voilà comment on devait traiter les rebelles

dans cette ville on enterrait sur place ceux dont on détruisait les maisons, cela semblait une solution rationnelle


C’étaient des tombeaux rationnels et commodes : un conteneur pour quatre corps, usage familial permis.

La ville va mal. Ce qui va mal dans la ville c’est la totalité de son histoire. C’est ce qui l’a faite ville. C’est les paroles qu’ils ont tenues. C’est tout ce qu’on leur a fait endurer. Et ceux qui viennent au présent, pas mieux. On leur réserve quoi : le bord, les murs, la misère, le rongement.

Habitez dans la ville rongée, leur dit-on.

Et ce n’est pas assez : la ville rongée, on y met encore d’autres machines, on creuse. On veut du verre, des affaires, des tours.

Mais là-dedans aussi, ils entrent, ceux à la parole mauvaise. Ceux qui disent que la ville va mal, ceux qui disent que le réel s’effondre.

Et ils se revendiquent de toutes les paroles à chaque époque dites en ce sens.

Alors il fut décidé que.

Alors, partout où on rongeait, dans le bruit des machines, sous le grondement des trains à l’arrière-fond, dans l’effondrement des maisons de misère qu’on abattait pour les constructions de verre, d’abord on les déterrait, ceux qui avaient proclamé tout ça il y a si longtemps, ou le proclamaient de toujours.

On récupérait les restes. On les coulait dans ces blocs de ciment noir.

Et puis voilà : on réenterrait.

Et ceux d’aujourd’hui, leçon. On leur montrait les blocs noirs. On leur disait : toi aussi, là. Il suffisait d’un coup de pelle. D’un effondrement de graviers. Ceux qui parlaient à haute voix aux carrefours, fini. Ceux qui criaient dans la nuit, fini.

Ceux qui vous assaillaient d’articles et de textes et de poèmes et de cris : fini.

Vous n’aurez pas assez de blocs noirs, disaient-il. La ville assez grande pour vous enterrer tous, on leur répondait.

Et en voilà la preuve, elle existe, vue, photographiée. Voilà ce qu’on en faisait, des blocs noirs – on les enterrait sous la ville.

Voilà sur quoi s’établissait la ville nouvelle. Voilà comment on n’entendait plus, enfin, ceux qui disaient que la ville allait mal.

 


responsable publication françois bon © Tiers Livre Éditeur, cf mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 24 septembre 2012
merci aux 466 visiteurs qui ont consacré 1 minute au moins à cette page