Hendrix | une archéologie familiale (pour Lucille)

construction progressive d’un hommage web à Jimi Hendrix


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1835 : le Congrès américain signe avec quelques indiens Cherokees un traité, et leur paye, la totalité du territoire qu’ils occupent dans l’actuelle Géorgie. Il n’y a plus qu’à envoyer 7000 soldats chasser les autres : ils sont 17 000 à suivre ce qu’ils diront « la piste des larmes », un tiers va mourir, principalement les plus jeunes et les plus vieux. Cherokee se dit dans leur langue, la seule langue indienne écrite, Yun Wiya : le peuple vrai. On ne sait pas le nom de cette indienne cherokee qui, elle, s’est mariée avec un colon irlandais du nom de Moore, ni qui était cet émigrant irlandais, arrivé d’où, arrivé quand. On sait seulement que leur fils, Robert, ne sera pas considéré comme blanc et aura la vie dure. Il épousera une Fanny, noire, dont on ne sait rien, et ils auront une fille, Nora Rose Moore, quart irlandaise, quart Cherokee, un quart au moins d’Afrique noire : Nora est la grand-mère paternelle de Jimi Hendrix. Elle est bonne danseuse, elle s’embauche dans une troupe en tournée et part dans le nord.

On en sait aussi peu d’un marchand de grains du nom de Bertran Philander Ross, en activité à Urbana dans l’Ohio : on est à la fin de la guerre civile, et il n’a plus droit aux esclaves. Ross est un homme prospère, son patrimoine est évalué au registre des impôts à 135 000 dollars. Fanny est une de ses anciennes esclaves, et mulâtre elle-même. Quand elle accouche de leur fils, elle le nomme aussi Bertran Philander Ross, mais on ne doit plus rien à ses anciens esclaves et elle n’aura pas un sou du père. On l’a mariée à un Jefferson Hendricks, qui a disparu depuis longtemps et dont on ne sait rien. Bertran Philander Ross Hendricks portera donc les deux patronymes sans avoir jamais vu ni connu ceux qui les lui ont légués. Les lois anti-noires sont plus sévères dans les anciens états esclavagistes, il prend le chemin du nord, devient agent de police à Chicago, et quand passe une troupe de danseuses il s’éprend de Nora Jones et part avec elles.

Nora et Ross s’établissent à Vancouver : on est mieux qu’aux Etats-Unis, ils auront quatre enfants, Léon, Patricia, Frank et James Allen, dont le fils, James Allen Hendricks aussi, deviendra Jimi Hendrix.

On sait, pour le côté maternel, que Preston Jeter a été docker puis mineur de charbon, dans les mines de Whitesville, près Charleston : lieux où on avait simplement oublié l’abolition de l’esclavage. D’ailleurs il ne prend pour nom Preston Jeter qu’en s’enfuyant, travaille un temps à Boston, puis à nouveau dans les mines de l’état de Washington, à Rosslyn, où il épouse une Clarice dont on ne sait rien, sauf qu’elle est née le 17 janvier 1894 à Little Rock, Arkansas, et qu’ils auront huit enfants, dont Lucille, la mère de Jimi Hendrix, et Delores, qui l’élèvera.
On sait aussi qu’Al Hendrix aime danser, a appris de sa mère Nora un peu de l’art du spectacle, qu’il pratique les grandes salles de bal d’un état à l’autre pour les concours, et que c’est ainsi qu’un jour on présente à Lucille, 16 ans, Al, venu de Vancouver : c’était un vendredi soir dans un concert de Fats Waller, quelques semaines avant Pearl Harbor. Et quand Al Hendrix est mobilisé, Lucille Jeter est enceinte, on les marie très vite et il part.

Qu’une partie du destin de Jimi Hendrix, qui vient au monde en fin d’après-midi, le 26 novembre 1942, se noue lorsque son père, alors en caserne dans l’Alabama, présente à son capitaine la carte postale de sa belle sœur disant que c’est un beau bébé, qu’on l’a nommé John (sans demander son avis au père, qui fera changer le nom trois ans plus tard), et demande un congé pour aller voir sa femme et son fils, quittés il y a six mois : il paraît que d’autres soldats ont fait ça avec de faux documents, c’est un prétexte pour aller faire la fête, dit le capitaine, se faire porter AWOL (absent without leave), et ça tourne à l’altercation – évidemment c’est genre de brimade qui retombe toujours sur les Noirs : on refuse à Al toute permission pendant deux mois avant de l’envoyer à l’autre bout du Pacifique. Quant à sa solde, second strict parallèle avec la vie de John Lennon, elle mettra plus de quinze mois à parvenir à la jeune mère : en attendant, elle devra bien se débrouiller pour vivre.

