Stones, 11 | Keith Richards directeur de la Villa Médicis

50 histoires vraies concernant les Rolling Stones – un légendaire moderne


Il y a deux séjours attestés de Keith Richards à Rome, qui sont deux points denses de bifurcation ou d’inflexion dans sa vie. Je les avais bien repérés il y a dix ans dans mon Rolling Stones, une biographie, mais les avais fondus en un seul, et surtout il me manquait cet élément que nous apporte Life, l’autobiograohie de Keith : la Villa Médicis.

En 1984, quand j’y séjourne moi-même, je rencontre Jacques Muron, graveur, on a vite fait de mettre en commun nos cassettes de rock, puisqu’il fallait être transportables. Le soir, près de la lourde presse de son atelier, j’entends des accords de blues, Muron joue dans la demi obscurité, résultat, à la paye suivante j’achète une guitare de rien et un petit ampli dans une boutique d’occasion, nous jouerons à deux. J’aime bien jouer aussi dans ma propre piaule, je me souviens d’un historien de l’art réputé (je n’ose pas dire son nom), logé dans le studio voisin, qui avait fait irruption en disant qu’il n’arrivait pas à se concentrer, que c’était infâme de jouer pareille musique en pareil lieu. Cause toujours, le soir quand il est rentré de sa conf il n’y avait plus de fusible dans le panneau du palier, il a bien dû s’amuser dans le noir, lui qui n’aimait pas l’électrique.

Mais comment, Muron et moi, aurions-nous imaginé Keith grimaçant dans les allées même où nous revenions, le soir, vers nos piaules respectives ? On a même dû fermement s’imaginer être les premiers rockers à la Villa depuis Louis XIV.

Rappelons le contexte : en février, la descente de flics à Redlands, la maison de Keith, la came de Jagger trouvée, le procès qui les mènera une nuit en prison annoncé pour septembre. En avril, ce que j’ai nommé le grand roque : Anita Pallenberg qui passe de Brian à Keith. Londres, ça veut dire l’impossibilité de sortir de ces deux histoires. Ils retourneront à Tanger en janvier suivant, mais là, au mois de mai la première fois, juillet la seconde, Rome est leur havre.

Pas un hasard : Anita Pallenberg y a une partie de son histoire, et la maison de son grand-père. À Rome qu’elle apprend le dessin, dans la volonté de devenir elle aussi peintre. Mais cette année-là, c’est la crête du Living Theater hard core avant-garde in the days when ahrd core hardly existed, de Julian Beck et Rufus Collins. Particularly insane, dit Keith. En mai, Anita tourne avec Jane Fonda et Ugo Tognazzi dans un monument d’époque, le Barbarella de Vadim, en août, elle tournera Candy, qui n’a pas laissé de trace, mais où Marlon Brando figure au générique (le fils de Keith et d’Anita, qui naîtra deux ans plus tard, en portera le prénom).

Je me souviens de Balthus à la Villa Médicis, cette fin d’année 1984, lors d’un hommage à Alberto Moravia – Fellini aussi était là. Nous les regardions de pas trop loin, mais timidement. Par contre, Balthus avait fait le tour des ateliers, sans doute son dernier, exprimé à un autre copain, Frédéric Bleuet, la douleur que lui était ce tremblement des doigts, lui interdisant de dessiner.

Ce printemps 1968, Balthus est jeune marié (non, c’est son épouse japonaise, qui est jeune), il prépare son installation en Suisse, réside très peu à la Villa. Stash, le fils de Balthus, qui vit à Londres parmi ces messieurs dames, embarquant chaque fois quelques esquisses ou choses jetées du papa pour revendre dans les galeries et vivre grand pied bon acide, invite Keith à la Villa. Jagger et Marianne les rejoindront, Marianne Faithfull, dans sa propre autobiographie, parle d’un trip à la pleine lune dans le labyrinthe des jardins sous la pleine lune. Keith a encore la géographie précise, ce moment où ils descendent par la Trinité des Monts vers la place d’Espagne. Quand je repense à la vieille rigueur compassée de la Villa, avant que depuis lors on en fasse ce salon à cocktail permanent, exposition de voitures dans la cour et autres fariboles à fric, que je revois les domestiques de la Villa, dans les rituels que l’aristocrate comte Balthus avait remis à l’honneur, j’ai du mal à imaginer Keith, là, juste deux étages sous le grenier où étaient rangés, parmi les portraits de tous les autres pensionnaires, ceux de Debussy et Berlioz. Connaît-il seulement leurs noms à l’époque comme il les connaît aujourd’hui ?

Les personnages qui constituent l’environnement immédiat d’Anita Pallenberg, c’est la tradition d’une avant-garde culturelle naissant du milieu de l’art lui-même, précisément ce que transgresse le rock’n roll. Pasolini et Visconti font partie de ces cercles, il ne semble pas qu’ils se soient même aperçus du passage de Richards. Ce dont il s’aperçoit, lui qui a fait convoyer sa Bentley jusqu’ici (conduite par l’inamovible Tom Keylock, fiers qu’ils sont de parcourir les rues de la ville vitres baissées, avec les plus gros haut-parleurs que voiture ait porté – les Italiens retiendront la leçon), c’est que Pasolini et consorts le laissent volontiers payer la note du restaurant. En somme, un bouseux de la variété, qui ne fraye pas avec les grands de ce monde, que sont les artistes. On remonte à la Villa Médicis avec Paul Getty, celui des musées du même nom, qui selon Keith toujours a le meilleur opium qu’on connaisse en Europe, et qu’à Londres on n’oserait pas exhiber.

Croyons Richards quand il dit que son apparence physique jusqu’ici lui était étrangère, ou indifférente – il a assez souffert gamin de ses oreilles décollées ou de son acné. Il lui reste pourtant une marque de l’initiation romaine, et de la fréquentation du Living Theatre : Anita Pallenberg lui fait se faire percer l’oreille, et lui offre cette dent de cougar qu’il portera pendant les dix ans à venir. Chaque fois, dans les aires d’autoroute pour camionneur, dans les bistrots populaires, ou n’importe où en fait, que je vois un type jeune ou pas jeune afficher avec fierté, seule marque de rébellion qui survive, son anneau à l’oreille, je repense à Keith Richards et Anita Pallenberg à Rome en 1968, au dédain de Pasolini qui laisse payer ses factures par le plouc des guitares électriques, et au clair de lune sur les allées de la villa Médicis, dans l’austère splendeur des appartements du directeur, où Balthus fils accueille ses amis.

 

Anita Pallenberg en prêtresse noire au-dessus de Jane Fonda dans "Barbarella" de Vadim, 1968
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1ère mise en ligne 22 juillet 2012 et dernière modification le 18 octobre 2012
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