Stones, 31 | de la vie en loges, et du shepherd’s pie

50 histoires vraies concernant les Rolling Stones – un légendaire moderne


Un des documents les plus curieux à examiner, pour l’archiviste des Stones, chaque fois qu’on peut se le procurer, c’est la liste de ce dont ils exigent la présence dans les loges, partout où ils donnent concert. J’entends pour l’ultime grande période, celle qui commence en 1981 et vient jusqu’à presque maintenant, et j’entends par document (au singulier), bien sûr la série de tous ceux qui sont édités, avec de minces variations, pour chacune des tournées.

Le rituel est précis. La scène est dressée par l’équipe, ce qui peut donner de curieuses vidéos. Ensuite, bien avant l’entrée public (même s’ils attendent déjà depuis des heures à l’entrée pour se précipiter aux premiers rangs), les Stones eux-mêmes viennent pour le check. Dans ces vidéos qu’on trouve assez nombreuses, remarquer comme jamais n’est neutre pour eux, même avec tant de métier, la première fois qu’en habit civil, l’après-midi, ils découvrent le lieu neuf. Jagger appréhende le territoire, mesure les distances. Watts règle son tabouret et ses hauteurs. Puis ils se replient dans les loges.

En 1981 encore, une seule grande salle peut faire l’affaire pour tout le monde. Il y a le coin maquillage, le coin boissons, un filtrage sévère à l’entrée. Après la brouille de 84-86, dans le gigantisme des nouvelles tournées, la loge de Jagger et celle de Richards seront distinctes. Watts est souvent dans celle où Wood et Richards jouent ensemble, sur des guitares semi-acoustiques, d’éternels blues pour leur synchronisation. Bill Wyman demande la présence d’une table de ping-pong. La rapidité, les réflexes, ce jeu a pour lui fonction de préparation, il trouve toujours un sparing-partner. Mystère pour ce qui se passe chez Jagger, la préparation physique probablement domine, et c’est là aussi qu’on gère et organise. La liste définitive des morceaux passe de l’ordinateur de Jagger à la loge de Richards et Wood qui biffent, elle varie de soir en soir et inclut pour chaque morceau le tempo, l’ordre des solos, c’est une partition réglée même s’ils joueront à faire semblant du contraire.

Il y a donc une période d’au moins trois heures où on vit ainsi dans le sas. Autrefois, lieu de convivialité relative (voir comment en 69, dans les loges du Madison Square Garden, ils reçoivent Jimi Hendrix), pourvu qu’on ne sorte pas d’appareil-photo ou caméra. Ces messieurs choisissent leurs fringues sur des tringles, précisent les dernières guitares à être présentes sur la scène (une douzaine au moins, six pour chacun, on y reviendra).

Ce qui est plaisant, dans ces listes grande époque, c’est la liste de ce qui leur est nécessaire pour boire et manger. Bien sûr, beaucoup plus qu’ils mangeront et boiront. Mais il y a l’équipe, les VIP à qui ils ne parleront pas. Et, pour eux, des exigences très précises en terme de marque de vodka ou bourbon (suivez mon regard), fruits, laitages et céréales (l’autre).

Et puis le shepherd’s pie. On le savait bien avant de lire Life, le livre de Richards : après le concert, en tournée, c’est le seul aliment qu’il supporte et exige. Un souvenir d’enfance, une tourte un peu comme notre parmentier pommes de terre et viande hachée, plus des oignons, façon anglaise. Souvenir d’enfance. Et la tâche des accompagnants : comme par hasard, le shepherd’s pie est parmi l’avalanche de nourriture, sandwiches et amuse-gueules, mais personne qui ait le droit d’y toucher. Sous la croûte, c’est pour Richards et lui seul.

Dans Life, on apprend que chez lui il se le cuisine lui-même, que c’est la seule chose qu’il sache faire et que, dans le peu de nourriture qu’il absorbe (caractéristique des grands consommateurs d’alcool), nul besoin de variété. Il y a cette scène assez ridicule, lors d’une soirée organisée par ses deux filles, un de leur copain lycéen, non prévenu, goûte au shepherd’s pie et Richards s’en prend à lui avec le couteau qu’il porte toujours sur lui, le poursuit, effroi des gamines.

Dans l’iconographie générale des Rolling Stones, la vie dans les loges tient une aussi grande place, parce que lieu jamais totalement privé. Robert Frank en tirera de grandes et belles scènes – on y dort, on s’y réfugie par noyaux distincts, et, après le concert, il y a cette euphorie que souvent on partage, le temps de la redescente. Espace qui reste aussi complètement hiérarchisé, où l’espace et la circulation de chacun sont définis avec précision selon le rang dans le groupe. Chuck Leavell au-dessus de Bernard Fowler, Darryl Jones pas loin de Richards-Wood.

Iconographie qui prend sa force aussi de la disjonction : lieux bâtis pour l’accueil anonyme et circulant, et souvent plutôt armés pour l’accueil de sportifs. Ciment nu, couloirs mornes. Et c’est l’espace de la préparation mentale. Il m’a fallu les lectures régulières avec Dominique Pifarély pour que cela entre dans ma propre vie : arriver à deux heures si on joue à huit heures, installer puis répéter jusqu’à cinq heures, et ce temps clos qui suit, dans les signes neutres du lieu, avec son miroir et ses ampoules, trois pommes et des abricots secs dans une assiette, et ce qu’on gère alors de soi-même.

Dans les modestes festivals qui nous invitent, on nous propose souvent bombance avec rillettes sous cellophane du supermarché voisin, baguette industrielle, calendos et coup de rouge dont je m’abstiens. Que voulez-vous, nous ne sommes pas les Rollling Stones, et je connais mal leur inépuisable répertoire d’histoires.

Mais on respecte la volonté de Keith Richards : je n’y ai jamais vu de shepherd’s pie.


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1ère mise en ligne et dernière modification le 12 août 2012
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