Que Lucille aime les bals, danser, et ne comprend pas forcément ce qui lui arrive. Que la famille Jeter lui fasse comprendre, en retour, que ce bébé n’était pas souhaité et qu’elle aura à s’en occuper. Lucille laisse trop souvent le bébé à sa mère, disparaît pour plusieurs jours. La dame chez qui Clarice fait le ménage le recueille pendant un temps. Et puis, dans rassemblement de l’église Pentecôtiste, une madame Champ offre de le prendre quelques jours, pour des vacances au Texas. En fait, madame Champ et sa fille Clémentine adorent le bébé, et s’en sont parties vivre en Californie : est-ce que ce n’est pas une bonne nouvelle pour tout le monde. On écrit à Al, à sa base militaire de l’autre côté du Pacifique : madame Champ s’occupe de l’enfant, elle vit en Californie.

[en préparation] – scènes, témoignages et versions du retour de Al, reprise de la relation entre Al et Lucille, les autres naissances.

Joseph naît avec deux rangées de dents en haut, pas de palais, et un pied-bot (voir Madame Bovary) qui lui fait une jambe plus courte que l’autre. Lucille l’emmène dans les hôpitaux : on peut pratiquer une opération, mais c’est trop cher pour Al, qui termine une formation d’électricien, et n’a pour entretenir les trois garçons que ses petits boulots. Alors il impose à Lucille que Joseph soit adopté, et on ne le reverra plus – et pas d’opération, pour les gamins adoptés. Cinquante ans plus tard, lorsque Joseph retrouve son père, celui-ci le reconnaît immédiatement : « Mon fils… » Et de fait, selon tous les témoins, la ressemblance physique, visage, façon trapue des épaules, est incontestable. Après la mort de Al, c’est Janie Hendrix, la demi-sœur, qui dispose de l’héritage : vexé avec Léon, Al ne le mentionne pas dans son testament, et Joseph ni les sœurs adoptées ne sont mentionnées. Léon fera plusieurs procès, jusqu’en appel, et perdra : son père en avait assez de ses demandes successives d’argent pour ses problèmes de drogue, dira Janie. Quant à Joseph, qu’il soit le fils de Lucille, c’est sûr, mais de Al ? On le contraint à faire une analyse ADN : elle est négative. Joseph n’aura rien des ruines du grand frère.

Au gré des brouilles et réconciliations de Al et de Lucille, les frères et sœurs de Hendrix : Léon (1948), Joseph (1949) ; Kathy Ira (1949), née prématurée (deux kilos trois, one pound and a half), et aveugle : adoptée ; Pamela (1951), adoptée ; Joe (1952), déclaré pupille de la nation et placé en orphelinat pour handicap. Janie (1963), qui s’occupera avec Al de la renaissance et de l’héritage, est la fille de Al et Ayako : elle a six ans lorsqu’elle voit pour la première fois son frère.

Le fait qu’Al Hendrix ait six doigts à chaque main, et des malformations génétiques successives de leurs enfants : en déduire que les extraordinaires mains de l’aîné soient la trace chez lui de ce déséquilibre ? Alors il l’a magnifiquement compensé.
Qu’on pourrait inventer et porter sur scène un monologue fictif de Lucille Hendrix, mère à dix-sept ans, et de la vie qui s’ensuit pour les onze ans de vie qui lui seront accordés pour la suite : cela s’appellerait tragédie grecque.

Périodes où Jimmy et Léon rendent visite à Lucille, leur mère, en cachette d’Al, leur père : bien sûr que ce n’est pas Al Hendrix qui va venir vous raconter ça, dix ans plus tard. Quand Lucille meurt, Jimmy a onze ans : on les prive d’enterrement, c’est aussi laisser le deuil à jamais ouvert ? Mourir d’alcool à moins de trente ans, et les six enfants qu’on a laissés derrière soi, on ne les revoit pas. Ne retenir de Lucille que le visage d’avant l’abandon (les autres qui l’abandonnent elle, elle qui s’abandonne, et l’abandon des mal-formés, les frères et sœurs engendrés à chaque réconciliation avec Al). Il n’y aura jamais aucune allusion publique de Hendrix à tout cela : « Il refuse de parler de sa famille ». Dont acte. Est-ce que pour autant les chansons ne sont pas chacune, dans une nappes ou strates qu’elles superposent comme il le fait des nappes et strates de guitare, un appel à Lucille, un portrait de Lucille ? C’est quand interpréter commence, qu’on quitte aussitôt le mystère : Hendrix aimait l’ombre, dans les chambres. C’est l’évocation, qui est son art.

Quand Janie, la demi-sœur de Jimi, et légataire d’Al Hendrix, le père, fait transférer les deux cercueils dans ce mastaba de granit de douze mètres de haut qu’elle a fait construire à l’endroit le plus visible du cimetière de Seattle, elle obtient que l’exhumation et le transfert soient faits de nuit pour ne pas ameuter la presse, ce qui est légitime. Mais elle ne prévient pas Léon ni les autres frères et sœurs, ce qui l’est moins, et refuse d’y transférer le corps de Lucille, resté à l’écart, sous le nom de son deuxième marin, dans le quartier des pauvres : et cela c’est inacceptable.

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1ère mise en ligne et dernière modification le 22 septembre 2012
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