Mahigan Lepage | Birmanie, sans image

nouvelles de Mahigan Lepage, via son "blog de voyage"


Pendant qu’on révise sa Science des Lichens pour la version imprimée, l’auteur de Vers l’ouest s’en est parti... à l’est.

Il a quitté Montréal début juin, vendu ou donné ses livres et ses meubles, a tout mis dans un sac. Pour entretenir son blog depuis appareils ou lieux les plus sommaires, il a mis en repos son blog le dernier des Mahigan et ouvert un loup en Asie.

C’est là qu’à l’instant je viens de lire ce billet, écrit depuis la Birmanie. Suivez-le ?

L’image ci-dessus, birmane aussi, est volée à l’iPhone de Gwen Catalá. D’ailleurs il paraît que les 2 vont se voir (sans Maïsetti ni ma pomme, zut) cette fin de semaine...

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Mahigan Lepage | Birmanie, journal de voyage (extrait)


Ô Birmanie qu’es-tu, je suis venu ici, et je sais quand j’en repartirai, pour ça que je peux t’écrire déjà, tu imposes un terme, on ne peut rester ici plus que 28 jours quand même on voudrait, voudrait-on, deux semaines sont ici une année, d’une ville à l’autre et d’un village à l’autre le temps dense, qui se noue dans l’estomac dérangé, dans les tripes les intestins, et le sang hier soir piqué dans le sommeil sur tout le dos et le bras et la jambe, constater au matin les fentes larges aux abords du climatiseur, première fois en Asie que perdais vraiment patience contre quelqu’un, sont si patients eux-mêmes très patients trop patients même avec les choses, viens j’ai dit j’ai quelque chose à te montrer, I want to show you something, ces fentes aux bords du climatiseur qu’est-ce que c’est que ça what’s this, est-ce que je vais payer pour ça do I pay for this, on apprend vite à mettre tous les verbes au présent sinon on n’est pas compris, il n’y a rien comme les questions quand on veut brasser, what’s this do I pay this for this ça laisse l’autre avec toute la violente évidence de la réponse muette, do I pay for this dit en montrant mes piqûres, mes dizaines de dizaines de piqûres, c’est dangereux it’s dangeroux la malaria bon sang la malaria, maintenant on attend on a peur il est trop tard on ne peut rien faire, Birmanie ton monde de choses qui fonctionnent tout juste, Birmanie ton monde à l’arraché, as-tu remarqué qu’on voyait peu ici de vieillards, on ne vit pas vieux en toi Birmanie, par comment on conduit sur les routes on comprend que la vie compte moins, et en même temps c’est organique tes circulations, s’il y a de l’espace on y va bien sûr c’est comme ça que font l’air le sang dans les corps non, Birmanie un corps qui fonctionne à tout-juste, Birmanie un monde sans marge de manoeuvre, Birmanie tes moteurs rapiécés tes routes à peine, Birmanie tes gargotes ton économie de friture, tes taxis tout vieux tes taxis c’est ça qu’on remarque en arrivant tes taxis tout vieux tes taxis et les autres tes pick-up les bennes toutes pleines et des corps accrochés en grappes, Birmanie tes routes tes rues ta poussières la ville, les gougounes dans les flaques d’eau, et les jupes aux hommes nouées les longyi et les maquillages blancs sur les joues des femmes, Birmanie on t’imaginait pilé de plus de militaires, on ne les voit pas ou peu à quoi bon si personne n’a rien au besoin ils arrivent avec camion et moto et fusil ça suffit, mais ton appauvrissement retombant pourtant de ces bottes invisibles y penses-tu souvent, la pauvreté un mot la pauvreté sais pas la pauvreté un art de produire à tout-juste, Birmanie tes temples tes pagodes mais qu’est-ce que je suis venu faire à Bagan je m’étais dit pourtant que plus jamais j’irais quelque part pour voir, ils appellent ça le tourisme de vision aujourd’hui et c’est laid comme le mot c’est