Proust #10 | cette idée d’une morte qui continue à vivre

cimetière du Père-Lachaise, division 85, première visite


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Quelquefois au cimetière du Père-Lachaise on aperçoit Proust assis sur le coin de sa tombe. On est quelques-uns à le savoir. Mais on ne l’embête pas. Quand on vient, c’est un par un. S’il y a déjà quelqu’un à l’entretenir, on se tient à distance, on n’approche pas, on n’interpelle pas, c’est tacite. Seuls ceux qui connaissent bien l’œuvre et la vie de Proust d’ailleurs s’aperçoivent que c’est bien lui, œillet à la boutonnière (ou autre fleur prise aux tombes proches, à moins que vous-même ne lui en apportiez un qui ne soit pas en plastique), et que cette silhouette discrètement assise est réellement ce Marcel Proust dont le nom est inscrit sur le granit lisse.

On s’est aperçu assez tôt de cette aptitude peu fréquente, et c’est alors, avec l’accord de son frère et de la famille, qu’on a remplacé la tombe d’origine par cette dalleparallélépipédique de marbre gris, tombe imbécile certes, mais qui glisse aisément et lui facilite depuis lors des apparitions plus fréquentes.

C’est en général dans cette heure forte de la matinée, un peu avant les dix heures, quand œuvrent au cimetière ceux qui l’entretiennent, préparent les trous des morts du jour, aménagent les tombes de ceux d’hier. Il y a peu d’exemple qu’on l’ait vu en pleine journée, aux heures où se promènent les touristes ou bien que tout auprès à quarante mètres, on se rassemble pour l’incinération d’un proche.

Il reparaît souvent aussi, mais plus brièvement, dans cet instant de la tombée du jour, quand les oiseaux tournoient en criant dans le ciel, et qu’il se fond aux monochromes perspectives des tombes. Mais il est morne et revêche à cet instant, on n’approche pas. Il regarde vers le nord-est, obstinément – mais peut-être simplement parce que c’est l’angle de vue qui a le moins de chance à cette heure d’être traversé par une silhouette.
J’y suis allé souvent, le matin, moi aussi. Traverser Paris n’est pas pénible, quand on sait pourquoi on l’entreprend. Il ne parle pas, mais a-t-on besoin qu’il nous parle. Il tousse discrètement, sa toux ne lui a pas passé. Il peut sourire cependant, et il vous voit, vous considère pensivement, parfois longtemps. Certains s’assoient auprès, lisent un passage de ses livres (attention, silencieusement, il n’aimerait pas, sinon). Il a un geste étrange, toujours le même : la jambe croisée sur l’autre, à même le marbre gris de sa tombe coulissante, il l’époussette de la main opposée. Lentement, avec application, et puis regarde à nouveau au lointain, ou vous-même. Parfois, on relève le nez de sa page, ou bien on sort de sa méditation, et le couvercle gris de la tombe est intact, plus de silhouette en costume assise à l’angle. Parfois, on se lève alors qu’il est encore là, on adresse le petit salut muet de rigueur, puisqu’on en connaît tous les codes, à lire la Recherche, et on s’en va lentement. Quand on se retourne, il est toujours là-bas, à regarder le nord-est. Je n’y vais pas en cas de grande chaleur ou beau temps, c’est inutile, il n’y sera pas. Je fais volontiers un détour, quitte à sauter un rendez-vous ou prendre énorme retard, si c’est un temps à légère bruine, ou tamisé de brume.

J’ai marché souvent et longtemps au Père-Lachaise, et dans d’autres cimetières. Il semble qu’il n’y ait que Marcel Proust à avoir adopté ce comportement-là. J’ai remarqué, ces dernières années, qu’on est moins nombreux à le savoir, en tout cas moins nombreux à s’y rendre. Et que lui a maigri, qu’il est plus taciturne, plus voûté. Son costume est le même.


François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne 17 novembre 2012 et dernière modification le 8 juillet 2013
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