fictions du corps | Notes sur les hommes qui s’effritent lentement

pour en finir avec l’humanité joyeuse, 12


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On les plaignait bien.

Ils n’étaient pas marqués d’avance. Ça prenait à tout âge.

Le symptôme le plus net était cette régularité des lieux et des heures : la même chose à la même heure selon les jours, ou ce qui apparaissait tel à tout le monde selon eux-mêmes.

Vous, vous les aperceviez au même arrêt de bus, même direction, chaque jour, à telle heure, arrivant avec trois ou quatre minutes d’avance : mais eux, voyaient-ils encore l’arrêt de bus, et que voyaient-ils pourtant qui vous était parfaitement invisible, détails dans la répétition, que la répétition seule, et l’immobilité provisoire, régulière, donnent à voir ?

C’était probablement plus visible dans leurs habitudes familiales, la place qu’on prenait à la maison le soir, et ce qu’on partageait des tâches : mais là, vous n’alliez pas y voir.

La ville grognait à son habitude. Et pourtant, les hommes qui s’effritent continuaient leurs aller-retour calmes, presque indifférents. Ils ne l’étaient pas cependant, ils lisaient les journaux, prenaient de l’argent au distributeur et le dépensaient – la ville n’aurait pas tenu sans la grande inertie de ceux qui s’effritent.

Ils travaillaient, se déplaçaient, allaient parfois au cinéma ou au théâtre ou autre sortie, participaient aux grands événements, allaient aux réunions de l’école ou à celles qui concernaient la vie de quartier.

Qu’y avait-il de changé, alors ? Rien. Une manière un peu grise. Le matin, dans la douche qui leur devenait nécessaire, ils devaient se frotter fort, puis revenir avec une attention supplémentaire à leur visage. La part d’eux-mêmes qui s’était effritée disparaissait, il faudrait nettoyer à nouveau le lendemain.
Une fixité s’installait aux cheveux, à la façon dont le visage se tendait sous les produits à rendre l’effritement moins visible. Ils riaient cependant comme les autres, travaillaient et vivaient comme les autres.

Peu à peu, cette couleur terne ou grise, cette légère fixité prenaient le dessus.

Ils étaient vraiment, alors, les hommes qui s’effritent.

On avait seulement comme politesse commune de ne pas le leur faire remarquer.


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1ère mise en ligne et dernière modification le 14 juin 2012
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