mesquin, le vélo qu’ils m’ont loué à l’autre guest house, parce que le premier guest house j’en suis parti sans payer, à l’autre guest house ils m’ont loué un vélo le siège était si bas j’avais les genoux dans le guidon, et de pédaler comme ça sur la route entre les villes, Nyaug U et Old Bagan et New Bagan, et sur les petits chemins de terre derrière dans la plaine centrale, parmi les centaines les milliers de pagodes, mais justement y en avait trop on ne sait plus où aller et les roues du vélo s’enfoncent dans le sable, alors je suis entré dans une petite pagode au hasard, une toute petite pagode arbitrairement, où m’attendait un énième Bouddha naturellement, et là j’ai médité sur c’est quoi cette histoire de pagode et de lieux de culte, et à toutes les maisons qu’on aurait pu construire avec ces briques même si je sais bien que, et puis j’avais plus d’eau plus de force je suis rentré Birmanie, Birmanie tes trajets longs de bus de train, tes horaires impossibles départ à 4h am ou arrivée à 2h du matin, Birmanie l’étonnement de tes visages, ici on ne s’est pas encore lassé des étrangers voyez comme ils nous regardent, même à Rangoon déjà tu croyais la grande ville mais non, on te salue on te sourit on est curieux et désintéressé souvent, je croyais que c’était devenu impossible voyager comme ça mais non pas tout à fait, Birmanie tu as été seule si longtemps si longtemps seule et maintenant les digues se fendent et croulent, il vient du Canada du Canada tu sais il vient du Canada, ou bien ces hommes à Mandalay dans le café où j’allais déjeuner, un qui vient à ma table me parler me questionner s’en retourne, puis revient et parle encore et moi je lui dis que j’ai un problème oublié mes chaussures à Hsipaw village loin voudrais que l’hôte me les envoie mais la ligne de téléphone est coupée, et lui d’aller voir son ami il a un cellulaire, et de m’inviter à leur table, et d’essayer d’appeler mais non ça ne marche pas Birmanie tes communications, pas grave on parle on parle et eux me questionnent sans relâche, moi aussi je voudrais savoir comment ils vivent ils pensent ils se représentent mais non leur curiosité à eux est plus forte ils gagnent, es-tu marié non à quel âge on se marie au Canada pas d’âge pas d’obligation de se marier non plus, on peut avoir des amies des girlfriends je lui dis ah bon do you fucking il me demande, choqué par ce mot mais aussitôt je comprends il ne sait pas que c’est vulgaire fucking il dit ça comme on dirait faire l’amour ou have sex, alors essayer de lui expliquer comment ça se passe avec les femmes, en lui disant bien que quand même il faut être gentil il faut séduire, et lui me demande combien ça coûte, et moi je lui dis qu’il n’est pas question de payer, et lui me dit combien ça coûte ici en Birmanie 30 dollars toute une nuit, c’est plus cher chez nous je lui dis mais je ne parlais pas de payer, combien ça coûte combien ça coûte ils veulent toujours savoir combien ça coûte chez nous, ils s’émerveillent de combien c’est cher, tes chaussures oubliées combien, une nuit avec une femme combien, un thé combien, un déjeuner combien, et moi j’essaie de leur dire comme je peux combien combien combien, et après ils me demandent ma religion, j’en ai pas que je réponds, Chrétien, non, Musulman, non, Bouddhiste, non, on dirait que ma réponse ne se concoit pas vraiment, l’autre celui qui ne parle pas anglais veut savoir quelle image religieuse j’ai chez moi, son ami traduit, j’en ai pas, ils ne comprennent pas vraiment, ils discutent ensemble pour essayer de comprendre, ils rient un peu, tes parents leur religion, pas de religion, tu n’as jamais prié de ta vie alors, non je n’ai jamais prié de ma vie, pas au sens où vous l’entendez, je