sa thèse de doctorat et commence son chemin de chirurgien, le premier à pratiquer l’ablation totale de la prostate et qui habitera l’appartement familial jusqu’à son mariage quatre mois plus tard — se souvient très bien de Marcel, parce que c’est, contrairement à son père et son frère, la première fois qu’il assiste à une autopsie, leur racontant, à lui et son père, ses impressions naïves — bruit de la scie sur le crâne, repliement de la peau du visage sur la face, extraction du cerveau (« un cerveau vert », aurait dit Marcel à son père et son frère, qui mesurèrent en cela son taux d’émotion), enfin l’incision en Y.

Robert Proust fera plusieurs fois état de cette conversation du soir entre les trois hommes (pour eux deux, le monde de l’autopsie est des plus banals), la curiosité de son frère, qui n’avait pas dormi de toute la nuit précédente pour se présenter à l’heure, soumis donc à des étouffements renforcés par l’humidité des locaux où l’eau froide ruisselle en permanence, et les produits au chlore utilisés pour le nettoyage et l’antiseptie. Il précisera que son frère avait sympathisé avec l’interne qui, comme lui, devait se tenir en retrait et auquel on avait confié la pesée des organes et peut-être, dans les archives de justice, où le procès de l’autopsie de Zola est soigneusement conservé, certaines des annotations concernant le poids des intestins, cœur et poumons sont-elles de la main de Proust.

On n’en a pas de trace dans sa Correspondance. À peine, trois jours plus tard, écrit-il à son principal correspondant du moment, Antoine Bibesco : « Je vais mal, très mal », et aussi « je suis bien malheureux mon petit Antoine en ce moment, la vie ne m’est pas douce ». C’est ce qui conduira sa mère à lui faire anticiper son départ pour Amsterdam, et il est en Hollande dès le 16 octobre.

Il est attesté aussi, au retour de ce séjour en Hollande anticipé, que Proust prit contact avec le chargé d’affaire d’Alexandrine Zola (lequel avait à gérer la situation complexe des deux enfants de Zola et de Jeanne Rozerot) pour acheter tout ou partie des 7 000 plaques photographiques laissées par Zola. Dans la correspondance échangée entre les deux hommes on le voit ensuite proposer de ne racheter que celles concernant l’Exposition universelle de 1900, qui tient chez Proust une place moindre que celle de 1890, mais quand même — fabuleuses photographies de Zola sur la construction de la tour Eiffel, ainsi que ces photographies, auxquelles la famille Zola semblait moins attachée, et qui concernait les objets mécaniques, trains, tricycle à moteur. Mais que l’intérêt même que Proust y portait conduisit la famille Zola à les garder sans se séparer d’aucune, elles sont toujours d’ailleurs propriété de la famille.

Il semble que la froideur dont on a pu taxer Marcel Proust lors du décès de son père, un an plus tard, dans des circonstances aussi rapides et imprévues que le décès de Zola, ne soient que la conséquence de ce qu’il avait traversé ce 30 septembre 1902 — il n’avait plus de larmes, il revoyait encore le crâne ouvert de Zola, la la peau du visage repliée sur la face, avec la petite barbiche maigre devenue dure et raide.

« Tant d’états heureux et tendres comprimés par la souffrance ne s’échappaient pas d’elle maintenant comme ces gaz plus légers qu’on refoula longtemps ? On aurait dit que tout ce qu’elle avait à nous dire s’épanchait, que c’était à nous qu’elle s’adressait avec cette prolixité, cet empressement, cette effusion » : quant à la célèbre scène des gaz (je dis célèbre parmi les proustiens, bien sûr, parce que c’est quand même un détail discret), évoquée lors du décès de la grand-mère, Robert Proust a confié plus tard à ses proches qu’elle provenait directement du souvenir de cette autopsie à laquelle avait voulu assister le futur auteur de À la Recherche du temps perdu, étrange fusion par l’abdomen de la grand-mère du narrateur et de l’auteur des Rougon-Maquart.

« J’ai voulu voir l’intérieur d’un écrivain, aurait dit Proust à Antoine Bibesco. Mais d’un grand écrivain, tu comprends ? »

Et non seulement Antoine Bibesco s’en souvient et nous le rapporte, mais il nous dit la suite :

« Mais il n’y a rien, tu comprends, absolument rien de différent », avait insisté Marcel Proust. Et puis :

« On a découpé puis enterré ce myope sans ses lunettes, pauvre homme ».

 

Photographie ci-dessus : Émile Zola sur son lit de mort. Et ci-dessous : Émile Zola, autoportrait au Détective Nadar.


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1ère mise en ligne 29 décembre 2012 et dernière modification le 23 mai 2013
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