fictions du corps | notes sur l’homme démembré

pour en finir avec l’humanité joyeuse, 2


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Il paraît que l’homme démembré est mort le mois dernier.

On ne sait pas. À moi cela paraît incertain. L’homme démembré connaissait trop de tours. Puis on ne l’aimait guère.

Il n’aimait pas qu’on le visite. Il fallait être introduit. Alors il vous prenait, seul à seul, et vous emmenait dans cette pièce, nue et blanche, peinte à la chaux, avec au sol un plancher de bois, et qu’il semblait réserver à ce seul usage. Une pièce sans fenêtre.

J’y suis allé trois fois. Nous nous connaissions de longtemps. De notre enfance, en fait. Un de ces croisements dus aux déménagements de nos parents respectifs. Il était un peu plus âgé, mais on avait de bonnes discussions. En ce temps, qu’il parlait.

Dans la pièce blanche sans fenêtre, sur plancher de bois, on restait debout face à lui, très près. C’était un peu gênant, pour ce qui allait suivre. Mais il l’imposait. Il se mettait nu, et commençait.

Il se démembrait vraiment, bras et jambes. Ou seulement mains et pieds. Ou parfois les hanches et épaules. Il avait atteint une maîtrise impressionnante. C’était très lent, et dans cette lenteur on se frottait les yeux pour bien comprendre : il ne vous avait pas endormi, il ne vous troublait pas avec des images de lui-même démembré qui ne seraient qu’un trouble passager de vos perceptions. Mais non. D’ailleurs il vous demandait de le toucher, il vous mettait cela dans les mains.

Quand on finissait, on était souvent en sueur autant que lui. On ressortait, silencieux. Il offrait une boisson, qu’on la préfère chaude ou froide, ou même un alcool violent.

Pour lui aussi, c’était un étonnement. Une faculté qu’il s’était découverte progressivement, à force de tâtonnements, d’explorations progressives, d’entraînement aussi, certainement. J’enchaîne les adverbes comme si la phrase, dans sa difficulté à dire, pouvait compenser avec eux.

Il n’avait pas voulu d’examens, de radios. Parfois des démonstrations à quelques sommités. La médecine aurait tellement eu à gagner, de comprendre ce processus.

C’est pour cela aussi qu’il est mort discrètement, et avait demandé à être incinéré aussitôt. Il savait qu’il mourrait tôt, que c’était lié à cette faculté même. Il avait continué jusqu’au bout son travail dans l’administration subalterne qui l’employait (je crois : vérification des devis à échelle départementale des entreprises extérieures pour les travaux d’entretien des routes), et personne dans ses fonctions civiles n’était au courant de cette faculté corporelle.

Il disait cependant que c’était pour lui un besoin. Pour cela qu’il avait aménagé la pièce nue, sans fenêtre. Que son corps avait besoin, pour être en place, qu’il l’exerce continûment, démonte et remonte, comme une hygiène.

Nous, ses proches (relativement proches, parce qu’il était très seul, en fait), n’avons été prévenu que tard, de sa disparition. Je me dis que non. Que dans un ultime exercice, peut-être, il aurait poussé cette faculté si loin que voilà, il était là toujours, parmi nous dans sa pièce blanche (j’y suis passé, la maison est fermée, mais pas de panneau à vendre, juste fermé), et qu’il n’a plus de corps. Simplement, et adverbialement, plus de corps.


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1ère mise en ligne 3 septembre 2012 et dernière modification le 9 mars 2013
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