finis par leur parler d’Einstein, pas pour opposer la science à la religion, mais parce qu’il était panthéiste, et je trouve ça pas mal intéressant cette idée que tout est dieu, parce qu’Einstein il a cherché le réglage de l’univers mais n’a jamais prétendu que ça voulait dire que tout est matière, les règles, l’arbitraire, voilà dieu pour Einstein, le type qui parlait anglais connaissait Einstein, il avait lu le livre d’Einstein, voilà ce qu’il me disait, et c’était drôle de l’entendre parler birman à son ami en ponctuant ses phrases du nom Einstein, alors il s’est mis à comparer Einstein au Coran, ils étaient musulmans, les mecs, selon lui dans le Coran il y avait tout l’univers alors que dans Einstein il n’y avait qu’une petite parcelle de savoir, il m’a parlé du mythe de l’origine du lait dans le Coran, comment Allah a fait la pluie et la pluie a engressé l’herbe et l’herbe a engraissé la vache et la vache a donné du lait, donc le thé au lait qu’on buvait en ce moment, l’origine s’en trouvait dictée dans le Coran, moi j’ai essayé d’argumenter un peu, j’ai parlé de l’histoire de l’univers en expansion, de comment même c’est l’expansion qui fait le temps, et que selon une théorie quand l’univers va se reployer possible que le temps s’inverse, ça l’a fait rire, mais il est revenu à la charge avec le Coran, cela non plus je ne croyais plus qu’on pouvait le vivre, l’affrontement de la religion et de la science et en même temps le choc de l’Orient et de l’Occident, voyager en tes espaces Birmanie c’était voyager dans le temps, et plus tard ce jour-là tomber sur des jeunes qui jouaient au aki, c’était pas tout à fait un aki une poche de sable c’était plutôt une balle tressée en osier, mais c’était pareil le jeu la frapper avec les pieds la passer la maintenir en l’air, ils jouaient au coin d’une rue de Mandalay je me suis joins à eux, s’il y a un sport un seul dans lequel je suis un peu doué c’est le aki, et là cette fois pas de parole pas de discussion que le jeu des corps d’un à l’autre, les jeunes de toute façon ne parlaient pas anglais mais juste ce jeu ça valait tous les mots du monde, ils étaient étonnés que je sache joué on a eu bien du plaisir du partage à se l’échanger la balle, et tout autour le petit monde de quartier s’étonnait aussi de voir un étranger jouer à ça et venait saluer, et quand il a fait trop noir pour jouer on m’a offert de l’eau pour me laver les mains et aussi une de ces chiques de béthel la konya qui leur fait les dents tout rouges tout pourries, et je suis parti avec cette chique qui me chauffait la joue crachant comme eux sur le sol des filées de salive rougâtre, et puis le lendemain matin j’ai pris le bus pour Bagan je ne sais pas pourquoi j’ai pris ce bus pour Bagan, c’est beau Bagan mais toutes ces piqûres de moustiques la malaria peut-être et puis je ne savais plus où donner de la tête dans ces champs de pagodes, demain je vais à Inle Lake mes compagnons de trek m’ont écrit ils ont mes chaussures rendez-vous à Inle Lake, quelques jours encore Birmanie à rouler par tes routes et tes chemins et à trébucher sur tes arrangements tout-juste, Birmanie de violence survivant jusqu’à ton nom qui a été ruiné à perte, et tes capitales et tes repères et tes symboles ruinés aussi, d’où venu Birmanie ce sourire à l’extrémité de la débrouille, un corps exposé Birmanie tu es aux rues et aux bruits des moteurs à la poussière aux moustiques à la chaleur au pas-de-moyen Birmanie en toi le temps se contracte et s’inverse comme un big crunch Birmanie.

 

© Mahigan Lepage


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1ère mise en ligne et dernière modification le 1er août 2012
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